J'avais à la place d'une bouche des babines que je sentais, comme lestées de plomb, dégouliner sur mon menton. Pour dire au revoir à ma dentiste, j'avais pudiquement caché cette sensation déplaisante en nichant le bas de mon visage dans mon foulard.
Dehors, la rue était calme, balancée dans une autre dimension par les aplats poignants que Thom Yorke tartinait entre mes oreilles. Seule, je savais que je n'aurais pas à parler pendant le trajet et au lieu de me soulager cela m'angoissait comme si la lippe grotesque qui précédait mon visage me rendait bavarde, poreuse, impatiente de me répandre.
C'est alors que je l'ai aperçue. Nous avons descendu les escaliers côte à côte et j'ai espéré en fouillant mon sac à la recherche de ma carte d'abonnement, qu'elle prenne la même direction que moi. Sur le quai je l'ai suivie sans discrétion et je me suis engouffrée dans la même rame qu'elle, fascinée par le sac de courses transparent, enroulé autour de son bras et qui contenait six rouleaux de P.Q. L'encadraient des steaks hachés, des pâtes et un pot de sauce bolognaise mais cela, en vérité, importe peu.
Le P.Q. était à petites fleurs mauves et sa récente propriétaire souriait comme si elle avait subi une anesthésie de la mâchoire inverse à la mienne, ses commissures embrassant presque le coin de ses yeux étirés. Ce sourire était fascinant, étalé de la bouche de métro au wagon blindé, étalé encore de Saint-Paul à Concorde mais moi, bardée de ma moue rebelle comme d'une posture philosophique, au lieu de simplement l'admirer, je me demandais s'il aurait été aussi fascinant sans le paquet de P.Q.
- Et pourquoi donc as-tu l'esprit si torve ? me tançais-je, tu pourrais penser à la beauté de ce sourire planté dans le métro entre les visages gris, tu pourrais imaginer un amoureux, une victoire, un rêve réalisé derrière ce visage hilare. - Mais non, répondait ma bouche,mauvaise,elle doit sourire, plutôt, rassérénée à l'idée de toutes les envies pressantes que le papier ponctuera. Elle pourrait se réjouir aussi de pouvoir mettre un terme à une pénurie ancienne de plusieurs jours... Imagine, si ça se trouve elle était obligée de prendre une douche à chaque fois ! - Tu es sordide ! Je préfère croire que, libérée des contraintes matérielles et corporelles que promet l'achat de ces rouleaux, elle vogue dans d'autres sphères, elle écrit des romans dans sa tête, elle compose...
Après ça, ma bouche ne dit mot et c'est tant mieux !
"Nous sommes extrêmement nombreux à parcourir à pied les routes, les corniches de la côte catalane après que les troupes de Franco ont pris Barcelone ; craignant les représailles des nationalistes, nous battons en retraite pour gagner la frontière française au niveau du petit village du Perthus ; quelques uns sont parvenus à s'y rendre en automobile, d'autres sur les plates-formes débâchées des camions ; la plupart cependant accomplissent La Retirada à pied ; de longues colonnes de femmes, d'enfants, de civils, de militaires s'allongent sur les routes qui n'ont jamais été goudronnées ; j'en sais quelque chose, moi qui ai fait partie des dizaines de milliers de réfugiés confinés au camp d'Argelès-sur-Mer, dès le mois de février ; cette année-là, l'hiver est rude, les baraquements ne sont toujours pas construits ; nous sommes forcés de creuser des trous à même le sable que nous surmontons de ce qu'on peut trouver sur une plage : des roseaux, des bouts de bois ramenés par la mer, des branchages poussés par la tramontane, ce qu'on a emporté, une couverture par exemple, une toile cirée ; les abris sont glacials ; les baraquements ont été bâtis à la hâte durant les jours qui ont suivi ; le 2 mars, alors que Daladier fait appel à Pétain pour renouer les relations diplomatiques avec l'Espagne franquiste, cela nous ne le savons pas encore, tout est rentré dans l'ordre selon les autorités françaises ; les gardes mobiles, appuyés par les troupes coloniales, se sont organisés pour surveiller, comme il se doit, du haut de leur monture, les Rouges tentés de franchir les fils de fer barbelés ; ils les punissent sur place ; parfois en les conduisant au fort de Collioure transformé en camp disciplinaire, depuis lequel on peut apercevoir l'hôtel où Antonio Machado est mort, quelques jours auparavant avec ce dernier vers, retrouvé tout chiffonné dans une poche de son veston: Ces jours bleus, ce soleil de l'enfance ;les Spahis qui gardent le camp d'Argelès-sur- Mer ressemblent aux soldats contre lesquels nous venons de combattre ; nous avons l'impression d'être retombés sur les unités nationalistes que Franco a ramenées du Maroc ; nous sommes nombreux parmi les réfugiés, à avoir contracté les maladies qu'on attrape dans les lieux insalubres : la dysenterie, la paratyphoïde, le typhus que se transmettent les poux ; plusieurs d'entre nous supportent mal l'humiliation, d'autres n'y ont pas survécu, certains sont devenus fous en se voyant traités comme La pègre de Catalogne qui déferle sur notre Roussillon : c'est ce qu'on écrit le 10 février dans le journal Somatent, dirigé par le président du PPF, Jacques Doriot ; on nous traite de Rouges, ce qui est plutôt flatteur pour nous, puis aussi de tueurs, de bouffeurs de curés ; certains esprits faibles, peu fiables, prétendent que nous avons une queue semblable à celle du diable en personne, cachée dans les plis de notre liquette dépassant du pantalon ; des curieux, non moins faibles d'esprit, friables du cœur ceux-là, viennent rôder autour des camps, le dimanche, pour vérifier l'information ; les absurdités les plus échevelées circulent à propos de nos silhouettes dépenaillées, déambulant sur le sable, croulant sur le fardeau d'un désespoir qui ne s'évanouira jamais ; il y a de quoi perdre la raison ; dans les années cinquante, certains Espagnols errent à moitié fous dans les villes du midi de la France, après leur retour des camps allemands où ils ont été directement transférés depuis les camps français du Roussillon (...)"
Lui : Je vais me coucher. Elle : Hum. J'arrive... Lui : T'en as pour longtemps ? Elle : Bah je cherche... Hier j'avais trouvé un super site sur les camps de concentration de réfugiés espagnols. Je ne sais plus où je l'ai mis ! Un temps. Lui : Vraiment, c'est un bémol à cette merveilleuse soirée ! Elle le regarde, l'air surpris. Elle : Quoi donc ? Lui : Que tu ne trouves pas ce site sur les camps de concentration d'Espagnols... Elle : Bah oui, il y avait de superbes photos de Robert Capa !
Longtemps je n'ai rien su de la Guerre d'Espagne. Survolée au lycée pour laisser le temps d'aborder les deux mondiales, quasiment tue par mes grands parents paternels qui l'avaient vécue, je n'avais pour principale images que celles d'un poète assassiné, d'intellectuels et artistes du monde entier se portant à la rescousse des Républicains. Des images de papier glacé en somme, trop idéales et trop romanesques pour avoir quelques accointances avec la réalité.
Ma grand-mère a contribué à ce que je ne m'inquiète pas de ce qu'elle avait vécu, nous contant avec force rires l'histoire de sa fuite à travers les Pyrénées accompagnant une colonie d'enfants et de bonnes sœurs. Une fois, elle avait enterré dans le potager le pistolet d'une de ses comparses alors que la Guardia Civil était entrain de fouiller sa chambre, une autre fois, elle avait cassé une chaise sur la tête d'un homme qui voulait l'embrasser. Elle nous racontait cela avec une expression joviale, nous fourrant dans la bouche crevettes et calamars, mantecados et turron, plus inquiète de nous voir refuser une bouchée que soucieuse de se savoir écoutée... Ce que nous riions ! Je la voyais comme une héroïne qui n'avait guère couru de risque, merveilleusement belle et futée, elle survolait l'histoire sans s'en mêler, image là encore, belle image que n'aurait pas atteint la cruelle réalité. Pendant des années, j'ai d'ailleurs cru qu'elle avait quitté l'Espagne au début de la guerre, en 1936. Ce n'est qu'à sa mort que j'ai découvert qu'elle était partie au dernier moment, en 1939, âgée de 24 ans, recherchée et en danger. Mes cousins andalous m'ont appris qu'alors elle avait laissé derrière elle, à Barcelone, un mari franquiste...
Dans le camp de concentration de Port Barcarès (ou bien était-ce Argelès-sur-mer ?), les femmes étaient séparées des hommes et parquées dans des cabanes de bois. Une des amies de ma grand-mère, la Rufina, dansait à moitié nue sur un lit pour énerver les Tirailleurs Sénégalais qui les gardaient - Mémé disait los negros, c'est ainsi que l'on dit en espagnol et cela me choquait - elle neles aimaitparce qu'il les avait traitées avec peur et mépris alors qu'elles venaient de fuir des combats sanglants. Si j'imaginais le danger qu'il y avait à provoquer des hommes armés je corrigeais ma grand-mère "Pas camp de concentration, Mémé, ça c'était après, pendant la deuxième Guerre Mondiale !". Elle expliquait sans que je l'entende, elle insistait sans que je la croie ; parfois elle n'utilisait pas le vocabulaire adéquat, sa langue s'emballait sur les R, elle ne savait pas dire les "u", il me paraissait normal qu'elle dise camp de concentration pour décrire l'endroit, sur la plage, où elle et ses compatriotes avaient été retenus, le temps pour la France de se préparer à les accueillir. Alors nous passions à table et dégustions sa paella.
Le film Land and Freedom de Ken Loach fut un premier choc, No pasaràn, documentaire de Henri-François Imbert un second. Depuis, par période, je lis des livres - sur le sujet, je fais des recherches. Il est trop tard pour confronter mes découvertes avec le vécu de ma grand-mère mais en continuant d'explorer ce qu'elle a pu traverser, il me semble que je marche sur ses pas et je ne cesse de la découvrir et je ne cesse de l'aimer.
Le roman de Serge Mestre, La lumière et l'Oubli, au titre parfait pour évoquer cette période, m'a attirée pour toutes ces raisons. Je n'avais pas prêté assez attention aux dates mais l'histoire des deux amies qui s'échappent en sautant d'un train m'avait tout de suite interpellée. Je m'attendais à marcher sur les pas de ma grand-mère dans une Espagne en guerre. En réalité, l'histoire de Julia et Esther commence en 1953. La guerre est finie depuis longtemps pourtant les orphelins nés de Républicains sont parqués dans des Couvents, martyrisés. Le reste de la population vit dans la terreur, susceptible d'être arrêté sur dénonciation ou pour une injure prononcée à voix haute. "Ils sont nombreux dans cette Espagne catholico-fasciste à avoir purgé plusieurs mois de prison pour avoir blasphémé contre Dieu, la Vierge, parfois les saints. L'histoire de ce Valencien se rendant à Alicante avec un groupe de petits maraîchers en laissant échapper sur les Ramblas un pet bien gras de paysan parfaitement nourri, a déjà fait le tour de l'Espagne. L'homme s'exclame pour amuser la galerie : Vive Franco, qu'il l'attrape, puis qu'il se le peigne en rouge ! Cependant les Valenciens ne sont pas seuls. Une patrouille passe par là. Les gardes civils s'emparent du pétomane, le conduisent séance tenante au commissariat, où on le jette dans les caves insalubres quadrillant les sous-sols de la Direction générale de la Sûreté. Il demeure plusieurs heures à même la terre battue, avant qu'un policier ne vienne tourner la clé dans la serrure : Lève-toi, fils de pute, hurle-t-il. A peine debout le Valencien reçoit une énorme gifle qui le projette au sol, le visage contre terre. (...) A la fin de sa garde à vue, sa conscience de la douleur s'est transformée. Son corps est devenu une boule comateuse, que les coups ont meurtrie, ne parvenant plus à la faire gémir. Quelqu'un retrouve le Valencien plus tard, mourant, la tête renversée, les yeux révulsés, dans le fossé bordant la route qui mène d'Alicante à Santa Pola, en face de l'île de Tabarca. avec ses lèvres croûteuses, tuméfiées, il répète au rythme d'une litanie toujours le même double, obsédant oxymore : Franco le bon, saint vicelard de mes couilles... Il rit, sanglote, crache à la fois. Il meurt à l'asile psychiatrique de Santa Pola, dans une grande chambre toute blanche, depuis laquelle on peut entendre aujourd'hui le bruissement lancinant de la houle."
Trente-cinq ans après leur fuite, Julia et Esther sont submergées par les souvenirs. Le roman, à la construction complexe, passe d'une époque à l'autre, jusqu'à ce que se dessine le destin tragique des deux femmes, de leurs parents et des personnes qu'elles ont rencontré. L'histoire de Peio m'a particulièrement émue : fils de communistes basques, confié en 1937 par ses parents à un jeune couple basque, il est enlevé en pleine rue à la fin de la guerre par des hommes du service extérieur de la Phalange et expédié à Bilbao afin d'être rééduqué. Placé dans une école catholique de l'Opus Dei, il devient prêtre en 1947. Il découvre alors que la mission pastorale se borne à organiser la délation. "On signale, tous azimuts, aussi bien les villageois réfractaires à la messe dominicale, aux vêpres, ceux qui blasphèment, que ceux dont on découvre l'engagement politique clandestin grâce aux confidences savamment arrachées en confession à certains membres faibles, influençables surtout, de la communauté : les vieilles bigotes soi-disant apolitiques, les enfants à qui, sous le couvert d'une mission purificatrice, on fait habilement restituer les conversations privées pendant le repas. Faut-il encore se demander d'où vient le silence des Espagnols ? On l'a perfusé à plusieurs générations d'entre eux, il a fini par se calcifier dans leurs veines."
Si j'ai été passionnée par les découvertes que m'a permis de faire Serge Mestre, et touchée par l'évocation récurrente du silence des vaincus, je n'ai pas été totalement emballée par le roman. L'histoire romanesque qui se greffe sur les événements historiques m'a parue trop diluée, presque anecdotique. Je ne me suis guère attachée aux personnages principaux qui, en dehors de leur "période espagnole", m'ont parus sans consistance, désincarnés, terriblement froids. Il me semble que je me souviendrai un peu mieux de l'histoire de l'Espagne mais que j'oublierai bien vite celle de Julia et Esther. Enfin, je me suis demandée si le trait n'était pas forcé du portrait des religieux espagnols car tous rivalisent de sadisme, d'ambition, de cruauté jusqu'à ces sœurs qui violent une orpheline emprisonnée, dans une scène qui m'a vraiment dérangée.
A la recherche d'informations sur le rôle des prêtres dans l'Espagne franquiste, je suis tombée sur une page Wikipedia sur laquelle sont dénombrés les victimes religieuses de massacres en zone républicaine. En zone nationaliste, d'autres prêtres furent exécutés pour, au contraire, avoir soutenu les Républicains. Impossible de tirer des conclusions de quelques lignes sur un site internet mais cela m'a rappelé mon grand-père madrilène, anticlérical convaincu, immobile devant la télévision, une des dernière fois que je le vis. Sur l'écran le Pape officiait. Comme ma mère se moquait, cherchant à provoquer une de ses diatribes enflammées contre le clergé, l'église et toute forme d'aliénation spirituelle, Pépé répondit seulement : "Je me demande, c'est tout..."
Je l'ai appris chez Lily. C'est Marie N'Diaye qui a remporté le Prix Goncourt et j'en suis très heureuse car son roman Trois femmes puissantes m'a bouleversée, épatée, fascinée... J'en parlerai bientôt !
Encore une femme qui tombe, près de moi, encore une qui flanche et je me demande si finalement notre société est meilleure pour nous que celles où tombèrent les Virginia Woolf, Zelda Fitzgerald, et autres Sylvia Plath - pour ne parler que de celles qui, à travers leur œuvre réussirent, au moins un peu, à s'exprimer.
Est-ce à cause des limites de cette expression, à cause du carcan que leur imposait malgré tout une société aux lois proférées par les hommes que ces artistes ne réussirent à trouver l'apaisement, ou parce qu'explorer leurs tourments à l'écrit a accéléré le processus, ce sont des questions que je me suis souvent posées. Cependant, si celles que je cite ici ont été entendues, ne serait-ce que longtemps après, grâce à leur œuvre je me demande combien ont sombré dans l'oubli des leurs ne laissant de leur passage sur terre aucune trace, comme dans le ciel des étoiles qui seraient éteintes bien avant d'être mortes.
Combien de Sarah, Ludivine, Urszula ?
Aujourd'hui Sarah est toujours séparée de son fils Siegfried qui grandit dans une pouponnière en attendant d'être assez grand pour être placé en famille d'accueil. Sarah est seule et elle ne se soigne pas parce que personne ne lui a dit qu'elle était schizophrène. On lui cache la vérité comme on cache à certains malades qu'ils vont mourir. On lui cache une vérité que personne ne veut regarder en face. Elle voit de temps en en temps sa sœur aînée lorsque celle-ci n'est pas occupée à préparer son déménagement définitif en Polynésie. L'un de ses frère se débat avec ses propres affres, dépression saisonnière, chômage, endettement, l'autre est accaparé par femme, enfants et belle- famille et ne prend jamais de nouvelles. Siegfried qui va fêter ses deux ans, est seul aussi dans l'environnement remuant de sa crèche à plein temps ; aucun de ses oncles ou tante ne le prennent en vacances - sans parler de le recueillir définitivement - et Anna et moi qui ne sommes de leur famille que grâce à l'alliance tardive de notre mère et de leur père suivons les événements de loin, impuissantes, après avoir été rembarrées par les services sociaux.
Notre sœur est sortie de l'hôpital psychiatrique quelques jours après ma visite d'octobre. Une infirmière m'avait pourtant expliqué à l'issue de cette journée de permission qu'il faudrait encore plusieurs semaines avant que Ludivine ne recouvre sa pleine liberté, parce que sa crise maniaque semblait loin d'être terminée. Apparemment le psychiatre que Ludivine rencontrait une fois par semaine en a jugé autrement dès le lendemain. Et nous ne savons à qui nous devons nous fier et si nous devons nous réjouir ou nous inquiéter de la savoir de nouveau seule chez elle, coupable seulement d'avoir dévié du cours tranquille de son existence toute tracée mais coupable au point d'avoir été emprisonnée et maltraitée.
Ce dimanche-là, nous avions laissé Ludivine à la porte du réfectoire, entourée de dépressifs au regard cotonneux, de retardés mentaux, bave au menton, de gentils allumés pleins de tics, de vieux toqués l'air à peine sénile, la plupart vêtus de pyjamas élimés, de robes de chambre à carreaux, le visage comme poussiéreux, hagards et mornes. Entre les murs jaunes, serpentait le fumet d'une soupe verdâtre pleine d'eau. Nous avions regardé notre sœur, résignée, rejoindre son siège, sourire à la compagnie et saisir une tranche de pain qu'elle avait émiettée machinalement alors que nous lui faisions un signe de la main. Dans la journée, elle nous avait paru aussi sage qu'avant, aussi appliquée à l'être, meurtrie par ce qu'elle avait vécu en chambre d'isolement plus que par sa maladie. Elle articulait certaines phrases plus lentement que d'autres comme pour nous convaincre de sa bonne foi. Et nous, du bon côté des choses, nous doutions à la voir ainsi, de notre propension à dramatiser, des conséquences que nous avions tirées, de notre regard qui la scrutait comme il aurait scruté un animal dangereux. Nous nous demandions si nous n'étions pas plus fragiles qu'elle, si la folie n'allait pas nous sauter dessus, se répandre parmi notre fratrie ébranlée comme un feu de paille. Dans la voiture, au retour, nous avions laissé s'épancher notre souffrance, face à la route, mots et larmes intarissables, peurs et questions, remords et regrets roulant sur le goudron à côté de nous dans une course que nous ne nous sentions pas capables de gagner.
Hier, j'ai appris qu'Urszula - la nounou de Zacharie quand il était petit, - était à son tour en clinique psychiatrique. Son mari S., la voix brouillée par les sanglots m'a raconté qu'elle avait appelé tous ses amis pour leur dire qu'elle partait, tous ses amis mais pas lui. Puis elle a pris leurs deux enfants et a sillonné Paris, d'un hôpital à un commissariat, d'un quartier à l'autre, racontant des histoires différentes à chacun de ses interlocuteurs, des histoires sans queue ni tête. Il a réussi à la retrouver, il ne sait même plus comment, il est parti à sa recherche, dans sa camionnette et il l'a retrouvée quelque part, il ne sait même plus où. Depuis une semaine, S. va lui rendre visite tous les jours, elle y a droit de 14 à 18 heures, il a pris une semaine de congés mais lundi, déjà, il va falloir qu'il retourne travailler. Il me dit que la veille, elle a pleuré parce qu'elle voulait rentrer avec eux mais ce n'est pas possible, pas encore, et il a dû la repousser tandis qu'elle s'accrochait à lui, et après il a dû calmer les enfants qui pleuraient du chagrin de leur mère et qui voulaient rester avec elle, eux qui ne l'avaient jamais quittée auparavant.
Pendant qu'une aïeule venue de Pologne veille sur les enfants, dans leur bain, S. s'étouffe dans les larmes au téléphone : il ne comprend pas ce qui se passe, il ne sait plus ce que va être leur vie. Oh bien sûr les médecins lui ont expliqué, il sait qu'il faut attendre, on ne peut pas se prononcer tout de suite ; quand elle rentrera elle aura des médicaments, cela ils lui ont dit, il en déduit qu'elle sera toujours malade - et lui, comment fera-t-il pour partir au travail et la laisser seule à la maison avec les enfants ? Comme Anna et moi, comme tous les gens qui voient un des leur s'écrouler, il explore le passé, les dernières semaines ; il reconnaît qu'elle avait maigri, jusqu'à devenir l'ombre de la jeune femme qu'il avait connue, elle a toujours été tellement perfectionniste et ce n'est pas facile de vivre à quatre dans un studio alors qu'on rêve pour ses enfants d'une vie meilleure que celle qu'on a vécue, il se reproche de l'avoir laissée plusieurs semaines seules avec les petits, parce qu'il avait accepté un travail en Pologne... Et pourtant, la veille de sa fugue, tout allait bien. Et pourtant, le jeudi elle était encore normale...
Avant d'aller à Lyon voir ma sœur qui bénéficiait d'une journée de permission, je suis entrée dans une librairie.
Je savais, par sa mère, que Ludivine restait la plupart du temps enfermée dans sa chambre à bouquiner. Elle ne supportait ni les autres patients, ni les murs de l'hôpital psychiatrique où il était convenu qu'elle fasse, avant de s'y retrouver internée, son stage de diplôme.
Feuilletant les romans étalés sur les tables, je ne savais que choisir. Il suffisait d'un mot, d'une sensation pour que je rejette une histoire qui me paraissait dangereuse pour l'âme dolente de ma sœur. Alors, errant au rayon papeterie, j'ai vu une illustration, toute de poésie et de nostalgie, qui m'a arrachée un sourire. Je savais que Ludivine écrivait parfois ses pensées et j'ai jugé qu'il valait mieux, finalement, lui offrir un espace pour ses maux.
Puis, parce que j'étais tombée amoureuse de sa couverture, j'ai pris un deuxième cahier pour moi. J'avais une impression étrange, comme si en emportant ces deux cahiers identiques un pour ma sœur, un pour moi, j'allais communiquer avec Ludivine. Comme si j'allais la retrouver. D'un coup je me suis sentie plus tranquille, presque sereine.
De retour chez moi, j'ai cherché Princesse Camcam sur internet. Il se trouve qu'elle a un blog et qu'elle est venue peu de temps après sur le mien...
Aujourd'hui j'ai commencé à griffonner des idées pour un conte qu'elle illustrera, s'il lui plait.
La chaleur m'a semblée curieuse après une journée de pluie et j'ai gravi la longue rue Custine à petits pas, pensivement, un peu essoufflée parce qu'avant de franchir le seuil de mon appartement je n'avais rien fait, ou presque, je n'avais pas bougé et il me semblait soudain épuisant d'avoir à enchainer les pas, portant sur l'épaule mon sac trop lourd.
Un instant j'ai été tentée par l'idée de rentrer aussitôt, de renoncer, je savais que mon fils exulterait à mon retour comme si j'étais partie cent ans et B. aussi serait content, surpris, je devinais son sourire. Nous avons cela en commun, tous les trois, d'inventer des fêtes à chaque écart du quotidien et même, parfois, de ressasser une habitude, une mimique ou trois petits mots jusqu'à ce que cette habitude, cette mimique, ces mots-là ne soient plus seulement cela mais deviennent une célébration d'eux-mêmes. J'ai hésité, comme il m'arrive régulièrement d'hésiter, entre retourner dans la ronde rassurante des jours tranquilles ou me confronter à la solitude, m'obliger aux rencontres. Une petite voix me susurrait Profite, profite de ces instants volés, de cette tranquillité rare, cela aurait pu être la voix de mon mari, d'une générosité exemplaire, mais je n'ai jamais su prendre une telle résolution sans une once de culpabilité.
Au croisement de la rue Ramey, j'ai cessé de tergiverser car l'image de ma coiffeuse s'est imposée entre mes pensées et moi. J'apercevais les panneaux rouges qui entouraient la large vitrine de son commerce et j'ai cherché, tendant le cou tandis que je traversais, à distinguer les fleurs dont m'avait parlée mon amie Nathalie, les messages collés sur la porte. J'étais si loin que je n'aurais pu voir qu'une énorme couronne de fleurs s'il y en avait eue une, accrochée à l'extérieur. Mais plutôt que de m'en étonner je me suis trouvée presque rassurée de trouver l'endroit tel qu'il était avant l'été. Je n'avais aucune envie de m'approcher car j'étais sûre que savoir qu'Olivia était morte ne m'apporterait rien, tandis que ne pas en avoir la preuve laissait une place au doute. Et ce doute me réconfortait. On m'avait raconté sa mort quelques jours auparavant et tout ce que j'avais pu dire c'est Mais c'est elle qui me coiffait !, la voix tremblante, comme si le fait qu'elle me coiffait, moi, et qu'elle ne pourrait plus le faire constituait la preuve qu'une injustice avait été commise, injustice qu'il fallait réparer sur le champ. Puis je m'étais rappelée ses confidences au début de l'été. Son ex, le père de sa fille aînée, venait de mourir. Elle avait aussi un petit garçon de l'âge de Zacharie. Elle me faisait penser à PJ Harvey pour le côté brune et rockeuse mais elle était bien plus belle et pour parler, il lui fallait hausser sa voix rocailleuse au-dessus des albums qu'elle passait au volume maximum. Je l'imaginais, embêtée d'être morte, comme elle avait été embêtée d'être en retard, plus d'une fois, la tête penchée sur le côté, passant la main dans ses cheveux pour les ébouriffer. Merde, elle avait quasiment mon âge !
Plus loin dans la rue, je suis passée devant la quincaillerie d'un plombier, ami de notre premier propriétaire parisien, de mèche avec lui pour ne rien réparer ou mal. Je n'ai pu retenir les injures qui me viennent aux lèvres chaque fois que je pense à lui. Imaginer le flot d'insultes que j'avais déposé devant sa boutique m'a mis du baume au cœur et j'ai marché, plus légère jusqu'au 52. Là, rien ne signalait que ma gynécologue n'était plus là. Et pourtant, un message sur le répondeur m'avait avertie à mon retour de vacances : "Le Dr R. est très gravement malade et hospitalisée. Elle ne pourra vous recevoir comme prévu en septembre. Veuillez rappeler le secrétariat pour que l'on vous donne d'autres coordonnées." Quand je suis envie parvenue Place Corentin Pecqueur, j'ai vu que le trottoir était plein de monde. Il y avait une caméra d'Arte, un perchman et sa perche. J'ai hésité, encore, à repartir mais l'envie de me tenir éloignée un moment de mes pensées de l'aller m'a retenue. C'est alors que j'ai entendu une voix étrange et laide éructer en anglais, accompagné d'une guitare. Je me suis haussée sur la pointe des pieds et j'ai aperçu un type aux cheveux sales, aux yeux rendus vitreux par une paire de lunettes aux verres jaunes. Bizarrement, j'ai espéré qu'il ne s'agisse pas de Colum McCann. Comme si cela avait une importance...
Il y a quelque chose d'étrange à vouloir rencontrer des écrivains, je l'ai toujours pensé et c'est quasiment la première fois, que de mon propre chef je me décidais à aller observer, écouter un de ces dompteurs de mots dont l'univers aurait dû me suffire. Quand je travaillais pour un distributeur de livres en anglais, au Salon du Livre, nous allions par jeu, deviner qui se cachait derrière les files les plus longues de passionnés ; cela me paraissait étrange d'attendre des heures juste pour une phrase impersonnelle griffonnée à la va-vite sur un livre. Entrevoir Amélie Nothomb et son chapeau, découvrir la silhouette délicate de Christine Angot après avoir été agressé par ses déclamations tonitruantes au micro bien au delà de la zone dédiée à sa lecture publique, c'était comme un jeu et c'est tout. D'ailleurs les deux seules fois où je suis sortie de mon indifférence, j'ai été attristée par ma rencontre avec Nancy Huston et horriblement vexée par celle avec Armistead Maupin. Celle qui était l'une de mes auteurs préférés avait l'air las, je n'avais pas réussi à lui exprimer ma gratitude pour ce que la lire m'avait apporté. Celui dont LesChroniques de San Francisco m'avait charmée et enthousiasmée plusieurs semaines de suite, a signé mon exemplaire de son ouvrage en parlant à un séduisant jeune homme qui attendait derrière moi. Je crois qu'il n'avait pas même eu à me demander mon prénom puisque, selon les instructions des libraires de la FNAC, je l'avais déjà noté sur un bout de papier.
Ce 13 septembre, il a été rapidement décidé d'émigrer vers le square car la librairie ne pouvait contenir la foule venue admirer l'auteur irlandais et je l'ai enfin aperçu, reconnu car j'avais dû le voir en photo récemment ; je me suis souvenu que d'ailleurs je l'avais trouvé séduisant avec ses yeux expressifs, intelligents, au milieu d'un visage lunaire. Près de lui, assis sur le dossier d'un banc, sa guitare sur les genoux, se tenait Joe Hurley, ami de l'auteur, ayant composé plusieurs chansons évoquant Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Il a entonné quelques mélodies inaudibles derrière la rocaille de sa voix, projetées d'une bouche obscène, lippue, portées par un regard morne. Sans cesse je croisais les doigts pour que ce soit la dernière mais il paraissait déterminé à ne jamais s'arrêter. A côté de lui, Colum McCann scandait les paroles silencieusement et je me suis sentie coupable de ne pas comprendre ce qu'il pouvait trouver à cette musique.
Enfin, l'écrivain a lu des extraits de son livre en anglais puis en français. Il était charmant, drôle, juste parfait pour l'occasion. Accroupie je tentais de prendre des notes et de filmer ; ma caméra avait des soubresauts, mon stylo dérapait et j'ai fini par lâcher l'un et l'autre bien avant la fin de la rencontre.
Le résumé du roman est aisé : le 7 aout 1974, le funambule Philippe Petit, a couru, marché, dansé, salué et s'est même allongé sur un câble d'acier long de 400 mètres tendu entre les deux tours du World Trade Center. Colum McCann est parti de ce moment extraordinaire pour décrire une poignée de personnages New-Yorkais : un prêtre irlandais tourmenté par sa foi, en plein Bronx, une mère dans son luxueux appartement sur Park Avenue, hébétée après la mort de son fils au Vietnam, un passionné de tags dans le métro, une artiste engagée, ex-droguée, des prostituées noires. C'est le genre de sujet qui, bien traité, peut être éblouissant, faisant montre de la virtuosité de l'auteur - et c'est le cas ici- l'évocation des personnages en quelques chapitres laissant juste assez de frustration pour que leur souvenir demeure bien longtemps après la lecture. J'ai, entre autres, apprécié que le livre semble déséquilibré, avec un traitement inégal selon les personnages, certains assez vite abandonnés, d'autre qui reviennent lorsqu'on ne s'y attend plus. Certains portraits sont plus réussis que d'autres. Le prêtre irlandais, Corrigan, raconté par son frère plus coincé, maladroit, un peu niais mais touchant aussi, comme le négatif d'une photo idéale, est saisissant de complexité, de beauté, de singularité. La douleur de Claire face à l'absence de son fils Joshua, la façon dont elle se remémore ses innombrables qualités comme si elle voulait argumenter contre sa disparition m'ont aussi remuée. Les pages sur la préparation du funambule, avant son exploit, tranchent ; d'un tempo plus lent que les autres elles dégagent une acidité, presque une tristesse ; l'espèce de détachement glacial de l'artiste, sa vision poétique du monde sont époustouflants*.
Colum McCann a raconté qu'il avait passé un coup de téléphone à Philippe Petit pour l'informer qu'il allait parler de son exploit de 1974 dans un livre. Celui-ci lui a demandé : "Vais-je passer pour un clown ?" Colum McCann l'a rassuré : "Non, car je trouve que ce que vous avez fait est un acte de pure beauté." Philippe Petit a conclu leur bref échange en demandant à l'écrivain de lui envoyer son roman lorsqu'il serait fini. En riant Colum MacCann nous a dit : "C'est ce que j'ai fait et je n'ai plus jamais entendu parler de lui ! Mais peu importe, je ne me soucie pas de ce qu'il pense... D'ailleurs je n'ai pas fait de recherches à son sujet, j'ai quasiment tout inventé en dehors de ce qui s'est passé entre les deux tours. Je ne voulais pas que ce soit réaliste, je voulais que ce soit un beau portrait et ayant le vertige, je voulais créer une sorte de vertige pour le lecteur." Dans le square, des voix se sont exclamées : "C'est sacrément réussi", "Oh oui !" Et que le vaste monde poursuive sa course folle** ne s'achève pas avec l'arrivée, au bout de son câble, du funambule car, nous raconte l'écrivain : "Finalement je me suis rendu compte que j'avais plus envie de parler des gens autour. Des gens ordinaires. Car ce sont eux qui m'intéressent, comme dans une ville m'intéressent d'abord les endroits dangereux, les aspects difficiles de la vie dans cette ville." McCann croit en effet que la chose fondamentale en littérature c'est l'empathie. Il faut commencer par comprendre l'autre pour se comprendre soi-même. Selon lui, l'histoire du monde peut être contenue dans un roman, les problèmes du monde, résolus à travers la biographie de quelques personnages honnêtes et sérieux. Ainsi quand on lui demande s'il a voulu parler aussi du 11 Septembre 2001 , l'auteur acquiesce : "Le funambulisme, qui est un spectaculaire acte de beauté et de création, est en opposition directe avec l'acte de destruction que furent les attentats. C'est aussi comme aller entre deux époques. Ce roman, on peut le voir comme une histoire de 1974 à New York ou on peut choisir de l'interpréter comme une allégorie, l'Irak faisant écho à la guerre du Vietnam. Il y a plusieurs niveaux de lecture."
Convaincue par sa démonstration, j'ai pourtant réalisé, quelques jours plus tard, que j'aurais pu me passer des dernières pages... Je n'avais pas besoin d'une cadence parfaite comme pour un morceau de musique. Ou alors c'est que le fil de l'histoire, après que le funambule ait posé le pied sur le montant d'une fenêtre d'une tour, s'était irrémédiablement rompu.
*Je voudrais recopier ici le passage avec le coyote, page 205 et 206 mais ce serait trop long je le crains. ** Le titre, en anglais Let the great world spin, est emprunté au poème de TennysonLocksley Hall. Illustration : Gérard Dubois
Araignées possédant des yeux noirs, les postérieurs plus gros que les autres ; le céphalothorax est effilé vers l'avant, les pattes antérieures sont munies de deux rangées d'épines ; les femelles gardent leurs cocons sous les pierres ou les feuilles tombées sur le sol.