vendredi 14 mars 2008

Jésus (3)

Josette ne semblait jamais vouloir quitter le réfectoire. Assise tout près de Stéphane, une main sur sa cuisse, elle chuchotait, sa couronne de reine de beauté un peu de travers au sommet d'un chignon blond platine. Les "Jésus" dont elle entrecoupait son récit dégoulinaient d'une tendresse suspecte.

Pourtant Josette c'était, parmi toutes ces dames, la plus discrète. Figure douce, le sourire surmonté des pommes couperosées de ses joues, elle ne parlait pas beaucoup ou bien d'une voix si ténue que souvent, elle demeurait inaudible. La vie de Josette était tapissée de phrases qu'elle avait prononcées dans le vide.

J'ai fini par me laisser glisser contre un mur, dans un coin de la salle. Je me sentais pétrifiée de tristesse. Depuis la mort de ma mère, je supportais mal la joie des autres. Si je m'amusais avec eux, il me fallait ensuite expier en pleurant des heures. Ce soir là, le sourire de Stéphane m'a empêchée de sombrer. Je sentais qu'il tournait régulièrement la tête vers moi. Alors mon cœur s'arrêtait de battre et en cessant de vivre, il me semblait cesser de souffrir.

Stéphane a décidé de la raccompagner peu après que Josette ait tenté de lui voler un baiser.
"Elle est saoule, a-t-il soufflé en passant près de moi". Il a effleuré mes cheveux de sa main et Josette, qui ne le quittait pas des yeux, a poussé un cri de frustration. Lorsqu'elle a énoncé la première phrase d'une déclaration d'amour, Stéphane l'a soulevée dans ses bras. Josette a frémi et s'est nichée dans son cou. C'était mon tour d'être jalouse. Mais Stéphane m'a fait un signe. Silencieusement, il a articulé "tu m'attends ?".
J'ai hoché la tête.

A son retour, il m’a invitée à danser, oui, même sans musique mais je n’ai pas voulu. J’avais honte de mes grosses jambes maladroites. Alors il a commencé à m’embrasser. Il parlait, il me disait toutes sortes de choses que je n’entendais pas parce qu’il les murmurait contre mes lèvres. Puis il a mis sa main dans ma culotte. Il a dégrafé un ou deux boutons de mon jean et il a glissé sa main dans mon slip. J’avais envie de pleurer mais il a glissé ses doigts dans ma bouche en disant " mon petit fruit salé ". Alors j'ai ri.

Le lendemain, il m’a ramené chez mon père, dans sa 4L. Nous ne parlions pas, nous ne disions rien. Je regardais les paysages couler contre la vitre. Je pensais à la salle de bal d’une nuit qui était redevenue salle à manger un peu après l'aube. Je me demandais si les dames allait utiliser, seules, les produits de beauté que leur avait offert Stéphane. La nuit que nous avions passé ensemble lui et moi me paraissait très ancienne, comme un très vieux souvenir heureux qui surgissait absurdement. Il a garé sa voiture derrière celle de mon père. J’ai sonné.
" Bonjour a dit Stéphane en prenant ma main.
-Appelez moi Joseph, a répondu mon père "

Photo : Raphaël SCHOTT

13 commentaires:

poumok a dit…

Super fin ! Et la jalousie de la mémé est un régal ! :-)

PS : Tu es dans la rétrospective bloguesque de ma semaine ! ;-)

Nicolas a dit…

"il a glissé sa main dans mon slip. J’avais envie de pleurer mais il a glissé ses doigts dans ma bouche"

C'était la même main ?

Zoridae a dit…

Merci beaucoup Poumok !

Nicolas,

A ton avis ?

Vagant a dit…

Superbe ! J'adore le "La vie de Josette était tapissée de phrases qu'elle avait prononcées dans le vide." et aussi "Je regardais les paysages couler contre la vitre". En revanche, cette histoire de bonbon dans "Il a dégrafé un ou deux bonbons de mon jean" c'est mignon mais on se demande si ce n'est pas une erreur.
Quant a la chute, joli clin d'oeil !

Quand j'ai voulu voter pour ce blog, j'ai appris que je l'avais deja fait !!!

Zoridae a dit…

Vagant,

Merci pour la critique et le vote (vous n'avez pas d'autres mails ;) )
A bientôt !

Chloe Clafoutis a dit…

Très belle fin, comme tout le texte d'ailleurs !

Chloé Clafoutis

yelka a dit…

Oui, la jalousie de la mamie est géniale.. et c'est terrible cette nuit qui parait déjà loin alors qu'elle vient de se finir..

Didier Goux a dit…

Beau texte en effet, même si, personnellement, j'ai un peu (beaucoup) de mal à envisager la sexualité des vieux( je parle de la femme du début, bien sûr) : simple blocage de ma part, qui ne remet pas en cause (et même peut-être au contraire), la sinuosité enveloppante de vos phrases.

Igor a dit…

J'attends la suite avec impatience...

Zoridae a dit…

Chloe Clafoutis,

Merci beaucoup :))

Yelka,

Ah bon tu trouves ça terrible ? Pour moi c'était juste une sensation en filigrane, tu sais, comme ce truc imprécis que l'on ressent parfois, l'impression d'avoir déjà vécu un événement.

Didier,

"la sinuosité enveloppante de vos phrases", je vais encore avoir une insomnie à me remémorer ces belles paroles de votre part. Vous savez, j'ai été bien plus modeste que ce que vous avez imaginé parce que je ne suis pas allée jusqu'à penser que la mamie aurait voulu avoir une relation sexuelle avec Stéphane-Jésus. Pour moi il s'agissait juste d'une envie de séduire qui n'a pas d'âge...

Igor,

J'hésite à en écrire une. D'une part je me rends compte qu'il y a plein d'éléments inexploités comme la relation de la jeune fille avec son père tout neuf. Mais d'autre part, cette fin me convient... J'hésite !

yelka a dit…

oui, je comprends ce que tu veux dire. Je saisi la sensation que tu peux avoir..
dans terrible je mettais le fait que déjà elle était trop loin cette nuit alors que c'était la première avec lui.. ne laisse-t-elle pas un gout de magie ?

Igor a dit…

Ah, non, non... une histoire sans fin ressemble au sexe sans fin, on reste frustrant !
Ok, je t'aide... une vieille peut mourir qui va toucher profondement la jeune fille autant que Jesus. Tous les deux, ils pleurent en dessus du tombe où Jesus tient la main de la fille et lui dit :...
banal ? Je m'en fiche, je veux mon END ! HAPPY END if possible please !

Nana-Marie a dit…

Superbe ! C'est un vrai régal à lire ! Une suite peut-être un jour... Je vais revenir souvent en tous les cas !