dimanche 30 décembre 2007

Noël pour tout le monde

La Femme-Qui-Dort-Dans-Ma-Rue semble avoir reçu quelques présents en cette période de fêtes.

Je l'ai vue essayer de gros gants noirs avec une moue dubitative.

Un jour, sur son lit, alors qu'elle s'était absenté un gigantesque papier brillant doré et argenté l'attendait.

A son retour, elle s'en est enveloppé et j'ai réalisé que c'était une couverture de survie ; j'en avais utilisé en stage pour fabriquer une fresque sonore.
Avec ça autour de son grand corps massif, elle ressemble à un paquet cadeau.

Son front est couronné d'un foulard qui couvre son crâne. Parfois, l'une des extrémités, dressée dans l'air froid ressemblait à la plume d'aigrette d'un chapeau de diva.

A ses côtés, sur le trottoir, trois nouvelles couvertures s'entassent et sont détrempées par la pluie.

samedi 29 décembre 2007

Mouton à frisettes, serpent à lunettes.


Arnaud était un garçon au visage de pleine lune que je ne trouvais pas beau jusqu'à ce qu'il me déclare son amour, par lettre, en plein cours de mathématiques. Avant sa déclaration j'étais la gamine aux cheveux incoiffables affublés de surnoms aussi poétiques et grotesques que mouton à frisettes ou serpent à lunettes. A part ça et le nombre faramineux de bons points que je disputais au premier de la classe, on ne me remarquait pas. Discrète, je ne levais jamais la main pour répondre aux questions de la maîtresse, je détestais le cours de gymnastique où une maladresse notoire me faisait manquer les balles les plus évidentes et je gardais pour mon journal intime les choses que partageaient en pouffant les gamines dégourdies.

Après la déclaration d'Arnaud, qui fit aussitôt courir le bruit tremblotant de mon oui éperdu, j'intégrai le club fermé de celles qui ont un amoureux à l'école primaire ; malgré leur innocence, certaines petites filles avaient l'air de considérer sérieusement que débuter tôt leur histoire personnelle de la séduction, promettait un avenir aussi rose qu'une robe de Barbie.
Mes récentes comparses me regardaient d'un air circonspect (que pouvait-il lui trouver ?) mais j'avais été choisie, reconnue parmi les autres comme digne d'être aimée et elles étaient bien forcées de m'accueillir en leur sein, inexistant d'ailleurs.

Ma mère avait beau m'expliquer que mouton à frisettes relevait du pléonasme et que serpent à lunettes n'était, sans doute, qu'une confusion saugrenue avec le serpent à sonnette, rien, cependant ne me réconforta autant que l'amour d'Arnaud et le fait qu'il me l'eut avoué par écrit. Soir après soir, dans ma chambre bleue, cernée des quarante peluches qui me servaient à romancer, dans l'obscurité, les aventures sans suspense de ma jeune existence, je relisais les mots écrits avec force boucles et des petits cœurs en guise de ponctuation.
Déjà, Arnaud maîtrisait l'art difficile de séduire une fille en faisant usage, à foison, de ce qui lui plaisait le plus, à elle.

Cependant, je demeurais d'une timidité maladive.
Il me suffisait qu'Arnaud m'eut, un jour, fait parvenir une lettre d'amour. Comme les héros des histoires que je me contais, j'imaginais que nous allions continuer de nous aimer en secret, sans que rien dans nos habitudes ne change hormis, en mon for intérieur, une étrange bousculade lorsqu'Arnaud, près de moi, paraissait. Je préférais ne pas le regarder, craignant que la rougeur embrasant alors mes joues et mon front ne lui semble rédhibitoire et je m'enfuyais dès qu'il marchait dans ma direction, incapable de soutenir une conversation avec un garçon.

Plusieurs fois, pourtant, il réussit à m'approcher tandis que je rêvassais à l'écart. Conscient de m'avoir hissée à un niveau social que je n'aurais pu atteindre seule, il espérait une récompense. Je murmurais les serments qu'il voulait entendre mais Arnaud, déjà informé qu'il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour, exigea des baisers.

Je me doutais que ma gêne recelait une tare quelconque et je fis de mon mieux pour la dissimuler, arguant que certaines proscriptions médicales rendait impossible que je me livre à tel acte. Tremblante, je me persuadai que le cour entière avait les yeux braqués sur nous, devinant la requête d'Arnaud et guettant ma réaction. J'avais déjà observé qu'il était mal vu d'être prude - les filles qui tenaient la main de leur amoureux suscitaient l'admiration de celles qui n'en avaient point tandis que celles qui éconduisaient un prétendant devaient (à moins que celui-ci ne fusse la risée de la classe) affronter la désapprobation générale.

Aussi tendis-je finalement, mes lèvres fines vers la joue poupine d'Arnaud.

J'imaginais qu'en rencontrant la peau imberbe d'un garçon pour la première fois, mes lèvres seraient l'instrument d'un changement important qui affecterait tout mon être. Pourtant, dès qu'elles s'éloignèrent en faisant entendre, dans l'air, le claquement caractéristique de la défaite, j'eus conscience de ma déception. En quoi était-ce différent des baisers que je prodiguais à ma mère ou à ma soeur ?

J'avais déjà laissé Arnaud parcourir du bout des lèvres une partie de mon visage et je me souvenais d'avoir, languide, attendu que le poinçon froid sèche sur ma peau... C'était juste bizarre.

Dès lors, je m'aguerris.
Si ce qu'il souhaitait ne m'apportait rien, il faudrait qu'il fasse autre chose, pour mériter mes faveurs, que se reposer sur les lauriers dépérissant de mon premier amour.
Ainsi, peu à peu, Arnaud délaissa ses copains pour jouer à l'élastique avec moi. Chaque fois qu'il me délivrait il gagnait un baiser. Si je le délivrais, il pouvait m'embrasser. Les échanges qui suivaient le jeu, à l'ombre des bouleaux penchés, me parurent bien plus savoureux que ceux que je lui avais concédés de prime abord.
Plus sûre de moi, je le laissais parfois rejoindre les garçons. Des tournois filles contre garçons et garçons contre filles étaient organisés sous le préau. Nous rangions nos billes dans des trousses oblongues qui sentaient la gomme parfumée.
Alors, abusant de la cécité d'amoureux transi d'Arnaud, je lui raflais ses billes dans des combats truqués. Crédule, il me prêtait sa trousse afin de les transporter jusque chez moi. Dans ma poche, à travers le plastique je faisais rouler les agates mystérieuses, les douces porcelaines, j'écoutais le crissement des yeux de chats, le crépitement des bulles d'eau, je devinais les tornades, barouleaux et autres galaxies. Je chantonnais.

En vacances, je ne pensais jamais à mon petit ami, néanmoins, nous renouâmes dès la rentrée les liens de notre relation interrompue.
Quelques filles avaient changé pendant l'été, métamorphosées en nymphettes menaçantes. Je ne m'inquiétais pas vraiment car je pensais qu'Arnaud m'avait donné son coeur pour toujours. Coraline, la plus belle, était ma meilleure amie et j'avais accumulé un répertoire d'injures truculentes que je me réjouissais de partager avec Arnaud. Je pressentais que les garçons étaient avides de telles connaissances et je m'enorguellissais à l'idée de séduire Arnaud en jouant, pour cette fois, dans son camp.
Pourtant, l'énumération de gros mots que je lui susurrai n'entretint pas la flamme d'un amour sur lequel soufflait les vents contraires de l'infidélité. Aux vacances de la Toussaint Arnaud me demanda, par lettre, de lui rendre la bague qu'il m'avait offerte l'année précédente. Il souhaitait l'offrir à Séverine, petite poupée aux cheveux raides, qui, sans être vraiment belle, possédait tous les atours de la beauté. La veille, elle avait été vue, aux côtés de sa meilleure amie Delphine ; tandis que Séverine contemplait sa Barbie, Delphine embrassait un CM2 à pleine bouche.
"Elle met la langue !" La rumeur se propogea à la vitesse de l'éclair et tout le monde assista ce jour là à un véritable baiser de cinéma. Quelques voix indignées s'éveillèrent :
"Quelle prostituée, celle là !
- Beurk mais c'est dégoûtant"
Néanmoins l'accueil, fut, dans l'ensemble silencieux et admiratif. Nous comprenions que Delphine, telle une guerrière amazone, ouvrait le chemin de nos amours futures. Séverine, toute auréolée du prestige de son amie, souriait à sa poupée. Bientôt, je serais comme elle, semblait-elle promettre sans rougir.

Je ne sais plus si je pleurai alors mais je réclamai à Arnaud des raisons justifiant de son désamour soudain.
"En plus, Séverine c'est une pute, comme sa copine, lâchai-je folle de rage."
Arnaud qui ne me regardait pas jusque là, releva la tête, saisissant au vol l'explication que je venais de lui fournir.

"Je ne t'aime plus, bredouilla-t-il, parce que tu es vulgaire !"

Illustration : Emily Martin

vendredi 28 décembre 2007

Concerto de Noël pour l'enfant qui dort

Premier mouvement, allegro

Alors que Zozo vient de s'endormir, serrant dans ses bras son petit chien en peluche, une chaise se renverse dans l'appartement du dessus et quelqu'un crie.
Dans la rue, une voiture recule et patine, faisant râler son moteur.
Une chasse d'eau ronfle en avalant les déjections des voisins, les tuyaux tremblent, ondulent et donnent, en vrombissant, de petits coups sur les murs.
Le caniveau recueille les vomissements d'ivrognes festifs qui éructent en choeur, pris de fous rires aigus, des "saloperies de noël" tonitruants.
Crispés, nous débarrassons sur la pointe des pieds les restes de nos agapes de réveillon, mais un verre m'échappe, bondit sur une chaise avec un son mat, roule un peu tandis que je tente de l'arrêter et s'écrase sur le sol.
B. s'exclame :
"Mais fais attention ! Tu vas le réveiller !
-Chut ! réponds-je"
Je ramasse les débris en maugréant, le balai soupire sur le parquet qui lui répond en craquant délicatement.
Les morceaux de verre cliquettent en escaladant le rebord de la pelle, ils sont curieux de connaître leur future destinée, enfin dégagés des responsabilité que leur imposait leur gangue transparente. Leur chute dans la poubelle s'accompagne d'une clameur crescendo. Les débris, enfin, s'écrasent au fond du sac, quelques uns tintent avec rancoeur sur le métal tandis que la plupart se mêlent silencieusement aux déchets.
Alors, une dizaine de personnes gravissent l'escalier et leurs discussions fiévreuses font irruption dans notre appartement aux murs trop fins. Les escaliers de bois résonnent comme des timbales sous la cavalcade pesante des noceurs.

Soudain, surgit la voix claire de Zozo et nous nous pétrifions un moment avant que je me précipite.

Deuxième mouvement, adagio

Dans la chambre de mon fils, je chuchote, et, pour l'apaiser, je reprends cette comptine qu'il adore :
"Tapent, tapent petites mains,
Tourne, tourne joli moulin..."
Dans le noir, je le vois faire de grands gestes (il applaudit en rythme, il mouline, il vole, il nage). D'une voix enrouée il achève les fins de mes phrases.
Grâce à l'obscurité, les bruits extérieurs paraissent légèrement assourdis. Un couple passe en discutant, un rire zèbre la nuit, les voisins ouvrent et referment leur porte d'entrée, tandis que B. commence à faire la vaisselle.
Zozo renifle et tousse. Je lui caresse le dos, ma main glisse sur son front chaud, il se tourne et se retourne dans son lit, tape des pieds pour repousser la couette, gémit pour que je le recouvre.

Enfin, il s'endort. Son nez, truffé de morve, ronfle et coule. Je referme la porte.

Troisième mouvement, vivace

Dans la cuisine B. nettoie, il frotte, il astique, ses gestes sont vifs, son humeur joyeuse, il effectue des entrechats, fait claquer dans ma direction, des baisers sonores :
"Sers moi encore un verre de vin, c'est Noël après tout !"
Il jubile, bavarde, ergote, radote, s'esclaffe tandis, qu'à demi-endormie par mon passage en chambre noire, je baille, soupire, et lui fais répéter une phrase sur deux. Dans l'immeuble, des rires fusent, des portes claquent, un plancher craque, une mélodie serpente, insidieuse et lancinante, entre les murs froids. Nous allons, les bras chargés de présents, préparer la joie matinale de Zozo : le Père Noël passe.
Soudain, dehors, un automobiliste s'impatiente des manoeuvres maladroites d'une femme au volant, il baisse sa vitre pour vitupérer accompagné de basses denses qui font trembler nos vitres : "Vas-y dégage Mère Noël ou j'te fais bouffer ton sapin !". Furieux d'être ignoré, il klaxonne furieusement. L'autre automobiliste qui tente de terminer un malheureux créneau répond de la même façon et des habitants ouvrent leurs fenêtrent pour protester. Au loin, une sirène d'ambulance se fait entendre.

Zozo entame un long solo qui s'achèvera à deux heures du matin après maintes lectures du Sacré Père Noël...

photo : Brassaï

dimanche 23 décembre 2007

Dehors

Hier, lorsque je suis sortie de chez moi, une Black, à longue perruque brune, était en grande conversation avec la femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi.

Elle lui tenait l'épaule et semblait scander des paroles à la fois moralisatrices et consolantes d'une voix énergique.
La femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi la regardait en aquiesçant, cachant du voile sombre de ses cils, ses pupilles noyées de chagrin.
J'ai eu beau tendre l'oreille, je n'ai rien perçu de la voix que j'imaginais un peu éraillée.

Ce matin, une dame âgée, dont je voyais de chez moi la raie blanche à la racine de ses cheveux d'un roux électrique, lui apporta un café dans une petite tasse en porcelaine. Elle lui parla, assez longuement.
Après son départ (elle rentra dans l'immeuble moderne, juste en face du mien) la femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi posa la tasse de café à côté d'elle, après y avoir trempé les lèvres et plongea la tête dans son amas de couvertures.

Je vis ses épaules, secouées par les sanglots.

photo : Brassaï

vendredi 21 décembre 2007

Papillon

Ce monsieur qui protège ridiculement son 20 minutes, comme s'il s'agissait, aux Editions La Pleïade, de ses mémoires adultérines, et que je fusse, rien moins que son épouse haïe, ce monsieur ne sait pas que ce soir, je vais, sur le tableau noir de mon blog, l'épingler.

Regardez-le, pris dans ma toile, une aiguille en plein coeur, il agite bras et jambes dans une pantomime grotesque mais son regard n'est plus ni arrogant, ni méprisant, il a enfin compris qu'il est des choses plus importantes que de garder pour soi une maigre feuille de choux.

Sa panse, florissante et velue, tremblote au-dessus de son vit flasque ; les trois cheveux qui s'accrochent au désert de son crâne sont mouillés de sueur ; à l'intérieur, quelques neurones, pleutres, ridicules, s'agitent en tous sens, sans tirer aucune conclusion : ils ont toujours préféré ne pas se mouiller ; monsieur-je-ne-partage-pas-mon- 20 minutes bave et m'implore de l'achever.

Dites moi donc, cher monsieur, quel égoïsme forcené vous empêche de partager quelques faits divers sordides, manigances politiques, étranges affaires étrangères avec une inconnue souriante ?

Depuis quelques mois j'enseigne à mon fils à prêter ces jouets, à partager, à donner. A deux ans, il y arrive mieux que vous...

J'ai souvent entendu des gens dire "je déteste qu'on lise en même temps que moi, par-dessus mon épaule, etc", et je n'ai jamais compris ce qui les gênait. Dans le métro, je tiens le livre que je lis bien haut si je vois que la personne en face semble intéressée. Je n'aime rien tant qu'échanger des livres, en parler, alors pourquoi pas avec n'importe qui et n'importe où ?

Mais vous monsieur-je-m'accroche-à-mon vingt-minutes, vous êtes, je n'en doute pas de ceux qui compare le contenu de leur assiette avec celle du voisin pour voir si Belle-Maman favorise mieux votre beau-frère que vous. Vous détestez lorsque votre femme, avec une moue de chatte, vous implore de goutter votre Quatre Saisons chez Pizza Pino. Vous finissez les gateaux préférés de votre fille, sans hésiter. Vous tirez à vous toute la couverture, sans arrêt, au travail, en société. Dans le métro vous bousculez personnes agées et femmes enceintes pour avoir le dernier strapontin. ..

Pour la peine, vous mériteriez d'être, ainsi que sur ma page, étalé en couverture de presse, non pas avec une chanteuse en bikini comme certains, mais à la sortie d'un tribunal où vous n'échapperiez pas à la peine que vous méritez, pour me la causer, ce soir...

mercredi 19 décembre 2007

Bite à pattes

Ce soir mes sept quinquagénaires chantantes n'étaient que trois : Clorinde, la brune sexy aux paupières tirées, Didon, la ronde qui parle avec humour de sa maigreur depuis qu'elle a perdu dix kilos et Bianca, dynamique et positive, qui est ma mascotte dans le groupe parce qu'elle m'écoute, me regarde, comprend tout et s'enthousiasme beaucoup.

Quelques vocalises les font bailler à n'en plus finir :
"C'est bien dis-je, ce faisant vous étirez votre voûte palatale, votre langue et vous préparez les espaces de résonance." Nous saisissons les partitions d'un petit morceau de Mozart, arrangé pour deux voix de femmes lorsque Clorinde, sans que rien n'ait introduit son long récit se met à parler à toute vitesse :

" Hier j'ai eu une formation en gestion du stress, et bien je peux vous dire que c'est efficace parce que figurez-vous que mon fils Hector, âgé de 13 ans, dès mon retour, a piqué une colère pour une broutille. Une colère éclatante. Il est comme son père, quand ça sort, ça fuse !
A 20 heures, alors qu'il devait justement aller chez son père, il est parti en claquant la porte et en disant de toutes façons, vous êtes tous des enculés, je suis seul au monde et je vais fuguer.
Moi j'appelle son père, très calme, et je lui explique bon Hector va arriver il va peut-être avoir un peu de retard mais t'inquiète. Là je réalise que la formation c'était vraiment parfait que ce soit aujourd'hui parce que je ne me sens pas trop stressée, je gère bien je trouve. Pourtant, avant ça, j'avais eu un entretien pour un boulot et le DRH m'a avoué carrément qu'ils me trouvaient trop vieille : ils avaient peur que je ne m'adapte pas bien. Bon ils avaient raison sans doute. Moi aussi j'avais peur de ne pas m'adapter. Enfin bref. Vingt minutes après le départ d'Hector, je rappelle son père et il n'était pas encore arrivé . Il faut savoir qu'on habite à 300 mètres l'un de l'autre.
Là, c'est vrai, je commence à angoisser un peu mais pas trop, grâce à la formation. Je téléphone à l'ami d'Hector, Gérald, je demande Hector est avec toi ? Il n'y était pas.
Je sors, je fais le chemin jusque chez son père, il faisait moins cinq. Je regarde partout. Pas d'Hector. Deux heures s'étaient écoulées - impossible qu'il soit resté dehors par ce froid - lorsque j'ai pensé soudain il est à la cave.
Une intuition.
Il avait couché une planche par terre et il s'était endormi là. Il pensait que j'allais le trouver tout de suite. Quand je lui ai dit qu'il était plus de vingt-deux heures, il a paniqué, il s'est excusé, il ne pensait pas rester si longtemps. Son père est arrivé, Hector a fondu en larmes, il ne voulait pas du tout que ça prenne ces proportions. Il m'a juré qu'il ne le referait jamais. Puis, aujourd'hui alors que je l'accompagnais à son spectacle de théâtre il m'a lancé quand même j'ai des parents géniaux je trouve ! "

Clorinde se tait enfin, elle respire comme après un effort, en haletant, sourit et regarde ses comparses. Celles-ci, surprises par la fin du récit qu'elle pensait avoir enfourché comme un cheval fou, incapable de s'arrêter, sont coites quelques secondes.

Clorinde, toussote et ajoute "tout ça c'était pour vous dire que respirer, chanter, aller à la piscine c'est une bonne hygiène de vie, il paraît, pour lutter contre le stress. Comme c'est ce qu'on fait avec Zoridae... enfin sauf la piscine..."

Alors les questions et les commentaires fusent :
"Et pour le boulot, il t'a vraiment dit ça ? C'est dégueulasse !",

"Quel soulagement, quand même, cette petite phrase d'Hector tout à l'heure. Tu as dû être émue ? "

"Bon comme ça tu es tranquille, tu sais qu'il ne recommencera pas. Et puis, pour sa prochaine colère tu sauras où le chercher."

Rires.

Enfin Bianca me cherche du regard, me trouve et lance "Et si on travaillait ce petit Mozart que j'adore ?"
Toutes acquiescent avec joie, Clorinde, plus que les autres, qui s'est déchargée de son fardeau.

Après deux phrases de l'Ave Verum, enchaînées presque harmonieusement, Didon pouffe : "Cette phrase*, ça me fait trop penser à Bite à pattes...
- Oui ! D'ailleurs les filles on a un point Carla à faire, s'exclame Bianca, presque sérieusement. On avait dit trois et maintenant c'est quatre. Qu'est-ce qu'on fait ? Ou plutôt comme il fait lui ?"
- Trois ? demande Clorinde. J'étais restée à deux : Ferrari et Rachida...
- Et Panaf ! ajoute Bianca en bondissant, tu oubliais Panaf !
- Ah !
- Et y'avait pas Carole Bouquet sur la liste ?
- Non, finalement, c'était une fausse info.
- Donc, récapitule Bianca, toujours consciencieuse, on avait Rachida le matin, Panaf l'après-midi et Ferrari la nuit. C'était parfait. La Carla elle vient foutre le bordel, pardonnez l'expression !
-De toutes façons, elle, elle fait que ça ! crache Clorinde !
- Ouais après le coup Enthoven, le père puis le fils...
- Et Julien ! Elle s'est même tapée Julien... ça ça m'a foutu les boules... pas le droit de toucher à mon beau Julien Clerc, grogne Didon. Et puis c'est pas le seul, chez le coiffeur, j'ai lu la liste de ses amants, y'en a un paquet !
- Enfin bon dit Clorinde, il aurait pu faire ça discrètement mais Mr Bling-Bling n'a pas pu s'empêcher de rameuter la presse ! Alors autant je le trouve efficace en politique, autant je trouve qu'il fait n'importe quoi en dehors !
- Oui, où il aurait pu s'abstenir râle Bianca. C'est quoi ce monde ? Il est divorcé depuis deux mois. Il a joué le célibataire au coeur brisé cinq minutes et... Pffffffff !
- C'est pour cela que je l'appelle bite à pattes, s'écrie Didon ! Franchement ! En plus, révéler tout ça à Disneyland ! C'est d'un mauvais goût !
- T'as raison ! Si encore il était allé au Parc Astérix, soupire Bianca, au moins c'était de chez nous !
- Bon on reprend au début, lancé-je timidement ?
- Oh oui, allons-y ! J'adore ce chant, s'exclame Bianca !"


*(La phrase en question commence par Cujus latus perforatum... et elle signifie je crois Dont le côté est perforé. Le hic c'est que cujus se prononce couillous...)

lundi 17 décembre 2007

Ecrire, dit-elle

Embrassant mon fils pour lui souhaiter bonne nuit, serrant contre moi son petit corps chaud, passant la main dans ses bouclettes blondes, j'ai réalisé à quel point certaines journées se constituent d'une foule d'actes plus intenses les uns que les autres : aujourd'hui j'ai fait deux trois choses comme s'il s'était agi de mes derniers actes sur terre, d'autres sans aucune utilité.

Je me sens, quelques heures avant d’aller me coucher, assez lasse.

Ce matin, ce fut la joie du petit déjeuner avec B. avant qu'il ne parte au travail :
" Allez, prends encore un petit café !
- Mais je vais arriver trop tard au travail encore !
- Bon ben tant pis alors... je vais m’en resservir un que je boirai toute seule, jusqu’à la lie.
- Pfff... Ressers-moi donc un café !
- Je te fais aussi une petite tartine ?"

Pendant quelques heures, un peu plus tard, j’ai participé aux jeux de Zozo, fait rouler les voitures et camions tout autour du canapé, me suis ébahie du fait que la voiture se coince systématiquement sur la barrière.

Toutes les cinq minutes je fredonnais le refrain de cette chanson qui tourne en boucle dans ma tête :


envoyé par Mitch1450
La chanson du dimanche - Bonne humeur


Et Zozo assenait, d'un ton péremptoire : "Non Maman, pas chanter !"
Nous riions comme des fous.

Un peu plus tard je commençai, mine de rien, un chant de Noël :
"Les anges dan-ans les campagnes, ont entonné l'hy-hymne des cieux", Zozo me regarda, bouche bée, yeux brillants puis il murmura, l’air émerveillé : "Maman elle chante bien !".

Au moment où je me jetai sur lui pour le couvrir de bisous, les larmes aux yeux, il se reprit et, coquin, ajouta : "Mais Maman, non, pas chanter !"
Nous re-rîmes comme des fous.

Au retour de chez Urszula, où je venais de déposer mon fils, les mains glissées dans les manches de mon manteau, marchant un peu courbée pour ne pas affronter la bise glaciale de plein fouet, je pensai soudain à la femme-qui-dort-dans-la-rue-en-bas-de-chez-moi.

Hier soir, je l'avais surprise entrain de lire une revue à la lumière d'un lampadaire. Elle semblait contente de lire et cela m'avait émue violemment.

Penchée en avant, elle orientait le papier de différentes façons, cherchant l’angle pour qu’il ne brille ni ne soit dans l’ombre.

Comme moi, le soir, à la lumière de ma lampe de chevet.

J'avais aussitôt passé mentalement en revue les livres de ma bibliothèque, cherchant un titre susceptible de lui plaire, un sujet qui pourrait faire bouger quelque chose en elle, ouvrir cette porte qu'elle a fermé, laisser entrer un peu de lumière.

Passant devant un restau vietnamien ouvert depuis peu, ayant dans mon portefeuille une heure de cours bien payée de la veille, je décidai de lui offrir un repas chaud et équilibré. Pendant le trajet jusqu’à elle, je me préparai, un peu angoissée, à l’affronter, à entendre son refus et me tançai vertement à l'idée de repartir avec mon petit paquet, comme la dernière fois.

Au pire, pensai-je, je le poserai par terre, à côté d'elle.

J'arrivai à côté de son installation, la gorge serrée par l'appréhension.
Elle n'était pas là.
J'en sursautai presque de soulagement.
Je posai le sac sur les couvertures grises, ajoutai les lingettes que je gardais pour elle depuis quelques temps et repartis en hâte .

A peine débarrassée de mon manteau, je me mis à la fenêtre pour la guetter. Je la vis revenir au bout d’une dizaine de minutes, clopinant, de la démarche vacillante du malade, à l’hôpital, qui fait ses premiers pas après être resté alité longtemps, et je réalisai que je ne l’avais jamais vue marcher auparavant.

Elle sourit en voyant le paquet puis le repoussa à l'autre bout de son matelas. Elle s'installa, prenant son temps pour fermer son sac de couchage, ramener son châle sur ses épaules. Je maugréais, un peu inquiète, "regarde dans le sac, s'il te plaît, c'est entrain de refroidir !"
Enfin, elle saisit le papier blanc, le ramena sur ses genoux et l’entrouvrit, regarda à l’intérieur.

Son visage s'illumina et le mien comme en son miroir.
Je me servis une assiette et je mangeai, installée sur un accoudoir de mon canapé, la regardant.

Elle conversait, les yeux écarquillés et je lui répondais, les yeux embués. Sa joie me transportait.

Elle mâcha lentement, la moitié du riz, un peu de poulet et remballa le reste. A la fin, elle s'essuya les mains et le visage, soigneusement, avec une lingette.

Puis elle sortit d'un sac en plastique noir deux grosses canettes de 1664. Elle s'allongea à demi pour siroter sa boisson.

Je m’assis devant l’ordinateur. Le bureau, délicatement rosé, était maculé de traces de feutre indélébile - œuvre non effaçable d’un artiste de deux ans. Sous mes yeux, une pompe à essence en bois, partie escamotable du garage que nous lui avons offert pour son anniversaire, des fils USB, une paire de chaussettes, ôtées hier soir avant le bain, des tubes d’homéopathie, un flacon de parfum au miel, du sérum physiologique, des papiers urgents à renvoyer, ou nécessitant réponse, quelques nouvelles de Filaplomb et mon petit carnet noir, fermé par un élastique. Il me restait une paire d'heure pour écrire la suite de mon Conte de Noël.

Pour me mettre en train, je consultai mes mails.
J’avais deux nouveaux commentaires, l’un de Dom l’autre de MC. Ils me bouleversèrent et j’éprouvai le besoin de me changer les idées.

Ctrrl t, j'ouvris une nouvelle fenêtre : www.google.com/analytics/, ".." lecteurs à 14 heures.

J’entonnai, ironique : "T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur"

Je me dis c'est peut-être parce que je ne réponds pas assez promptement aux commentaires...


Je décidai d'y répondre.
@Dom : Merci…

J’écris toujours merci, pensai-je en me mordant les lèvres ! Oui mais que dire d’autre ? C'est ce que je ressens après tout : de la gratitude ! Je suis tellement touchée lorsque je reçois des éloges, lorsque mes lecteurs me font partager, en retour, un moment de leur vie, un état de leur âme, une émotion ressentie à me lire, un souvenir à eux, retrouvé entre mes lignes, une voix qui leur évoque une autre voix, aimée.

Je sentis le besoin de faire autre chose avant d’achever ma réponse aux commentaires.

Ctrrl t, j'ouvris mon Netvibe.

Je parcourus quelques billets, hésitai à poster des commentaires. Non. Il faut que je continue mon conte, me morigénai-je. Plutôt.

Allez, je décidai de m'y remettre. Cette fois je me connectai à Blogger. J'ouvris les derniers messages, cliquai sur "Le sapin 2", modifier. Je relus ce que j'avais écrit la veille. Cela me parut un peu court ; j'ôtai un adjectif, le remplaçai par un autre. Substituai un passé simple à un imparfait, plus poignant.

Cinq minutes plus tard, je relus et rétablis l'adjectif qui était là initialement. J'ajoutai une phrase.

L'écriture est pour moi, parfois, un sac de nœuds, songeai-je.

Thunderbird, rafraîchir,
il n'y a pas de nouveaux messages sur ce serveur.


Je cliquai pour ouvrir, de nouveau, mes 4 commentaires.
Celui de Frisaplat, ce matin m'avait fait bondir d'enthousiasme. Galvanisée, j'avais eu hâte d'en démordre avec la suite du Sapin dont les grandes lignes étaient déjà tracées dans ma tête.

Puis je relus ma réponse à Frisaplat.

Il y avait une répétition. Je déteste les répétitions, surtout lorsqu'elles sont de mon fait.

"T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur"

Besoin de faire une pause. Je cliquai sur l'onglet de Thunderbird. Rafraîchir. Il n'y a pas de nouveaux messages sur ce serveur.

Finalement, après un café, je me lançai, j'écrivis sans relire. J'enchaînais j'avançais, ma tête chauffait. Ma fenêtre Gtalk clignotait de 1000 feux et je l’ignorai.

Puis je tapai juste
"Peux-tu me laisser un peu, j'écris là, en fait ?
B. me répondit : - OK je vais déjeuner alors.
Moi, paniquée : - Quoi ? Tu es fâché ?
Lui : - Ben non, je comprends, écris bien"

Je me sentis rassurée et clamai allègrement : "T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur".

Il me restait moins d’une heure et je n’avais pas entamé l’épisode principal.

Gtalk, moi : t’es là ?
B. : Oui, je mange. Tu as fini ?
Moi : Hum bof.
B. : Tu vas publier ?
Moi : Pas maintenant, je dois me préparer et partir.
B. : Dommage ! Moi : J’y vais… Dis ?
B. : Quoi ?
Moi : Tu pourras me laisser l’ordinateur ce soir, il faut absolument que j’arrive à publier cette suite ?

Après quelques heures de cours, deux voyages en métro passés à griffonner dans mon carnet, je suis, cette fois, assise devant le portable, celui qui n'a ni connection internet, ni gadget, juste Word et cie.
"Que fais-tu me demande B. ?
- Chut, j'écris !"

Merveilleuse illustration d'Anne Julie.

jeudi 13 décembre 2007

Le sapin (2) - Conte de Noël

Le sapin s’était étonné, sans vraiment le remarquer, qu’un silence particulier se soit installé dans la forêt quelques minutes auparavant. Mais lui-même somnolait, se balançant dans le souffle léger du printemps, indolent, grisé par l’éclosion de ses nombreux bourgeons.

Il balayait l'air, de ses bras lourds, un peu plus robustes ; de temps en temps, une abeille le frôlait en bourdonnant ; une grive ondulait entre les branches d'un hêtre, fourrant dans le bec ouvert de ses petits pépiant, des mouches, des vers, quelques baies ; le sapin regardait sans voir, bercé par le ballet incessant de la nature autour de lui.

Soudain une voix grave se fit entendre à quelques mètres de lui et le sapin se figea.
Quelque chose vibra en lui. C'était la première voix qu'il entendait depuis qu'il était sapin, mais il lui sembla la reconnaître au plus profond de son être. Oui, frissonna-t-il, si je pouvais parler, il me semble que ce serait avec cette voix-là.

" Regarde celui-ci, dit l’homme en le désignant, on dirait qu’il tend les bras vers quelque chose… "

Un peu en arrière se tenait une enfant aux cheveux longs, petite et gracieuse comme une Impatience. Elle semblait faire exprès de se tenir derrière son père, ralentissant lorsqu'il s'arrêtait pour l'attendre, traînant des pieds ostensiblement, arrachant au passage, d'une main rageuse, les feuilles et les herbes qui lui chatouillaient les mollets.
Elle ne tourna pas la tête pour regarder le sapin, préférant fixer un point sur l'un de ses bras nu.

" Je m’en fiche, rends-moi ma Nintendo maintenant… Quand est-ce qu’on rentre ? J’en ai marre de marcher. Si au moins tu m’avais emmenée au zoo, mais là pffff il n'y a rien à voir ! Et puis j'ai faim ! "

L'homme s'assit au pied du sapin, il soupira. Un instant, il se prit la tête entre les mains et sa fille qui se retourna et le vit dans cette position, eut soudain l'air gêné. Elle fit claquer sa langue dans sa bouche, se rongea un ongle, regarda le ciel.
Lippue, les sourcils froncés, Léa distribua quelques coups de pieds qui firent voltiger des mottes de terre autour d'elle.

"Si tu sais pas quoi faire avec moi, t'as qu'à me laisser chez Maman, je suis sûre que ça la dérangerait pas, dit elle en guise de consolation."

Paul ne répondit pas. Il toussa pour chasser un sanglot. Sa gorge le serrait, son coeur battait la chamade. Il fouilla dans sa poche, en tira deux objets rectangulaire. Il posa le premier dans l'herbe à côté de lui et tira une cigarette du second. L'odeur de la fumée donna le tournis au sapin qui savourait l'expérience béatement. Léa se précipita sur le jeu qu'elle ouvrit et qui émit aussitôt une série de bip bip lancinants. Les oiseaux se remirent à chanter et la forêt s'agita. La fillette s'installa de l'autre côté du sapin.

En même temps que Paul mais dos à lui, elle s'adossa contre le tronc.

Alors le sapin comprit Paul. Et il comprit Léa.

C'était comme si, tout à coup, le père et sa fille s'adressaient à lui et lui ouvraient leur âme. Au début ce fut un flot de mots et de sentiments qui déboulait en vagues furibondes, puis, peu à peu, le rythme de leurs confessions sembla ralentir et leurs émotions s'apaiser. La fillette se tourna vers son père et lui, la sentant se rapprocher, la regarda à son tour.
Elle lui tendit les bras avec une moue enfantine qu'il n'avait pas aperçu sur son visage depuis des années, et se mit à pleurer.

Elle s'affaissa contre le torse de son père et hurla son chagrin pendant quelques minutes, griffant avec ses poings le sol parsemés d'aiguilles. Le sapin, paniqué, se demandait ce qu'il pouvait faire.

Paul attendit que Léa se calme. Il passait la main, tendrement dans sa chevelure à l'odeur de fleur d'oranger. Malheureux de la voir dans cet état, il savourait le fait de la tenir dans ses bras et il soufflait du bout des lèvres de petits "chut, chut" qui lui rappelaient le temps où elle n'était qu'un nourrisson.

Enfin, il se mit à parler. Assis contre le sapin, son enfant dans les bras, il trouva les mots qu'il ne s'était pas dit à lui-même, il donna un sens à ce qu'il ne comprenait pas auparavant.

Il expliqua à sa fille, les liens, qui dans un couple, se défont un à un tandis que certains se resserrent à en devenir étouffants.

"A un moment, ta mère et moi avons emprunté des chemins différents. Ces chemins nous éloignaient l'un de l'autre mais pas trop. On se voyait encore si l'on se retournait. On s'entendait, il suffisait pour se parler, d'élever un peu plus la voix. Nous pouvions rebrousser chemin facilement mais nous n'en éprouvions pas le besoin. Au fil des années, les kilomètres se sont allongés, les intersections multipliées. Pour nous retrouver, c'était de plus en plus compliqué et cela créait plus de difficultés qu'autre chose. Aujourd'hui nous avons changé. Nous ne sommes plus les mêmes personnes que lorsque nous sommes tombés amoureux.
- Mais pourquoi vous n'avez pas fait plus attention, s'insurgea la fillette ?
- Parce qu'on ne se méfiait pas Léa. Et puis, on ne peut pas faire attention à tout, il y a la fatigue, les habitudes qui créent un ronron trompeur... Mais il y a une chose qui ne changera jamais, en revanche, c'est l'amour que nous avons pour toi. Et dans cet amour qui nous porte tous les deux vers toi, se perpétue, d'une certaine façon, celui que nous avions l'un pour l'autre, autrefois."

Paul lui parla alors des mondes parallèles. Le sapin, se penchait tellement pour ne pas en perdre une bribe, qu'il faillit caresser le front de Paul avec l'une de ses branches.

"Oui, je me souviens, dans La Plage, Leo di Caprio en parlait, ça faisait un peu discours de dragueur, renfila Léa, qui s'était redressée mais se tenait toujours contre son père.
- Et bien parfois, moi, j'y crois. Je crois que, dans une autre dimension, sous un autre ciel, aussi clair que celui-ci, ta mère et moi nous nous aimons encore et nous vivons tous les trois."

Tout à coup, dans le ciel encore bleu un éclair claqua.
Le sapin, sentit que sa cime était malmenée depuis quelques minutes par une bise sifflante, annonciatrice d'une averse imminente.
Ils vont partir pensa-t-il et il souhaita que le ciel devenu noir dissimule ses pleurs au regard de ses congénères.

Mais Paul et Léa n'avaient pas encore envie de bouger. Sans se concerter et sans échanger un mot de plus, ils se tinrent contre le sapin, à l'abri de ses branches, qu'il tenait bien serrées au-dessus d'eux, et regardèrent l'averse s'abattre sur la forêt.

Dans les gouttes d'eau qui frappaient le sol sec avec tant de violence qu'elles rebondissaient, explosant en pilliers de fragments, dans la clameur des éclairs de chaleur, dans le raclement belliqueux du tonnerre, ils voyaient la destruction qui avait affecté leurs vies récemment.

Cependant, dans la chaleur qu'ils se communiquaient l'un à l'autre, dans l'amour que dégageaient leurs caresses et dans l'abri que leur offrait le sapin, ils devinaient que tout espoir n'était pas perdu.

A suivre...

lundi 10 décembre 2007

Le sapin (1) - Conte de Noël

Il était un sapin qui savait déchiffrer le cœur des hommes.

Le moment exact où il avait eu conscience de cette capacité, il ne l’oublierait jamais. En revanche, savoir, si, graine délicatement extraite des cônes d’un aîné ou fragile semence planté dans une terre baignée d’eau tiède, il avait compris les pépiniéristes qui s’occupaient de lui, il ne s’en rappelait pas.

Son premier souvenir était le plus lumineux et, souvent, il se demanderait si son existence n’était pas simplement la recherche infinie de la répétition de ce moment là.

Le sapin, qui avait eu l’occasion d’assister à la lecture des œuvres de Proust, dans la chambre d’un homme malade du cancer du poumon, avait goûté les célèbres phrases décrivant la dégustation d’une madeleine ; de cet épisode avaient découlé maintes rêveries qui, autant que les derniers murmures de l’érudit à l’agonie, avait fait de lui ce qu’il était aujourd’hui.

Cependant, le sapin avait trouvé Swann trop passif. Celui-ci, tout en étant à l’écoute de ses sentiments – ce que le sapin trouvait fort louable – ne se mettait pas vraiment en quête du bonheur.
Le sapin savait qu’il ne se serait pas contenté de déguster quelques madeleines. Au contraire, il en aurait mangé jusqu’à ce que le souvenir de la première s’efface à jamais, laissant la place à une existence vierge comme un ciel sans nuage.


Ce qui sauvait le sapin du tourment des regrets – car, malgré ses efforts en ce sens, il savait qu’il ne revivrait jamais une sensation à la fulgurance vive comme celle qui l’avait traversé dans le Morvan - c’était la certitude que, malgré tout, il avait beaucoup avancé, sur le chemin de sa vie, et qu’il s’était éloigné le plus possible de ce qui ne lui ressemblait pas.


Certains, parmi ses congénères d’autrefois, vivaient dans la peur que leur soit ôté ce qui ne leur appartenait que brièvement.

De leur naissance à leur mort, ils ne cessaient d’agiter leurs branches imperceptiblement, faisant ronfler l’air de sombres présages, effrayant jusqu’aux oiseaux qui leur préféraient les hautes branches d’un Chêne, alors que leurs nids eussent été mieux protégés sous les rangées d’épines.


« En certaines saisons, frissonnaient les plus âgés, des hommes viennent et s’emparent des plus beaux d’entre nous. Ils nous arrachent à cette terre qui est la nôtre, quand il ne nous coupent pas, carrément, le tronc… Ensuite, ils nous jettent dans des véhicules, les uns sur les autres… Ceux qui ont été emmenés ainsi, ne sont jamais revenus. »


Ces prophéties étaient réelles, le sapin le vérifia au bout de quelques mois mais pourquoi s’en inquiéter d’avantage ? Ce qui doit arriver, arrivera, rageait notre philosophe en herbe, pourquoi ne pas rêver à ce qu’il y aura après ?

Les vieux arbres pensaient que le présent était infiniment plus désirable que l’avenir et que le passé, comme la terre sans laquelle ils n’auraient pu croître regorgeait d’une félicité idéale.
Le jeune sapin, silencieux parmi les siens, rêvait d’un avenir qui le construirait mieux que la terre gorgée de pluie ne l’avait fait et ses branches, d’un vert un peu clair, se tendaient, doucement vers l’orée du bois.
Ainsi, légèrement penché, il tournait le dos à ses plus proches voisins.

« Tu vas te fatiguer à porter tes épines ainsi, constatait l'Epicéa jaunâtre qui lui faisait de l’ombre, à sa droite.

- Laisse-le, Monsieur veut se distinguer de nous, qui ne sommes pas assez malins pour lui, grognait l’épais Nordmann qui le giflait dans le dos, dès qu’une brise lui en donnait l’excuse.

- Arrêtez donc un peu les morigénait un vieil If Commun, sage, un peu sec, il est jeune c’est tout, et sans doute frustré de ne pas pouvoir, de ses branches, caresser le sol ainsi que vous le faites. »


Parfois, le sapin, dans l’obscurité d’une nuit nuageuse, se laissait aller à soupirer. Il étouffait quelques larmes qui tombaient sur le sol en fines gouttes vertes, épines que fouleraient, sans s’en émouvoir, le lendemain, une foule d’insectes ignares, de rongeurs à demi aveugles et d’oiseaux ridicules sur leurs pattes chancelantes.


Si je pouvais, seul, extirper, une à une les racines qui me nouent en profondeur, je m’en irais sans me retourner, soufflait-il.
Ces nuits de terrible impatience, l’épuisaient. Il en venait même à souhaiter qu’un incendie le sauve de la monotonie.
Cependant, au fil des heures qui le rapprochaient du matin, il reprenait confiance et il se faisait un devoir, d’avoir, dès l’aube, relevé fièrement la cime, et étendu ses bras frêles comme autant d’étendards victorieux.
Oui, il voulait se distinguer des siens ; ceux-ci, par peur de ne pas pouvoir jouir toujours de la clarté de l’aube, des senteurs de la forêt, des chants d’oiseaux ne pouvaient ressentir qu’une joie déjà teintée de nostalgie.
Le jeune sapin, lui, était convaincu qu’il partirait. Il vivait chaque instant comme s’il s’agissait du dernier et, convaincu de son exil prochain, savourait le moindre événement qui l'en rapprochait comme la manne d’un destin forcément fabuleux.


Il était dans ces dispositions, lorsqu’un jour –il venait d’entamer sa deuxième année – il découvrit son premier homme.

A suivre....

samedi 8 décembre 2007

Noël enchaînée

Noël pour vous c'est quoi ?

L'émerveillement des enfants, un peu de féerie dans l'air froid, les lumières de la ville, la famille, les innombrables et délicieux repas...

Noël pour vous c'est quand : le 24, le 25, tous les jours ?

Ce sera réveillon le 24 et cadeaux le 25 au réveil.

Noël, cette année, combien de fois ?

Une fois chez nous, et peut-être, une fois chez ma tante à Boulogne. Plus un repas avec nos amis les plus chers...
Cette année nous ne pourrons quitter Paris et nous manquerons donc le repas dans ma famille maternelle, celui dans la belle-famille de mon père, un autre dans ma famille paternelle et un quatrième dans la famille paternelle de mon époux et le dernier dans la famille de la seconde femme de mon père . J'en oublie peut-être.

Noël, avec qui ?

Moi, B. Zozo, les chats...

Qui vous manquera ?

Tout le monde, personne, ça dépend...

De qui vous passeriez-vous ?

Des chats ?


Noël, jamais sans... (complétez)

Zozo et B. bien sûr. Et jamais sans sapin de Noël non plus.


Noël où ?

A Paris.

Quel est votre repas de Noël idéal ?

Huîtres, esgargots, le foie gras cuisiné par ma tante, avec sa délicieuse confiture d'oignons... Rien d'autre.

Noël, chez vous, c'est comment : listes ou non ? surprises ? abondance ou économie ? Plaisir ou ras le bol d'offrir ? Joie de recevoir ?

Pas de listes, on aime réfléchir à ce qui pourrait faire plaisir aux uns et aux autres, quitte à se tromper... Cette année ce sera plaisir d'offrir et joie de recevoir, comme d'habitude mais dans l'économie...

Avez-vous cru au père-noël ? Jusqu'à quel âge ?

Je ne m'en souviens pas.

Y croyez-vous encore ?

J'aime cette légende transformée à volonté...

Et vos enfants ?

Zozo est encore trop petit mais je n'ai rien contre le fait qu'il rêve à l'existence du Père-Noël...

Quel est le cadeau de Noël qui vous a émerveillé ?

Un chateau-fort de Playmobil

Et le cadeau le plus nul ?

Un cendrier alors que je ne fume pas.

Le cadeau de Noël que vous garderez toujours ?

Il y en a plusieurs... Le premier qui me vient à l'esprit : une montre dorée offerte par B.

Le cadeau que vous avez perdu ?

Le cendrier...

Celui que vous avez cassé ?


Ou bien... Le cendrier ?

Le cadeau le plus chiant ?

Un Goncourt fade : "toi qui aimes lire, j'ai pensé que ça te plairait..."

Le cadeau le plus amoureux ?

Un pendentif papillon.

Le cadeau le plus sexy ?

Des dessous féminins.

Le cadeau le plus vexant ?

Un pyjama dans une taille trop grande.

Le cadeau que vous avez offert à quelqu'un d'autre après l'avoir reçu ?

Je ne pourrais jamais faire ça. Enfin je crois.

Celui que vous rêveriez que l'on vous fasse ?

Un voyage.


Quelle question aimeriez-vous rajouter ? Rajoutez-la et faites suivre...

Balmeyer, LilyJune, Ménagères de 50 ans si vous voulez bien vous enchainer avec moi...

jeudi 6 décembre 2007

Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ?



Je n'aime pas rester debout.
Lorsque je rentre dans une pièce - à la façon des agents secrets qui repèrent d'emblée les portes de sortie - je commence par chercher du regard les endroits susceptibles de me servir de siège.

Dans le métro, je fais partie de ces gens qui se ruent sur les fauteuils vacants, mais je le fais avec un peu plus d'élégance car pour moi, ce n'est pas une question de confort. Il m'est quasiment vital de me rencogner dans un demi-espace : je ne supporte pas le déploiement de mon corps à la verticale.

Parfois j'ai envie de supplier ceux qui sont assis de me laisser leur place : non je ne suis pas enceinte, je porte rarement de hauts talons, je ne suis pas fainéante ni fatiguée (encore que dans ce cas, il est évident que ma manie s'accentue) mais je n'aime pas rester debout, je ne supporte pas de rester debout : je déteste rester debout.

Dans les petites pièces, le problème devient de taille. C'est peut-être une forme de claustrophobie après tout. Je me sens tellement grande et tellement énorme, alors, que je dois lutter pour ne pas pénétrer dans la pièce en position assise.

Urszula habite dans un studio. J'ôte le manteau de mon fils à quatre pattes dans l'entrée, puis le mien sans me relever. Une fois debout, je franchis au plus vite les deux mètres qui me séparent du canapé où je m'affaisse en un soupir.

D'aucuns prétendront qu'il s'agit d'un banal problème de confiance en soi dû au choix à un complexe physique ou à une altération du caractère.

Je ne pense pas.

Certes, mes fesses sont plus rondes que les canons de beauté ne le conçoivent mais depuis plusieurs années qu'elles ont atteint leur taille adulte, j'ai appris à cohabiter avec elles de façon tout à fait sympathique. Elles essaient de rester discrètes tandis que, pour les remercier, je leur accorde, de temps à autre, de chalouper comme des dévergondées, tendues au bout d'une cambrure exagérée.

Il est évident que mes fesses et moi ne sommes pas trempées du même bois mais nous faisons les unes et l'autre des efforts afin de bien nous entendre.

Je me suis souvent demandée si j'aurais sympathisé avec elles si elles n'avaient pas été miennes.

La réponse est non.

D'ailleurs pendant les années où elles ont pris leur essor, je ne les supportais pas.

A quatorze ans je portais la plupart du temps un pull informe,vestige des années soixante-dix, qui avait appartenu au père de ma meilleure amie. Sinon, je nouais des vestes par dessus les longues chemises d'artiste que j'aimais arborer.

A dix-huit ans j'enfilais de longues jupes qui dissimulaient habilement les rondeurs que je trouvais obsolètes. Si seulement j'avais vécu au XIXème siècle, me morfondais-je, j'aurais, au moins, été célébrée pour mon physique !

J'ai rencontré B. à vingt-trois ans.

Si dans le feu de l'action, allongés, nous ne pensions l'un qu'à l'autre, les sorties de lit en vue de quitter la chambre étaient comiques. Je m'enroulais théâtralement dans un drap qui me faisait trébucher à chaque pas tandis que B., aussi timoré que moi, s'habillait en entier plutôt que de marcher nu devant moi.

Une nuit, nous en avons parlé. D'abord de lui. Puis de moi.
Et là je tombai des nues :
"En fait, m'avoua-t-il, je te trouve un peu maigre. Tes fesses sont un peu petites à mon goût."
Je demeurai suffoquée de stupéfaction.
C'était la plus belle chose qu'on m'avait jamais dite. C'était aussi la fin de mes illusions : je compris que toutes ces années à dissimuler mon popotin aux regards n'avaient été, finalement, qu'une attitude saugrenue. Voire ridicule.

"Mais non, rétorquai-je - dans le but avoué de l'entendre répéter cette déclaration- tu dois avoir mal regardé, tu parles bien de ces fesses-là ?"

Et pour la première fois, je les lui montrai.
B., sans se laisser intimider par l'oeil dardé sur lui de mes fesses outrées, asséna son verdict une nouvelle fois, atténuant leurs regrets d'être, d'un coup minimisées, par d'habiles caresses.

Les jours suivants, je retournai chez ma mère afin d'éplucher les albums photos. Je me souvenais de l'état d'importance que j'accordais à mon séant à chaque période de ma jeune existence. La plupart du temps je ne me laissais pas photographier de dos et je prenais des poses de Marylin, le poids du corps balancé sur un côté, la taille ployée, le ventre bien rentré, afin, que de face, l'on ne devine pas l'énormité de ma croupe.

Je contemplai donc les photos d'une espèce d'échalas contorsionniste, tassé sur lui-même ou penché vers l'avant, affichant des mines saugrenues de divette malingre, aussi sensuelle qu'une pioche.

Sur un cliché, dont je n'étais pas le sujet, j'apparaissais au fond, un peu floue, en maillot de bain.

J'avais, en réalité, des fesses de grenouille !

Sur le champ, j'arrachai la photo de l'album et la glissai dans mon portefeuille : j'avais la preuve que je m'étais laissée mener par le bout du nez par un vulgaire postérieur ! Cette image allait me servir de grigri et me prémunir de l'égocentrisme de ce cul que je n'avais su voir tel qu'il était : ni monumental, ni indécent ; juste, comme l'avait dit B., un peu petit.

Bien.
J'aurais dû me méfier.
Mon fessier n'allait pas s'avouer vaincu, il n'était pas de son tempérament de se dégonfler à la moindre boutade.
Tandis que je refusais de lui accorder la moindre importance, de colère, il se rengorgea. Aussitôt, il entreprit d'étendre son champ d'action. En douce, il se rempluma, il se développa, il s'arrondit, il se bomba. Petit à petit, il s'imposa.
Aujourd'hui, il est tel que je l'imaginais au moment où j'ai aimé B.
B. est ravi, pour lui mes fesses ont de parfaites proportions.

Alors, pourquoi est-ce que je m'assois chaque fois que je le peux : est-ce donc, pour rabattre le caquet de cet arrière train malséant ?
Ou est-ce tout simplement que le centre de gravité de mon corps s'est déporté un peu plus bas que le nombril ?

Est-ce que celles et ceux qui ont de petits derrières supportent volontiers la station debout, fusse-t-elle prolongée ?

Je l'ignore et ce problème étant ce qu'il est - futile - je ne peux, en l'état des choses, que m'asseoir dessus.

dimanche 2 décembre 2007

Humeurs électriques d'un dimanche sous la pluie

Comme la gastro qui, sans prévenir, me permit de prendre cette semaine, ma première douche de vomi, la mauvaise humeur de mon époux émergea ce soir, à 19h32 précisément, sans qu'aucune sommation n'ait été prononcée au préalable.

Mon fils, au réveil, avait maugréé un peu, à peine. Puis un long jet blanc - dans lequel tanguaient les pâtes gloutonnement avalées la veille - s'était écrasé sur ma nuisette rose, avait dégouliné sur mes pieds nus, s'immisçant sauvagement entre mes orteils.

Le long de ma cuisse gauche, une froide rigole imitait la trace des déambulations d'un escargot.

Aujourd'hui, pourtant, nous étions en bonne santé, au chaud, alors que sur les trottoirs parisiens, tombait une pluie glaciale.

De temps en temps, une remontrance de notre fiston nous empêchait de sombrer dans l'hébétude des journées sans travail :
"Rouler, annonçait-t-il, péremptoire !".

Hébétés, nous sursautions et, saisis de culpabilité, nous nous réjouissions que nous soit épargnée une inactivité néfaste pour la santé.

Nous nous empressions alors d'ébranler la longue procession de voitures et camions que Zozo avait alignés sur le dossier du canapé tandis, que, metteur en scène de ses bonheurs enfantins, il distribuait les rôles : "Papa conduit Camion Tom. Maman conduit Gros Camion".
Illuminé comme Bernadette Soubirous à l'entrée de la grotte, un sourire ébahi sur les lèvres, Zozo nous contemplait un instant avant de faire avancer le véhicule qu'il s'était attribué.

Son scénario ne variait pas beaucoup et il se concluait chaque fois par un rebondissement fatal : la guimbarde que Zozo faisait rouler finissait par s'immobiliser sur une barrière :
"La toiture a coiqué la barrière, jubilait-il, étonné pour la millième fois consécutive !
- Oh non, encore, nous écriions-nous d'un choeur unanime ! Mais c'est terrible ! Qu'allons nous faire, etc"

Des dimanches comme ceux-ci sont généralement suivis de lundis maussades pour Zozo. Il faut retourner chez la nounou, respecter des horaires, supporter l'ignorance de personnes qui ne connaissent rien à la problématique des voitures coincées sur les barrières.

Cependant, à 19h32, rien ne nous avait préparé à l'apparition soudaine de l'Endive.

De forme allongée, mâchoire relâchée, les lèvres frisée d'une moue explicite, l'endive est un légume qui nécessite d'être savamment cuisiné afin d'être apprécié à sa juste valeur.

Je regardai B. attentivement, surprise de le trouver si jaune :
" Tu fais la tête ?
- Non. Oui. Un peu.
- Ah ! "

N'ayant
, sous la main ni crème ni gruyère ni jambon, je m'empressai de tourner les talons.

"Lire ! m'avait tancée Zozo, quelques minutes avant."

J'avais fait la sourde oreille, mais d'un coup, j'éprouvai le besoin de profiter de lui, assise avec lui dans le canapé, avec pour appuie-têtes des voitures :


"Conduisons ce gros camion, clament les ouvriers enthousiastes sur le chantier !

- Oui et hissons cette poutrelle grâce à notre énorme grue !"


Devant nous l'Endive circulait, prenait un journal et s'en débarrassait sur une chaise, s'asseyait et se relevait aussitôt.

"Tu as vu Zozo, le rouleau-compresseur ? Comme il est gros ? "


A table, le traditionnel repas raté du dimanche n'aida pas à détendre l'atmosphère.
La barquette de viande à boeuf bourguignon à 5 euros ne les valait pas et nous avions l'impression de mastiquer les rondelles de caoutchoux qui servent à fermer les bocaux de nos grands-mères.


Zozo était le seul à ne pas s'en laisser démontrer et j'encourageai bruyamment le retour de son appétit convalescent ; comme souvent lors de nos petites conversations, je tentai, insidieusement, de développer son vocabulaire :
" Cette purée de légumes est vraiment délicieuse !"
Zozo, bon enfant, approuvait.
"Elle est
savoureuse."
Il gloussait, engloutissait cuillerées après cuillerées, répétant après moi le dernier mot articulé :
"tavoureuse, approuvait-il !".
Prenant de l'assurance, je m'enhardis :
"Cette purée est, à tout bonnement parlé,
PHÉ-NO-MÉ-NALE !"

Alors, Zozo me regarda, les sourcils désapprobateurs.

Comme trahi, venant de découvrir de quelle machination il avait été la victime inconsciente, il refusa de manger la moindre bouchée de pot-au-feu supplémentaire.

Rien à faire.
Alors que je tentai, piteuse, d'avoir une explication, il me rétorqua, avec son air de Monsieur Monsieur, lèvres pointées vers l'avant :
"Non, j'aime pas Pénomal".


Et voilà pour l'amour des mots. Certains ne sont pas comestibles et même soupçonnés d'être indigestes.


De temps en temps j'échangeais avec l'Endive quelques phrases sans éclats, évitant tout adjectif susceptible d'exacerber l'humeur de tronçonneuse de Monsieur :

"Et tu sais pourquoi tu es de mauvaise humeur ?

- Non. Enfin si, crachait-il en me fusillant du regard.

- Ah !"


Une fois, j'arrachai à B. un rire : la pauvre chose sortit, périclitant, et retomba comme un soufflé avant d'avoir pu réchauffer la cuisine glaciale. Mon époux s'énerva d'être tiré de ses tergiversations grincheuses.

Il était temps de coucher Zozo.


Pour une fois, ce fut rapide et facile. Zozo, s'allongea serrant son ambulance contre lui. Je refermai la porte de la chambre, adressai un sourire victorieux à une Endive qui avait légèrement ramolli pendant mon absence et me préparai à écrire, assise devant mon ordinateur.


La soirée s'annonçait un peu plus détendue lorsque soudain Zozo se mit à crier.

Nous ouvrîmes la porte. Assis sur son lit, ambulance à la main, il pleurait. Une grosse bosse rougeoyait sur son fron
t. Il avait dû s'assommer lui-même avec la voiture.
Inconsolable, il refusa de dormir par peur, sans doute, d'être une nouvelle fois attaqué. Il me fallut lire et relire l'histoire du chantier et celle de la voiture et celle du chantier et "encore ma voiture !"


Lorsque je quittai la chambre, une heure plus tard, épuisée, vidée de toute énergie créatrice, B. me sourit :

"ça va mon coeur ?

- Oui. Enfin non !

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu fais la tête ?

- Oui !"


Je croisai mon reflet dans une vitre. J'étais jaune, la mâchoire relâchée, les lèvres frisée d'une moue explicite.
Bref, j'étais de très mauvaise humeur.

samedi 1 décembre 2007

Au bord de la mer

Il est trois heures du matin, je n’arrive pas à dormir.

J’entends le bruit de la mer, des vagues qui s’écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leur larmes les pierres insensibles.
Parfois je me sens tellement fatiguée, l’ennui rend douloureux le moindre de mes gestes, les mots ne franchissent pas mes lèvres, si serrées que l’air s’y glisse en sifflant. Même penser devient pénible.
D’autres fois j’ai l’impression que la colère me tord la gorge, m’agrippe au ventre et me fait avancer plus vite, dure, moi aussi, comme un roc, froide et sombre. Mais je ne reste pas longtemps dans cet état, les larmes que je retiens me mangent de l’intérieur. Je sais que ma colère est vaine, je suis impuissante car personne ne m’entend.
J'ai treize ans.

L’été, au Cap d’Agde, les plages sont bondées. Avec ma famille nous préférons y aller pour les vacances de Pâques. Mon oncle et ma tante, Josiane et Gérard qui tiennent un bar PMU à Montreuil louent un appartement au dessus d’un restaurant, ça les change un peu, sans les déraciner complètement.
J’ai l’impression que les adultes trouvent leur bonheur en répétant les mêmes gestes, inlassablement. Ils réunissent partout où ils vont, les critères qui constituent leur quotidien le reste du temps.
Quand ont-ils décidé de ne plus rien changer, de s’en tenir à ce qu’ils connaissaient ? Comment est-ce qu’une chose passe du statut de « première fois » à celui « d’habitude » ? Comment peut-on renoncer à tout ce qui, dans le monde, nous est inconnu ?
C’est comme s’ils avaient oublié à quel point c’est ennuyeux d’avoir des habitudes, de ne pouvoir rêver d’autre chose que de ce que l’on connaît par cœur. Ils s’accrochent à ce qu’ils connaissent alors que seul un changement radical pourrait faire battre leur cœur morne.
Chaque année, aller en vacances au même endroit, lorsque j’y pense le reste du temps, de loin, ça me donne la nausée. Une fois que j’y suis, il me faut plusieurs jours pour me remettre de la déception de n’être pas ailleurs, dans un endroit où tout soit nouveau et exotique.

Ma grand mère, ma mère, ma sœur et moi logeons gratuitement dans l’appartement de ma grand-mère, face à la mer. Ce régime de faveur, c’est parce que ma mère est divorcée. Elle n’a pas les moyens, elle ne sait pas se débrouiller, on lui fait l’aumône du confort qu’elle n’est pas capable d’apporter à ses enfants. Ma grand-mère ne respecte que les hommes. Seul son mari, mon grand-père connut un régime exceptionnel ; à la maison c’était elle qui portait la culotte et pas question de la contredire. Il est mort le premier, d’une cirrhose.


Je les regarde : mon oncle, ma tante, ma grand-mère et ma mère qui se joint à eux sans rechigner alors qu’elle est tellement différente. En arrivant dans l’appartement ils ouvrent d’abord les volets et les fenêtres, pour aérer, sans même prendre une minute pour contempler le paysage puis ils allument le compteur d’électricité et cherchent le robinet d’arrivée d’eau. Les gestes qu’ils font cette fois recouvrent ceux qu’ils ont eu l’année dernière ; le sillon est déjà tracé et le souvenir laisse la place à un présent identique en tous points. Il me semble qu’ils creusent ainsi leur tombe. Quand on les enterrera, je crois que je n’aurais d’eux qu’une seule image, plate et fine comme une carte postale, facile à déchirer.


C’est mon père qui est parti, lâchement, soudainement, alors que les membres de ma famille lui faisaient confiance. Depuis, les repas du dimanche sont animés, ils se sentent plus vivants, les langues s’agitent, les mots fusent, les rires sont grinçants et sonores, aucun regret n’émerge des paroles prononcées. Le sentiment d’avoir été trahis leur autorise des violences verbales qui me dégoûtent. Pour une fois, le passé est oublié, piétiné, méprisé ; ne reste que la rage provoquée par quelqu’un qui a osé perturber le cours de leur existence tranquille.
Ma sœur éclate en sanglots, elle ne comprend pourquoi les choses sont tellement différentes : il y a quelques mois, elle suçait son pouce sur les genoux de notre père que tout le monde admirait.
Alors, ma mère proteste mais c’est trop tard, tout est dit et puisque c’est ce qu’ils pensent, ils ne voient pas pourquoi ils devraient faire des cachotteries de toutes façons. "Elles comprendront plus tard, quand elle seront en âge de comprendre".
Je quitte la table et je vais m’enfermer dans une chambre en claquant toutes les portes sur mon passage.

« Et voilà, elle va encore bouder. Bah, elle reviendra bien pour le dessert ! Ce que c’est pénible à cet âge là , crachent-ils en cœur ! »

Le pire c’est qu’ils ne disent pas toutes ces méchancetés sur mon père pour soulager ma mère, ni pour l’aider. Ils se défoulent, c’est tout. Médire de mon père c’est devenu leur sport national.

De temps en temps, ma mère les voit tels qu’ils sont : derrière une réflexion perfide, des questions d’apparence anodine, elle découvre leur vrai visage et elle sursaute, elle semble effrayée et furieuse à la fois. Des soupçons se dessinent, froissant son haut front et mouillant ses yeux étonnés, couleur d’automne.
Car demeure un doute : « Au fond, se demandent-t-ils, elle est un peu chiante Louise avec ses idées de gauche, ses bouquins d’intellectuelle et ses revendications féministes. Peut-être en aurais-je fait autant, pensent-ils tous, mon oncle, jaloux, las de son rôle insipide d’homme marié, ma tante et ma grand mère qui se vautrent avec délice dans des pensées misogynes. »


Je déteste les vacances familiales, elles sont pleines d’obligations : passer des heures attablés dans des restaurants, se mettre de la crème, attendre deux heures après le déjeuner pour se baigner, faire des courses. Ma sœur et moi avons peu de liberté ; quand nous sautons dans les rochers on nous dit de nous méfier des vipères, quand nous nageons, on nous parle des tourbillons qui ont emportés un enfant belge l’année dernière. Les glaces se mangent à heure fixe et en quantité limitée. On fait les courses tous ensemble et les enfants doivent mettre la table, sans râler s’il vous plaît ! Je suis critiquée sans arrêt parce que je ne porte que des jeans malgré la chaleur, avec de longues chemises pour cacher mes fesses, parce que je mets du rouge à lèvres rose à paillettes, parce que j’ôte mes lunettes dès que nous sortons.

A treize ans, je n’ai jamais eu de petit ami. Ma sœur me charrie parce que, depuis quelques mois, mes seins poussent. D’abord, il n’y en a eu qu’un. Ma mère m’a fait examiner par le médecin de famille parce qu’elle avait peur que ce soit une tumeur. Le médecin, lui, était tout attendri : « Te voilà devenue une vraie jeune fille, répétait-il en me caressant la tête. »


Ma mère m’a dit qu’elle ne se rappelait plus comment c’était, les seins qui poussent, moi je m’en souviendrai toute ma vie. En rentrant elle a tout expliqué à ma sœur qui s’est mise à crier « Fais voir, fais voir tes seins, allez, allez, montre ta poitrine, tes nichons, tes nénés, tes tétés allez, allez. » Le soir elle me surveille quand je me déshabille et elle hurle quand elle croit apercevoir quelque chose.


A la plage tout le monde est torse nu, ma tante et sa poitrine à remous, mon oncle et ses seins qui ressemblent aux miens, ma sœur qui n’a rien à cacher, ma mère adepte du bronzage intégral et ma grand-mère qui reste à la page malgré ses soixante-douze ans.

« Tu es ridicule E. avec ton maillot une pièce ! »
« De quoi as-tu honte me demande mon oncle, en regardant mes tétons pointer sous le maillot de bain ? A ton âge il n’y a rien de honteux, c’est tout mignon, tout frais. Ça tient tout seul. Au contraire tu devrais en être fière… Regarde ta tante, elle n’est pas gênée, elle ! »
Ma grand-mère gémit :

« Votre problème à vous les jeunes c’est que vous avez trop de liberté. A votre âge, je pouvais à peine montrer mes genoux. Vous, vous avez le droit de vote, l’égalité avec les hommes et vous vous plaignez. Il vous faudrait une bonne guerre, voilà ce qu’il vous faudrait !
- C’est toi qui dit ça ? demande ma mère à ma grand-mère. Pourquoi tu dis ça ? Je voudrais bien savoir ce que tu as fait de si héroïque pendant la guerre pour la souhaiter à ta petite fille ? Parce que moi je pense que tu n’en as pas vu grand-chose de la guerre, planquée dans la ferme de tes beaux-parents. Peut-être même que vous vous en êtes mis plein les poches avec le marché noir, hein ?
- Oh Louise, ce que tu es agressive, soupire ma grand-mère, c’est juste une façon de parler, de dire que j’aurais bien voulu, moi, à treize ans qu’on me permette de mettre mes seins à l’air.
- Oui ben moi aussi, tu parles, je me serais prise deux paires de claques ! »

Quand ma mère s’oppose à la sienne pour me protéger, je me sens redevenir la petite fille qui lui faisait des câlins sans pudeur, il n’y a pas si longtemps. Je devine qu’elle me comprend et son amour me ramollit comme un vieux beignet oublié au soleil. J’en suis sûre maintenant, elle ne leur ressemble pas, elle est restée une enfant, comme moi. Et moi, plus tard, je voudrais lui ressembler.

« Tu vois, me murmure ma grand-mère avec un clin d’œil, ta mère aussi trouve que sa mère ne vaut rien…
- Arrête ça tout de suite, prévient ma mère en levant un doigt menaçant ! »
J’ai envie de lui saisir la main et de m’enfuir avec elle. J’exulte quand elle montre qu’elle n’est pas faite du même bois qu’eux. Non, eux ils sont plein d’échardes, elle, elle a le pouvoir de me réchauffer de l’intérieur.

Ma tante m’attire contre elle comme pour me consoler, m’apaiser. Je m’écroule sur son large corps mou qui luit, couvert d’huile solaire. Soudain elle me pince les seins :

« Tu sais que le soleil, il paraît que ça les fait pousser ? Tu ne voudrais pas en avoir des plus gros ? »
J’éclate en sanglots.
« Oh lala s’énerve mon oncle, ce que c’est chochotte à cet âge-là !
-C’est l’âge bête.
-Oui elle est en plein dedans, concède ma mère.
-T’inquiète pas, quand tu seras grande tu seras moins bête, se moque mon oncle
-Moins bête, moins bête, hurle ma sœur qui vient d’arriver, les joues barbouillées de sable. »