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dimanche 8 novembre 2009

5 février 1939

"Nous sommes extrêmement nombreux à parcourir à pied les routes, les corniches de la côte catalane après que les troupes de Franco ont pris Barcelone ; craignant les représailles des nationalistes, nous battons en retraite pour gagner la frontière française au niveau du petit village du Perthus ; quelques uns sont parvenus à s'y rendre en automobile, d'autres sur les plates-formes débâchées des camions ; la plupart cependant accomplissent La Retirada à pied ; de longues colonnes de femmes, d'enfants, de civils, de militaires s'allongent sur les routes qui n'ont jamais été goudronnées ; j'en sais quelque chose, moi qui ai fait partie des dizaines de milliers de réfugiés confinés au camp d'Argelès-sur-Mer, dès le mois de février ; cette année-là, l'hiver est rude, les baraquements ne sont toujours pas construits ; nous sommes forcés de creuser des trous à même le sable que nous surmontons de ce qu'on peut trouver sur une plage : des roseaux, des bouts de bois ramenés par la mer, des branchages poussés par la tramontane, ce qu'on a emporté, une couverture par exemple, une toile cirée ; les abris sont glacials ; les baraquements ont été bâtis à la hâte durant les jours qui ont suivi ; le 2 mars, alors que Daladier fait appel à Pétain pour renouer les relations diplomatiques avec l'Espagne franquiste, cela nous ne le savons pas encore, tout est rentré dans l'ordre selon les autorités françaises ; les gardes mobiles, appuyés par les troupes coloniales, se sont organisés pour surveiller, comme il se doit, du haut de leur monture, les Rouges tentés de franchir les fils de fer barbelés ; ils les punissent sur place ; parfois en les conduisant au fort de Collioure transformé en camp disciplinaire, depuis lequel on peut apercevoir l'hôtel où Antonio Machado est mort, quelques jours auparavant avec ce dernier vers, retrouvé tout chiffonné dans une poche de son veston: Ces jours bleus, ce soleil de l'enfance ; les Spahis qui gardent le camp d'Argelès-sur- Mer ressemblent aux soldats contre lesquels nous venons de combattre ; nous avons l'impression d'être retombés sur les unités nationalistes que Franco a ramenées du Maroc ; nous sommes nombreux parmi les réfugiés, à avoir contracté les maladies qu'on attrape dans les lieux insalubres : la dysenterie, la paratyphoïde, le typhus que se transmettent les poux ; plusieurs d'entre nous supportent mal l'humiliation, d'autres n'y ont pas survécu, certains sont devenus fous en se voyant traités comme La pègre de Catalogne qui déferle sur notre Roussillon : c'est ce qu'on écrit le 10 février dans le journal Somatent, dirigé par le président du PPF, Jacques Doriot ; on nous traite de Rouges, ce qui est plutôt flatteur pour nous, puis aussi de tueurs, de bouffeurs de curés ; certains esprits faibles, peu fiables, prétendent que nous avons une queue semblable à celle du diable en personne, cachée dans les plis de notre liquette dépassant du pantalon ; des curieux, non moins faibles d'esprit, friables du cœur ceux-là, viennent rôder autour des camps, le dimanche, pour vérifier l'information ; les absurdités les plus échevelées circulent à propos de nos silhouettes dépenaillées, déambulant sur le sable, croulant sur le fardeau d'un désespoir qui ne s'évanouira jamais ; il y a de quoi perdre la raison ; dans les années cinquante, certains Espagnols errent à moitié fous dans les villes du midi de la France, après leur retour des camps allemands où ils ont été directement transférés depuis les camps français du Roussillon (...)"

La lumière et l'oubli, Serge Mestre.

vendredi 6 novembre 2009

Mémé, La lumière et l'oubli

Longtemps je n'ai rien su de la Guerre d'Espagne. Survolée au lycée pour laisser le temps d'aborder les deux mondiales, quasiment tue par mes grands parents paternels qui l'avaient vécue, je n'avais pour principale images que celles d'un poète assassiné, d'intellectuels et artistes du monde entier se portant à la rescousse des Républicains. Des images de papier glacé en somme, trop idéales et trop romanesques pour avoir quelques accointances avec la réalité.

Ma grand-mère a contribué à ce que je ne m'inquiète pas de ce qu'elle avait vécu, nous contant avec force rires l'histoire de sa fuite à travers les Pyrénées accompagnant une colonie d'enfants et de bonnes sœurs. Une fois, elle avait enterré dans le potager le pistolet d'une de ses comparses alors que la Guardia Civil était entrain de fouiller sa chambre, une autre fois, elle avait cassé une chaise sur la tête d'un homme qui voulait l'embrasser. Elle nous racontait cela avec une expression joviale, nous fourrant dans la bouche crevettes et calamars, mantecados et turron, plus inquiète de nous voir refuser une bouchée que soucieuse de se savoir écoutée... Ce que nous riions ! Je la voyais comme une héroïne qui n'avait guère couru de risque, merveilleusement belle et futée, elle survolait l'histoire sans s'en mêler, image là encore, belle image que n'aurait pas atteint la cruelle réalité.
Pendant des années, j'ai d'ailleurs cru qu'elle avait quitté l'Espagne au début de la guerre, en 1936. Ce n'est qu'à sa mort que j'ai découvert qu'elle était partie au dernier moment, en 1939, âgée de 24 ans, recherchée et en danger. Mes cousins andalous m'ont appris qu'alors elle avait laissé derrière elle, à Barcelone, un mari franquiste...

Dans le camp de concentration de Port Barcarès (ou bien était-ce Argelès-sur-mer ?), les femmes étaient séparées des hommes et parquées dans des cabanes de bois. Une des amies de ma grand-mère, la Rufina, dansait à moitié nue sur un lit pour énerver les Tirailleurs Sénégalais qui les gardaient - Mémé disait los negros, c'est ainsi que l'on dit en espagnol et cela me choquait - elle ne les aimait parce qu'il les avait traitées avec peur et mépris alors qu'elles venaient de fuir des combats sanglants. Si j'imaginais le danger qu'il y avait à provoquer des hommes armés je corrigeais ma grand-mère "Pas camp de concentration, Mémé, ça c'était après, pendant la deuxième Guerre Mondiale !". Elle expliquait sans que je l'entende, elle insistait sans que je la croie ; parfois elle n'utilisait pas le vocabulaire adéquat, sa langue s'emballait sur les R, elle ne savait pas dire les "u", il me paraissait normal qu'elle dise camp de concentration pour décrire l'endroit, sur la plage, où elle et ses compatriotes avaient été retenus, le temps pour la France de se préparer à les accueillir.
Alors nous passions à table et dégustions sa paella.

Le film Land and Freedom de Ken Loach fut un premier choc, No pasaràn, documentaire de Henri-François Imbert un second. Depuis, par période, je lis des livres - sur le sujet, je fais des recherches. Il est trop tard pour confronter mes découvertes avec le vécu de ma grand-mère mais en continuant d'explorer ce qu'elle a pu traverser, il me semble que je marche sur ses pas et je ne cesse de la découvrir et je ne cesse de l'aimer.

Le roman de Serge Mestre, La lumière et l'Oubli, au titre parfait pour évoquer cette période, m'a attirée pour toutes ces raisons. Je n'avais pas prêté assez attention aux dates mais l'histoire des deux amies qui s'échappent en sautant d'un train m'avait tout de suite interpellée. Je m'attendais à marcher sur les pas de ma grand-mère dans une Espagne en guerre. En réalité, l'histoire de Julia et Esther commence en 1953. La guerre est finie depuis longtemps pourtant les orphelins nés de Républicains sont parqués dans des Couvents, martyrisés. Le reste de la population vit dans la terreur, susceptible d'être arrêté sur dénonciation ou pour une injure prononcée à voix haute.
"Ils sont nombreux dans cette Espagne catholico-fasciste à avoir purgé plusieurs mois de prison pour avoir blasphémé contre Dieu, la Vierge, parfois les saints. L'histoire de ce Valencien se rendant à Alicante avec un groupe de petits maraîchers en laissant échapper sur les Ramblas un pet bien gras de paysan parfaitement nourri, a déjà fait le tour de l'Espagne. L'homme s'exclame pour amuser la galerie : Vive Franco, qu'il l'attrape, puis qu'il se le peigne en rouge ! Cependant les Valenciens ne sont pas seuls. Une patrouille passe par là. Les gardes civils s'emparent du pétomane, le conduisent séance tenante au commissariat, où on le jette dans les caves insalubres quadrillant les sous-sols de la Direction générale de la Sûreté. Il demeure plusieurs heures à même la terre battue, avant qu'un policier ne vienne tourner la clé dans la serrure : Lève-toi, fils de pute, hurle-t-il. A peine debout le Valencien reçoit une énorme gifle qui le projette au sol, le visage contre terre. (...) A la fin de sa garde à vue, sa conscience de la douleur s'est transformée. Son corps est devenu une boule comateuse, que les coups ont meurtrie, ne parvenant plus à la faire gémir. Quelqu'un retrouve le Valencien plus tard, mourant, la tête renversée, les yeux révulsés, dans le fossé bordant la route qui mène d'Alicante à Santa Pola, en face de l'île de Tabarca. avec ses lèvres croûteuses, tuméfiées, il répète au rythme d'une litanie toujours le même double, obsédant oxymore : Franco le bon, saint vicelard de mes couilles... Il rit, sanglote, crache à la fois. Il meurt à l'asile psychiatrique de Santa Pola, dans une grande chambre toute blanche, depuis laquelle on peut entendre aujourd'hui le bruissement lancinant de la houle."

Trente-cinq ans après leur fuite, Julia et Esther sont submergées par les souvenirs. Le roman, à la construction complexe, passe d'une époque à l'autre, jusqu'à ce que se dessine le destin tragique des deux femmes, de leurs parents et des personnes qu'elles ont rencontré. L'histoire de Peio m'a particulièrement émue : fils de communistes basques, confié en 1937 par ses parents à un jeune couple basque, il est enlevé en pleine rue à la fin de la guerre par des hommes du service extérieur de la Phalange et expédié à Bilbao afin d'être rééduqué. Placé dans une école catholique de l'Opus Dei, il devient prêtre en 1947. Il découvre alors que la mission pastorale se borne à organiser la délation. "On signale, tous azimuts, aussi bien les villageois réfractaires à la messe dominicale, aux vêpres, ceux qui blasphèment, que ceux dont on découvre l'engagement politique clandestin grâce aux confidences savamment arrachées en confession à certains membres faibles, influençables surtout, de la communauté : les vieilles bigotes soi-disant apolitiques, les enfants à qui, sous le couvert d'une mission purificatrice, on fait habilement restituer les conversations privées pendant le repas.
Faut-il encore se demander d'où vient le silence des Espagnols ? On l'a perfusé à plusieurs générations d'entre eux, il a fini par se calcifier dans leurs veines."


Si j'ai été passionnée par les découvertes que m'a permis de faire Serge Mestre, et touchée par l'évocation récurrente du silence des vaincus, je n'ai pas été totalement emballée par le roman. L'histoire romanesque qui se greffe sur les événements historiques m'a parue trop diluée, presque anecdotique. Je ne me suis guère attachée aux personnages principaux qui, en dehors de leur "période espagnole", m'ont parus sans consistance, désincarnés, terriblement froids. Il me semble que je me souviendrai un peu mieux de l'histoire de l'Espagne mais que j'oublierai bien vite celle de Julia et Esther.
Enfin, je me suis demandée si le trait n'était pas forcé du portrait des religieux espagnols car tous rivalisent de sadisme, d'ambition, de cruauté jusqu'à ces sœurs qui violent une orpheline emprisonnée, dans une scène qui m'a vraiment dérangée.

A la recherche d'informations sur le rôle des prêtres dans l'Espagne franquiste, je suis tombée sur une page Wikipedia sur laquelle sont dénombrés les victimes religieuses de massacres en zone républicaine. En zone nationaliste, d'autres prêtres furent exécutés pour, au contraire, avoir soutenu les Républicains. Impossible de tirer des conclusions de quelques lignes sur un site internet mais cela m'a rappelé mon grand-père madrilène, anticlérical convaincu, immobile devant la télévision, une des dernière fois que je le vis.
Sur l'écran le Pape officiait. Comme ma mère se moquait, cherchant à provoquer une de ses diatribes enflammées contre le clergé, l'église et toute forme d'aliénation spirituelle, Pépé répondit seulement : "Je me demande, c'est tout..."


Merci à l’équipe de l’agence Zelios Interactive pour cette lecture dans le cadre du Goncourt des Lycéens qui sera annoncé le 9 novembre.

lundi 2 novembre 2009

Prix Goncourt




Je l'ai appris chez Lily. C'est Marie N'Diaye qui a remporté le Prix Goncourt et j'en suis très heureuse car son roman Trois femmes puissantes m'a bouleversée, épatée, fascinée... J'en parlerai bientôt !

jeudi 15 octobre 2009

Le 13 septembre

La chaleur m'a semblée curieuse après une journée de pluie et j'ai gravi la longue rue Custine à petits pas, pensivement, un peu essoufflée parce qu'avant de franchir le seuil de mon appartement je n'avais rien fait, ou presque, je n'avais pas bougé et il me semblait soudain épuisant d'avoir à enchainer les pas, portant sur l'épaule mon sac trop lourd.
Un instant j'ai été tentée par l'idée de rentrer aussitôt, de renoncer, je savais que mon fils exulterait à mon retour comme si j'étais partie cent ans et B. aussi serait content, surpris, je devinais son sourire. Nous avons cela en commun, tous les trois, d'inventer des fêtes à chaque écart du quotidien et même, parfois, de ressasser une habitude, une mimique ou trois petits mots jusqu'à ce que cette habitude, cette mimique, ces mots-là ne soient plus seulement cela mais deviennent une célébration d'eux-mêmes. J'ai hésité, comme il m'arrive régulièrement d'hésiter, entre retourner dans la ronde rassurante des jours tranquilles ou me confronter à la solitude, m'obliger aux rencontres. Une petite voix me susurrait Profite, profite de ces instants volés, de cette tranquillité rare, cela aurait pu être la voix de mon mari, d'une générosité exemplaire, mais je n'ai jamais su prendre une telle résolution sans une once de culpabilité.

Au croisement de la rue Ramey, j'ai cessé de tergiverser car l'image de ma coiffeuse s'est imposée entre mes pensées et moi. J'apercevais les panneaux rouges qui entouraient la large vitrine de son commerce et j'ai cherché, tendant le cou tandis que je traversais, à distinguer les fleurs dont m'avait parlée mon amie Nathalie, les messages collés sur la porte. J'étais si loin que je n'aurais pu voir qu'une énorme couronne de fleurs s'il y en avait eue une, accrochée à l'extérieur. Mais plutôt que de m'en étonner je me suis trouvée presque rassurée de trouver l'endroit tel qu'il était avant l'été. Je n'avais aucune envie de m'approcher car j'étais sûre que savoir qu'Olivia était morte ne m'apporterait rien, tandis que ne pas en avoir la preuve laissait une place au doute. Et ce doute me réconfortait.
On m'avait raconté sa mort quelques jours auparavant et tout ce que j'avais pu dire c'est Mais c'est elle qui me coiffait !, la voix tremblante, comme si le fait qu'elle me coiffait, moi, et qu'elle ne pourrait plus le faire constituait la preuve qu'une injustice avait été commise, injustice qu'il fallait réparer sur le champ. Puis je m'étais rappelée ses confidences au début de l'été. Son ex, le père de sa fille aînée, venait de mourir. Elle avait aussi un petit garçon de l'âge de Zacharie. Elle me faisait penser à PJ Harvey pour le côté brune et rockeuse mais elle était bien plus belle et pour parler, il lui fallait hausser sa voix rocailleuse au-dessus des albums qu'elle passait au volume maximum. Je l'imaginais, embêtée d'être morte, comme elle avait été embêtée d'être en retard, plus d'une fois, la tête penchée sur le côté, passant la main dans ses cheveux pour les ébouriffer. Merde, elle avait quasiment mon âge !

Plus loin dans la rue, je suis passée devant la quincaillerie d'un plombier, ami de notre premier propriétaire parisien, de mèche avec lui pour ne rien réparer ou mal. Je n'ai pu retenir les injures qui me viennent aux lèvres chaque fois que je pense à lui. Imaginer le flot d'insultes que j'avais déposé devant sa boutique m'a mis du baume au cœur et j'ai marché, plus légère jusqu'au 52. Là, rien ne signalait que ma gynécologue n'était plus là. Et pourtant, un message sur le répondeur m'avait avertie à mon retour de vacances : "Le Dr R. est très gravement malade et hospitalisée. Elle ne pourra vous recevoir comme prévu en septembre. Veuillez rappeler le secrétariat pour que l'on vous donne d'autres coordonnées."
Quand je suis envie parvenue Place Corentin Pecqueur, j'ai vu que le trottoir était plein de monde. Il y avait une caméra d'Arte, un perchman et sa perche. J'ai hésité, encore, à repartir mais l'envie de me tenir éloignée un moment de mes pensées de l'aller m'a retenue.
C'est alors que j'ai entendu une voix étrange et laide éructer en anglais, accompagné d'une guitare. Je me suis haussée sur la pointe des pieds et j'ai aperçu un type aux cheveux sales, aux yeux rendus vitreux par une paire de lunettes aux verres jaunes. Bizarrement, j'ai espéré qu'il ne s'agisse pas de Colum McCann. Comme si cela avait une importance...

Il y a quelque chose d'étrange à vouloir rencontrer des écrivains, je l'ai toujours pensé et c'est quasiment la première fois, que de mon propre chef je me décidais à aller observer, écouter un de ces dompteurs de mots dont l'univers aurait dû me suffire.
Quand je travaillais pour un distributeur de livres en anglais, au Salon du Livre, nous allions par jeu, deviner qui se cachait derrière les files les plus longues de passionnés ; cela me paraissait étrange d'attendre des heures juste pour une phrase impersonnelle griffonnée à la va-vite sur un livre. Entrevoir Amélie Nothomb et son chapeau, découvrir la silhouette délicate de Christine Angot après avoir été agressé par ses déclamations tonitruantes au micro bien au delà de la zone dédiée à sa lecture publique, c'était comme un jeu et c'est tout. D'ailleurs les deux seules fois où je suis sortie de mon indifférence, j'ai été attristée par ma rencontre avec Nancy Huston et horriblement vexée par celle avec Armistead Maupin. Celle qui était l'une de mes auteurs préférés avait l'air las, je n'avais pas réussi à lui exprimer ma gratitude pour ce que la lire m'avait apporté. Celui dont Les Chroniques de San Francisco m'avait charmée et enthousiasmée plusieurs semaines de suite, a signé mon exemplaire de son ouvrage en parlant à un séduisant jeune homme qui attendait derrière moi. Je crois qu'il n'avait pas même eu à me demander mon prénom puisque, selon les instructions des libraires de la FNAC, je l'avais déjà noté sur un bout de papier.

Ce 13 septembre, il a été rapidement décidé d'émigrer vers le square car la librairie ne pouvait contenir la foule venue admirer l'auteur irlandais et je l'ai enfin aperçu, reconnu car j'avais dû le voir en photo récemment ; je me suis souvenu que d'ailleurs je l'avais trouvé séduisant avec ses yeux expressifs, intelligents, au milieu d'un visage lunaire. Près de lui, assis sur le dossier d'un banc, sa guitare sur les genoux, se tenait Joe Hurley, ami de l'auteur, ayant composé plusieurs chansons évoquant Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Il a entonné quelques mélodies inaudibles derrière la rocaille de sa voix, projetées d'une bouche obscène, lippue, portées par un regard morne. Sans cesse je croisais les doigts pour que ce soit la dernière mais il paraissait déterminé à ne jamais s'arrêter. A côté de lui, Colum McCann scandait les paroles silencieusement et je me suis sentie coupable de ne pas comprendre ce qu'il pouvait trouver à cette musique.

Enfin, l'écrivain a lu des extraits de son livre en anglais puis en français. Il était charmant, drôle, juste parfait pour l'occasion. Accroupie je tentais de prendre des notes et de filmer ; ma caméra avait des soubresauts, mon stylo dérapait et j'ai fini par lâcher l'un et l'autre bien avant la fin de la rencontre.



Le résumé du roman est aisé : le 7 aout 1974, le funambule Philippe Petit, a couru, marché, dansé, salué et s'est même allongé sur un câble d'acier long de 400 mètres tendu entre les deux tours du World Trade Center. Colum McCann est parti de ce moment extraordinaire pour décrire une poignée de personnages New-Yorkais : un prêtre irlandais tourmenté par sa foi, en plein Bronx, une mère dans son luxueux appartement sur Park Avenue, hébétée après la mort de son fils au Vietnam, un passionné de tags dans le métro, une artiste engagée, ex-droguée, des prostituées noires. C'est le genre de sujet qui, bien traité, peut être éblouissant, faisant montre de la virtuosité de l'auteur - et c'est le cas ici- l'évocation des personnages en quelques chapitres laissant juste assez de frustration pour que leur souvenir demeure bien longtemps après la lecture. J'ai, entre autres, apprécié que le livre semble déséquilibré, avec un traitement inégal selon les personnages, certains assez vite abandonnés, d'autre qui reviennent lorsqu'on ne s'y attend plus.
Certains portraits sont plus réussis que d'autres. Le prêtre irlandais, Corrigan, raconté par son frère plus coincé, maladroit, un peu niais mais touchant aussi, comme le négatif d'une photo idéale, est saisissant de complexité, de beauté, de singularité.
La douleur de Claire face à l'absence de son fils Joshua, la façon dont elle se remémore ses innombrables qualités comme si elle voulait argumenter contre sa disparition m'ont aussi remuée. Les pages sur la préparation du funambule, avant son exploit, tranchent ; d'un tempo plus lent que les autres elles dégagent une acidité, presque une tristesse ; l'espèce de détachement glacial de l'artiste, sa vision poétique du monde sont époustouflants*.

Colum McCann a raconté qu'il avait passé un coup de téléphone à Philippe Petit pour l'informer qu'il allait parler de son exploit de 1974 dans un livre.
Celui-ci lui a demandé : "Vais-je passer pour un clown ?"
Colum McCann l'a rassuré : "Non, car je trouve que ce que vous avez fait est un acte de pure beauté."
Philippe Petit a conclu leur bref échange en demandant à l'écrivain de lui envoyer son roman lorsqu'il serait fini. En riant Colum MacCann nous a dit : "C'est ce que j'ai fait et je n'ai plus jamais entendu parler de lui ! Mais peu importe, je ne me soucie pas de ce qu'il pense... D'ailleurs je n'ai pas fait de recherches à son sujet, j'ai quasiment tout inventé en dehors de ce qui s'est passé entre les deux tours. Je ne voulais pas que ce soit réaliste, je voulais que ce soit un beau portrait et ayant le vertige, je voulais créer une sorte de vertige pour le lecteur."
Dans le square, des voix se sont exclamées : "C'est sacrément réussi", "Oh oui !"

Et que le vaste monde poursuive sa course folle
** ne s'achève pas avec l'arrivée, au bout de son câble, du funambule car, nous raconte l'écrivain : "Finalement je me suis rendu compte que j'avais plus envie de parler des gens autour. Des gens ordinaires. Car ce sont eux qui m'intéressent, comme dans une ville m'intéressent d'abord les endroits dangereux, les aspects difficiles de la vie dans cette ville."
McCann croit en effet que la chose fondamentale en littérature c'est l'empathie. Il faut commencer par comprendre l'autre pour se comprendre soi-même. Selon lui, l'histoire du monde peut être contenue dans un roman, les problèmes du monde, résolus à travers la biographie de quelques personnages honnêtes et sérieux.
Ainsi quand on lui demande s'il a voulu parler aussi du 11 Septembre 2001 , l'auteur acquiesce :
"Le funambulisme, qui est un spectaculaire acte de beauté et de création, est en opposition directe avec l'acte de destruction que furent les attentats. C'est aussi comme aller entre deux époques. Ce roman, on peut le voir comme une histoire de 1974 à New York ou on peut choisir de l'interpréter comme une allégorie, l'Irak faisant écho à la guerre du Vietnam. Il y a plusieurs niveaux de lecture."

Convaincue par sa démonstration, j'ai pourtant réalisé, quelques jours plus tard, que j'aurais pu me passer des dernières pages... Je n'avais pas besoin d'une cadence parfaite comme pour un morceau de musique. Ou alors c'est que le fil de l'histoire, après que le funambule ait posé le pied sur le montant d'une fenêtre d'une tour, s'était irrémédiablement rompu.

*Je voudrais recopier ici le passage avec le coyote, page 205 et 206 mais ce serait trop long je le crains.
** Le titre, en anglais Let the great world spin, est emprunté au poème de Tennyson Locksley Hall.

Illustration : Gérard Dubois

lundi 14 septembre 2009

Pavés

Il sont quatre et leurs mouvements furtifs dans le renfoncement d'une entrée de boutique attirent mon attention. Ils se serrent les uns contre les autres, le regard dissimulé par des capuches ; je distingue seulement la bouche de l'un d'eux, hilare, le rougeoiement de la cigarette d'un autre. Ils se penchent avec des mines de comploteurs, leurs têtes se heurtent. Entre leurs mains, ils tiennent des brassées de livres. Ils les comptent et les manipulent sans tendresse. Où les ont-ils trouvé? Je me dis que ce sont peut-être leurs livres de cours mais ce n'est guère plausible, car les volumes ont la taille de romans plutôt que de manuels scolaires, des couvertures colorées qui se retirent et qui bientôt planent au-dessus de leurs têtes.

Au même moment, ils entreprennent d'ouvrir un livre, circonspects, presque méfiants ; celui qui souriait prend un air dégouté, et tandis qu'ils les saisissent, le reste des livres mal calé sous leurs bras tombe sans qu'aucun ne fasse mine de les ramasser. La poussière des travaux qui s'élève m'évoque des paroles bibliques, je pouffe puis je cesse de pouffer, honteuse.

Après une seconde, celui qui souriait éclate de rire et referme son roman, il se cogne contre les murs et se bat les cuisses, satisfait de rire. Un petit, dont les bourrelets ondulent sous le tee-shirt, rapproche une page de son visage jusqu'à la toucher du bout du nez. Entre ses mains l'ouvrage semble fragile, sa tranche plie et cède. Il fait très sombre de leur côté de la rue car les lampadaires tout neufs ne fonctionnent pas encore.

C'est alors que les choses dégénèrent. Le petit gros reçoit le roman de celui qui souriait sur le coin du menton. Aussitôt le désir de vengeance supplante la curiosité qui lui faisait cligner des yeux dans l'obscurité. Prenant appui sur une barrière des travaux, il bascule de l'autre côté, poursuivant l'autre péniblement. Son livre l'atteint à la nuque et il devient bientôt aussi hilare que son comparse. Et tandis que leur deux collègues, indifférents à la scène partagent une cigarette, surprenant les passants qui ne les découvrent qu'au dernier moment, immobiles, silencieux dans leur renfoncement, ils continuent à se jeter ces pavés sans révolution...