lundi 31 mars 2008

Des SLURP ! Des PCHHHH ! Et des FFFFF...

Ma mère m’écouta attentivement. Puis elle se releva et m’entraîna dans la cuisine. Elle estimait qu’un bol de lait chaud avec une cuillère de miel nous aiderait à nous endormir plus vite. En réalité, je devinais qu’elle se demandait comment m’apprendre la vérité sans créer de dommages collatéraux. Elle me prévint :
« Tu ne racontes rien de ce que je vais te dire à ta sœur, hein ? Elle est trop petite. J’aurais préféré que vous ne sachiez rien, ni l’une ni l’autre mais puisque tu as entendu des choses, je vais te mettre au courant. Et puis c’est peut-être mieux, tu pourras faire attention, surveiller ta sœur… Bon et puisqu’on en est aux révélations, j’ai rompu avec Amadis ce matin.
- Ah bon ? m’écriai-je avec une curieuse impression d’être trahi. Mais pourquoi Maman ? Tu n’arrêtais pas de dire qu’il était si beau et gentil le croque-mort…
- Chut, soupira-t-elle, tu vas réveiller Anna ! Bon, en fait il n’était pas si gentil que ça.
Je la coupai, la bouche ouverte en un O de stupéfaction :
- C’est parce qu’il n’a pas voulu t’embrasser ? C’est ça Maman ? Il est dérangé en vrai c’est ça ?
Elle éclata de rire :
- Mais non ! Justement, il m’a enfin embrassée et juste après il m’a appris qu’en fait sa femme était à la maison. Chez lui. Enfin chez eux quoi. Il n’a jamais été séparé. C’est juste que lui il se sent séparé.
- Mais c’est horrible, c’est dégueulasse, râlai-je.
- Chut ! Et puis on ne dit pas « c’est dégueulasse ».
- Ben on dit quoi quand il n’y a pas de mot mieux ?
- C’est dégoûtant serait mieux mademoiselle… A la rigueur.
- Oui mais je trouve que ça ne va pas. C’est dégoûtant ce n’est pas assez dégueulasse. Et lui, qui t’embrassait alors qu’il est marié c’est un sale dégueulasse.
- Ma chérie, ma chérie, si les choses étaient si simples, cela se saurait et nous vivrions tous plus heureux. Sa femme est gravement malade. Il y a des années qu’elle est malade et il est malheureux. Voilà. Il a eu envie d’aller voir ailleurs…
- Eh bien c’est très simple, tranchai-je. Je ne vois pas pourquoi il ne s’occupe pas de sa femme au lieu d’aller embrasser ma mère. Il n’a qu’à aller voir ailleurs si j’y suis tiens !
- Bon, dit ma mère, bref, c’est fini. N’en parlons plus. Ne t’inquiète pas pour ça. »

Elle se pencha pour boire son lait. Ses mains entouraient le bol où était peint son prénom. Elle aspira quelques gorgées bouillantes en faisant SLURP pour atténuer la brûlure. Une de ses boucles d’oreille heurta le récipient lorsqu’elle l’éloigna de son visage. Elle décida d’ôter ses bijoux et les empila sur le dessous de plat au centre de la table : bracelets, bagues, pendentif, s’entremêlaient devant mes yeux ébahis.
« Pourquoi tu les enlèves tous Maman ? Tu pourrais garder tes bagues…
- Non, badina-t-elle, je suis comme Marylin, je dors toute nue. Juste une goutte de Chanel N°5 et rien de plus ! »
Je m’amusai à traverser avec mes mains, le filet de vapeur qui s’élevait de mon lait :
« PCHHHH, faisais-je.
- Arrête, dit ma mère en se mordant les lèvres. Bon, parlons de choses sérieuses un peu !
- PCHHHH, ok !
- Le monsieur qui est venu ce soir est un policier, un ami de ton oncle.
- Ah bon ? Mais…
- Ne m’interromps pas ! Tu te rappelles que cette après-midi, j’avais rendez-vous chez le kiné pour mes vertèbres ?
- Oui.
- Et bien, juste avant de partir – vous étiez déjà chez Dominique – j’ai reçu un coup de téléphone. Une voix bizarre, de femme, m’a conseillé d’aller regarder dans ma boîte aux lettres. Je suis descendue et il y avait une lettre.
- Mais pourtant j’avais bien ramassé le courrier à midi Maman !
- Oui, je sais. Cette lettre n’était pas timbrée, ni rien. C’est donc que quelqu’un l’avait déposée dans la boîte, expliqua-t-elle.
- Ah d’accord.
Je me risquai à glisser les mains autour de mon prénom sur le bol :
- Aïe, fis-je, c’est encore trop chaud !
- Tu m’écoutes ? demanda ma mère, très concentrée.
- Oui oui, je vais souffler.
- Mais rajoute du lait froid sinon ! s’impatienta ma mère.
- Oh ben non, ça va tout gâcher. Non, je vais souffler. FFFFF…
- Bon la lettre était une lettre de menaces…
Je cessai de souffler, attendant la suite. Dans mon ventre, l’angoisse faisait des tresses avec mes intestins.
- … On veut que je dépose vingt-mille francs dans quelques jours sinon…
- Vingt-mille francs, répétai-je. Mais tu ne les as pas ! Comment on va faire ? Tu vas…
- La lettre conseillait de ne pas prévenir la police alors je n’ai pas voulu prendre de risques. C’est pour ça que j’en ai parlé d’abord à tonton Simon. Il a téléphoné à son copain policier et voilà, il est venu tout à l’heure…
- Ah. Et qu’est-ce qu’ils vont faire si tu ne peux pas donner l’argent ?
Ma mère m’interrompit une nouvelle fois :
- Bon, les prochains jours, je vais vous déposer chez Mme Gratton à sept heures et demi ! C’est elle qui vous emmènera à l’école.
Je songeai aussitôt aux dessins animés que l’on regardait après le départ de ma mère jusqu’à huit heures.
- Mais pourquoi, on a jamais été en retard ?
- Il ne faudra pas parler aux inconnus, ni leur répondre. Et le soir vous repartirez avec Géraldine et sa mère.
Je ronchonnai :
- J’aime pas Géraldine, elle est bête comme ses pieds, elle parle comme un bébé et elle ne fait que des bêtises…
Ma mère haussa le ton :
- Cesse de remuer sur ta chaise et regarde-moi… C’est sérieux ! Ils menacent de vous enlever si je ne fais pas ce qu’ils demandent. Il savent que je suis seule avec vous. Ils savent plein de choses.
Elle étouffa un sanglot. J’étais bouche bée, la peur venait de fondre sur moi comme un rapace sur le mulot insouciant. Elle allait faire de moi une petite boule d’os et de peau qu’elle recracherait.
- Mais…
- En fait, le copain de Simon m’a conseillée d’aller à la gendarmerie demain. Il m’a promis qu’il ne vous arriverait rien et je le crois… Je le sais : il ne peut rien vous arriver !
- Mais, et s’ils venaient nous chercher dans la nuit ? Il y a bien un cambrioleur qui a volé les bijoux de Mamie pendant qu’elle dormait… Ils pourraient venir nous enlever pendant que tu dors et tu n’entendrais rien.
Ma mère émit un pauvre rire :
- On n’est pas à la télé là, Minou, ni dans un livre ! Allez, bois ton lait et on va se coucher ! »

Néanmoins, elle m’autorisa à dormir avec elle pour une nuit. Epuisée par notre longue conversation, j’allais m’endormir aussitôt allongée, ravie de cet épilogue, lorsque je sentis que ma mère se relevait. Je ne dis rien, pensant qu’elle allait aux toilettes. Par précaution, je me glissai tout au fond du lit pour que les voleurs d’enfants ne me trouvent pas au cas où ils seraient dans le couloir et l’assommeraient avant de venir me prendre. J’étouffais et transpirais lorsque j’entendis le son familier de ses pantoufles claquant sur son talon.
« Qu’est-ce que tu faisais Maman, râlai-je en émergeant de ma cachette, je croyais q…
- Chut ! ordonna-t-elle.

Je l’aperçus dans l’obscurité alors qu’elle se penchait vers le lit avec lenteur. Elle déposa ma sœur assoupie à sa droite et se glissa entre nous deux. J’enroulai mes jambes autour des siennes. Anna, remua, marmonna et balança son bras en plein milieu de son ventre. Ma mère sursauta puis elle se détendit.

(A suivre...)

Illustration : Anne-Julie

vendredi 28 mars 2008

Pantomime

Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m'est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d'alcoolémie. Il s'agissait de l'extrait suivant :
« C'est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C'est de vivre au jour le jour
Le temps c'est de l'amour ».

Puis je bondissais sur le sol et, frémissant comme une étoile, j'alignais des entrechats si subtils que mon public en restait stupéfait. Enfin quelqu'un s'agitait sur son siège et lâchait :

"Mais Dorian, tu ne nous avais jamais dit que tu avais fait de la danse ?"

Souriant, je ne répondais pas, dissimulé à demi par le rideau de mes cils, je levais le menton pour recevoir la lumière des feux de la rampe, auréolé de l'arc de mes bras. Un de mes pieds effleurait mes omoplates porté par une jambe que j'imaginais couverte d'ocelles. J'attendais, suspendu dans l'espace, une envie de vivre qui ne venait pas.

Passées une dizaine de minutes, les gens s'inquiétaient. On chuchotait "Ça lui arrive souvent ?", "Il va rester comme ça longtemps ?". K. s'écriait "C'est grave docteur ?" provoquant une nuée de rires. Il est arrivé que certains s'en aillent, gênés, "Bon et bien nous on va rentrer !", "C'est pas tout ça mais il se fait tard". Ils ne me saluaient pas en partant, craignant de voir dans ma folie quelque chose qui leur manquerait.

Je quittais ma position par nécessité lorsque j'avais besoin de boire un autre verre. Alors, désaltéré, j'entonnais une chanson à boire d'un ton languide.
K. mimait à merveille "La Madelon". Notre spectacle était bien rôdé, les rires fusaient, les filles enviaient notre sens de la démesure ; en douce, elles ajustaient leur coiffure, rongeaient leurs ongles et se lançaient des remarques elliptiques - manière de déguiser leurs envies de baiser en haïku.

Il m'arrivait souvent de me demander ce que nous faisions. Je veux dire, de quoi s'agissait-il exactement ? De notre vie ? De notre jeunesse ? Perplexe, je jonglais avec les idées de bonheur, de désespoir et de mort...

Qui s'écraserait par terre en premier ?

"Continue bordel, braillait K., c'est pas le moment de rêver ! "

J'entamais le deuxième couplet.


[
Ceci est ma participation au Sablier printanier, sur une amorce proposée par Alexandre et pour lequel vous avez vous aussi la possibilité de poster un billet avant midi demain. Toutes les participations à partir de cette amorce-ci sont regroupées là. Source de l'amorce : Réhabilitons un grand auteur, de M. LeChieur.]

Illustration
: Bobi

Un DRING !

Des inconvénients d'être une femme seule, je n'ignorais rien à huit ans et même si je n'avais sans doute pas vraiment envie de voir un inconnu s'immiscer dans notre quotidien, je réitérais mes prières continuellement.
Lorsque je voyais ma mère manier une perceuse, installer une étagère, affronter un garagiste et craquer parce qu'elle s'apercevait que ses amies mariées ne l'invitaient plus aux fêtes qu'ils donnaient, je ne savais plus quoi inventer pour être entendue :

"S'il vous plaît, écrivais-je, faites que ma mère trouve un mari et je promets de ne plus jamais tricher au 1000 bornes !"

Si j'en ressentais la nécessité, je recopiais la formule cent fois, deux cent fois, comme une punition magique.

Célibataire, au milieu des jolies familles de Province, ma mère était confrontée, tantôt au silence des gens qui pensaient qu'elle n'aurait rien d'intéressant à raconter puisque, séparée, elle était censée ne vivre qu'à moitié, tantôt à la féroce jalousie des autres, malheureux en couple, qui lui enviaient une liberté palpitante dans leur imagination.

La vérité, comme bien souvent, se situait juste au milieu.

Un soir, alors que nous étions couchées depuis une heure, un coup de sonnette, bref mais strident, me tira d'un songe hésitant. J'entendis ma mère ouvrir la porte d'entrée et chuchoter à toute vitesse. Elle fit entrer le visiteur que j'identifiais comme étant un homme en entendant une voix profonde qui avait peine à se contenir.
Un homme que je ne connaissais pas.
Un homme que je n'avais jamais entendu.

J'imaginai, un instant, qu'il s'agissait d'Amadis, le croque-mort. Mais pourquoi ma mère avait-elle l'air si affolé ?
Doucement je fis glisser mes jambes sur le matelas et posai mes pieds sur le sol couvert d'une fine moquette bleue un peu râpeuse. Je passai devant le lit où ma sœur ronflait, enrhumée, bras et jambes étirés en travers du lit. Elle marmonna quelque chose que j'entendis à peine au moment où je la dépassai. Je fis un bond sur place mais ne me retournai pas :

"Quoi ? fis-je, pétrifiée."
Anna ne me répondit pas.
Un instant, je restai devant la porte. Les ronflements languissants reprirent, j'actionnai la poignée au ralenti. Le couloir qui menait au salon était éteint, cependant, il était resté entrebâillé. La voix de ma mère me parvint, indistincte et néanmoins criarde. L'homme parlait peu et toujours sur le ton de l'interrogation. Je m'approchai en catimini et, enfin, pus comprendre un mot qui siffla entre les dents de ma mère et tonna dans la bouche de l'homme en retour : "enlèvement".

Soudain ma mère éclata en sanglots. L'homme tonna :
"Ne vous inquiétez pas, personne ne fera de mal à vos petites filles, je vous en donne ma parole ! Faites ce que je vous ai dit et tout ira bien..."

Ma mère le remercia en reniflant. Elle s'exprimait à présent d'une toute petite voix dont les ondes semblaient brouillées Les pieds nus sur le carrelage, je grelottai, le cœur serré d'une angoisse féroce. J'étais sur le point de me précipiter en sanglotant dans la pièce. Que se passait-il ? Qui voulait nous faire du mal ? Et pourquoi à nous ? Je pensai à mon père et à ses accès de rage mais je sentis qu'il ne s'agissait pas de lui.

Enfin, l'homme se leva, salua ma mère et partit, d'un pas lourd. Elle ferma la porte avec précaution, s'appuya contre, se moucha. La peur semblait s'étendre entre nous comme un nuage toxique. Car ma mère avait peur : elle respirait trop vite et frottait ses mains l'une contre l'autre. Tout d'un coup, elle soupira et quitta l'appui de la porte. Je croyais qu'elle allait retourner dans le salon et j'hésitais à aller la voir, lui parler, la toucher.

Au lieu de cela, elle tira la porte du couloir derrière laquelle je me cachais et je lui sautai dans les bras. Elle tenta de darder sur moi un regard sévère ; tout ce que je remarquai ce furent ses longs cils mouillés, ses paupières rougies. Ses cheveux chatouillaient ma joue. Je respirai l'odeur de son cou avec des gémissements de chiot.

"Bon, qu'as-tu entendu exactement ? me demanda-t-elle".

(A suivre...)
Illustration : Kellie Schneider

jeudi 27 mars 2008

Sablier de printemps

Je suis très fière, le début de l'un de mes billets a été sélectionné par Otir dont je suis une admiratrice. Il a servi d'amorce au Jeu du sablier de printemps que Kozlika a inventé.

Ainsi les phrases suivantes ont inspiré une trentaine de participants dont vous trouverez la liste ici, dans les commentaires :

"Il est trois heures du matin, je n'arrive pas à dormir. J'entends le bruit de la mer, des vagues qui s'écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leur larmes les pierres insensibles."

Le texte d'Otir est .

Cela fait drôle. Cela fait plaisir.


[Je me prends à rêver. Si chacun des participants du Sablier venait me rendre une petite visite et votait pour moi, une deux ou trois fois, je serais sans doute qualifiée pour le Festival de Romans. J'aurais ainsi la chance d'être lue par un jury de professionnels... C'est idiot mais j'aimerais bien...]

Illustration : Bobi

lundi 24 mars 2008

Des VLOUF ! Des BLAM ! Et des HI !

Le matin nous nous réveillions bien avant elle, curieuses de connaître le déroulement de sa soirée. Nous aimions l’écouter parler au petit déjeuner tandis que cracottes, biscottes ou pain grillé – selon les périodes – crissaient sous nos dents. Nos préférées étaient ses histoires de pension, de Solex, et les premières années avec mon père.

Mais le dimanche nous devions patienter dans le salon pendant qu’elle dormait. La porte du couloir qui menait aux chambres étaient fermées et nous avions quartier libre : nous faisions basculer le canapé sur son dossier et escaladions l’assise qui aussitôt se renversait ; VLOUF faisait la grande gueule du clic clac, BLAM clamait le dossier, HI s’exclamait Anna, ma sœur. Nous pouvions jouer à cela des heures.

La moquette figurait bien, aussi, les herbes hautes de l’Ouest américain où pérégrinaient nos Indiens Playmobils et leurs chevaux. En fin de matinée, il nous fallait partir à toute vitesse parce que nous étions en retard, et nous abandonnions à regret des batailles fatidiques en plein dénouement. Ma mère se débarbouillait et dissimulait son regard fatigué derrière des lunettes noires, elle conduisait les quelques kilomètres jusqu’à la villa de mes grands-parents sans prononcer plus de trois mots.

Plus tard, à table, devant le poulet rôti ou le gigot d’agneau, nous lui demandions si elle avait rencontré quelqu’un et si elle avait eu une proposition de rendez-vous galant. La réponse se perdait dans les soupirs et le tintement des couverts d’argent dans la porcelaine. Mon grand-père me grattait l’épaule pour que je lui passe le pain, ma grand-mère sirotait son verre de Beaujolais noyé d’eau et nous changions de sujet.
De temps en temps, ma grand-mère s’emportait :

« Que croyez-vous, nous tançait-elle, pour une femme avec des enfants ce n’est pas si évident de se remarier. Bien sûr que si votre mère était seule, elle aurait déjà quelqu’un.

- Ne dis pas ça maman, soufflait ma mère.

- Il faut être lucide, rétorquait ma grand-mère. Pas la peine de se voiler la face.

- Et lève ton coude quand tu manges, concluait mon grand-père en tapant sur ma main.

- Aïe, protestai-je, j’en ai marre !
- On ne répond pas aux grandes personnes, assénait ma tante. »


Un jour, pourtant, ma mère répondit que oui. Elle avait dansé plusieurs slows avec un homme charmant qui l’avait suppliée de lui accorder un vrai rendez-vous. L’homme semblait être idéal, très beau, intelligent, érudit même, ce qui était un critère important pour ma mère et il roulait en BMW. Il mit quelques semaines à lui avouer quel était son emploi et ma mère quelques heures à l’annoncer à la famille.
Mes grands parents eurent l’air sceptiques :

« Tu es sûre qu’il n’est pas un peu dérangé à cause de son travail ? demanda ma grand-mère. Après tout, tu n’arrêtes pas de te plaindre qu’il ne t’a toujours pas embrassée. Il y a peut-être une explication…

- Bof. Croque-mort c’est très bien, ça rapporte et puis il n’y a pas de risque de chômage, objecta mon oncle mi-figue, mi-raisin. J’ai un conscrit qui l’est, en fait il a succédé à son père, et bien, il adore rigoler, faire la bringue. Ceux qui sont dérangés à cause de ça, c’est qu’ils l’étaient à la base.

- Il a peur de s’engager, marmonna ma mère, c’est tout. Apparemment il a beaucoup souffert à cause de sa femme. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement mais il veut prendre son temps. Ce n’est pas un crime que je sache ! »


Le Ken de ma cousine était parfait dans le rôle du croque-mort. Ses bras figés en une étreinte gauche permettait à Barbie-Maman de danser des slows toute l’après-midi tandis que les adultes se reposaient et débarrassaient la table.
Il expliquait d’une voix ténue :

« Ma femme a été très méchante avec moi. Laisse-moi un peu de temps.

- Pas question, répondait Barbie-Maman en le tuant.
- Argh, faisait Ken, mais qui va m’enterrer ? »

Je pouffais, suivie d’Anna et de Justine qui ne comprenaient pas trop de quoi il retournait.
Sur le tourne-disque qui avait appartenu à ma mère, nous passions « Bang-Bang » de Sheila et « Noir c’est noir » de Johnny. Puis lassée de jouer avec les petites j’allais chercher mon journal intime dans le sac à main de ma mère.

Toutes les pages débutaient de la même façon. Je n’avais eu aucune éducation religieuse mais je ne faisais que prier :

« S’il vous plaît, dansait mon stylo-plume sur la page, faites que le croque-mort ne soit pas dérangé et qu’il aime maman et qu’il se marie avec elle et qu’il soit gentil avec nous.
Et s’il avait un piano, ce serait vraiment bien. »

(A suivre...)

Illustration : elloh

Des CLIP ! CRAP ! Des BANG ! Des VLOP ! Et des ZIP !

Nous habitions un immeuble en L affublé du nom énigmatique : Les Rousses.
Un jour ma mère m’annonça que mon père n’allait plus y vivre avec nous.
Je m’en souviens vaguement, nous étions dans une cuisine, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agissait de la nôtre. Peut-être que ma mère avait choisi d’affronter une possible crise chez ses parents ; elle pourrait s’appuyer sur les lourds meubles imitation chênes tandis que nous siroterions une grenadine dans les verres du restaurant. Dans la salle à manger, la télévision clamerait que l’amour peut brûler et mon grand-père s’assoupirait, les lunettes dégringolant la pente ardue de son nez, le Progrès du jour, chiffonné entre ses mains, bercé par l’infernal cliquetis des aiguilles à tricoter de ma grand-mère.


Ma mère devait s’attendre à une réaction à la mesure du changement qui s’annonçait, à une quantité de questions, qui sait, à des larmes, mais je n’ai quasiment rien demandé. Dans ma tête quelque chose avait fait VLOP puis une petite voix avait crié WIZZ, de plus en en plus fort. Une mouche se posa au bout de mon doigt.
On se serait cru dans une chanson de Gainsbourg, sauf que personne à la fin, ne proposa de me protéger.
Enfin ma mère se tut. Intimidées par le silence qui frappaient aux murs glauques de la pièce, les voix responsables du tohu-bohu infernal qui régnait sous mon crâne s’estompèrent, laissant derrière elles un écho battant comme porte. Je regardai ma mère et remarquai qu’elle attendait, suspendue à mes lèvres, que je prononce quelques mots. Je m’en trouvai vaguement irritée : en tant que personnage secondaire de l’histoire il me semblait légitime de ne pas émettre le moindre avis. Puis une idée émergea au milieu des voix qui s’étaient remises à gronder. Je m’y accrochai comme à une lueur et j’articulai, lentement, savourant ma trouvaille :

« Alors je pourrais garder les cheveux longs maintenant ?
- Pardon ? interrogea ma mère en se penchant vers moi, pleine de sollicitude.
- Je ne serai plus obligée de me couper les cheveux comme un garçon si papa n’est plus là ?
Ma mère dissimula sa surprise :
- Eh bien, non. Si tu veux, tu pourras les laisser pousser.
Je remuai sur la chaise et des brindilles de paille me griffèrent les cuisses.
- Et papa ne vivra plus avec nous ? Il ne reviendra plus à la maison ?
- Non, soupira ma mère en caressant mes cheveux. Il va avoir une autre maison. »

Une joie fulgurante comme un coup de couteau me traversa, empêchant l’once d’apitoiement que je ressentis pour mon père, désormais seul, de s’épanouir. J’avais peur de lui, de son humeur indéchiffrable, de ses coups, et il allait partir. Ma mère avait beau arborer un air affligé, pour moi c’était Noël. Les capteurs qui me permettaient habituellement de deviner ce que les adultes désiraient que je ressente, étaient brouillés. Soucieuse de délimiter ma liberté toute neuve, je multipliai les questions dont aucune n’était essentielle. Je ne voulais surtout pas savoir si nous allions revoir mon père. Pour moi, c’était fini.

« Et je pourrai arrêter la gymnastique alors ?
- Ah ça non ! Il n’en est pas question»

Plus tard, ma mère acheta, pour le salon, une moquette écrue à poils longs et un clic-clac. Elle se fit des mèches et s’inscrivit au tennis. Avec une amie, elle sortait en boite de nuit, certains samedis. Nous les regardions se préparer, tandis qu’une cassette d’ABBA défilait sur la chaîne. Ma mère portait un fuseau et un pull à manches chauve-souris, son regard luisait, baigné de fard vert, mauve ou bleu, ses cheveux, gonflés comme de la Barbapapa, rebondissaient lorsqu’elle glissait sur la moquette. Elle accrochait à ses oreilles, de lourdes breloques assorties à sa tenue.
« Tu es belle, disions-nous en chœur, Anna et moi, lorsqu’elle nous embrassaient avant de partir. Tu es la plus belle. Tu vas sûrement trouver un mari ce soir. »

(A suivre...)

Illustration : The black apple

jeudi 20 mars 2008

Un ange dans la ville

A mon arrivée, Margot était au centre et les autres la regardaient. Elle a crié mon prénom dès que j'ai ouvert la porte, s'est jetée dans mes bras puis a chuchoté : "je peux montrer à ton copain comment je fais la sorcière ?
- Mon copain ? ai-je demandé.
- Ben oui, Laszlo !"

J'ai souri et acquiescé. Margot s'est voutée, a replié ses mains comme des crochets et a commencé à grincer "gnain gnain gnain gnain gnain", une vocalise que je lui fais chanter parfois. En embrassant mes autres élèves, Cleofide, la timide Jenufa et Laszlo, j'ai senti à quel point, déjà, elle les avait séduits. Ils souriaient au bord du rire, leurs yeux s'embuaient parfois, la petite fille captait toute leur attention.

"Alors ? demanda-t-elle, remarquant qu'on ne l'écoutait plus.
- Alors c'était très bien ai-je dit. Mais maintenant on va aller dans la salle se chauffer la voix et il faudra être bien attentive Margot.
- Oui je sais, a-t-elle rétorqué, mais on pourra faire l'autre exercice que j'aime bien , là, "râ-per-les ca-rottes" ?
- On verra Margot, c'est moi qui décide."
Sa mère a hoché la tête en me lançant un regard complice. Nous étions convenues il y a quelques semaines du fait que Margot avait besoin d'être cadrée. A vrai dire, je m'étais trouvée un peu déconcertée la première fois qu'elle nous avait laissées en tête à tête : Margot, emportée par ses pantomimes, se roulait par terre, me sautait sur les genoux ou tournait sur elle-même comme une danseuse hystérique. J'avais dû hausser le ton et à la fin de l'heure elle boudait.

Pendant les vocalises, Margot a tenu la main de Laszlo. Nous étions dans une toute petite salle. Jenufa se tenait près de moi, appuyée contre le mur en pierres, Cleofide, au fond s'étirait, très concentrée. Par moment, le trac devenait palpable, les corps se tendaient, les bouches se crispaient, on entendait les gargouillements des ventres douloureux ; pour Laszlo ce n'était que le deuxième concert, pour Jenufa, âgée de 15 ans, le premier. Quand je ne faisais pas de blague, Margot s'en chargeait. Je la prenais souvent en exemple parce qu'elle a une conscience aiguë de son corps et comprend la plus fine de mes indications. Elle était ravie et se pavanait, longue, gracieuse dans sa belle robe mauve, commentant les sons de ses comparses. Pour clore la séance, j'ai demandé à chacun de chanter un passage sur lequel il devait particulièrement se concentrer pendant l'audition. Margot a chanté le début des "Anges dans nos campagnes" de sa belle voix pure, enfantine. Je lui ai conseillé :
"Allume ton regard Margot, souris avec tes yeux, tu te rappelles, on a déjà travaillé ça ?"

Elle a hoché la tête et s'est exécutée, parfaitement. J'ai vue que Laszlo me dévisageait, étonné, ému. Pendant quelques secondes le silence a régné dans la petite pièce lorsque l'enfant s'est tue. Je lui avais parlé de ce silence qui peut suivre un moment de musique magique et j'ai vu qu'elle le reconnaissait. Qu'elle le savourait.

Puis nous avons applaudi.

En chemin, de nouveau main dans la main avec Laszlo, Margot trottait, égrenant les chansons qu'elle connaissait. Laszlo lui répondait et leurs voix s'accordaient, formant dans l'air glacial des panaches mystérieux. Je marchais avec Monna qui frémissait chaque fois que le pied de sa fille butait sur un trottoir parce que Laszlo ne pensait pas à lui dire de lever le pied. La veille, en cours, elle avait eu un moment d'affolement en voyant, à l'orée de la narine de Margot, un peu de sang. Elle s'était levée d'un bond, pâle, et un instant, elle m'avait communiqué sa panique. J'ai senti alors que je ne pourrais jamais supporter qu'il arrive quoi que ce soit à cette petite fille.

Le concert avait lieu dans un cadre magnifique. Margot a gravi l'escalier entre Laszlo et moi et je lui décrivais les tapis de velours, les lustres et les grands miroirs. Arrivés dans la salle, nous avons attendu que deux violonistes achèvent une étude et nous sommes allés poser nos affaires dans les coulisses. Jenufa a quitté ses baskets pour de jolis escarpins qu'elle ne supportait pas ; elle était blême. Laszlo a eu un moment de vertige. Cleofide a pouffé dans ses paumes. Margot, pendue à mon bras, piaffait : "Alors, c'est quand qu'on commence ? C'est bientôt à nous ? "

Je lui ai de nouveau expliqué ce qui allait se passer et dans quel ordre elle allait interpréter ses deux chants. Elle s'est assise au premier rang avec Laszlo. Juste derrière elle, j'ai posé une main sur son épaule.

Enfin Jenufa a entonné "Selve Amiche" de Caldara. C'est une mélodie toute simple, entrecoupée de vocalises virtuoses. Sa voix s'est coincée dès les premières notes mais elle s'est reprise et a continué, la figure impassible, le buste un peu penché, mal à l'aise dans son jeune corps. C'est une adolescente aux joues rondes, modeste, sage. En début d'année je ne savais pas si les cours lui plaisaient malgré sa régularité et son travail mais sa mère m'avait confiée : "Jenufa s'est épanouie, tout le monde remarque qu'elle est moins renfermée, plus aimable, qu'elle communique. Le chant lui fait un bien fou et elle parle de vous sans arrêt."

Je la regarde, je l'écoute et je suis tendue vers elle. Je scande les paroles en silence, je lui souris lorsqu'elle tourne le visage vers moi. Jenufa ne me sourit pas en retour, je ne sais même pas si elle remarque ma présence. Elle erre quelque part dans sa tête, naviguant entre les lignes d'une portée musicale, un peu perplexe.

Puis c'est le tour de Margot. Elle saute sur ses pieds, d'un bond elle est debout :
"Ouais, crie-t-elle !"
Je lui indique l'estrade, lui fait toucher le dos du piano et la laisse seule sur scène avec l'impression que c'est elle qui me quitte. Je me rassois et elle commence. Sérieuse, elle dévale les Gloria, escalade les intervalles de sa voix toujours juste, enthousiaste, courageuse. Elle a oublié d'allumer son regard qui reste perdu entre terre et ciel mais tout son corps irradie. Lorsque les applaudissements retentissent je me retourne pour faire un signe à Monna et je vois une jeune femme, assise à côté d'un petit violoniste, juste derrière moi.

Elle pleure, cachée dans ses cheveux.

(A suivre...)

Illustration : Bobi

samedi 15 mars 2008

Son histoire et mon rêve

Nelly est une jeune femme que je devine douce, généreuse. Elle a été une de mes premières lectrices et je suis allée à mon tour lire sur son blog ses récits de vie, admirer ses photos, visiter son jardin. Lorsqu'il y a quelques jours j'ai fait le récit d'un rêve dans lequel B. me quittait pour une autre femme, Nelly m'a laissé un commentaire troublant. : "Tu as rêvé le cauchemar de ma vie d'aujourd'hui... c'est troublant et j'en pleure à chaudes larmes...". Je lui ai proposé de me contacter par mail et elle m'a écrit. Son message portait comme titre "ton rêve et mon histoire". Nelly y écrivait : "Ton texte de ce matin m'a fait une impression étrange. Je l'ai fait lire à quelques amis, qui m'ont dit "mais... on a l'impression qu'elle est venu dans ta tête cette nuit !".

Tout est dans mon récit ou presque, le prénom de cinq lettres terminées par un a, le déterminisme de la jeune femme, la trahison, puis la séparation.
Après plusieurs échanges, j'ai demandé à Nelly si elle voulait rédiger son histoire pour mon blog. Elle a accepté.

Hier, elle a ajouté : "Ce sont des mots qui m'ont soulagée, apaisée, ce sont des mots qui parlent juste de moi.
Aussi, ce texte là que je t'envoie, que je te prête volontiers sur ton blog, je me sens prête aussi à le mettre sur le mien."


Voici ses mots :



Janvier touche à sa fin, il doit être 7h30 du matin, c’est dimanche. La maison dans la montagne sent encore le feu de bois qui s’est consumé cette nuit dans le poêle.


Les petits pas de Lilou la conduisent à notre chambre. L’enfant repère où nous dormons, son père, sa mère et moi. Elle grimpe sur le lit, se couche sur mon ventre, et finit sa nuit, toute embrumée de fièvre.

A ce moment là, je sais. Je sais qu’au creux de moi, un enfant se love, une petite graine d’amour qui s’accroche à la vie, une petite graine d’amour pour la vie…

J’ai laissé le papa de cet enfant qui n’est pas encore là sur le quai d’une gare, nous nous sommes quittés amoureux…

Il doit être 7h30 du matin, c’est dimanche… je ne le sais pas encore mais j’ai perdu mon amoureux… Cette nuit, pendant que le bois se consumait dans le poêle, là haut dans la montagne, mon amoureux consumait son corps dans les bras d’une autre…

Aujourd’hui, celui que j’aimais est un fantôme sur les quais du métro de la gare de Lyon. Aujourd’hui celui que j’aimais, qui m’aimait, en aime une autre.
Aujourd’hui, je m’accroche à la petite graine d’amour qui prend vie au fond de mon ventre, au fond de mon cœur…

Son papa l’aime déjà, mais il ne m’aime plus. Je pleure souvent et j’enrage aussi parfois, et je me calme, j’essaye… il ne faut pas que cet enfant ait une maman malheureuse, il ne faut pas que cet enfant ait une maman en colère. Je ne serai pas cette maman là.

Et toi, quel papa seras-tu ?


Dans son dernier
mail, juste après l'envoi de ce texte, Nelly m'a confié : "Depuis aujourd'hui, je sens que mon ventre se transforme. C'est magique..."

Photo : Jessie Raye

vendredi 14 mars 2008

Jésus (3)

Josette ne semblait jamais vouloir quitter le réfectoire. Assise tout près de Stéphane, une main sur sa cuisse, elle chuchotait, sa couronne de reine de beauté un peu de travers au sommet d'un chignon blond platine. Les "Jésus" dont elle entrecoupait son récit dégoulinaient d'une tendresse suspecte.

Pourtant Josette c'était, parmi toutes ces dames, la plus discrète. Figure douce, le sourire surmonté des pommes couperosées de ses joues, elle ne parlait pas beaucoup ou bien d'une voix si ténue que souvent, elle demeurait inaudible. La vie de Josette était tapissée de phrases qu'elle avait prononcées dans le vide.

J'ai fini par me laisser glisser contre un mur, dans un coin de la salle. Je me sentais pétrifiée de tristesse. Depuis la mort de ma mère, je supportais mal la joie des autres. Si je m'amusais avec eux, il me fallait ensuite expier en pleurant des heures. Ce soir là, le sourire de Stéphane m'a empêchée de sombrer. Je sentais qu'il tournait régulièrement la tête vers moi. Alors mon cœur s'arrêtait de battre et en cessant de vivre, il me semblait cesser de souffrir.

Stéphane a décidé de la raccompagner peu après que Josette ait tenté de lui voler un baiser.
"Elle est saoule, a-t-il soufflé en passant près de moi". Il a effleuré mes cheveux de sa main et Josette, qui ne le quittait pas des yeux, a poussé un cri de frustration. Lorsqu'elle a énoncé la première phrase d'une déclaration d'amour, Stéphane l'a soulevée dans ses bras. Josette a frémi et s'est nichée dans son cou. C'était mon tour d'être jalouse. Mais Stéphane m'a fait un signe. Silencieusement, il a articulé "tu m'attends ?".
J'ai hoché la tête.

A son retour, il m’a invitée à danser, oui, même sans musique mais je n’ai pas voulu. J’avais honte de mes grosses jambes maladroites. Alors il a commencé à m’embrasser. Il parlait, il me disait toutes sortes de choses que je n’entendais pas parce qu’il les murmurait contre mes lèvres. Puis il a mis sa main dans ma culotte. Il a dégrafé un ou deux boutons de mon jean et il a glissé sa main dans mon slip. J’avais envie de pleurer mais il a glissé ses doigts dans ma bouche en disant " mon petit fruit salé ". Alors j'ai ri.

Le lendemain, il m’a ramené chez mon père, dans sa 4L. Nous ne parlions pas, nous ne disions rien. Je regardais les paysages couler contre la vitre. Je pensais à la salle de bal d’une nuit qui était redevenue salle à manger un peu après l'aube. Je me demandais si les dames allait utiliser, seules, les produits de beauté que leur avait offert Stéphane. La nuit que nous avions passé ensemble lui et moi me paraissait très ancienne, comme un très vieux souvenir heureux qui surgissait absurdement. Il a garé sa voiture derrière celle de mon père. J’ai sonné.
" Bonjour a dit Stéphane en prenant ma main.
-Appelez moi Joseph, a répondu mon père "

Photo : Raphaël SCHOTT

Tout le monde voudrait en avoir un comme ça...

Au dos de l'enveloppe il a signé : un troll.

En vérité, je le soupçonne d'être un ange. Mon époux et moi admirions les extraits de Gérard Oberlé dont il ponctuait son blog. Il a proposé de nous envoyer le livre dont ils étaient tirés. Je croyais qu'il nous le prêterait à charge de le lui rendre à la Comète. Que nenni, il nous l'offre. Sur la page de garde, ce message : "Pour le très illustre Balmeyer, pour qui j'espère que... ainsi que pour sa flamboyante compagne à huit pattes... Amicalement,
Didier."

mercredi 12 mars 2008

Jésus (2)

J’ai rougi et je lui ai indiqué le bureau de la directrice. Avant de croiser son regard de nouveau, je me suis enfuie en courant. Sous les arbres centenaires j'ai repris mon souffle et j'ai posé mes mains sur mes genoux pour qu'elles arrêtent de trembler.

Quand je suis revenue de ma promenade, la maison de retraite était en ébullition. Mireille courait dans les couloirs en répétant " il m’a volé mes bijoux, c’est ce jeune homme aux cheveux longs ! ". Marguerite se balançait d’avant en arrière l’air illuminé. Deux vieilles copines riaient dans un coin. Elles me firent signe :
" Tu as vu Jésus ? "
Elles avaient les joues roses et les lèvres maquillées. Elles se cachaient pour rire derrière leurs mains.
" Il a dit que nous devions être belles pour la fin de l’année.
-Il devra accomplir un miracle ! "
Elles pleuraient de rire.
" Est-ce qu’il t’a massé le cuir chevelu à toi aussi Josette ? "
Elles avaient oubliées ma présence.

Dans la salle du personnel, Judith une jeune infirmière m’a expliqué que Stéphane allait pendant deux jours s’occuper des vieilles dames, les masser, les maquiller, les parfumer. C’était la première fois qu’il venait. D’habitude, pour les fêtes on faisait plutôt appel à des conteurs, des musiciens. Mais Stéphane avait l’air de produire un effet surprenant :
"Elles l’ont surnommé Jésus à cause de ses cheveux longs. Et puis elles ont l’impression de rajeunir, tu sais, il les dorlote, il leur fait des compliments… Il y en a qui n’ont jamais connu ça de leur vie. A la fin, le 30, on votera pour la plus belle et on dansera dans la salle à manger. Avant, ça ne semblait pas les intéresser mais maintenant j’en connais qui ne vont rêver que de ça…"

Le lendemain, Stéphane a commencé à s'occuper de toutes les dames de la maison. Je le croisais parfois lorsque j’allais faire un lit ou vider une sonde. Il avait une petite mallette remplie de produits, de poudre, de pommades, de parfums. Ses mains longues et fines lissaient les rides des vieilles pendant qu’il les écoutait raconter :
" J’ai été trois fois veuve moi, disait Josette. Mais cette fois je crois bien que c’est la dernière. Pas envie de torcher le cul d’un vieux… "

Certaines lui faisaient du charme ouvertement. Stéphane leur demandait ce qu’elles allaient mettre pour le grand soir et elles organisaient des essayages en sa présence. Il donnait son avis avec humour et respect. Souvent, il ponctuait ses phrases de clin d'œil qui faisaient glousser les mamies de façon hystérique.

J'ai surpris un jour Yvette, la plus coquette de la maison, nue devant lui. Elle expliquait :
" Voyez, je suis encore bien de ma personne. Je n’ai pas eu d’enfant. Oui ma peau est moins lisse mais regardez, mes seins sont encore fermes. "
Lorsqu'elle m'a vue, elle s'est avancée calmement dans ma direction et elle a fermé doucement la porte de sa chambre devant mon nez. Ses seins rebondissaient gracieusement tandis qu'elle rentrait son ventre comme une danseuse étoile.

Derrière Stéphane, les bavardages ne tarissaient pas :
" Ce jeune homme sa coiffure, c’est pas possible ! Ses cheveux, il devrait les couper. Mais quel ange !"
"On dirait un babacolle m'a déclaré Giselle, fière de connaître un mot anglais".
- Peut-être, mais en tous cas c’est un saint, a ajouté Marguerite. "

Jamais le nom de Jésus n’avait suscité une telle ferveur.

Le 30 décembre, ( on fêtait la fin d’année le 30 pour laisser les employés libres le 31 ) Stéphane a dû danser avec chacune des vieilles dames pomponnées, attifées et parfumées comme des jeunes filles à leur premier bal. Ses cheveux glissaient sur son dos, effleuraient sa joue. Ses pupilles reflétaient les boules disco qui pendaient au plafond. Il faisait virevolter les dames à canne, les fatiguées, les essoufflées, les déprimées, les variqueuses et les pisseuses, les oublieuses et les râleuses. Moi j'observais, impassible, en servant les rafraichissements, et chaque fois, croiser son regard, créait un frémissement dans mon ventre qui me faisait penser qu'un oiseau y était emprisonné.

De temps en temps je quittais la salle pour accompagner celles qui voulaient aller se coucher et je ressentais un trouble indéfinissable, comme si mon dos sur lequel les lampes disco laissaient des traces brûlantes refusait de quitter tout à fait la salle à manger. Les flonflons de la fête s'atténuait dans l'ascenseur et dans les couloirs où nos chaussures se décollait du lino avec un bruit de bouche, tout ne semblait être qu'un rêve.

Yvette qui m'aperçut, adossée à un mur dans sa chambre me secoua :
" Qu'est c'est que ce visage hagard ? Avec un beau jeune homme comme ça auprès de vous ! Je serais vous je danserais toute la nuit... Ah, soupira-t-elle, il n'y a plus de jeunesse !"


(A suivre...)

Jésus (1)

L’année de mes seize ans, j’ai rencontré mon père pour la première fois. Ma mère ne m’avait jamais parlé de lui. Elle disait « C’était une aventure, je ne pourrais rien te dire. Sans doute était-il grand, je ne regarde pas les hommes petits, il devait avoir tes yeux clairs, je crois qu’il parlait bien pourtant j’ai oublié le son de sa voix. Il n’y a eu qu’une nuit, la première. »
Puis elle est morte d’une leucémie. L’assistante sociale s’est renseignée, je n’avais ni oncles ni tantes, ni grands-parents, à seize ans j’étais trop vieille pour aller à la DASS. J’avais le choix entre un foyer pour SDF et retrouver mon père. Son nom était sur mon carnet de santé, son numéro et son adresse dans l’annuaire.
Quand je l’ai vu, c’était dans un bar. Au téléphone il n’avait pas promis de s’occuper de moi, il avait soupiré. Il ne se souvenait même pas de la nuit avec ma mère.
Dans le bar j’ai bu une grenadine. Il me regardait en fronçant les sourcils. Au bout de quelques minutes il a demandé : « tu lui ressembles ? »
Je suis petite avec de grosses jambes et des cheveux longs. Ma mère je n’avais pas de photos d’elle jeune et quand je réfléchissais je n’arrivais pas à lui trouver d’autre visage que celui qu’elle avait dans le cercueil, long et pâle, les paupières fripées. Alors quand il a demandé ça, « tu lui ressembles ? », j’ai répondu « non », sans y penser vraiment. Il a souri pour la première fois.
« Tu sais, a-t-il dit, dans chaque chose que l’on fait ou que l’on subit il y a deux côtés, le côté plaisant et le dur côté de la chose. J’ai toujours conduit ma vie par rapport à ça : quand je dois faire un choix, je cherche le dur côté de la chose. Par exemple quand je suis amoureux et que j’ai envie de rester avec une femme je l’imagine de mauvaise humeur, vieille, indisposée, hargneuse, possessive, mesquine et alors je sais qu’il vaut mieux garder mon indépendance. Quand je subis quelque chose je regarde le côté plaisant de la chose. Je suis un philosophe à ma façon. »
Ses moustaches étaient pleine de mousse de bière. Il a fait claquer son verre sur la table :
« Une autre, Mademoiselle !»
Il m’a regardée :
« Alors comme ça, ils ne veulent pas de toi à la DASS ? Et tu n’as pas de famille ? »
J’ai secoué la tête sans oser le regarder.
« Tu sais faire à manger ?
-Oui.
-Tu sais balayer ? Laver par terre ?
-Oui.
-Tu parles beaucoup ?
-Non.
-Parfait. Tu pourras te faire une chambre dans le grenier. Ta mère t’a laissé deux trois choses, un lit, une armoire ?
-Oui.
-Parfait, a-t-il répété en se brossant la moustache. Allons-y. »

Quelques mois plus tard, pendant les vacances de Noël, j’ai fait un stage dans une maison de retraite. A l’époque je voulais être aide-soignante. Mon père m’a dit que je trouverais plus facilement du travail dans une maison de retraite que dans un hôpital. Et je verrai le dur côté de la chose. Mon père n’approuvait pas tellement mon désir d’être aide-soignante, il voulait que je fasse une école de commerce ou à la rigueur médecine. Pour lui les aides-soignantes n’étaient rien de plus que des femmes de chambre. Il m’a dit « tu vas nettoyer le lit des vieilles et leur dentier ». Il avait raison mais c’était un peu plus que cela. Les vieilles me parlaient aussi, elles faisaient semblant de me confier des secrets qu’elles n’avaient confiés à personne. Il y en avait une qui sentait le pipi de chats et qui détestait sa famille. Sa compagne de chambre voulait me donner tous ses bijoux et des vieilles pièces d’or et d’argent. Elle vidait en pleurant un petit coffre en bois dont elle gardait la clef autour du cou, elle pleurait et marmonnait :
« De toutes façons, je les donnerais à qui, à qui, à personne, il n’y a plus personne… »
Quelques heures plus tard, on la voyait courir de partout en criant qu’on lui avait tout pris, même ça, ses pauvres bijoux, tout ce qui lui restait.

Avec d’autres je devais sans cesse refaire connaissance.

Quelques unes demeuraient les yeux et la bouche ouverts, immobiles. Il fallait, aux heures des repas les porter dans un fauteuil roulant. On les mettait toutes ensemble, autour d’une table ronde. On inclinait un peu leur tête vers l’arrière et on faisait glisser des purées de légume qui débordaient sur les côtés de leur bouche.

Un jour, alors que je sortais faire un tour dans le parc qui cernait la maison, j’ai vu arriver une 4L blanche. Un garçon aux cheveux longs en est sorti. Il m’a souri :
« Bonjour, je m’appelle Stéphane, je viens pour l’animation de fin d’année. »

(A suivre...)

Photo : Jean Loup Sieff

vendredi 7 mars 2008

Ceci n'est pas une fiction...

B. me regarde en biais, il bafouille et remue ses pieds, ça m'agace. Enfin, il me désigne sa cachette, d'un geste de la main. Je crie, qu'il me les donne, je ne vais pas aller les chercher, et puis quoi encore ? Dans notre bibliothèque, entre les pages d'un livre à la couverture ancienne, il dissimule une dizaine de lettres d'une fille de l'est, Russie ou Pologne, je ne sais plus. D'ailleurs je m'en tape !
Tiens, murmure B. en me tendant les feuillets barbouillés de phrases sirupeuses aux intentions saumâtres. Il baisse les yeux et recommence ce truc avec ses pieds. Je suis à deux doigts de le gifler. Tu te verrais, je balance, tu es ridicule, une vraie caricature !

L'écriture est ronde, les points sur les i ressemblent à des outres, à côté de son prénom terminé par a, elle a dessiné un cœur percé d'une flèche. Je le connais, quand même, en voyant ça, il a dû se poser des questions, non ? Je saisis les missives du bout des doigts. B. recommence à piétiner, arrête, crié-je un peu fort tout de même. Je le regrette mais je ne parviens pas à rester calme, mes gestes sont péremptoires, ma voix claque comme un fouet. Je le hais. Je te le jure, il ne s'est rien passé, on s'est écrit c'est tout. Gnagnagnagna, je réponds, en imitant son chevrotement contrit.

Un peu plus tard, je suis chez elle. Petra habite dans un studio beau et propre. Boulotte, le cheveux mou, la lèvre mièvre et le regard d'un mérou, elle m'observe, impassible. Je suis tentée une seconde d'être soulagée par son apparence physique, de ne plus m'inquiéter mais elle me parle et elle me dit qu'elle va le séduire, que le travail est presque fini. Qu'elle va me le prendre. Son accent chantant rend ses paroles presque charmantes. Je hurle, je menace et elle, elle reste très calme, avec un petit sourire ironique qui ne fait remonter sa bouche que d'un côté. Je sens qu'elle va gagner, justement parce que je ne sais pas garder mon sang froid. On dirait que j'ai déjà perdu. Que je suis déjà seule.

Et puis c'est dimanche. J'ai essayé le chantage. Je lui ai parlé de son fils :
Tu te rends compte que tu ne vivras plus avec lui ? L'erreur a été d'ajouter connard. B., après un soupir, est allé rejoindre sa maitresse machiavélique.

Il l'adore Zozo mais il ne l'a pas embrassé avant de partir. Il ne s'est pas retourné pour nous regarder sur le pas de la porte. Il est parti, juste comme ça. Ciao bye bye, à la revoyure !

Zozo joue sur l'herbe et je ponctue son jeu de phrases impliquées :
"Oh ! Elle roule vite la voiture."
Et tout à coup ça y est. Je ressens autre chose qu'une rage glaciale. Ça commence dans ma gorge qui se serre et ça dégouline, je hoquète, je transpire... Je pleure.

*****


Quand le réveil a sonné ce matin, je n'étais pas de bonne humeur. B. m'a regardé, disant bonjour avec un doux sourire.
"Oh toi, ai-je asséné, ne la ramène pas, tu en as assez fait dans mes rêves cette nuit !"

Il est allé préparer le café.


Illustration : artandghosts

Au creux de la nuit

Je me réveille. 3h48 indique mon réveil. Les yeux pleins de songes je suis alerte, prête à me lever comme si la nuit était finie. Mon cœur bat vite. Pourquoi ? Quel cauchemar m'a communiqué cette urgence à vivre ? Je me lève. 3h50 clignotent les chiffres rouges. Le parquet craque, je tente de marcher à pas de velours mais le parquet grince et flanche tandis que mes pieds effleurent son ossature de chêne. Je vacille, saoulée de sommeil. En refermant derrière moi la porte de la chambre, je souris. Les insomnies j'ai appris à les savourer comme du temps volé au temps. Je suis seule mais je sais que je ne le suis pas. Dans ma vie, je suis heureuse et, au creux de la nuit, parfois, ce bonheur ne me fait plus peur.

Je ne fais pas plus de bruit qu'une souris, regarde mon appartement à la dérobée comme si je m'y étais invitée en secret. Sur le canapé deux chats m'observent, les huit fers en l'air. Le bureau est couvert de papier, de fils USB, il y a la Passion selon Saint-Mathieu, un bout de pain et une bouteille d'eau vide, une caméra, une brosse à cheveux de bébé. Soudain, quelque chose se pose sur mes épaules, une tristesse inénarrable, l'impression de n'être ni tout à fait dans le passé ni tout à fait dans le présent. Je regarde par la fenêtre et je vois le lit de la femme-qui-dort-dans-ma-rue. Les couvertures forment un monticule coloré mais son crâne n'en dépasse pas. Il me semble qu'elle n'est pas là, a-t-elle accepté d'aller dormir dans un foyer cette nuit ? Hier je lui ai apporté un repas chaud. Elle ne m'a pas regardé dans les yeux. Elle n'a pas refusé, a tendu la main pour saisir l'anse du sac en plastique. De chez-moi je l'ai vu aussitôt ouvrir les petites boîtes et manger. Je l'ai semoncée en esprit comme d'habitude. Cette fois, elle ne m'a pas répondu, elle mastiqueait en silence.

Il faut que j'écrive pensé-je, pour me raccrocher à ce moment. L'ordinateur vrombit. Mon fils se met à pleurer.

"Je suis là, murmuré-je dans l'obscurité, je suis là."

Illustration : The black apple

mardi 4 mars 2008

Accidents

[Le début est ici.]


Je traversai la vitre arrière au premier tonneau. Au deuxième Anna me suivit sans s'égratigner. Après le troisième la voiture se stabilisa, ma mère se retourna. Il n'y avait plus personne à l'arrière. Elle descendit de la voiture, l'épaule contusionnée, les vertèbres douloureuses et se pencha au dessus de ma sœur. Anna était allongée à plat ventre à moins d'un mètre de la roue avant de la Ford que nous appelions Titine. Elle remua ses bras et ses jambes, sonnée mais consciente. Ma mère se redressa et me chercha alors du regard. Elle ne pensait à rien et évoluait au ralenti, l'esprit embrumé par le choc. Ses pieds glissaient sur le macadam, l'un après l'autre. Elle m'appelait doucement. Elle tourna autour de la voiture. Vacillant sur ses hauts talons, elle eut l'idée vertigineuse de se baisser et de regarder sous le véhicule.

J'avais disparu. Dans les champs qui bordaient la route, le blé ondulait chuchotant des choses qu'elle ne comprenait pas.

A l'hôpital Necker, après les nouvelles radios, on m'informa qu'on allait faire à Zacharie une prise de sang pour être sûr qu'il n'ait pas d'infection. Je venais de discuter avec une jeune maman dans la salle d'attente : son petit de 18 mois allait justement être hospitalisé une semaine pour une suspicion d'infection osseuse. Elle attendait qu'une chambre se libère. Oscar risquait ensuite de prendre des antibiotiques pendant un mois. Zacharie recommença à hurler quand il vit que nous nous dirigions vers un lit à roulettes. Il s'agrippait au tracteur que nous avions trouvé sous une chaise dans la salle d'attente. Deux infirmières nous escortèrent, aux intonations chantantes. Elles se présentèrent : "je suis Carole dit la petite brune à lunettes", "je m'appelle Nadine, minauda la blonde épaisse aux cheveux frisés." Elles me prièrent de patienter parce qu'un médecin voulait s'entretenir avec moi au sujet de la prise de sang. J'eus à peine le temps de me poser de questions qu'une jeune femme entra. Elle tenait des flots de paperasse dont elle extirpa deux feuillets. Ce faisant elle me dit : "Nous nous sommes aperçus que les enfants malades du sida réagissaient de moins en moins aux médicaments que nous leur procurions. Nous avons besoin de comprendre pourquoi en faisant des tests sur du sang non infecté. Etes-vous d'accord pour que nous prélevions un peu plus de sang à Zacharie afin de nous aider dans nos recherches ?"
Dans mes bras mon fils trépignait, rouge de peur et d'angoisse. Il tentait d'escalader mon épaule pour se sauver.
"Oui, dis-je, je suis d'accord. Où faut-il signer ?"

Le conducteur de la Lada s'approcha de ma mère, un cigare fiché entre les bourrelets de sa bouche obscène. La route que nous suivions, en rase campagne, formait une croix avec celle, plus petite, d'où il venait. Il avait grillé la priorité à droite et nous avait percuté à plus de 150 kilomètres à l'heure. Juste avant l'accident, nous chantions et riions. Ma mère croyait que la voiture qu'elle voyait au loin la voyait aussi et allait s'arrêter au carrefour. Nous venions de passer une journée chez des cousins vignerons. Gérard, nous avait fait des tours de magie, tandis qu'Henri lisait les lignes de la main à ma mère. Avant de partir, nous nous étions gavées de mûres qui attendaient dans des saladiers d'être transformées en confitures. Nous ne nous rendîmes compte de rien. C'était juste comme si Titine, avait escaladé, un peu vite, un dos d'âne. Puis ce fut le trou noir.

Les infirmières m'expliquèrent comment je devais, de la main droite, bloquer un de ses bras. Avec l'autre je devais maintenir sa tête tournée vers moi pour l'empêcher de regarder. Pourquoi ? pensais-je, moi je préfère tout voir, c'est beaucoup moins effrayant mais je ne protestai pas parce qu'en même temps, je chuchotais des mots doux à Zacharie, des mots rassurants, c'était plus important. L'une d'elles saisit sa main et fit rouler la peau sous ses doigts. L'autre noua un gros élastique marron autour de son avant bras. Zacharie, épuisé, cessa une seconde de se débattre et Nadine planta la seringue dans sa main délicate :
"Zut, s'écria-t-elle après quelques secondes d'essais maladroits, je ne trouve pas la veine !"
"Oh, ajouta-t-elle, zut zut !"Un peu de sang gicla sur ses doigts. "Oh la la, la veine a éclaté !"
Livide, elle me regarda. Zacharie violet, s'égosilla de plus belle tentant de se redresser.
Nadine et Carole m'annoncèrent :
"Il va falloir, le repiquer, on va essayer dans le bras." "Je suis désolée, il a les veines trop fines, ça arrive parfois, ajouta Nadine." "Ne le laissez pas se relever, sinon il va croire que c'est fini, m'expliqua Carole en voyant que Zacharie tentait de s'asseoir. Il répétait en boucle "C'est fini ! C'est fini ! On s'en va..."

Ma mère entendit quelque chose. Dans le blé, un mouvement furtif avait imposé le silence aux oiseaux. Elle se redressa et me vit au milieu d'un champ, à plus de 300 mètres. Je tenais mon visage entre mes mains, terrifiée. Soudain, je poussai un cri rauque qui pétrifia la campagne indifférente. Du sang ruisselait sur mon chemisier blanc à collerette. Ma mère m'appela en se dirigeant vers moi. Je ne semblai pas la voir et tournai les talons, recommençant à courir. Au loin, la sirène des pompiers semblait être l'écho de ma voix. Je m'enfonçai dans un sous bois. Ma mère me perdit de vue. Elle trébucha sur une motte de terre et tomba à genoux.

Enfin Nadine trouva la veine. Dans le bras aussi, elle avait dû piquer plusieurs fois, ponctuant ses erreurs, d'exclamations affolées. Seulement, elle n'arriva pas à accoler le tube pour recueillir le sang à temps. Il en coula beaucoup à côté. Nadine paniquait, elle pleurait presque "Je suis désolée, je suis désolée, je fais de la boucherie, une vraie boucherie, c'est pas possible !" Enfin le prélèvement fut fini. Carole sortit un nouvel accessoire : "on va lui poser un cathéter pour éviter de le piquer de nouveau s'il fallait lui faire une perfusion..." A bout je soufflai "Je sais j'ai déjà vu ça dans Urgences." Je pouffai misérablement. Personne ne le remarqua car Zacharie se débattait de toutes ses forces pour arracher le truc qu'on voulait lui laisser dans le bras. On lui fit un gros bandage autour et je rabaissai sa manche : "Regarde, le tracteur, le beau tracteur, viens mon chéri on va aller manger, on va attendre les résultats et après on t'enlèvera le cathéter j'en suis sûre."
Avant que nous partions, Nadine lui caressa la joue : "Pardon Zacharie, je suis désolée de t'avoir fait mal et d'avoir dû recommencer plusieurs fois. " Mon fils posa sa tête sur mon épaule. Son corps se détendit d'un coup. Carole ajouta : "Pardon à la maman de Zacharie aussi, parce que ça n'a pas été agréable pour elle non plus." J'essuyai les larmes qui brouillaient mon regard : "ok, soufflai-je." Je quittai la pièce à toute vitesse.

Lorsque je repris conscience j'étais allongée au bord du pré et j'aperçus ma sœur immobile à quelques mètres de moi. Les pompiers m'entouraient. Ma mère les regardait, suspendue aux mots qu'ils prononçaient. J'essayai de me relever et on m'en empêcha. Je voulais voir ma sœur : "Elle est morte, pleurais-je, elle est morte Maman, elle est morte ! Ma sœur, ma sœur !" Ma mère sourit calmement: "Mais non, Anna va bien, ne t'inquiète pas. Anna, bouge s'il te plaît pour montrer que tu n'as rien. Elle n'a rien, rien du tout" Je me mis à tousser. J'étouffais. Le chauffard me soufflait la fumée de son cigare en pleine figure : "Elle va bien la petite ? s'enquit-il avec flegme" Il sourit, benêt, quand ma mère lui enjoignit de s'éloigner avec des mots orduriers. Il regagna son véhicule en titubant.

A la cafétéria, Zacharie se jeta sur son plat de pâtes et de jambon. Je picorai, incapable d'avaler quoi que ce soit. Parfois, un mouvement lui rappelait le cathéter et les larmes coulaient sur ses joues. "N'y pense plus Zozo. Mange mon petit cœur, lui disais-je bouleversée." Finalement, à notre retour on nous apprit qu'il n'avait rien du tout, pas d'infection, peut-être une fracture en cheveux sur le tibia, pas sûr : "Surveillez sa température, me conseillèrent le bel interne et le spécialiste en me serrant la main." Zacharie se laissa enlever la petite capsule en souriant. On le laissait regarder et il tenait le tracteur entre ses mains.

Pour recoudre ma paupière, mon coude et la peau entre le nez et la bouche, on ne me fit pas d'anesthésie. Six personnes me maintenaient parce que j'avais décidé de ne pas supporter tant de douleur. Dans la salle d'à côté ma sœur vomit les mûres en entendant mes hurlements.

Les jours suivants, à l'hôpital, nous nous amusâmes comme des folles, même pendant la période où je dus rester allongée. Un soir, mon père nous rendit visite. Il était tard mais il brandit sa carte de médecin et on le laissa passer. Il avait interrompu ses vacances au ski pour venir nous voir. Il demanda à voir mes cicatrices et passa doucement le doigt dessus :
"C'est du bon travail, décréta-t-il"

Je m'endormis alors que le baiser qu'il avait déposé sur mon front formait un cercle humide. C'était fini.

[Ce récit est teinté de l'angoisse que m'a causée une nouvelle terrible apprise il y a quelques jours. D. et G. des amis très proches ont appris que leur bébé de huit mois avait un cancer de l'œil. Je suis allée les voir hier. A. va être opéré vendredi. On va lui ôter le globe oculaire atteint. Pendant que D. m'expliquait sa maladie, sur mes genoux, A. riait aux éclats. Je le tenais par les mains et il poussait sur ses jambes dodues pour se mettre debout. Ses pommettes attiraient mes bisous, il discutait sur une seule voyelle et nous comprenions tout. De temps en temps, un mouvement dans les branches qui caressaient la fenêtre, attirait son regard. Il renversait la tête en arrière et nous oubliait. "Regarde, il est dans la lune, me disait D."]

Illustration : Badbird's

Changer de sexe (ou pas)

Aux dernières nouvelles, Didier Goux, célèbre troll de charme, préfère garder le sien :

http://didiergouxbis.blogspot.com/2008/03/je-garde-le-mien.html

dimanche 2 mars 2008

Beau soir

Lorsque B. m'a encouragée à écrire un blog je lui ai d'abord ri au nez. Cet exercice semblait réservé à un public d'initiés, informaticiens et autres bidouilleurs avant tout. En outre, je n'écrivais plus régulièrement et je ne voyais pas ce que je pourrais raconter à un public inconnu. Mais B. a été patient. Il m'a montré que c'était simple et que je pouvais y arriver puis il m'a dispensé quelques conseils de blogage.

Au début une partie de tout cela m'a parue bien fastidieuse. Savoir que j'avais eu deux ou cinq visiteurs dans la journée m'importait peu. Savoir que personne n'avait parlé de moi sur d'autres blogs ne m'étonnait guère.

Puis j'ai reçu par mail mon premier commentaire. Mélusine chez qui j'avais apprécié une magnifique photo me rendait ma visite. Dix jours plus tard, pour mon deuxième billet, je découvrai les visites de Balmeyer et Ash, dont je lisais les chroniques acides régulièrement. Je ne répondais pas souvent car je ne savais pas quoi dire en dehors de mes billets. Il me semblait que j'y étais toute et qu'il n'y avait rien à ajouter. Les choses avançaient doucement quand une critique d'Mry fit exploser mon compteur de visites : je passais d'environ huit visites par jour à quarante en une seule journée. Excitée comme une puce je retournais plusieurs fois consulter mes analytics et autres statistiques. Je reçus quelques mails sympathiques et la courbe de mes lecteurs demeura un peu plus haute qu'avant.

En novembre Frisaplat me conseilla de communiquer un des mes billets à Equilibre Précaire qui le publia. Dans la foulée il fut repris sur le Site du Parti Socialiste de l'Ile de Ré. Quantité de nouvelles personnes venaient sur mon blog, et je me commençais à devenir vraiment accro. En septembre j'avais publié 4 billets. en octobre j'en commis 6 et j'allai jusqu'à 13 en novembre et décembre 2007.

A la maison, nous commencions à nous lancer des défis. Nous nous chamaillions pour l'ordinateur connecté à la blogosphère. Quand nous publiions un billet, nous nous écriions : "j'ai fighté ce soir, tu vas prendre ta raclée." Emus souvent en lisant l'autre, nous nous admirions mutuellement. En douce, nous nous piquions nos lecteurs.

Il y en a un que j'ai eu du mal à attirer c'est Nicolas. Je bavardais avec lui chez Balmeyer, c'était très sympathique, je le lisais sur ses différents blogs sans oser laisser de traces de mon passage mais il ne venait pas chez moi.

Un jour, par chat, B. m'a dit : "J'ai lu quelque part que Nicolas n'aimait pas les blogs noirs." Alors j'ai blanchi mon fond d'écran. Et il est venu se prendre dans ma toile.

J'adore Nicolas. C'est un blogueur super influent. Il est classé huitième des blogs politiques chez Wikio, il est intelligent et chaleureux. Il aime la plaisanterie, la bonne chaire et la dive bouteille. Il laisse toujours un petit mot quand il passe dans la journée et quand ça lui plaît il fait plein de liens pour augmenter notre authority.

Alors imaginez quel ne fut pas mon émoi lorsque j'ai reçu, il y a un peu plus d'un mois, une invitation à ripailler dans son fief, et en compagnie de Fiso, Balmeyer, Oh!91, l'éditeur Filaplomb, Tonnegrande, Dorham...

(A suivre...)