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dimanche 6 décembre 2009

Traces

Pendant deux ans, Margot m'a émue chaque lundi en chantant devant moi sans minauderie et sans hésitation ; chanter, elle en avait un besoin fou.
En juin dernier, elle venait d'interpréter Le droit à l'erreur d'Amel Bent pour la première fois à sa façon spontanée, si généreuse et j'étais au bord des larmes. Derrière moi, sa mère pleurait carrément. J'ai lancé, la voix nouée :
"Cette chanson te va bien, elle est bouleversante.
- Bouleversante, ah bon ? Pourquoi ?
Margot vacillait sur les petites bottines à talons empruntées à sa mère. Grande liane de douze ans, elle n'avait pas les pudeurs des adolescentes que je connaissais. Au contraire, elle se réjouissait de sentir sur son torse émerger des seins, sur ses hanches des rondeurs, elle riait des poils qui rendaient sa peau veloutée comme celle d'un animal. De temps en temps, elle se jetait sur moi pour m'embrasser dans le cou. Elle murmurait des mots d'amour, me reniflait, me serrait si fort que je criais. Je la grondais, parce qu'elle me faisait un peu peur.
- Et bien quand tu prononces ces paroles là, tu sais "Et je prétendais tout voir/Me voilà dans le noir/Et mes yeux aujourd'hui ne me servent qu'à pleurer"... C'est...
- Ben quoi ? demanda Margot après un silence. Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien c'est particulièrement émouvant que tu chantes cela, toi... toi qui as perdu la vue.
- Ah, ça ? Je n'y avais pas pensé ! Je ne savais pas que ça voulait dire ça !
- Oh ça ne veut pas dire ça, en réalité... Mais quand c'est toi qui le chantes, on entend ton histoire..."
En septembre, Casius m'a amenée une chanson que j'ai trouvée merveilleuse. Au fur et à mesure qu'il prononçait les paroles de sa voix profonde, défilaient des images toute douceur, une promenade à Central Park, des feuilles d'automne, un thé fumant. Il pleuvait à l'extérieur mais j'étais au chaud dans ma salle de cours et comme un baume, la musique me rendait joyeuse, me rendait sereine. Je n'étais pas sûre de comprendre la phrase "You just keep me hanging on" mais cela ne m'importait pas. Casius et moi nous sommes interrogés sur le sens des dernières paroles
""You're going to reap just what you sow", on dirait une menace ?
- Ou une promesse..."

Se sont écoulées plusieurs semaines ; le jeudi le temps s'ouvrait comme une fleur, aspirant difficultés, soucis, chagrins ; mon ventre se dénouait, je respirais mieux. La vie devenait logique, riche, palpitante. Debout, face à Casius, je faisais de grands gestes pour lui donner le courage de chanter le bonheur, de chanter une grande joie toute simple. Casius essayait, timide, avec son sourire un peu triste, sa tête inclinée.
Puis Ludivine, ma sœur, est venue me rendre visite quelques jours. Sortie de l'hôpital depuis peu, elle semblait pleine d'une détermination un peu triste, de résolutions appliquées. Ses gestes ralentis par les médicaments lui donnaient l'air d'un robot plein de sagesse.
Je l'ai accueillie, un jeudi, plus anxieuse qu'elle. Je voulais qu'elle prenne chez moi des forces pour les années à venir, qu'elle rie, qu'elle pleure si elle en avait besoin, je voulais qu'elle se repose sur moi un moment.
Nous avons parcouru Montmartre à peine revenues de la gare. Ludivine avait besoin de marcher pour s'extirper de la gangue des médicaments. Elle avançait, le front haut, droite, son long cou de danseuse étiré, et j'avais peine à la suivre.
Pendant que je donnais quelques cours, elle est encore allée, infatigable, jusqu'au musée Rodin. Elle m'a rejoint pendant la dernière heure, dans une toute petite salle, alors que Casius chantait la chanson de Lou Reed. Elle s'est assise à côté de moi, en face de mon élève. Nos jambes se touchaient et je luttais contre l'envie de la prendre par l'épaule. Les mots ont soudain pris un autre sens, la chanson est devenue absolument triste, le You just keep me hanging on m'a donné envie de sangloter et j'ai regardé ma sœur qui était assise à côté de moi. Je ne savais pas si elle connaissait assez l'anglais pour comprendre que j'aurais tellement voulu qu'elle me la chante, cette chanson.
Nuria a été psychomotricienne. Mais, bipolaire, elle a été mise à l'écart du service où elle exerçait. Alors, toute la journée, elle trie des papiers, archive, classe. Et la souffrance qu'elle ressent à ne plus pratiquer son métier se manifeste physiquement :
"Je tombe, me dit-elle. Dans la rue, je tombe. Les gens appellent les pompiers alors que je sais parfaitement pourquoi je tombe. Le fardeau est trop lourd, dit-elle, secouant la tête entre ses épaules.... Remarquez, je les comprends. Cela semble parfois la seule chose à faire, appeler les pompiers..."

Nous avons des conversations passionnantes et plusieurs fois nous avons passé l'heure de son cours à discuter de certains de mes élèves. Ainsi, comme je lui parlais d'une adolescente qui se tenait toujours la tête penchée, comme entrainée par le poids de sa fantastique chevelure, Nuria a évoqué les animaux, qui devant un prédateur présentent leur jugulaire en signe de soumission. Je me demande ce que Nuria pensera lorsque je lui raconterai la semaine prochaine que la jeune fille est arrivée samedi les cheveux teints en roux. Du même roux que le mien.

Un jour, alors que nous faisons le compte des cours qu'elle a pris, Nuria parcourt son agenda.
"Ah, voyez, me dit-elle. Ce mardi-là j'ai noté "Cours passé à parler suite à une question de la prof."
-Arg, ai-je dit, alors, vous notez tout ?
-Oui, c'est nécessaire. Car avec les médicaments, j'oublie beaucoup de choses...."

Un peu plus tard, elle me décrit les cours de dessin qu'elle suit.
"Le prof nous a imposé d'avoir de grandes feuilles de papier. Nos gestes doivent être grands, ils mobilisent presque tout le corps. Et ça fait du bien après une journée passée courbée sur des dossiers, de se déployer, de se balancer, de s'étirer. Un peu comme ici... C'est le modèle qui décide quand changer de position. C'est assez déstabilisant. Parfois, il ne tient la posture que deux minutes. Il y en a qui ont du mal à renoncer. Ils continuent bien après le changement. Ils ont besoin d'avoir fini avant de passer à autre chose. Moi je m'en fiche. Ce qui compte, comme dans mon agenda, c'est de laisser une trace. Si petite soit-elle, elle me suffit à me retrouver..."
En fin de journée, Princesse Camcam m'a raccompagnée à la gare. Nous venions de passer une après-midi parfaite. J'avais feuilleté les livres qu'elle admirait, scruté les originaux de ses illustrations au mur. J'avais rempli mon sac de cadeaux tous plus beaux les uns que les autres, siroté du thé, mangé des chocolats. Les abords de la voie ferrée étaient calmes. La ville, bien cachée derrière une barre d'immeubles de briques rouges, frissonnait à peine.
Je lui posais des questions sur sa belle-mère dont j'avais admiré, à l'entrée de son appartement, une peinture. Son beau-père, lui, m'a-t-elle appris, réalisait des illustrations médicales.
"Et tes parents à toi, ce sont des artistes aussi ?
-Non, mais ma mère a toujours dessiné pour nous. Je me souviens, elle dessinait d'un seul mouvement, elle commençait par les pieds et elle remontait jusqu'à la tête. Après, elle ajoutait les détails, les yeux, la bouche. C'était toujours très mignon, très délicat.
- Comme tes dessins ?
- Oui. D'ailleurs j'ai appris en recopiant ses dessins. Je faisais comme elle, un seul geste. Et ensuite ma petite sœur a appris à dessiner en copiant les dessins de ma mère et les miens...
- Et tu pourrais dire que vos dessins se ressemblent ?
- Oh je ne crois pas, plus maintenant. Il y a sans doute des points communs mais..."

Dans le train je me suis demandée si le chemin que je suivais m'avait été indiqué par mes parents. Il me semble parfois que je suis née de moi-même, que je ne dois qu'à une étrange ténacité d'avoir réalisé certains de mes rêves d'enfant.
Eve tirée de sa propre côte.
M'est revenue pourtant cette anecdote que j'avais oubliée depuis longtemps : mon père, étudiant en médecine, s'était mis à chanter, ivre peut-être, lors d'une soirée. Un homme se serait avancé peu après et lui aurait dit, en lui donnant sa carte : "Appelez-moi, je peux faire de vous un grand ténor!".

Et c'est en jalousant ma mère attelé à la rédaction d'un livre d'orthographe avec deux collègues que j'avais rédigé mon premier conte, une histoire de sorcière et de couronne d'épines...

Ce billet a trouvé un écho chez Arf.

Peintures : Tiina Heiska

dimanche 25 mai 2008

Cicatrices (2) - Panser ses blessures -

J’ai imaginé une incision au milieu de mon front qui scinderait mon corps jusqu’aux pieds et permettrait d’ôter ma peau abîmée. Il y aurait un moment délicat. Je verrais sous le dais blanc et rose parsemé de tâches de son, les chairs mises à nues, sanguinolentes, molles, parcourues de tressaillements minables. Les traversant de part en part, les os paraîtraient menaçants, curieusement rigides et les veines, battant frénétiquement, me rempliraient d’une appréhension vertigineuse.

Peut-être m’apercevrais-je qu’à l’endroit des cicatrices il n’y a rien. Le traumatisme était superficiel et je soupirerais à cause des années passées à tenter de le cerner.

Enfin, je serais prête à investir ma nouvelle peau, une peau indemne, un vêtement pour le bonheur, une enveloppe protectrice dans laquelle je me sentirais invincible.

Je souriais aux promesses de légèreté qui concluaient ma rêverie morbide, lorsque, mardi, le téléphone sonna. C’était Minna la mère de Margot. Elle m’informait que sa fille ne pourrait certainement pas venir à son cours le mercredi soir parce qu’elles allaient se rendre, d’un moment à l’autre, aux Urgences de l’Hôpital Necker. Margot était dans un état très inquiétant. Minna ne put achever ses explications. Après quelques secondes de silence, elle raccrocha et m’envoya un mail.

Quelques jours avant, Minna et Margot étaient venues manger à la maison et j’avais entendu toute l’histoire de ma petite élève.
A la naissance, elle avait eu une hémorragie cérébrale pour laquelle on l’avait opérée avec succès. On avait placé, dans son cerveau une petite valve pour aspirer le trop-plein de liquide céphalo-rachidien. Le tuyau d’évacuation descend au milieu de ses intestins.
Il y a deux ans, Margot avait soudain souffert de vomissements et de maux de tête intenses aussi l’avait-on hospitalisée à Dreux. Pendant deux semaines on lui avait fait une batterie d’examens sans trouver aucune cause à son état. Jusqu’à ce qu’une nuit Margot fasse une véritable crise de démence.
Minna, les larmes aux yeux raconta : « On aurait dit l’Exorciste, tu sais ? C’était horrible, elle ne me reconnaissait plus, il a fallu l’attacher dans son lit… ». Alors on a transféré Margot, en hélicoptère à l’Hôpital du Kremlin-Bicêtre.
Mais là non plus, les médecins n’ont su trouver ce qui n’allaient pas. Les parents de Margot insistaient : « Vous êtes sûrs que ça ne vient pas de la valve ?
- Mais non, leur répondait-on, de ce côté là tout va bien ! »

Un jour, Minna a remarqué que sa fille ne réagissait plus à la lumière. Elle trouvait son regard étrange. On lui a expliqué que c’était à cause des calmants qu’on administrait à Margot. « Ce n’est rien, c’est passager, vous verrez, c’est un des effets secondaires des médicaments ! ».
Après dix jours sans progrès dans cet hôpital, Minna et Santos ont demandé qu’on leur signe une décharge et ont emmené Margot à l’Hôpital Necker. Le professeur en neurologie de garde ce jour-là, après avoir examiné Margot et observé le scanner environ une minute, s’est écrié : « Il faut changer la valve tout de suite ! »
Il avait raison, elle était bouchée.
Mais entre temps, Margot était devenue aveugle parce que ses nerfs optiques avaient subi trop de pression.

Minna est donc venue vivre à Paris avec sa fille près d’une école spécialisée où Margot apprend à se déplacer, à cuisiner, à lire en braille, à jouer du piano. Son mari, Santos, chef d’entreprise à Dreux ne les voit que le week-end.

Margot mène une vie normale avec passion. Cet hiver elle a appris à faire du ski, elle grimpe aux arbres, joue dans les jardins d’enfants comme les autres. Dans la rue, elle court. Du bout des pieds et à travers ses grosses baskets blanches elle sent le bord du trottoir, les dalles de sécurité en haut des escaliers du métro et le long du quai.

Margot chante avec moi et c’est une lumière.
Tous les élèves qu’elle a côtoyé quelques minutes avant son cours ou à la fin de celui-ci ont été charmés, éblouis.
Margot est belle et elle est généreuse. Elle comprend la moindre de mes indications avec finesse. Parfois elle éprouve des difficultés parce qu’elle doit tout apprendre par cœur. Certains mots entendus sur un disque sont mal perçus, elle ne saisit pas toujours le sens des phrases qu’elle entonne.
Alors au milieu de la chanson, il y a un terme incompréhensible, de ceux que l’on invente tout petit avant de maîtriser parfaitement le langage.
Margot se met en colère parce qu’elle ne supporte pas de se tromper. Dans ce cas-là, soit elle se frappe la cuisse en criant « Oh non ! J’ai encore fait une erreur ! », soit elle prétend que c’est de ma faute parce que j’ai fait un bruit, que je n’ai pas joué la bonne note au piano, que j’ai chanté en même temps qu’elle – et ça, elle ne supporte pas !
Mais la plupart du temps Margot est enthousiaste, elle tape des mains quand l’exercice que je lui propose est un de ceux qu’elle connaît le mieux.
Elle hurle : « Oh je l’adore celui-là, merci ! Merci ! »
Elle se jette par terre, elle joue la morte, elle attend que ma voix tremble d’inquiétude pour se relever. Puis elle se voûte, arrondit sa paume sur le pommeau d’une canne imaginaire et descend une quinte sur « Gnain, gnain, gnain, gnain, gnain ».
Toutes les trois minutes j’essaie de la tempérer : « Margot calme toi ! Moins fort Margot ! Ne gigote pas trop Margot ! »
Elle se rapproche de moi et plante ses yeux bleus, brillants dans les miens, elle caresse mes cheveux, elle me pousse de l’épaule avec ses mimiques de sorcière.
Enfin, elle éclate de rire. Je lui demande pourquoi ? Elle me répond que c’est à cause de l’expression que j’avais à l’instant, ma façon de sourire « comme ça » : et elle imite à la perfection mon visage, quelques secondes plus tôt. Dans son regard, je crois lire mes pensées à livre ouvert. Je répète « Bon Margot, maintenant, concentre-toi un peu ! ».
Elle se redresse, bombe son torse gracile, lisse ses cheveux piqués de barrettes roses et mauves et elle chante, appliquée. Sa voix est claire, puissante, vibrante, elle s’élance, elle émeut, même mâchée par des mots ânonnés.
A la fin de l’heure, Margot se jette dans mes bras, me caresse les cheveux et clame « Je t’aime, oh je t’aime ! » Elle caresse mes cheveux une nouvelle fois, me demande pourquoi ils sont frisés et pourquoi si longs et de quelle couleur exactement ? Sa mère lui enjoint d’arrêter et je proteste « C’est bon, ce n’est pas grave ! »
Je la serre dans mes bras et elle répond à mon câlin en m’étouffant. Je fais « Arg ! », sa mère se fâche « Elle ne mesure pas sa force ! » Nous rions encore une fois.

Mardi à minuit un neurochirurgien a glissé son scalpel dans les cicatrices de Margot, celle à la base du crâne et celle au bas du ventre.
Il a retiré la valve qui s’était bouchée une nouvelle fois et il l’a remplacée.

(A suivre...)

Illustration : Art and Ghosts

jeudi 20 mars 2008

Un ange dans la ville

A mon arrivée, Margot était au centre et les autres la regardaient. Elle a crié mon prénom dès que j'ai ouvert la porte, s'est jetée dans mes bras puis a chuchoté : "je peux montrer à ton copain comment je fais la sorcière ?
- Mon copain ? ai-je demandé.
- Ben oui, Laszlo !"

J'ai souri et acquiescé. Margot s'est voutée, a replié ses mains comme des crochets et a commencé à grincer "gnain gnain gnain gnain gnain", une vocalise que je lui fais chanter parfois. En embrassant mes autres élèves, Cleofide, la timide Jenufa et Laszlo, j'ai senti à quel point, déjà, elle les avait séduits. Ils souriaient au bord du rire, leurs yeux s'embuaient parfois, la petite fille captait toute leur attention.

"Alors ? demanda-t-elle, remarquant qu'on ne l'écoutait plus.
- Alors c'était très bien ai-je dit. Mais maintenant on va aller dans la salle se chauffer la voix et il faudra être bien attentive Margot.
- Oui je sais, a-t-elle rétorqué, mais on pourra faire l'autre exercice que j'aime bien , là, "râ-per-les ca-rottes" ?
- On verra Margot, c'est moi qui décide."
Sa mère a hoché la tête en me lançant un regard complice. Nous étions convenues il y a quelques semaines du fait que Margot avait besoin d'être cadrée. A vrai dire, je m'étais trouvée un peu déconcertée la première fois qu'elle nous avait laissées en tête à tête : Margot, emportée par ses pantomimes, se roulait par terre, me sautait sur les genoux ou tournait sur elle-même comme une danseuse hystérique. J'avais dû hausser le ton et à la fin de l'heure elle boudait.

Pendant les vocalises, Margot a tenu la main de Laszlo. Nous étions dans une toute petite salle. Jenufa se tenait près de moi, appuyée contre le mur en pierres, Cleofide, au fond s'étirait, très concentrée. Par moment, le trac devenait palpable, les corps se tendaient, les bouches se crispaient, on entendait les gargouillements des ventres douloureux ; pour Laszlo ce n'était que le deuxième concert, pour Jenufa, âgée de 15 ans, le premier. Quand je ne faisais pas de blague, Margot s'en chargeait. Je la prenais souvent en exemple parce qu'elle a une conscience aiguë de son corps et comprend la plus fine de mes indications. Elle était ravie et se pavanait, longue, gracieuse dans sa belle robe mauve, commentant les sons de ses comparses. Pour clore la séance, j'ai demandé à chacun de chanter un passage sur lequel il devait particulièrement se concentrer pendant l'audition. Margot a chanté le début des "Anges dans nos campagnes" de sa belle voix pure, enfantine. Je lui ai conseillé :
"Allume ton regard Margot, souris avec tes yeux, tu te rappelles, on a déjà travaillé ça ?"

Elle a hoché la tête et s'est exécutée, parfaitement. J'ai vue que Laszlo me dévisageait, étonné, ému. Pendant quelques secondes le silence a régné dans la petite pièce lorsque l'enfant s'est tue. Je lui avais parlé de ce silence qui peut suivre un moment de musique magique et j'ai vu qu'elle le reconnaissait. Qu'elle le savourait.

Puis nous avons applaudi.

En chemin, de nouveau main dans la main avec Laszlo, Margot trottait, égrenant les chansons qu'elle connaissait. Laszlo lui répondait et leurs voix s'accordaient, formant dans l'air glacial des panaches mystérieux. Je marchais avec Monna qui frémissait chaque fois que le pied de sa fille butait sur un trottoir parce que Laszlo ne pensait pas à lui dire de lever le pied. La veille, en cours, elle avait eu un moment d'affolement en voyant, à l'orée de la narine de Margot, un peu de sang. Elle s'était levée d'un bond, pâle, et un instant, elle m'avait communiqué sa panique. J'ai senti alors que je ne pourrais jamais supporter qu'il arrive quoi que ce soit à cette petite fille.

Le concert avait lieu dans un cadre magnifique. Margot a gravi l'escalier entre Laszlo et moi et je lui décrivais les tapis de velours, les lustres et les grands miroirs. Arrivés dans la salle, nous avons attendu que deux violonistes achèvent une étude et nous sommes allés poser nos affaires dans les coulisses. Jenufa a quitté ses baskets pour de jolis escarpins qu'elle ne supportait pas ; elle était blême. Laszlo a eu un moment de vertige. Cleofide a pouffé dans ses paumes. Margot, pendue à mon bras, piaffait : "Alors, c'est quand qu'on commence ? C'est bientôt à nous ? "

Je lui ai de nouveau expliqué ce qui allait se passer et dans quel ordre elle allait interpréter ses deux chants. Elle s'est assise au premier rang avec Laszlo. Juste derrière elle, j'ai posé une main sur son épaule.

Enfin Jenufa a entonné "Selve Amiche" de Caldara. C'est une mélodie toute simple, entrecoupée de vocalises virtuoses. Sa voix s'est coincée dès les premières notes mais elle s'est reprise et a continué, la figure impassible, le buste un peu penché, mal à l'aise dans son jeune corps. C'est une adolescente aux joues rondes, modeste, sage. En début d'année je ne savais pas si les cours lui plaisaient malgré sa régularité et son travail mais sa mère m'avait confiée : "Jenufa s'est épanouie, tout le monde remarque qu'elle est moins renfermée, plus aimable, qu'elle communique. Le chant lui fait un bien fou et elle parle de vous sans arrêt."

Je la regarde, je l'écoute et je suis tendue vers elle. Je scande les paroles en silence, je lui souris lorsqu'elle tourne le visage vers moi. Jenufa ne me sourit pas en retour, je ne sais même pas si elle remarque ma présence. Elle erre quelque part dans sa tête, naviguant entre les lignes d'une portée musicale, un peu perplexe.

Puis c'est le tour de Margot. Elle saute sur ses pieds, d'un bond elle est debout :
"Ouais, crie-t-elle !"
Je lui indique l'estrade, lui fait toucher le dos du piano et la laisse seule sur scène avec l'impression que c'est elle qui me quitte. Je me rassois et elle commence. Sérieuse, elle dévale les Gloria, escalade les intervalles de sa voix toujours juste, enthousiaste, courageuse. Elle a oublié d'allumer son regard qui reste perdu entre terre et ciel mais tout son corps irradie. Lorsque les applaudissements retentissent je me retourne pour faire un signe à Monna et je vois une jeune femme, assise à côté d'un petit violoniste, juste derrière moi.

Elle pleure, cachée dans ses cheveux.

(A suivre...)

Illustration : Bobi

jeudi 11 octobre 2007

Margot




Aujourd'hui je me suis demandée pourquoi je souffrais autant pour les enfants, tous les enfants. Ce que je ressens à entendre un enfant pleurer, à voir un enfant que l'on maltraite, à écouter ce que dit un enfant qu'autour de lui, personne n'écoute, ressemble à une douleur trop personnelle pour être anodine. La journée d'hier a été éprouvante sur ce plan là.

J'ai commencé par avoir la vibrante idée d'emmener mon fils dans un lieu qui est à la fois un lieu d'accueil parents et enfants et un lieu de garde. C'est dans le 18ème arrondissement et j'avais lu plusieurs articles élogieux à propos du concept original et efficace.
Sans doute que la chose est efficace pour le portefeuille de sa créatrice. Sans doute que l'idée est originale. La façon de s'occuper d'enfants qui avaient entre 9 mois et 2 ans et demi aussi : à vrai dire, ces bambins ont tout à loisir d'explorer des sentiments tels que solitude, angoisse, ennui, violence, abandon puisqu'ils sont livrés à eux-mêmes dès que leur mère a tourné le dos. Original non ? J'ai craqué au bout de la vingt et unième minute de pleurs de Pierre , un grand innocent de 18 mois aux yeux bleus et à l'air perclus de chagrin ; il était au milieu d'une allée et personne en vingt minutes ne lui avait parlé. Dès que je l'ai fait, l'invitant à venir jouer avec Zozo et moi aux voitures, il m'a regardé d'un air plein de reconnaissance qui aurait attendri un steak trop cuit.On ne peut même pas dire que c'est parce qu'elles étaient débordées que les jeunes femmes ne s'occupaient pas des bébés. L'une d'elle avait réussi à un moment à rassembler une dizaine d'enfants autour d'elle pour lire des histoires. Ils écoutaient tous sagement, sauf un et une qui escaladaient les tapis de jeu, juste derrière, en silence pourtant. Et bien Mélinda a décidé que puisque "certains n'écoutaient pas, elle allait cesser de lire". Là dessus 2 d'entre eux se sont mis à pleurer mais la demoiselle a rangé ses livres et a tourné les talons. J'étais un peu plus loin, bouche bée, sidérée. Zozo, super excité, indifférent aux déboires de ses comparses faisait fonctionner l'ascenseur du garage à niveaux et les voitures montaient puis descendaient et remontaient à une allure débridée. Juste au dessus de l'espace que Mélinda avait libéré pendouillait une affiche écrite à la main "Ici ni doudou ni tétine, sauf si c'est trop dur". Apparemment pour la petite qui a pleuré toute la matinée, ça ne devait pas être trop dur puisque qu'on ne lui a pas donné ses ersatz de maman.

J'ai eu l'impression, ce matin là, d'être un guide de montagne accompagnant un groupe de randonneurs du dimanche alors que sévit une tempête de neige. J'ai évité des chutes spectaculaires, j'ai consolé, mouché, j'ai inventé des jeux, calmé des colères, dis des centaines de "oui, ta maman va venir tout à l'heure te chercher"...
Des petits vacillant sur leurs jambes se trouvaient face à l'escalier sans que personne ne veille à leur sécurité, d'autres s'étranglaient mutuellement, s'arrachaient la moitié du cuir chevelu dans une absolue indifférence. Une nounou qui était venue jouer avec deux petits qu'elle gardait faisait comme moi, et, habituée des lieux, elle me disait de temps en temps "c'est horrible ici, ils ne s'occupent pas des enfants !". Elle avait une petite dans les bras, une autre sur les genoux et elle avait le temps de distribuer paroles, conseils et baisers à ses protégés.
Mélinda faisait un puzzle avec un grand dont les joues brillait d'une longue traînée de morve et elle était totalement fermée à ce qui se passait autour d'eux. Sa collègue changeait les couches, les unes après les autres. Et la patronne faisait ses petites affaires au comptoir, encaissant la monnaie, prenant des rendez-vous, répondant au téléphone.
Zozo et Pierre ne me lâchaient pas, chacun absorbé par une voiture différente.

L'après-midi j'ai donné un cours d'essai à une petite fille de 11 ans qui a perdu la vue l'année dernière suite à une maladie. Sa mère m'avait expliqué au téléphone que Margot et elle avaient dû venir vivre à Paris parce qu'il n'y avait pas d'école spécialisée à l'endroit où elles vivaient. Tous les week-end elles retournent à la campagne, dans leur vraie maison.
Margot est vive et belle. Elle est gaie mais fragile, elle est grande, fine et se tient recroquevillée, voûtée depuis qu'elle ne voit plus. Ses yeux sont immenses, magnifiques, bleus. Elle tire des deux mains sur sa robe, elle cache ses mains dans ses manches. Elle est innocente et spontanée. Après quelques vocalises (elle interrompt mes bavardages explicatifs par des "je veux chanter" impérieux), elle me chante la chanson qu'elle a choisie : il s'agit de Auprès des miens de Amel Bent :


Je veux juste que ma mère soit fière de moi.
Que mon père ne regrette pas ses choix.
Je ne vis que pour les voir heureux.
Si je chante c'est pour eux.


Sa maman la prend en photo ou la filme. Sans doute cache-t-elle son émotion derrière un écran... Moi qui ne peut me dissimuler nulle part, je suis face à Margot que je regarde sans qu'elle ne me voit et j'ai du mal à avaler ma salive. Comme elle est intimidée, j'essaie de la faire bouger un peu, ce que je fais souvent avec des personnes impressionnées... mais j'avais oublié qu'elle ne connaissait pas les lieux, et je l'ai vue perdue, angoissée, pour la première fois, frôlant les murs comme un papillon affolé, hésitant, perturbée. Jetant un coup d'oeil désolé vers sa mère, je lui ai pris la main et j'ai rectifié : "tu peux danser sur place si tu le souhaites, si ça t'aide, tu peux faire des gestes."
Alors Margot lâche un peu le bord de sa robe et trace dans l'air des gestes impétueux . De temps en temps, elle pouffe, une main devant la bouche. Ses yeux me fixent quand je parle mais parfois, ils effectuent un balayage circulaire qui révèle son infirmité.

Soudain je remarque l'effroyable lapsus : Margot au lieu de chanter Je ne suis plus de celle qu'on fait rêver, prononce Je ne suis plus celle qui fait rêver.

Dans la nuit, je rentre, un peu penchée de côté, je cherche entre deux immeubles la SDF qui dort sous son amas de couverture, coiffé d'un gros bonnet gris. Elle est là. Je respire, rassurée et épuisée à la fois.
Des cris, des insultes, soudain, fusent juste à côté de moi. Une fille, moulée dans un pantalon brillant, maigre et très maquillée hurle des obscénités à un homme près d'elle. Celui-ci marmonne des explications inaudibles. Elle dit qu'elle veut tuer les putes qu'il draguait, qu'elle veut le tuer et puis elle s'en bat les couilles de lui, elle s'en bat les couilles de ses marmonnements, elle en a rien à foutre. Elle hurle et elle secoue les bras de colère.
Au bout de ses bras il y a un landau.
Et dans le landau, un tout petit bébé.
Trois mois à peine.