lundi 10 décembre 2007

Le sapin (1) - Conte de Noël

Il était un sapin qui savait déchiffrer le cœur des hommes.

Le moment exact où il avait eu conscience de cette capacité, il ne l’oublierait jamais. En revanche, savoir, si, graine délicatement extraite des cônes d’un aîné ou fragile semence planté dans une terre baignée d’eau tiède, il avait compris les pépiniéristes qui s’occupaient de lui, il ne s’en rappelait pas.

Son premier souvenir était le plus lumineux et, souvent, il se demanderait si son existence n’était pas simplement la recherche infinie de la répétition de ce moment là.

Le sapin, qui avait eu l’occasion d’assister à la lecture des œuvres de Proust, dans la chambre d’un homme malade du cancer du poumon, avait goûté les célèbres phrases décrivant la dégustation d’une madeleine ; de cet épisode avaient découlé maintes rêveries qui, autant que les derniers murmures de l’érudit à l’agonie, avait fait de lui ce qu’il était aujourd’hui.

Cependant, le sapin avait trouvé Swann trop passif. Celui-ci, tout en étant à l’écoute de ses sentiments – ce que le sapin trouvait fort louable – ne se mettait pas vraiment en quête du bonheur.
Le sapin savait qu’il ne se serait pas contenté de déguster quelques madeleines. Au contraire, il en aurait mangé jusqu’à ce que le souvenir de la première s’efface à jamais, laissant la place à une existence vierge comme un ciel sans nuage.


Ce qui sauvait le sapin du tourment des regrets – car, malgré ses efforts en ce sens, il savait qu’il ne revivrait jamais une sensation à la fulgurance vive comme celle qui l’avait traversé dans le Morvan - c’était la certitude que, malgré tout, il avait beaucoup avancé, sur le chemin de sa vie, et qu’il s’était éloigné le plus possible de ce qui ne lui ressemblait pas.


Certains, parmi ses congénères d’autrefois, vivaient dans la peur que leur soit ôté ce qui ne leur appartenait que brièvement.

De leur naissance à leur mort, ils ne cessaient d’agiter leurs branches imperceptiblement, faisant ronfler l’air de sombres présages, effrayant jusqu’aux oiseaux qui leur préféraient les hautes branches d’un Chêne, alors que leurs nids eussent été mieux protégés sous les rangées d’épines.


« En certaines saisons, frissonnaient les plus âgés, des hommes viennent et s’emparent des plus beaux d’entre nous. Ils nous arrachent à cette terre qui est la nôtre, quand il ne nous coupent pas, carrément, le tronc… Ensuite, ils nous jettent dans des véhicules, les uns sur les autres… Ceux qui ont été emmenés ainsi, ne sont jamais revenus. »


Ces prophéties étaient réelles, le sapin le vérifia au bout de quelques mois mais pourquoi s’en inquiéter d’avantage ? Ce qui doit arriver, arrivera, rageait notre philosophe en herbe, pourquoi ne pas rêver à ce qu’il y aura après ?

Les vieux arbres pensaient que le présent était infiniment plus désirable que l’avenir et que le passé, comme la terre sans laquelle ils n’auraient pu croître regorgeait d’une félicité idéale.
Le jeune sapin, silencieux parmi les siens, rêvait d’un avenir qui le construirait mieux que la terre gorgée de pluie ne l’avait fait et ses branches, d’un vert un peu clair, se tendaient, doucement vers l’orée du bois.
Ainsi, légèrement penché, il tournait le dos à ses plus proches voisins.

« Tu vas te fatiguer à porter tes épines ainsi, constatait l'Epicéa jaunâtre qui lui faisait de l’ombre, à sa droite.

- Laisse-le, Monsieur veut se distinguer de nous, qui ne sommes pas assez malins pour lui, grognait l’épais Nordmann qui le giflait dans le dos, dès qu’une brise lui en donnait l’excuse.

- Arrêtez donc un peu les morigénait un vieil If Commun, sage, un peu sec, il est jeune c’est tout, et sans doute frustré de ne pas pouvoir, de ses branches, caresser le sol ainsi que vous le faites. »


Parfois, le sapin, dans l’obscurité d’une nuit nuageuse, se laissait aller à soupirer. Il étouffait quelques larmes qui tombaient sur le sol en fines gouttes vertes, épines que fouleraient, sans s’en émouvoir, le lendemain, une foule d’insectes ignares, de rongeurs à demi aveugles et d’oiseaux ridicules sur leurs pattes chancelantes.


Si je pouvais, seul, extirper, une à une les racines qui me nouent en profondeur, je m’en irais sans me retourner, soufflait-il.
Ces nuits de terrible impatience, l’épuisaient. Il en venait même à souhaiter qu’un incendie le sauve de la monotonie.
Cependant, au fil des heures qui le rapprochaient du matin, il reprenait confiance et il se faisait un devoir, d’avoir, dès l’aube, relevé fièrement la cime, et étendu ses bras frêles comme autant d’étendards victorieux.
Oui, il voulait se distinguer des siens ; ceux-ci, par peur de ne pas pouvoir jouir toujours de la clarté de l’aube, des senteurs de la forêt, des chants d’oiseaux ne pouvaient ressentir qu’une joie déjà teintée de nostalgie.
Le jeune sapin, lui, était convaincu qu’il partirait. Il vivait chaque instant comme s’il s’agissait du dernier et, convaincu de son exil prochain, savourait le moindre événement qui l'en rapprochait comme la manne d’un destin forcément fabuleux.


Il était dans ces dispositions, lorsqu’un jour –il venait d’entamer sa deuxième année – il découvrit son premier homme.

A suivre....

12 commentaires:

frisaplat a dit…

j'adore les contes !
et celui-ci est tout beau
il est plein de vérité et de sagesse mêlées
Zozo est un enfant chanceux
il faudra vite lui raconter
parce qu'au delà des mots, les enfants comprennent tant de choses
merci à toi pour ce merveilleux moment

Zoridae a dit…

Merci Frisaplat pour tes compliments et ton conseil... Effectivement je n'avais pas pensé à raconter cette histoire à Zozo mais je vais y penser...

mc a dit…

Que c'est bien écrit , joli.. On aurait envie de faire connaissance avec ce sapin si philosophe..
On aurait envie de lui dire qu'on l'aime et que pour lui , il faut se battre pour une écologie universelle, afin que tous les apins continuent à vivre pour nous raconter leurs souvenirs d'enfance!! Merci à toi , Zoridae.

Dom a dit…

Je ne dis rien.
J'attends la suite.

Mais pourquoi tes billets me font ils à la fois sourire et pleurer ?

balmeyer a dit…

moi non plus je ne dis rien...

(j'attends la suite ! :)

ly-Thi-Daï a dit…

quel beau conte de Noël, j'ai un sapin devant moi et vais imaginer que c'est lui. Sinon moi aussi j'attends la suite!

ly-Thi-Daï a dit…

quel beau conte de Noël, j'ai un sapin devant moi et vais imaginer que c'est lui. Sinon moi aussi j'attends la suite!

ly-Thi-Daï a dit…

quel beau conte de Noël, j'ai un sapin devant moi et vais imaginer que c'est lui. Sinon moi aussi j'attends la suite!

ly-Thi-Daï a dit…

quel beau conte de Noël, j'ai un sapin devant moi et vais imaginer que c'est lui. Sinon moi aussi j'attends la suite!

ly-Thi-Daï a dit…

j'ai dû faire une erreur de manip...

Zoridae a dit…

Ly-Thi-Daï, décidément je t'adore parce que moi qui déprimait d'avoir si peu de commentaires, grâce à toi je suis passée du simple au double...
Je pourrais les effacer mais non :)

J'écris ça et je suis consciente que la quantité ne fait pas la qualité et j'ai été très touchée par les phrase de MC, de Frisaplat et de Dom...

Quant à la suite, elle me donne du fil à retordre !

frisaplat a dit…

alors prends ton temps et laisse le fil se détordre de lui-même
nous patienterons