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lundi 22 septembre 2008

Par la fenêtre, une nuit

D'abord, ils sont seulement deux. L'un, avachi, s'est installé sur une palette appuyée contre un mur, le ventre blanc et flasque comme les rognons de moutons entrevus au supermarché, luisants dans leur gangue de graisse. Ses deux jambes sont si larges et massives qu'il me semble que ses mains reposent plutôt sur les têtes de deux enfants de même taille, plantés, colonnes inachevées , grotesques, sordides dans le trottoir bosselé. La nonchalance de l'homme s'accorde mal avec sa voix, théâtrale, déformée par le mauvais alcool ; les syllabes se chevauchent, se percutent, s'amoncellent au bord de ses lèvres violettes et, de temps en temps, furieux de son impuissance, dégouté de lui-même, il racle sa gorge enkystée, secoue sa langue gonflée et chasse quelques glaires flavescentes, misérables comètes qui s'écrasent au sol sans fracas.

De l'autre, qui me tourne le dos, je ne vois qu'une nuque, grêlée de boutons, parsemée de poils noirs soutenant mal une tête qui dodeline. Vêtu d'un pantalon de survêtement informe, il vacille, secoué parfois d'un rire bête, empêtré dans ses miasmes, et s'écrase contre les jambes du premier où, pendant quelques instants, saisi d'une concupiscence de soûlard, il frotte son entrejambe maculée d'urine.

Soudain quatre hommes arrivent. Ils viennent de la route, où ils marchaient depuis le bar, roulant des épaules, le verbe haut, la mâchoire relâchée, semant dans leur sillage qui, une gerbe de salive, qui un tas de vomi. Leurs visages, comme des masques, pendouillent de leur crâne débile : les yeux jaillissent de leurs orbites, les lèvres bavent sur la poitrine, étalant les muqueuses d'une bouche immonde ; pleins de joues, variqueuses, surmontés d'un nez couverts de pustules, de papules, couperosé, ils ouvrent les bras, se tapent sur les genoux, fiers comme des coqs, persuadés d'être les rois de cette nuit de fête.

Le dernier, silencieux marche le cul en arrière, comme s'il essayait de retenir des fèces que ses intestins ravagés expulsent sans arrêt. Des coulures chaudes le long de ses jambes grêles lui arrachent des sourires, calmant le temps de leur chute, le tiraillement des plaies que celles de la veille ont creusé. Impotent, il quémande les regards de ses comparses ; passant sans cesse du statut de chien à celui d'homme, il se laisse cajoler, rouer de coup ou ignorer, dans l'attente de sa prochaine dose.

Les deux groupes se percutent. La clameur des discours laisse place au marmonnement des insultes. On se toise, on s'évalue. Soudain on se reconnaît. Une bouteille surgit d'une manche, une autre d'une poche, on trinque si fort que du vin s'échappe du goulot. Le drogué va s'asseoir sur un muret de pierre. Il procède précautionneusement au début, effarouché à l'idée de baigner dans sa propre merde. Mais lorsque le mastodonte aux cuisses de géants lui tend le crack, il oublie ses inquiétudes, sort son briquet et son stylo. On se tait et on l'observe tandis qu'il chauffe la roche. Enfin, on rit de sa béatitude : ça fait quelque chose de voir quelqu'un d'heureux !

dimanche 4 mai 2008

Au printemps

Nous avons gravi l'avenue Caulaincourt et j'ai peiné.

Essoufflée, je rouspétais contre le Montmartrobus qui n'était pas venu et B. qui n'avait pas voulu l'attendre plus longtemps. Parvenus au feu, au croisement de la rue Lamarck, nous nous sommes arrêtés pour traverser et nous l'avons vu arriver, nous dépasser, cahotant sur ses suspensions usées, triomphant de mon dépit avec ses vitres qui nous renvoyaient les rayons du soleil. Le flot de voitures nous empêchait de courir pour rejoindre le prochain arrêt, alors nous avons continué de grimper, à pieds. De ma bouche s'égrenaient les reproches, je toussais, soufflais, mouchais. Pourtant c'est moi qui avais décidé de la destination de notre sortie. Au bas du jardin, j'ai convaincu Zacharie de descendre de sa poussette, je lui ai tenu la main. J'ai compté les marches sous nos pieds puis il a poussé la porte du square, s'est retourné pour la fermer. Sans y penser, j'avais appuyé une seconde ma main sur l'acier vert foncé : "Non, maman, s'était-il rengorgé, c'est moi, tout seul !".

Il restait encore deux volées de marches.

Autour du toboggan, des véhicules à bascule et du bac à sable, plus aucun banc n'était vacant. Je me suis laissé tomber dans un coin, quelques regards se sont attardés sur ma silhouette fatiguée : "Et alors ? avais-je envie de balancer, je suis fatiguée, ça ne vous arrive jamais ?"

Tout me paraissait usant, contrariant, à commencer par les pensées qui se bousculaient au portillon de ma conscience nuageuse, toujours semblables à cet endroit. B. en a exprimé une qui venait de traverser mon esprit :
"C'est drôle, s'est-il exclamé, la différence de population entre ce square et celui de Clignancourt !". Il détaillait les enfants de bobos, dans leur vêtements à la mode, avec de jolis minois capricieux, des bouilles à croquer. Leurs parents, amassés sur les bancs les surveillaient en fumant des cigarettes. Ils parlaient, fort, des livres qu'ils écrivaient, des films qu'ils avaient fait, des rêves dont ils se souvenaient. De temps en temps, l'un d'eux se levait, la démarche élastique, un port de tête altier. Il allait écouter une revendication enfantine avec application, le front plissé, d'une voix ardente, il lui répondait. Le discours était réfléchi, la sentence équitable, le jouet revenait à qui de droit, la bosse surmontée d'un baiser, l'exploit admiré théâtralement. Conscients de l'attention portée à ses exploits, le parent méritant reprenait sa place, le fil de sa pensée et demandait à l'autre "tu as du feu ?"
"Je ne vois pas de différences, moi, ai-je prétendu."
Je n'ai pas entendu la réponse de B. car je me tenais la tête à deux mains. La migraine, d'un coup, me pressait les tempes, étalait sur mon front une douleur cuisante.

Zacharie n'est pas resté longtemps. Doucement, il s'est dirigé vers l'autre partie du jardin, celle où des touristes pérégrinent sous les entrelacs de glycines, le visage tourné vers la masse ronde et blanche du Sacré-Cœur, ce monument aux allures de somptueuse meringue. Nous le suivions à quelques pas, admirant son esprit aventureux, sa curiosité déterminée. "Il ne se retourne même pas pour voir si nous le suivons !". Sur les bancs et sur l'herbe, quelques groupes riaient, lisaient, profitant du beau temps. Mon fils, s'adonnait à son sport favori : monter et descendre le rebord d'un trottoir en poussant sa poussette. Concentré, presque soucieux il recommençait sans cesse, analysant, décomposant le mouvement, essayant d'autres tactiques dont l'inefficacité vérifiée, lui arrachait des cris de rage. B. se proposait alors de l'aider mais Zozo répondait "non papa, c'est moi, tout seul !" et il hurlait de plus belle, perclus de frustration.

Je me suis allongée sur la pierre, à l'abri d'une tonnelle. J'ai fermé les yeux. La caresse du soleil sur mon visage et le bien-être que cela m'a procuré m'ont donné envie de pleurer :
"Pourtant, d'habitude, le printemps te rend joyeuse, dynamique, ai-je songé." Alors, un inventaire s'est dressé, sans que je le souhaite. J'ai tenté, par exemple, de sonder l'importance de l'absence de chant, dans ma vie, depuis plusieurs mois :
"Est-ce que réellement je n'en ai plus besoin ? Est-ce qu'après dix-huit ans de pratiques, de sacrifices, de passion, je peux me taire, comme cela, sans être torturé jour et nuit par la culpabilité de la reddition ? Est-il normal de ne rien ressentir à ce sujet ?" Je me suis promis de m'entrainer un peu chaque jour, de nouveau, pour essayer. "De toutes façons, tu le dois à tes élèves, au minimum !"

Au retour, nous avons assis Zacharie de force dans sa poussette en constatant qu'il était plus de dix-neuf heures. Je me cramponnais aux poignées dans la descente, nauséeuse, Zacharie se plaignait, il voulait courir. J'avais revêtu le manteau qui me tenait trop chaud une heure auparavant, relevé le col. Je frissonnais : "Il fait froid tout d'un coup, non ? ai-je demandé à B.
- Non, a-t-il répondu, pas tellement."

Dans l'allée, Zacharie a réclamé l'autorisation d'ouvrir les portes, d'aller ranger tout seul son siège à roulette dans le local. J'ai soufflé à B. : "je monte, je n'en peux plus !" Les deux étages m'ont paru insurmontables. J'ai glissé la clef dans la porte en tremblant. Dans l'appartement, j'ai imaginé une seconde m'asseoir devant l'ordinateur pour poursuivre la série en cours sur mon blog mais, sans même en débattre, je me suis dirigée vers la chambre et me suis effondrée sur le lit. J'ai niché un oreiller contre mon ventre et me suis enroulée autour, j'ai tiré la couette jusqu'à mes yeux et j'ai senti la fièvre me gagner. Des vagues de froid couraient sur mon corps. J'ai dormi, de sombres rêves qui ressemblaient à la réalité ont noyé les voix de Zacharie et B. revenus dans l'appartement. Soudain, une main glacée s'est posée sur mon front :
"Ça ne va pas, tu es malade ? a murmuré B.
- Je ne sais pas. Je ne me sens pas bien, je suis fatiguée."
Il est allé chercher le thermomètre, qui a indiqué 38,5 en quelques secondes.
"Chut, Maman est malade, a-t-il dit à Zacharie qui arrivait en pépiant, va jouer à côté !
- Maman est malade, a demandé mon fils ? Je veux lui faire un bisou !
- D'accord, ai-je concédé. Mais après, je veux dormir."

Lorsque je me suis réveillée, la nuit était tombé et B. dormait à mes côtés. Je me sentais assez alerte. Je me suis levé, ai bu, uriné. Enfin le silence régnait dans ma tête, la douleur s'était estompée. Je suis retournée me coucher, la veilleuse allumée au minimum et j'ai poursuivi la lecture de mon roman du moment : Thèra de Zeruya Shalev... "Le soir, je vais me coucher tôt mais une créature exigeante et muette vient s'allonger à côté de moi et bombe sur les murs de mon coeur des slogans insultants, la fine corde du sommeil se rompt encore et encore, ses extrémités se repoussent, je reste allongée éveillée, le lit devient le champ de bataille de mes souvenirs, les bons affrontent les mauvais tels deux gladiateurs musclés, je me retrouve à souhaiter la défaite des bons, mais j'ai beau encourager les mauvais, ils s'en vont et s'évanouissent malgré moi, à tel point que je me mets à croire que nos jours ensemble n'étaient que calme et bénédiction."

A deux heures j'ai éteint mais la musique sinueuse des phrases de Shalev, le lancinante mélopée de l'amour qui meurt avait redonné du feu à ma fièvre. J'imaginais vomir des cohortes de mots, ceux du roman que j'avais lu, ceux que je gardais en moi, pour les écrire bientôt... Je me voyais, penchée au-dessus de la cuvette des W.C. et le bruit des vomissements ressemblait à des voix furieuses et dévorantes qui tournoyaient au-dessus de moi, menaçantes.

Enfin, j'ai sombré. Dans mon rêve, une grosse araignée grise s'échappait de mon carnet de notes, qui était, je ne sais pourquoi, suspendu à un clou, au-dessus de ma table de chevet. Le temps que je cherche un objet susceptible de l'aplatir, elle avait disparu. Je scrutais le meuble, la tête de mon lit puis je m'attardais sur les bords de mon carnet. Soudain, je distinguais une minuscule araignée sur la couverture noire, suivie bientôt d'une autre, un peu plus grande, et de deux autres, cheminant côte à côte. Tout autour, le long des spirales, au bord de l'élastique qui le maintient fermé, sur la frange d'une page blanche qui dépassait un peu, des dizaines de pattes apparaissaient. Effarée, je fis ce que me dictait l'horreur de la situation : de mes deux poing, j'écrasai la couverture. Je sentis des craquements sous le papier cartonné, les corps des insectes produisaient une substance jaune, glaireuse qui glissait sur les côtés de mon carnet. La couverture était devenue marron et suintait...

Illustration : Art and Ghosts

vendredi 7 mars 2008

Au creux de la nuit

Je me réveille. 3h48 indique mon réveil. Les yeux pleins de songes je suis alerte, prête à me lever comme si la nuit était finie. Mon cœur bat vite. Pourquoi ? Quel cauchemar m'a communiqué cette urgence à vivre ? Je me lève. 3h50 clignotent les chiffres rouges. Le parquet craque, je tente de marcher à pas de velours mais le parquet grince et flanche tandis que mes pieds effleurent son ossature de chêne. Je vacille, saoulée de sommeil. En refermant derrière moi la porte de la chambre, je souris. Les insomnies j'ai appris à les savourer comme du temps volé au temps. Je suis seule mais je sais que je ne le suis pas. Dans ma vie, je suis heureuse et, au creux de la nuit, parfois, ce bonheur ne me fait plus peur.

Je ne fais pas plus de bruit qu'une souris, regarde mon appartement à la dérobée comme si je m'y étais invitée en secret. Sur le canapé deux chats m'observent, les huit fers en l'air. Le bureau est couvert de papier, de fils USB, il y a la Passion selon Saint-Mathieu, un bout de pain et une bouteille d'eau vide, une caméra, une brosse à cheveux de bébé. Soudain, quelque chose se pose sur mes épaules, une tristesse inénarrable, l'impression de n'être ni tout à fait dans le passé ni tout à fait dans le présent. Je regarde par la fenêtre et je vois le lit de la femme-qui-dort-dans-ma-rue. Les couvertures forment un monticule coloré mais son crâne n'en dépasse pas. Il me semble qu'elle n'est pas là, a-t-elle accepté d'aller dormir dans un foyer cette nuit ? Hier je lui ai apporté un repas chaud. Elle ne m'a pas regardé dans les yeux. Elle n'a pas refusé, a tendu la main pour saisir l'anse du sac en plastique. De chez-moi je l'ai vu aussitôt ouvrir les petites boîtes et manger. Je l'ai semoncée en esprit comme d'habitude. Cette fois, elle ne m'a pas répondu, elle mastiquait en silence.

Il faut que j'écrive pensé-je, pour me raccrocher à ce moment. L'ordinateur vrombit. Mon fils se met à pleurer.

"Je suis là, murmuré-je dans l'obscurité, je suis là."

Illustration : The black apple