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lundi 14 septembre 2009

Pavés

Il sont quatre et leurs mouvements furtifs dans le renfoncement d'une entrée de boutique attirent mon attention. Ils se serrent les uns contre les autres, le regard dissimulé par des capuches ; je distingue seulement la bouche de l'un d'eux, hilare, le rougeoiement de la cigarette d'un autre. Ils se penchent avec des mines de comploteurs, leurs têtes se heurtent. Entre leurs mains, ils tiennent des brassées de livres. Ils les comptent et les manipulent sans tendresse. Où les ont-ils trouvé? Je me dis que ce sont peut-être leurs livres de cours mais ce n'est guère plausible, car les volumes ont la taille de romans plutôt que de manuels scolaires, des couvertures colorées qui se retirent et qui bientôt planent au-dessus de leurs têtes.

Au même moment, ils entreprennent d'ouvrir un livre, circonspects, presque méfiants ; celui qui souriait prend un air dégouté, et tandis qu'ils les saisissent, le reste des livres mal calé sous leurs bras tombe sans qu'aucun ne fasse mine de les ramasser. La poussière des travaux qui s'élève m'évoque des paroles bibliques, je pouffe puis je cesse de pouffer, honteuse.

Après une seconde, celui qui souriait éclate de rire et referme son roman, il se cogne contre les murs et se bat les cuisses, satisfait de rire. Un petit, dont les bourrelets ondulent sous le tee-shirt, rapproche une page de son visage jusqu'à la toucher du bout du nez. Entre ses mains l'ouvrage semble fragile, sa tranche plie et cède. Il fait très sombre de leur côté de la rue car les lampadaires tout neufs ne fonctionnent pas encore.

C'est alors que les choses dégénèrent. Le petit gros reçoit le roman de celui qui souriait sur le coin du menton. Aussitôt le désir de vengeance supplante la curiosité qui lui faisait cligner des yeux dans l'obscurité. Prenant appui sur une barrière des travaux, il bascule de l'autre côté, poursuivant l'autre péniblement. Son livre l'atteint à la nuque et il devient bientôt aussi hilare que son comparse. Et tandis que leur deux collègues, indifférents à la scène partagent une cigarette, surprenant les passants qui ne les découvrent qu'au dernier moment, immobiles, silencieux dans leur renfoncement, ils continuent à se jeter ces pavés sans révolution...

vendredi 15 mai 2009

La chasse

Il y a quelques semaines des ouvriers sont venus et, munis de marteaux-piqueurs, ils ont, avec détermination, éventré les trottoirs de ma rue. Leur installation s'était faite sous la fenêtre de notre chambre, à l'aube - du moins, c'est le souvenir que j'en garde -mais les jours suivants, l'ouvrage des marteaux-piqueurs s'est étendu jusqu'à l'avenue Marx Dormoy.
Lorsqu'ils eurent passé la rue Poissonnière, il ne nous parvint plus qu'un vague écho mais le souvenir du supplice enduré nous le rendait insupportable. Dehors, nos pieds charriaient des monceaux de boue, la terre bavait sur la route et, craignant de crotter mes bottines vernies, je me croyais transportée quelques siècles auparavant, lorsque le goudron ne recouvrait pas le sol de Paris.

Une semaine après l'autre, le bitume s'est lézardé laissant apparaître ses entrailles parcourues de tuyaux nauséabonds. En passant près des excavations, je me rappelais ce fait divers, l'année dernière je crois : à la suite de travaux devant chez eux, les habitants d'un immeuble s'étaient plaints de sentir une odeur de gaz. Les ouvriers étaient partis sans les prendre au sérieux. Jusqu'à ce que l'immeuble explose... Il y avait eu de nombreuses victimes.

Par ici aussi, ils ont fini par reboucher les trous et remballer leur matériel. Bientôt les matins sont devenus quasi calmes : seuls les camions du Champion, le va-et-vient incessant des palettes et parfois, de gentils coups de klaxons nous réveillaient. La cacophonie habituelle. Après l'acharnement sonore des marteaux-piqueurs, ces menus bruits nous avaient semblé désirables et je me suis surprise, un matin, à ôter une boule Quiès pour savourer amoureusement le grincement des roulettes devant l'entrepôt.

Je pensais que nous subirions juste après l'odeur du goudron, moindre désagrément pour des trottoirs touts neufs. Que nenni. Les trottoirs restent zébrés de brun et dégueulent de la boue lorsqu'il pleut. Par la fenêtre, cela fait comme des pointillés brun sur la grisaille. J'ai pris l'habitude de sauter par dessus les lambeaux de terre mise à nue, de slalomer, d'éviter. Je me demande quel effet sur le mental peut avoir le fait d'habiter dans une rue qui ressemble à des points de suspension à l'infini. Dans l'écriture aussi je les ai évités longtemps. Ainsi que les points d'exclamation multipliés et les petits ronds au-dessus de la lettre i.

Bref, à cause de la désorganisation de l'espace sous mes fenêtres, je ne les ai pas remarquées tout de suite. D'abord il y a du monde, même le soir, les rires fusent, des cris couvrent le vrombissement des voitures qui redémarre lorsque le feu passe au vert, on se hèle, on se harangue, on s'enthousiasme, on râle, on se bat. Devant le petit café, les habitués fument leur clope en me saluant d'un air goguenard. C'est toujours un objet de réflexion pour moi : pourquoi tous les clients de ce bar ont-ils l'air goguenard ? Mais je me trompe, les femmes n'ont pas le même air. De leurs voix rauques de fumeuses, elles gueulent des blagues puis toussent en riant. Elles sont imposantes, leur ventre les précède et sous leurs yeux vitreux, le khôl dégouline. Mais elles possèdent une grâce étrange - peut-être conférée par l'assurance de plaire - qui m'amène à les fixer longuement lorsque je passe devant elles. Le patron, lui, me salue avec chaleur. Puis, parmi les goguenards il y a ceux qui ont vraiment l'air de rire en dedans et ceux qui font mine de flirter. Je sourie aux rieurs, parfois, je salue les autres d'un hochement de tête sévère. Un peu plus loin, je vois des hommes et des femmes qui, absorbés dans leur conversation, ne cessent de guetter la sortie des poubelles du supermarché. Il arrive que je les entende évoquer un incident : "Il nous a dit que si on revenait, il appellerait les flics". Ils se font discrets, ils se mêlent aux clients du bar, à ceux du salon de coiffure, ils se fondent dans le décor.

Elles surgissent la nuit tombée. Je les ai remarquées un soir. Il était minuit passé. B. et moi venions de nous coucher lorsqu'un frottement dans la pièce m'a poussé à allumer. J'ai scruté le plafond. Dans le coin droit de la pièce j'ai aperçu une tâche noire :
"Ah ah, ai-je dit, cette nuit tu vas gober une araignée !"
J'étais entrain de calculer les possibilités que l'insecte tombe dans ma bouche plutôt que dans celle de mon époux, lorsqu'un mouvement a attiré mon regard, dans le coin gauche de la pièce. De mon côté. Une araignée dodue agitait ses pattes dans une toile qui partait de la bibliothèque. B. a éclaté de rire.
"Ce n'ai pas drôle, ai-je râlé. Tu crois que c'est un couple ?"
J'ai aussitôt imaginé les ébats qui avaient peut-être eu lieu juste au-dessus de nous, depuis des semaines. Je me suis demandée si la femelle araignée, en ce moment même portait ses petits sur son dos. Mais il me semble que le mâle est vivant... Or il paraît qu'après l'accouplement, la femelle, le tue. Parfois elle le mange. Cela dépend des espèces.
"Ils n'en sont peut-être qu'à la phase de séduction, ai-je murmuré.
- Et si c'était toi qui le faisais pour une fois, a grogné B.
- Ah non, j'ai dit, je ne peux pas ! Je suis une des leurs !"
Et j'ai quitté la chambre pour ne pas assister au carnage.

Le front contre la fenêtre du salon j'ai regardé dans la rue. Comme chaque fois, que je scrute l'obscurité depuis que nous habitons là, j'ai repensé à la femme-qui-autrefois-dormait-en-bas de-chez-moi. Je me suis demandée où elle pouvait être et j'ai espéré qu'elle reçoive enfin des soins appropriés.
"Peut-être a-t-elle enfin retrouvé la raison ? Et ses enfants, ai-je pensé.
- Zut, râla B.. Elle a sauté !
- Oh non, ai-je dit en retournant dans la pièce. Et bien sûr c'est de mon côté ! Je suis sûre que pour la tienne tu t'es appliqué !
- Elle était morte, a-t-il dit. Enfin il y avait un truc mort.
- A mon avis c'était le mâle, ai-je dit en lui jetant un regard menaçant."

Et je suis retournée observer la rue pendant que B. empilait les livres qui jonchent le sol au pied du lit, de mon côté. De temps en temps, une ombre le faisait sursauter, il donnait un coup de balais avant de s'apercevoir que ce n'était rien. Dehors quelque chose avait attiré mon attention. Plusieurs jeunes filles attendaient. Elles étaient deux par deux, appuyées contre les vitrines des boutiques fermées. Il y en avait une demi-douzaine. Leurs vêtements étaient ceux de lycéennes : jeans noirs moulants, tee-shirts, petits blousons ajustés. Toutes étaient en noir et blanc. Qu'est ce qu'elles peuvent bien attendre à cette heure de la nuit ? je me demandais. Soudain un homme est passé et l'une d'elle lui a adressé la parole. Tiens elle doit vouloir connaître l'heure ! C'est tout ce que je parvenais à imaginer. Mais l'homme n'a pas regardé sa montre, ni consulté son portable. La fille a traversé la rue en direction de mon immeuble et il l'a suivi. Cinq minutes plus tard une autre fille est partie avec un autre homme.

"Ça y est je l'ai eue ! a crié B. dans la chambre.
- Il y a des putes dans la rue, j'ai répondu. Tu ne me mens pas ? j'ai insisté... Fais voir !"

Sous sa chaussure, B. me montra la femelle araignée, toute aplatie. Et nous sommes allés nous coucher en fermant la bouche au cas où les petits aient survécu.

Illustration : Julie Fillo

lundi 13 octobre 2008

Famille

La tête renversée, à gorge déployée, elle râle, grogne et braille, étalant son goitre, secouant sa poitrine avachie, à mi-chemin entre la femme et la truie. Parmi les syllabes indistinctes, les cris gutturaux, trois mots se détachent, qu'elle répète avec plus ou moins de précision, laissez-moi tranquille, laissez-moi tranquille, en boucle.

Dans son sillage, un gamin de treize ou quatorze ans, harnaché à son cartable, alors qu'il est bientôt minuit, caparaçonné dans un parka trop grand pour lui, la soutient lorsqu'elle s'écroule sur le capot d'une voiture stationnée, la précède lorsqu'elle traverse un groupe, et s'agrippe à elle en sanglotant. Le père suit d'un peu plus loin, la tête haute, la lippe baveuse des insultes qu'il éructe. De temps en temps, poussé par une haine qu'il ne contrôle plus, il presse le pas et assène sur la tête grasse de sa compagne une ou deux baffes bien sonores. Aussitôt le petit groupe se met à hurler : la mère demande encore une fois qu'on la laisse ; l'enfant jure qu'il ne le fera jamais ; le père promet qu'elle crèvera seule.

Ils ballotent d'un bord à l'autre d'une trottoir selon que la mère échoue contre le mur ou s'écroule sur un véhicule. Le père ordonne au fils de rentrer, de laisser sa mère indigne cuver dans la rue. Le fils refuse et sanglote dans le giron de son ivrogne de mère. Ce sont des pleurs de petit garçon, il hoquète, tremble et supplie, serrant le corps flasque contre lui. Il niche son visage là où il peut et cela m'évoque, quelques instants, la quête du nouveau-né lorsqu'il a besoin de lait.

Allongée sur le capot d'une petite voiture, la mère le repousse avec vigueur et finit par le battre aussi. Des deux mains elle le frappe sans le faire reculer. Il veut la relever, petit d'homme dépouillé de son enfance, il rabat sur les cuisses violacées, énormes, la jupe plissée bleu-marine. Il s'obstine et baisse la tête pour moins sentir les coups.

Un groupe de fumeurs, aux portes d'un bistro, regarde la scène avec nonchalance, s'approche d'un pas juste au cas où il y aurait du spectacle. Un homme rit. Alors le père s'élance de nouveau ; il tape la mère, sur la tête, de son poing il boxe le visage débile, du genou il heurte le ventre mou. Une femme hurle. Un homme tente de s'interposer et recule devant la fureur du père. La mère et le fils pleurent dans les bras l'un de l'autre, il pleure pour elle tandis qu'elle ne pleure que sur elle.

Ronflant, grognant, la voix cassée, elle balbutie Me tape pas, me tape pas. Le fils promet, croyant peut-être qu'elle s'en soucie, Je te laisse pas Maman, je te laisserai pas. Le père ne sait plus ce qu'il dit.

La famille s'ébranle enfin, traverse le groupe de spectateurs, qui s'écartent silencieusement.

Lentement, elle arrive au coin de la rue et tourne pour rejoindre le boulevard. On entend encore, longtemps après leur disparition les pleurs du fils...

vendredi 3 octobre 2008

Mères

Dans le lieu d'accueil de la Goutte d'Or, elles arrivent ; un sac au creux du bras, elles poussent la porte avec leur dos, engouffrent la poussette dans l'ouverture, attrapent un enfant tenté de s'enfuir, pour rire. Elles se redressent, ordonnent vaguement leurs cheveux, marmonnent une réponse inaudible au Bonjour solennel de l'animatrice puis se penchent, aussitôt, pour détacher l'enfant dans son siège, lui retirer ses vêtements, un chapeau, une tétine, un bout de pain mâchonné. Elles le redressent, lui débarbouillent le visage du bout des doigts, le mouchent, baisent une de ses joues parfaitement douce.

Alors, une main dans le dos comme si le souvenir d'avoir porté cet enfant les épuisait encore, elles le regardent s'élancer vers les jeux de sa démarche de marionnette, de créature cinétique. Fières, elles lui laissent de l'avance, l'écoutent baragouiner des bribes de réponses aux questions des animateurs ; elles le suivent et n'ajoutent rien : elle savent qu'elles ont cessé d'être le jour où leur enfant s'est emparé de leur avenir.
Il a un an, deux ans, elle porte une robe à fleurs et des collants roses, ses cheveux s'entortillent le long de son cou gracile, sur son front pur. Ils grimacent, crient, réclament, implorent, dégoulinant de bave, ils hurlent, exigent, pleurent. Ils se repaissent des drames qu'ils ont fomenté. Ils oublient vite mais pas toujours.

Autour, les mères, sur des canapés, des chaises minuscules, des tabourets d'enfants, sont avachies ; elles laissent béer leur tee-shirt sur des poitrines exsangues. Leurs bourrelets se déploient, lorsqu'elles respirent, soufflets d'un accordéon sans musique. Elles baillent et discutent parfois, sans conviction, comme devant la télévision, absorbées par le spectacle de leurs marmots passionnés. De temps en temps, elles se précipitent, au milieu d'une phrase : juste quand elles évoquaient un de leurs soucis, il leur faut ramasser un jouet, consoler d'une bosse, tempérer une dispute. Finalement, elles ne parleront pas d'elles, la naissance de l'enfant les a mises entre parenthèses et elles ne savent pas comment en sortir.

Shalyma a deux filles qui ont un an d'écart. Lorsqu'elle ne se sent pas regardée, elle soupire. Lorsqu'on la regarde, elle tire sur son petit pull noir et aplatit les mèches de sa frange. Elle glousse sans sourire. Myriame, son aînée, âgée de deux ans et demi, prend dans son sac une canette de Sprite. Shalyma ne tend pas la main pour la récupérer, elle regarde l'animatrice. Gênée, elle lui demande :
"Vous pourriez lui dire que c'est interdit de boire ça ici ?
- Mais pourquoi voulez-vous que je lui dise ça ?
- Parce qu'elle réclame toujours et nous on ne veut pas qu'elle boive des boissons gazeuses.
- Dans ce cas, dites le lui. Pourquoi voulez-vous que j'invente une raison alors que vous en avez une ?
- Oh non !
- Vous savez, ici on pense qu'il faut expliquer les choses aux enfants.
- Mais non. Moi je ne fais pas ça.
- Pourquoi ?
- Bah parce qu'elle ne comprend pas. Ça ne comprend rien à cet âge-là.

Les mères qui écoutent la conversation éclatent de rire sans que l'on sache pourquoi. Myriame escalade un vélo et dévale la pente, poursuivie par sa sœur.

Un peu plus tard, Leïla se précipite vers la porte d'entrée, laissant son fils, Jasser, patauger dans le lavabo. Celui-ci ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle n'est plus là. ; éperdu, il geint, péniblement, dévisage les mères qui ne sont pas la sienne, incapable d'entendre les mots qu'elles prononcent pour le rassurer. Tandis que sa mère sort dans la rue, une animatrice s'élance à sa suite. Jasser veut courir aussi, mais il se prend les pieds dans son tablier et tombe la tête la première sur une voiture à pédale.
Puis, Leïla est de retour. Son front, ceint d'un voile noir est courroucé. L'animatrice lui explique qu'elle ne doit pas laisser son enfant, que ce n'est pas une garderie. Leïla prend son fils en larmes dans ses bras. Ses yeux noirs brillent de colère. Elle le plaque contre son épaule et caresse son dos, lentement. Sa main semble bouger hors du temps, patiente et douce, tandis que le ressentiment plaque ses lèvres l'une contre l'autre. L'animatrice se tait. Jasser laisse reposer sa tête dans le cou de sa mère. Il ferme les yeux. Bientôt pourtant, ses pieds battent le ventre maternel, il se contorsionne pour descendre et glisse le long de la tunique mordorée, du pantalon ample chatoyant. Dans le lavabo, il saisit un bateau plein d'eau et le porte à ses lèvres. Leïla lui tape les mains cinq fois très fort. Elle dit : "ne fais pas ça !" Jasser sourit, ravi, et remplit le bateau.
Dans cinq minutes, Leïla disparaîtra encore. Elle a besoin de l'entendre crier pour vérifier qu'elle existe bien parce que, près de lui, elle ne sait plus où s'arrête son corps, où commence le sien et elle ne pense à rien.

Clara parle beaucoup. Elle conseille à Marius de se calmer. Marius ne doit pas crier, ni sauter. Il ne doit pas jouer avec des objets bruyants. Il doit s'asseoir correctement sur le toboggan. Marius est espiègle. Il saute et crie en tapant sur un téléphone à roulettes. Sa mère le prend dans ses bras. Elle le serre et lui répète avec douceur ce qu'elle a dit cent fois. Marius rit encore. Il tape sur la tête de sa mère avec le combiné en plastique. Lasse, elle lui permet de s'échapper. Le regarde gravir le toboggan avec détermination. Si seulement il pouvait lui donner un peu de son désir et de sa joie ! Elle explique : "je suis entrain de divorcer. Pour lui, ça ne change pas grand chose, son père n'était jamais là..."

La pièce du bas est déserte. Leïla ramasse les jouets épars. Un animatrice lui dit que ce n'est pas la peine : "On range à la fin". Leïla proteste : "Je n'aime pas quand c'est en désordre !". "Oui, mais, répond l'animatrice, c'est comme ça que nous fonctionnons, reposez-vous donc, vous n'avez pas besoin de faire ça ici !" A l'étage Jasser pleure et Leïla va le rejoindre en haussant les épaules. Dans un coin, Shalyma soupire. Sa fille aînée lui parle et elle ne semble pas l'entendre. Sombre, inconsolable, elle fixe un point à l'intérieur d'elle-même. Myriame, d'un coup, brise la maison de poupée qu'elle lui tendait. Les morceaux de légos, les poupées en plastique chutent à ses pieds. Les femmes rient et Shalyma, sursautant, plaque sa frange des deux mains. Elle implore du regard l'animatrice. Celle-ci dit à l'enfant : "Que se passe-t-il, Myriame, tu es en colère ?"
Mais il est l'heure de partir, personne n'écoute la réponse de la fillette. Les mères empoignent leur progéniture, tirent sur un coude, une épaule, hissant le corps fatigué contre leur cœur. Elles le revêtent d'un ciré, d'une doudoune en fausse fourrure, d'un manteau à pompons, juchent sur sa tête un couvre-chef bariolé, l'harnachent dans sa poussette, ondoient entre porte, marches et trottoir.

Enfin, elles sont dehors, elles foncent loin de l'après-midi écoulée. Leur manteau n'est pas fermé et le froid s'engouffre dans leurs cheveux. L'enfant dans sa poussette voit en chaque chose une promesse, il s'excite et babille, montrant du doigt voitures et boutiques. Voutées, les mères se dépêchent, il reste tant de choses à faire avant l'heure du coucher. Au moins, elles ne s'ennuieront pas !

lundi 22 septembre 2008

Par la fenêtre, une nuit

D'abord, ils sont seulement deux. L'un, avachi, s'est installé sur une palette appuyée contre un mur, le ventre blanc et flasque comme les rognons de moutons entrevus au supermarché, luisants dans leur gangue de graisse. Ses deux jambes sont si larges et massives qu'il me semble que ses mains reposent plutôt sur les têtes de deux enfants de même taille, plantés, colonnes inachevées , grotesques, sordides dans le trottoir bosselé. La nonchalance de l'homme s'accorde mal avec sa voix, théâtrale, déformée par le mauvais alcool ; les syllabes se chevauchent, se percutent, s'amoncellent au bord de ses lèvres violettes et, de temps en temps, furieux de son impuissance, dégouté de lui-même, il racle sa gorge enkystée, secoue sa langue gonflée et chasse quelques glaires flavescentes, misérables comètes qui s'écrasent au sol sans fracas.

De l'autre, qui me tourne le dos, je ne vois qu'une nuque, grêlée de boutons, parsemée de poils noirs soutenant mal une tête qui dodeline. Vêtu d'un pantalon de survêtement informe, il vacille, secoué parfois d'un rire bête, empêtré dans ses miasmes, et s'écrase contre les jambes du premier où, pendant quelques instants, saisi d'une concupiscence de soûlard, il frotte son entrejambe maculée d'urine.

Soudain quatre hommes arrivent. Ils viennent de la route, où ils marchaient depuis le bar, roulant des épaules, le verbe haut, la mâchoire relâchée, semant dans leur sillage qui, une gerbe de salive, qui un tas de vomi. Leurs visages, comme des masques, pendouillent de leur crâne débile : les yeux jaillissent de leurs orbites, les lèvres bavent sur la poitrine, étalant les muqueuses d'une bouche immonde ; pleins de joues, variqueuses, surmontés d'un nez couverts de pustules, de papules, couperosé, ils ouvrent les bras, se tapent sur les genoux, fiers comme des coqs, persuadés d'être les rois de cette nuit de fête.

Le dernier, silencieux marche le cul en arrière, comme s'il essayait de retenir des fèces que ses intestins ravagés expulsent sans arrêt. Des coulures chaudes le long de ses jambes grêles lui arrachent des sourires, calmant le temps de leur chute, le tiraillement des plaies que celles de la veille ont creusé. Impotent, il quémande les regards de ses comparses ; passant sans cesse du statut de chien à celui d'homme, il se laisse cajoler, rouer de coup ou ignorer, dans l'attente de sa prochaine dose.

Les deux groupes se percutent. La clameur des discours laisse place au marmonnement des insultes. On se toise, on s'évalue. Soudain on se reconnaît. Une bouteille surgit d'une manche, une autre d'une poche, on trinque si fort que du vin s'échappe du goulot. Le drogué va s'asseoir sur un muret de pierre. Il procède précautionneusement au début, effarouché à l'idée de baigner dans sa propre merde. Mais lorsque le mastodonte aux cuisses de géants lui tend le crack, il oublie ses inquiétudes, sort son briquet et son stylo. On se tait et on l'observe tandis qu'il chauffe la roche. Enfin, on rit de sa béatitude : ça fait quelque chose de voir quelqu'un d'heureux !

jeudi 18 septembre 2008

Château-Rouge

Dès le réveil, les boules Quiès ôtées, une cohorte de mille bruits martèle les fenêtres, embrasse les murs lépreux, laissant des empreintes flavescentes. La voisine, jeune éléphante, aux éternuements démoniaques, arrose de morve son parquet, puis le laboure d'un pas martial. Un camion souffle, couine et pète, avant de s'affaisser sur ses essieux, ses portes brassent l'air matutinal, s'écrasent sur ses flancs imbibés d'une rosée crasseuse. Enfin, il vomit des palettes de nourriture que des débardeurs serrent contre leurs torses, déjà fétides, et trainent sur des chariots aux roues métalliques.

Soudain, l'enfant pleure. C'est un long cri qui se termine par un hoquet car ses yeux ont embrassé la falote lumière du jour et il a deviné que c'était un jour d'école. Alors se succèdent claquements de baisers, reniflements, supplications, cris, promesses, cavalcades, petit-déjeuner et nous nous retrouvons dehors, pantelants, les joues tartinés de larmes, de dentifrice, de mucus, hagards, effrayés. L'air, glacial, est imprégné de l'odeur chimique de la dératisation trimestrielle.

Devant la porte de l'immeuble, un homme aboie dans son téléphone. Au feu, des automobilistes oublient leur paume sur leur klaxon. Puis ils abaissent leur vitre afin de scander, postillonnant d'une salive putride, des insultes d'où émerge le mot "foutre", des sons en "ard" et "asse" à la saveur minimaliste. Au dessus de la piste cyclable, on installe un échafaudage. Des poutres d'acier sont hissées à notre passage, les ouvriers crient, ils enchâssent des échelles, des grilles, hissent des chaînes qui rebondissent contre les murs, sinistre cacophonie.

A Château-Rouge, elles sont déjà là, ceintes de tissus aux couleurs ardentes, enturbannées, une main sur leur chariot, l'autre soutenant parfois les fesses de l'enfant suspendu dans leur dos. Elle mâchonnent les céréales à vendre, crachent des grains en même temps qu'elles sifflent : "maïs, maïs". De temps en temps, elles trouvent un acheteur et, lâchant le trognon à moitié rogné, elles hurlent des mots aux consonnes roulantes, le visage hilare, d'une voix colérique. Puis, calmes, hautes, elles regardent la gueule brenneuse du métro avaler leurs clients.

Elles resteront là jusqu'à l'heure de la dernière rame, s'asseyant quelques minutes à peine, le temps de fourrer un sein entre les gencives enflées de leur nourrisson.

Plus loin, un homme semble faire la circulation au milieu des bicyclettes. Ses sourcils se soulèvent lorsqu'on l'apostrophe et, d'entre deux lèvres gercées, file un glaviot filandreux qui s'écrase sur la nuque du coupable. Alors, il modifie la position de ses bras, lève le droit, abaisse le gauche comme préposé grotesque à la circulation.

Dans une cabine de toilettes publiques, une femme se glisse, sac à main au bout du bras, élégante avec sa veste au col de fourrure. Au fond, collés contre les parois de plastique, deux hommes au faciès terrible attendent de se livrer avec elle à quelque commerce.

Nous pressons le pas, nous sommes en retard...

Mes pensées, mon écriture sont toutes imprégnées du livre que je lis. Dans la description du Paris sordide de la fin du dix-huitième siècle, c'est presque le mien que je retrouve, aux odeurs nauséabondes, à la crasse étale, foulé aux pieds d'habitants hagards. C'est un premier roman, une des plus belles œuvres que j'ai jamais lues : Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo.

[Edit du 20 septembre : ce texte a donné envie à Marie-Georges Profonde de décrire son Paris quotidien : c'est !]