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lundi 12 mai 2008

Un parapluie pour parasol

Dans l'appartement, les fenêtres sont grandes ouvertes. Parfois une porte claque. Des mouches frôlent nos visages en vrombissant, les rideaux rouges ondoient le long des portes-fenêtres. Le soir, Zacharie porte à deux mains son minuscule arrosoir de bac à sable jusqu'au balcon et nous arrosons l'acacia, le fuschia, les géraniums, les œillets d'Inde, les plantes grasses de Cassis. Il craint de se salir aussi se tient-il le plus loin possible de la plante qu'il arrose. Finalement, ce sont ses pieds qu'il mouille.

La femme-qui-dort-dans-la-rue, sur le trottoir en face, va mieux. Elle se lève plus souvent, fait quelques pas, s'étire. Ses cheveux ont été tressés avec des mèches d'un blond roux. Le résultat me paraît étrange, inachevé mais elle secoue ses petites couettes avec fierté. Le matin, nos regards se croisent lorsque je remonte les jalousies. Une fois, il m'a même semblé qu'elle me disait bonjour, tout bas. Mais à dix heures elle souffre de la chaleur. Les premiers jours, elle se protégeait d'un foulard sur le visage, allongée, puis quelqu'un lui a donné un immense parapluie noir. Elle s'assied donc, dorénavant devant son couchage, sur le trottoir, à moitié dissimulée par le pépin.

Son nouveau compagnon l'enquiquine lorsqu'elle tente de se rouler une cigarette. Elle crie, peste en l'agitant dans le ciel éperdument bleu. Elle se tord le cou pour lui parler tandis que l'objet vacille, refuse d'être tenu du bout des doigts, posé sur une jambe, menace de s'envoler. Les baleines ploient et s'échappent, dardant des doigts menaçants en guise de réponse. Enfin elle coince le manche sous son bras et approche la flamme du briquet de son visage.Elle s'amuse avec un petit livre de mots mêlés. Un sourire rêveur s'attarde sur son visage.

Elle a l'air heureux ...

mardi 15 avril 2008

A sept heures quatorze

[J'interromps la série en cours pour narrer une scène à laquelle j'ai assisté, tôt ce matin.]


Zacharie venait de se réveiller, une heure avant l'heure habituelle, à cause de ses gencives douloureuses lorsque j'entendis des cris dans la rue. Je ne vais pas automatiquement à la fenêtre dans ces cas là, mais, après un instant, j'ai reconnu la voix profonde, pleine de colère, de la femme-qui-dort-dans-la-rue-en-bas-de-chez-moi. Elle poursuivait un homme. J'ai remarqué qu'elle portait un nouveau manteau, bordé de fausse-fourrure, qui ajoutait encore à l'opulence de sa silhouette et rendait sa colère plus impressionnante encore. L'homme, lui, tenait un balai, brosse tournée vers le ciel et une blouse du bleu des bleus de travail. Il ne lui répondait quasiment pas et continuait d'avancer tandis que, le devançant, elle semblait le provoquer, le heurtant de l'épaule, l'interpellant, cherchant son regard des ses yeux noirs, furibonds. Puis, un mouvement a attiré mon regard, aux portes de l'allée qui fait face à l'entrée de mon immeuble. Une femme de ménage observait la scène, agitée, mécontente. Elle regardait son collègue s'éloigner et je devinais son sentiment d'impuissance à ses soupirs, ses mains sur les hanches, son front courroucé.

Mais tout à coup, elle esquissa un sourire mauvais et surveillant si la femme-qui-dort-dans-la-rue ne revenait pas, elle se servit de son balai pour faire tomber ses couvertures par terre. Ensuite, elle recula et retrouva sa place dans l'embrasure de la porte. Aussitôt je m'élançai sur mon balcon, en chemise de nuit et l'apostrophai. Je lui balançai quelque chose du genre : "Mais ça va pas la tête ?" qui la pétrifia un instant. J'ajoutai "Pourquoi vous vous en prenez à elle ?"
Elle trouva vite une justification brillante :
"Les gens de l'immeuble se plaignent tous les jours.
- Se plaignent, se plaignent de quoi ? C'est une pauvre femme qui a échoué dans la rue et vous mettez ses couvertures par terre parce que vos employeurs se plaignent. Vous n'avez pas honte ?
Là, elle me jeta un regard haineux. Ses lèvres découvrirent ses gencives. Haineuses elle cracha :
- Y'en a marre de la crasse !"

Quelques minutes plus tard, la femme-qui-vit dans-la-rue-en-bas-de-chez-moi revint, le pas lourd. Elle ramassa ses couvertures. Regarda la flaque d'eau dont l'homme de ménage avait aspergé le trottoir au pied de son couchage. Elle s'installa. Laissa, comme d'habitude, ses tongues sur la marche inférieure, s'allongea. Puis, elle saisit sa tête entre ses mains et sanglota.

Plus tard je lui descendis un café qu'elle accepta. Tandis que je tournai le dos, B. qui me guettait, la vit sourire. J'espère l'avoir, un peu, réconfortée.

Illustration : Bobi

vendredi 7 mars 2008

Au creux de la nuit

Je me réveille. 3h48 indique mon réveil. Les yeux pleins de songes je suis alerte, prête à me lever comme si la nuit était finie. Mon cœur bat vite. Pourquoi ? Quel cauchemar m'a communiqué cette urgence à vivre ? Je me lève. 3h50 clignotent les chiffres rouges. Le parquet craque, je tente de marcher à pas de velours mais le parquet grince et flanche tandis que mes pieds effleurent son ossature de chêne. Je vacille, saoulée de sommeil. En refermant derrière moi la porte de la chambre, je souris. Les insomnies j'ai appris à les savourer comme du temps volé au temps. Je suis seule mais je sais que je ne le suis pas. Dans ma vie, je suis heureuse et, au creux de la nuit, parfois, ce bonheur ne me fait plus peur.

Je ne fais pas plus de bruit qu'une souris, regarde mon appartement à la dérobée comme si je m'y étais invitée en secret. Sur le canapé deux chats m'observent, les huit fers en l'air. Le bureau est couvert de papier, de fils USB, il y a la Passion selon Saint-Mathieu, un bout de pain et une bouteille d'eau vide, une caméra, une brosse à cheveux de bébé. Soudain, quelque chose se pose sur mes épaules, une tristesse inénarrable, l'impression de n'être ni tout à fait dans le passé ni tout à fait dans le présent. Je regarde par la fenêtre et je vois le lit de la femme-qui-dort-dans-ma-rue. Les couvertures forment un monticule coloré mais son crâne n'en dépasse pas. Il me semble qu'elle n'est pas là, a-t-elle accepté d'aller dormir dans un foyer cette nuit ? Hier je lui ai apporté un repas chaud. Elle ne m'a pas regardé dans les yeux. Elle n'a pas refusé, a tendu la main pour saisir l'anse du sac en plastique. De chez-moi je l'ai vu aussitôt ouvrir les petites boîtes et manger. Je l'ai semoncée en esprit comme d'habitude. Cette fois, elle ne m'a pas répondu, elle mastiquait en silence.

Il faut que j'écrive pensé-je, pour me raccrocher à ce moment. L'ordinateur vrombit. Mon fils se met à pleurer.

"Je suis là, murmuré-je dans l'obscurité, je suis là."

Illustration : The black apple

dimanche 30 décembre 2007

Noël pour tout le monde

La Femme-Qui-Dort-Dans-Ma-Rue semble avoir reçu quelques présents en cette période de fêtes.

Je l'ai vue essayer de gros gants noirs avec une moue dubitative.

Un jour, sur son lit, alors qu'elle s'était absenté un gigantesque papier brillant doré et argenté l'attendait.

A son retour, elle s'en est enveloppé et j'ai réalisé que c'était une couverture de survie ; j'en avais utilisé en stage pour fabriquer une fresque sonore.
Avec ça autour de son grand corps massif, elle ressemble à un paquet cadeau.

Son front est couronné d'un foulard qui couvre son crâne. Parfois, l'une des extrémités, dressée dans l'air froid ressemblait à la plume d'aigrette d'un chapeau de diva.

A ses côtés, sur le trottoir, trois nouvelles couvertures s'entassent et sont détrempées par la pluie.

dimanche 23 décembre 2007

Dehors

Hier, lorsque je suis sortie de chez moi, une Black, à longue perruque brune, était en grande conversation avec la femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi.

Elle lui tenait l'épaule et semblait scander des paroles à la fois moralisatrices et consolantes d'une voix énergique.
La femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi la regardait en aquiesçant, cachant du voile sombre de ses cils, ses pupilles noyées de chagrin.
J'ai eu beau tendre l'oreille, je n'ai rien perçu de la voix que j'imaginais un peu éraillée.

Ce matin, une dame âgée, dont je voyais de chez moi la raie blanche à la racine de ses cheveux d'un roux électrique, lui apporta un café dans une petite tasse en porcelaine. Elle lui parla, assez longuement.
Après son départ (elle rentra dans l'immeuble moderne, juste en face du mien) la femme-qui-dort-en-bas-de-chez-moi posa la tasse de café à côté d'elle, après y avoir trempé les lèvres et plongea la tête dans son amas de couvertures.

Je vis ses épaules, secouées par les sanglots.

photo : Brassaï

jeudi 13 décembre 2007

Ecrire, dit-elle

Embrassant mon fils pour lui souhaiter bonne nuit, serrant contre moi son petit corps chaud, passant la main dans ses bouclettes blondes, j'ai réalisé à quel point certaines journées se constituent d'une foule d'actes plus intenses les uns que les autres : aujourd'hui j'ai fait deux trois choses comme s'il s'était agi de mes derniers actes sur terre, d'autres sans aucune utilité. Je me sens, quelques heures avant d’aller me coucher, assez lasse. 


Ce matin, ce fut la joie du petit déjeuner avec B. avant qu'il ne parte au travail : 
" Allez, prends encore un petit café ! 
- Mais je vais arriver trop tard au travail encore ! 
- Bon ben tant pis alors... je vais m’en resservir un que je boirai toute seule, jusqu’à la lie. 
- Pfff... Ressers-moi donc un café ! 
- Je te fais aussi une petite tartine ?" 

Pendant quelques heures, un peu plus tard, j’ai participé aux jeux de Zozo, fait rouler les voitures et camions tout autour du canapé, me suis ébahie du fait que la voiture se coince systématiquement sur la barrière. Toutes les cinq minutes je fredonnais le refrain de cette chanson qui tourne en boucle dans ma tête : La chanson du dimanche - Bonne humeur. 
Et Zozo assenait, d'un ton péremptoire : 
"Non Maman, pas chanter !"
Nous riions comme des fous. Un peu plus tard je commençai, mine de rien, un chant de Noël :
"Les anges dan-ans les campagnes, ont entonné l'hy-hymne des cieux". Zozo me regarda, bouche bée, yeux brillants puis il murmura, l’air émerveillé : "Maman elle chante bien !". 
Au moment où je me jetai sur lui pour le couvrir de bisous, les larmes aux yeux, il se reprit et, coquin, ajouta : "Mais Maman, non, pas chanter !" 
Nous re-rîmes comme des fous. 

Au retour de chez Urszula, où je venais de déposer mon fils, les mains glissées dans les manches de mon manteau, marchant un peu courbée pour ne pas affronter la bise glaciale de plein fouet, je pensai soudain à la femme-qui-dort-dans-la-rue-en-bas-de-chez-moi. Hier soir, je l'avais surprise entrain de lire une revue à la lumière d'un lampadaire. Elle semblait contente de lire et cela m'avait émue violemment.Penchée en avant, elle orientait le papier de différentes façons, cherchant l’angle pour qu’il ne brille ni ne soit dans l’ombre. Comme moi, le soir, à la lumière de ma lampe de chevet.J'avais aussitôt passé mentalement en revue les livres de ma bibliothèque, cherchant un titre susceptible de lui plaire, un sujet qui pourrait faire bouger quelque chose en elle, ouvrir cette porte qu'elle a fermé, laisser entrer un peu de lumière.Passant devant un restau vietnamien ouvert depuis peu, ayant dans mon portefeuille une heure de cours bien payée de la veille, je décidai de lui offrir un repas chaud et équilibré. 
Pendant le trajet jusqu’à elle, je me préparai, un peu angoissée, à l’affronter, à entendre son refus et me tançai vertement à l'idée de repartir avec mon petit paquet, comme la dernière fois. Au pire, pensai-je, je le poserai par terre, à côté d'elle. J'arrivai à côté de son installation, la gorge serrée par l'appréhension. Elle n'était pas là. J'en sursautai presque de soulagement. Je posai le sac sur les couvertures grises, ajoutai les lingettes que je gardais pour elle depuis quelques temps et repartis en hâte.

A peine débarrassée de mon manteau, je me mis à la fenêtre pour la guetter. Je la vis revenir au bout d’une dizaine de minutes, clopinant, de la démarche vacillante du malade, à l’hôpital, qui fait ses premiers pas après être resté alité longtemps, et je réalisai que je ne l’avais jamais vue marcher auparavant. Elle sourit en voyant le paquet puis le repoussa à l'autre bout de son matelas. Elle s'installa, prenant son temps pour fermer son sac de couchage, ramener son châle sur ses épaules. Je maugréais, un peu inquiète, "regarde dans le sac, s'il te plaît, c'est entrain de refroidir !"

Enfin, elle saisit le papier blanc, le ramena sur ses genoux et l’entrouvrit, regarda à l’intérieur. Son visage s'illumina et le mien comme en son miroir. Je me servis une assiette et je mangeai, installée sur un accoudoir de mon canapé, la regardant. Elle conversait, les yeux écarquillés et je lui répondais, les yeux embués. Sa joie me transportait. Elle mâcha lentement, la moitié du riz, un peu de poulet et remballa le reste. A la fin, elle s'essuya les mains et le visage, soigneusement, avec une lingette. Puis elle sortit d'un sac en plastique noir deux grosses canettes de 1664. Elle s'allongea à demi pour siroter sa boisson. 

Je m’assis devant l’ordinateur. Le bureau, délicatement rosé, était maculé de traces de feutre indélébile - œuvre non effaçable d’un artiste de deux ans. Sous mes yeux, une pompe à essence en bois, partie escamotable du garage que nous lui avons offert pour son anniversaire, des fils USB, une paire de chaussettes, ôtées hier soir avant le bain, des tubes d’homéopathie, un flacon de parfum au miel, du sérum physiologique, des papiers urgents à renvoyer, ou nécessitant réponse, quelques nouvelles de Filaplomb et mon petit carnet noir, fermé par un élastique. 

Il me restait une paire d'heure pour écrire la suite de mon Conte de Noël.Pour me mettre en train, je consultai mes mails. J’avais deux nouveaux commentaires, l’un de Dom, l’autre de MC. Ils me bouleversèrent et j’éprouvai le besoin de me changer les idées. Ctrrl t, j'ouvris une nouvelle fenêtre : www.google.com/analytics/, ".." lecteurs à 14 heures. 
J’entonnai, ironique : "T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur" 
Je me dis c'est peut-être parce que je ne réponds pas assez promptement aux commentaires...
Je décidai d'y répondre. Dom : Merci… J’écris toujours merci, pensai-je en me mordant les lèvres ! Oui mais que dire d’autre ? C'est ce que je ressens après tout : de la gratitude ! Je suis tellement touchée lorsque je reçois des éloges, lorsque mes lecteurs me font partager, en retour, un moment de leur vie, un état de leur âme, une émotion ressentie à me lire, un souvenir à eux, retrouvé entre mes lignes, une voix qui leur évoque une autre voix, aimée. Je sentis le besoin de faire autre chose avant d’achever ma réponse aux commentaires.
Ctrrl t, j'ouvris mon Netvibe.Je parcourus quelques billets, hésitai à poster des commentaires. Non. Il faut que je continue mon conte, me morigénai-je. Plutôt." Allez, je décidai de m'y remettre. Cette fois je me connectai à Blogger. J'ouvris les derniers messages, cliquai sur "Le sapin 2", modifier.

Je relus ce que j'avais écrit la veille. Cela me parut un peu court ; j'ôtai un adjectif, le remplaçai par un autre. Substituai un passé simple à un imparfait, plus poignant. Cinq minutes plus tard, je relus et rétablis l'adjectif qui était là initialement. J'ajoutai une phrase. L'écriture est pour moi, parfois, un sac de nœuds, songeai-je. 

Thunderbird, rafraîchir, il n'y a pas de nouveaux messages sur ce serveur. Je cliquai pour ouvrir, de nouveau, mes 4 commentaires. Celui de Frisaplat, ce matin m'avait fait bondir d'enthousiasme. Galvanisée, j'avais eu hâte d'en démordre avec la suite du Sapin dont les grandes lignes étaient déjà tracées dans ma tête. Puis je relus ma réponse à Frisaplat. Il y avait une répétition. Je déteste les répétitions, surtout lorsqu'elles sont de mon fait.

"T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur"Besoin de faire une pause. Je cliquai sur l'onglet de Thunderbird Rafraîchir. Il n'y a pas de nouveaux messages sur ce serveur. 

Finalement, après un café, je me lançai, j'écrivis sans relire. J'enchaînais j'avançais, ma tête chauffait. Ma fenêtre Gtalk clignotait de 1000 feux et je l’ignorai. Puis je tapai juste : 
"Peux-tu me laisser un peu, j'écris là, en fait ?
B. me répondit : - OK je vais déjeuner alors. 
Moi, paniquée : - Quoi ? Tu es fâché ? 
Lui : - Ben non, je comprends, écris bien". 
Je me sentis rassurée et clamai allègrement : "T'as pas perdu ta bonne humeur-meur-meur-meur-meur". 

Il me restait moins d’une heure et je n’avais pas entamé l’épisode principal.
Gtalk, moi : t’es là ? 
B. : Oui, je mange. Tu as fini ? 
Moi : Hum bof. 
B. : Tu vas publier ? 
Moi : Pas maintenant, je dois me préparer et partir. 
B. : Dommage ! 
Moi : J’y vais… Dis ? 
B. : Quoi ? 
Moi : Tu pourras me laisser l’ordinateur ce soir, il faut absolument que j’arrive à publier cette suite ?

Après quelques heures de cours, deux voyages en métro passés à griffonner dans mon carnet, je suis, cette fois, assise devant le portable, celui qui n'a ni connexion internet, ni gadget, juste Word et cie. 
"Que fais-tu me demande B. ? 
- Chut, j'écris !"