lundi 24 mars 2008

Des VLOUF ! Des BLAM ! Et des HI !

Le matin nous nous réveillions bien avant elle, curieuses de connaître le déroulement de sa soirée. Nous aimions l’écouter parler au petit déjeuner tandis que cracottes, biscottes ou pain grillé – selon les périodes – crissaient sous nos dents. Nos préférées étaient ses histoires de pension, de Solex, et les premières années avec mon père.

Mais le dimanche nous devions patienter dans le salon pendant qu’elle dormait. La porte du couloir qui menait aux chambres étaient fermées et nous avions quartier libre : nous faisions basculer le canapé sur son dossier et escaladions l’assise qui aussitôt se renversait ; VLOUF faisait la grande gueule du clic clac, BLAM clamait le dossier, HI s’exclamait Anna, ma sœur. Nous pouvions jouer à cela des heures.

La moquette figurait bien, aussi, les herbes hautes de l’Ouest américain où pérégrinaient nos Indiens Playmobils et leurs chevaux. En fin de matinée, il nous fallait partir à toute vitesse parce que nous étions en retard, et nous abandonnions à regret des batailles fatidiques en plein dénouement. Ma mère se débarbouillait et dissimulait son regard fatigué derrière des lunettes noires, elle conduisait les quelques kilomètres jusqu’à la villa de mes grands-parents sans prononcer plus de trois mots.

Plus tard, à table, devant le poulet rôti ou le gigot d’agneau, nous lui demandions si elle avait rencontré quelqu’un et si elle avait eu une proposition de rendez-vous galant. La réponse se perdait dans les soupirs et le tintement des couverts d’argent dans la porcelaine. Mon grand-père me grattait l’épaule pour que je lui passe le pain, ma grand-mère sirotait son verre de Beaujolais noyé d’eau et nous changions de sujet.
De temps en temps, ma grand-mère s’emportait :

« Que croyez-vous, nous tançait-elle, pour une femme avec des enfants ce n’est pas si évident de se remarier. Bien sûr que si votre mère était seule, elle aurait déjà quelqu’un.

- Ne dis pas ça maman, soufflait ma mère.

- Il faut être lucide, rétorquait ma grand-mère. Pas la peine de se voiler la face.

- Et lève ton coude quand tu manges, concluait mon grand-père en tapant sur ma main.

- Aïe, protestai-je, j’en ai marre !
- On ne répond pas aux grandes personnes, assénait ma tante. »


Un jour, pourtant, ma mère répondit que oui. Elle avait dansé plusieurs slows avec un homme charmant qui l’avait suppliée de lui accorder un vrai rendez-vous. L’homme semblait être idéal, très beau, intelligent, érudit même, ce qui était un critère important pour ma mère et il roulait en BMW. Il mit quelques semaines à lui avouer quel était son emploi et ma mère quelques heures à l’annoncer à la famille.
Mes grands parents eurent l’air sceptiques :

« Tu es sûre qu’il n’est pas un peu dérangé à cause de son travail ? demanda ma grand-mère. Après tout, tu n’arrêtes pas de te plaindre qu’il ne t’a toujours pas embrassée. Il y a peut-être une explication…

- Bof. Croque-mort c’est très bien, ça rapporte et puis il n’y a pas de risque de chômage, objecta mon oncle mi-figue, mi-raisin. J’ai un conscrit qui l’est, en fait il a succédé à son père, et bien, il adore rigoler, faire la bringue. Ceux qui sont dérangés à cause de ça, c’est qu’ils l’étaient à la base.

- Il a peur de s’engager, marmonna ma mère, c’est tout. Apparemment il a beaucoup souffert à cause de sa femme. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement mais il veut prendre son temps. Ce n’est pas un crime que je sache ! »


Le Ken de ma cousine était parfait dans le rôle du croque-mort. Ses bras figés en une étreinte gauche permettait à Barbie-Maman de danser des slows toute l’après-midi tandis que les adultes se reposaient et débarrassaient la table.
Il expliquait d’une voix ténue :

« Ma femme a été très méchante avec moi. Laisse-moi un peu de temps.

- Pas question, répondait Barbie-Maman en le tuant.
- Argh, faisait Ken, mais qui va m’enterrer ? »

Je pouffais, suivie d’Anna et de Justine qui ne comprenaient pas trop de quoi il retournait.
Sur le tourne-disque qui avait appartenu à ma mère, nous passions « Bang-Bang » de Sheila et « Noir c’est noir » de Johnny. Puis lassée de jouer avec les petites j’allais chercher mon journal intime dans le sac à main de ma mère.

Toutes les pages débutaient de la même façon. Je n’avais eu aucune éducation religieuse mais je ne faisais que prier :

« S’il vous plaît, dansait mon stylo-plume sur la page, faites que le croque-mort ne soit pas dérangé et qu’il aime maman et qu’il se marie avec elle et qu’il soit gentil avec nous.
Et s’il avait un piano, ce serait vraiment bien. »

(A suivre...)

Illustration : elloh

25 commentaires:

balmeyer a dit…

Excellent ! On sent se lever un souffle romanesque, là, dans tout ça, c'est agréable comme brise.

Le passage avec les Barbies m'a fait tordre de rire !

Nicolas a dit…

Tu as oublié une virgule après agneau : Didier Goux va ronchonner.

Nicolas a dit…

Voilà de quoi écouter en lisant ce texte.
un
deux
trois
quatre
Et surtout :
cinq.

Cette étude était offerte par Franssoit.

Dorham a dit…

Clap ! Clap ! Clap ! Hue ! Scrouitch ! La passage des Barbies est très réussi et les dialogues aussi (c'est dur d'écrire des dialogues, bravo) ;

même si on sent aussi beaucoup de gravité pudique dans ce texte...

Et aussi, je me demande ce que pourrait jouer un fossoyeur sur un piano : pas Chopin j'espère !

Zoridae a dit…

Balmeyer,

Merci :)
Je suis contente de provoquer le rire.

Nicolas,

Pour la virgule je vais corriger ça. Pour a recherche musicale : "mais c'est génial !". Je fais un gros bisous sur ton grand front :)

Dorham,

:))
Merci. Pour les dialogues je suis soulagée. C'est vraiment difficile de sentir ce qui est réaliste ou pas en les écrivant. Tant mieux si j'ai atteint cet objectif :))
J'adore la marche funèbre de chopin ! Tiens d'ailleurs Nicolas, tu l'as oubliée...

Nicolas a dit…

Je ne me laverai plus jamais le front.

Didier Goux a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Gaël a dit…

la suite ! la suite !

quand est-ce qu'on le rencontre ?!

autrement un croque-mort avec un piano moi ça me fait penser à ça

Didier Goux a dit…

Se prendre une caisse avec un croque-mort : dangereux, ça...

Nicolas : sachez qu'en cas de virgule oubliée, Didier Goux ne ronchonne pas : soit il "virgule" une mandale à l'impétrante, soit il passe dignement son chemin, feignant de n'avoir rien remarqué et souriant d'un air bonasse...

yelka a dit…

J'essaye d'imaginer un oncle mi-figue mi-raisin.. eh ben au milieu des ken je te dirais que tu coup il est pas très beau.. contrairement à ton texte qui est très léger et fluide à lire.

Zoridae a dit…

Nicolas,

Ne fais pas cela, sinon je ne l'embrasserai plus jamais ;)

Gaël,

Ah ah !
(J'adore cette chanson...)

Didier Goux,

LOL !
Je préfère votre sourire à vos mandales soit dit en passant. Mais vous pouvez aussi me signaler mes fautes. J'aime apprendre...

Yelka,

Par "mi-figue mi raison, je voulais parler de son humeur. Dire qu'il était mi-sérieux, mi-plaisantin...

Merci :)

Catherine a dit…

Bien d'accord avec tout le monde. C'est drôlement émouvant, amusant et les dialogues sont parfaits. Quelle famille ! Alooooooors, vous avez eu le croque-mort comme beau-père ?

Zoridae a dit…

Merci Catherine... Pour le reste suspense suspense !

Gaël a dit…

t'en que j'y pense, tu parles de suspense... mais ça pourrait être une idée de concours, ça !

pas sur ce billet bien entendu, j'ai hâte de connaître la suite, mais pourquoi pas l'un d'entre vous qui lance une histoire, passe le relais à son voisine ou sa voisine, qui continue un peu puis passe à son tour le relais à quelqu'un d'autre, etc...

ça pourrait faire un truc joli (ou pas d'ailleurs...)

Zoridae a dit…

Gaël,

Oui, elle est excellente ton idée. Mais pour l'instant il faut qu'on se mette à table :)))
Alors tu vas devoir patienter un peu...

Nelly a dit…

j'aime ces feuilletons à lire et relire... on est à table avec vous, ou par terre avec les barbies et le ken-croque-mort (c'est vrai que ken, croque-mort, ça lui va bien!)

Vagant a dit…

Ah oui alors, un souffle romanesque, c’est le mot. Je vous tire mon chapeau !

Zoridae a dit…

Nelly,

En lisant ton commentaire je me suis imaginée l'inverse : si vous aviez été là, tous, avec moi, à l'époque : Nicolas, Balmeyer, Dorham, Gaël, Catherine et toi (Didier aurait été trop vieux déjà, Yelka trop jeune)... Je me serais sentie moins seule :))

Vagant,

Merci beaucoup :))

yelka a dit…

;) j'avais bien compris.. juste une plaisanterie mal faite.. ^^

Zoridae a dit…

Yelka,

Oh zut alors, pardonne-moi !

Tifenn a dit…

Oui, la suite!

Zoridae a dit…

Tifenn,

Désolée, hier, j'ai lu... La suite, ce soir tard... Normalement !

barb michelen a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Christie a dit…

tu nous fais toujours "partir" dans un contexte social aussi lourd.
Merci de nous rendre accros un peu plus à chaque fois !!

Zoridae a dit…

Merci à toi Christie pour tes visites :))