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vendredi 27 février 2009

Les p...

Posés sur leur transat, roulant des yeux et secouant bras et jambes avec des gestes saccadés, ils bavent, tordent leur bouche pour essayer d'attraper le col du pull qui taquine leur menton avant de pousser des cris perçants, épuisés de frustration.

Au dessus de la pièce, sur une alcôve en demi étage, des enfants à peine plus grands chutent dans l'escalier, sur leurs fesses bordées de couches, se battent pour une voiture, déchirent un livre, appliqués, en suçant leur pouce.

Les nounous, étalées dans le canapé, ne les regardent pas ; elles narrent en détail leur dernière soirée télévisée et les promotions dont elles ont bénéficié au supermarché le matin même. Parfois, elles évoquent les enfants dont elles s'occupent mais en les décrivant, elles oublient leur présence, passionnées par leur propre démonstration plus que par la présence routinière des bambins.

Les mères sont encore plus furieuses de vivre, on dirait que jusqu'à cette heure de l'après-midi, elles ont traversé un désert de silence, un désert sans oreille ; d'une main, elles mouchent un nez, caressent un front et retiennent un vélo sans jamais s'arrêter de parler ; elles postillonnent, lèvent les bras au ciel et crient ; elles se dévisagent sans se voir, leurs fronts se touchent presque, on pourrait croire qu'elles dégobillent les mots directement dans la bouche de leurs confidentes et c'est une chaîne ininterrompue de paroles, un charabia irrésistible qui fascine même ceux qui ne comprennent pas cette langue.

Je m'amuse un moment à inventer des dialogues dans ma tête mais passées les premières minutes, je trouve qu'il y a trop de rebondissements et que ce n'est guère crédible.

C'est en m'asseyant sur le canapé des nounous, mon fils ayant besoin de mes jambes pour figurer une pente, que je la remarque. Elle se tient au milieu de la pièce, pâle, aspirant d'une lèvre épaisse une morve translucide. Ses yeux paraissent disproportionnés sur sa face inexpressive, ils paraissent tristes, curieusement fixes. Je me dis que c'est une idée, une projection ou un effet d'optique lorsqu'en un battement lent, les cils aux pointes noires s'abaissent, noyant d'ombre la pupille. Mais elle reste là un temps infini, immobile, presque invisible. Quelqu'un lui parle qu'elle semble ne pas entendre. Des enfants la bousculent et elle vacille sans que la colère ou l'ennui ne trouble son front, sans qu'un mot émerge de la bouche molle. Elle est belle, et pourtant si seule que ça ne compte pas. Ses cheveux crépus, blonds, sont soigneusement nattés. Les frisottis autour de son crâne forment un halo émouvant.

Le cœur serré, je tends soudain une main vers elle : "Bonjour, tu regardes les bébés ? lui demandé-je, intimidée." Mes doigts un instant caressent l'entrelacs de cheveux aussi mystérieux qu'un tapis de ronces, buttent sur une barrette rose. Elle fait quelques pas qui l'éloignent de moi. Alors que j'hésite à l'approcher de nouveau, une nounou me dit :
"Cette petite fille, je l'ai vue se gratter la tête sans arrêt aujourd'hui. A deux mains elle s'y prenait. Et ça saute ces p... Enfin, vous savez, je ne vais pas dire le mot ici, dit-elle d'une voix plus basse, mais vous devriez faire attention !"
Je m'étonne. Je n'ai rien vu, moi. Malgré mes doutes, je reste à ma place, honteuse. La fillette est à un mètre et elle contemple toujours les bébés. Je me retiens d'aller me laver les mains. La tête me démange déjà.

vendredi 30 janvier 2009

Fils

Omar


"Alors elle m'a nouée un drap autour du ventre en serrant très fort. Et puis, elle s'est couchée sur moi et elle m'a planté son coude dans les côtes. J'ai hurlé. ensuite, je ne sais pas ce qui s'est passé, je ne voyais rien à cause du drap et mon mari n'était pas là - il n'a pas le droit de regarder ça - mais elle a dû toucher la vessie en coupant parce qu'après ça coulait sans arrêt. J'étais obligée de mettre les couches de mon fils à la maternité. Et pour tout vous dire, les rapports, après je ne pouvais plus, parce que ça coulait au moindre contact. Ça coulait, ça coulait...

Quand j'ai revu mon gynéco, un mois après l'accouchement, il m'a dit que je devais me faire opérer, que ça ne prendrait qu'une semaine. Mais je ne pouvais pas. Qui aurait gardé mon fils pendant ce temps ? Et puis je l'allaitais, il n'avait qu'un mois... Maintenant, il a quatre ans - déjà - il faudrait que j'aille à l'hôpital. Mais moi qui aurais voulu un troisième enfant, c'est fichu..."

Siegfried

Elle a voulu garder l'enfant alors qu'elle était seule, psychotique et âgée de quarante trois ans passés. De sa voix rauque de fumeuse, elle s'est vantée de tout ce qu'elle pourrait gérer quand il serait là, de tout ce qu'elle allait maîtriser, surmonter, oublier. Elle s'imaginait accoucher d'un fils adulte qui prendrait soin d'elle comme aucun homme n'avait su le faire, qui l'écouterait et la trouverait formidable. Elle était sûre qu'en sa compagnie les voix qui résonnaient parfois dans sa tête, prétendant lui dicter son comportement, demeureraient silencieuses ou seraient couvertes par les babillages heureux de son fils.

Bien avant la naissance, balayant sous le berceau, elle regardait, au milieu des moutons de poussière, le souvenir de sa mère dépressive et de son père mourant se déliter ; elle éternuait. Puis, elle prenait soin de recueillir grâce à sa balayette et sa pelle, les fragments de son passé jusqu'au dernier. Après les avoir bercés sur ses genoux et leur avoir crié ce qu'elle avait sur le cœur, elle les balançait sauvagement dans les W.C. et tirait la chasse. Bientôt, elle n'en doutait pas, tout cela serait derrière elle parce qu'elle allait mettre au monde sa propre vie.

Une chose l'avait toujours fascinée chez les bébés de ses amies c'est le regard aveuglé qu'ils portaient sur leur mère. Pour le reste, elle se contentait de les croire lorsqu'elles disaient que personne au monde ne leur avait donné autant d'amour.
Quand a-t-elle réalisé qu'elle se leurrait ? Au moment où elle a annoncé sa grossesse et n'a vu que des visages consternés, entendu que des mises en garde, des doutes et des peurs ? Personne ne voulait admettre sa transformation, personne ne croyait aux promesses d'avenir qu'elle scandait comme des prières. Alors qu'elle rêvait d'apercevoir dans les pupilles de son public familial l'être nouveau qu'elle abritait, c'est son image, de guingois, qu'on lui renvoyait toujours.

Ils avaient raison et c'est cela qu'elle supporte le moins. Samedi elle
a craqué. Le gosse la dévisageait, il attendait qu'elle s'occupe de lui. Il lui tendait les bras en geignant. Ses excréments commençaient à maculer les jambes de son pyjama car elle ne l'avait pas changé depuis le vendredi soir. Pourtant, il savait que le porter lui faisait mal au dos : elle le lui avais encore dit cinq minutes auparavant ! Il savait, aussi, qu'elle était fatiguée ; il devrait quand même avoir compris le message puisque depuis qu'il est né, elle le répète.

Les voix lui ont annoncé que Siegfried comprendrait mieux si elle ponctuait ses paroles. Elle a cédé, elle n'en pouvait plus de leur résister.

Alors elle a lancé les couches propres au dessus du parc et quand il n'y en a plus eu, elle a vidé la poubelle pour lancer aussi les vieilles couches sales et les ordures. L'enfant était devenu silencieux, il paraissait tapi au milieu de ses jouets mais les voix prétendaient que le message n'était pas passé
, les couches faisaient plop sur le mur c'était presque amusant et les voix murmuraient "bientôt lui aussi va se moquer de toi !". Elle a donc essayé avec les assiettes. Ça lui évoquait des boomerangs sauf que les siens, de boomerangs, s'écrasaient contre les murs. Elle a essayé tous les murs et seuls quelques verres ont rebondi après avoir heurté la porte d'entrée. L'un d'eux est tombé dans le parc mais l'enfant n'a rien dit. Il avait fermé les yeux et il ne bougeait pas, comme s'il dormait. Sarah songea aux heures qu'elle avait passées à le bercer, à le calmer et elle s'est sentie profondément en colère qu'il puisse s'endormir comme ça.

Quand les flics ont frappé à sa porte, ils ont vérifié que l'enfant allait bien et ils sont repartis. Ce n'est que le lendemain, après l'avoir arrêtée au milieu de la nuit, seule et désorientée en pleine rue qu'ils ont trouvé les couteaux et les bidons de javel lacérés. L'enfant sale, laissé livré à lui même dans son parc a été accompagné à l'hôpital puis placé en pouponnière.


Jimmy


Découvrez Moriarty!


(A suivre)

Illustration : Mark Ryden

lundi 13 octobre 2008

Famille

La tête renversée, à gorge déployée, elle râle, grogne et braille, étalant son goitre, secouant sa poitrine avachie, à mi-chemin entre la femme et la truie. Parmi les syllabes indistinctes, les cris gutturaux, trois mots se détachent, qu'elle répète avec plus ou moins de précision, laissez-moi tranquille, laissez-moi tranquille, en boucle.

Dans son sillage, un gamin de treize ou quatorze ans, harnaché à son cartable, alors qu'il est bientôt minuit, caparaçonné dans un parka trop grand pour lui, la soutient lorsqu'elle s'écroule sur le capot d'une voiture stationnée, la précède lorsqu'elle traverse un groupe, et s'agrippe à elle en sanglotant. Le père suit d'un peu plus loin, la tête haute, la lippe baveuse des insultes qu'il éructe. De temps en temps, poussé par une haine qu'il ne contrôle plus, il presse le pas et assène sur la tête grasse de sa compagne une ou deux baffes bien sonores. Aussitôt le petit groupe se met à hurler : la mère demande encore une fois qu'on la laisse ; l'enfant jure qu'il ne le fera jamais ; le père promet qu'elle crèvera seule.

Ils ballotent d'un bord à l'autre d'une trottoir selon que la mère échoue contre le mur ou s'écroule sur un véhicule. Le père ordonne au fils de rentrer, de laisser sa mère indigne cuver dans la rue. Le fils refuse et sanglote dans le giron de son ivrogne de mère. Ce sont des pleurs de petit garçon, il hoquète, tremble et supplie, serrant le corps flasque contre lui. Il niche son visage là où il peut et cela m'évoque, quelques instants, la quête du nouveau-né lorsqu'il a besoin de lait.

Allongée sur le capot d'une petite voiture, la mère le repousse avec vigueur et finit par le battre aussi. Des deux mains elle le frappe sans le faire reculer. Il veut la relever, petit d'homme dépouillé de son enfance, il rabat sur les cuisses violacées, énormes, la jupe plissée bleu-marine. Il s'obstine et baisse la tête pour moins sentir les coups.

Un groupe de fumeurs, aux portes d'un bistro, regarde la scène avec nonchalance, s'approche d'un pas juste au cas où il y aurait du spectacle. Un homme rit. Alors le père s'élance de nouveau ; il tape la mère, sur la tête, de son poing il boxe le visage débile, du genou il heurte le ventre mou. Une femme hurle. Un homme tente de s'interposer et recule devant la fureur du père. La mère et le fils pleurent dans les bras l'un de l'autre, il pleure pour elle tandis qu'elle ne pleure que sur elle.

Ronflant, grognant, la voix cassée, elle balbutie Me tape pas, me tape pas. Le fils promet, croyant peut-être qu'elle s'en soucie, Je te laisse pas Maman, je te laisserai pas. Le père ne sait plus ce qu'il dit.

La famille s'ébranle enfin, traverse le groupe de spectateurs, qui s'écartent silencieusement.

Lentement, elle arrive au coin de la rue et tourne pour rejoindre le boulevard. On entend encore, longtemps après leur disparition les pleurs du fils...

vendredi 3 octobre 2008

Mères

Dans le lieu d'accueil de la Goutte d'Or, elles arrivent ; un sac au creux du bras, elles poussent la porte avec leur dos, engouffrent la poussette dans l'ouverture, attrapent un enfant tenté de s'enfuir, pour rire. Elles se redressent, ordonnent vaguement leurs cheveux, marmonnent une réponse inaudible au Bonjour solennel de l'animatrice puis se penchent, aussitôt, pour détacher l'enfant dans son siège, lui retirer ses vêtements, un chapeau, une tétine, un bout de pain mâchonné. Elles le redressent, lui débarbouillent le visage du bout des doigts, le mouchent, baisent une de ses joues parfaitement douce.

Alors, une main dans le dos comme si le souvenir d'avoir porté cet enfant les épuisait encore, elles le regardent s'élancer vers les jeux de sa démarche de marionnette, de créature cinétique. Fières, elles lui laissent de l'avance, l'écoutent baragouiner des bribes de réponses aux questions des animateurs ; elles le suivent et n'ajoutent rien : elle savent qu'elles ont cessé d'être le jour où leur enfant s'est emparé de leur avenir.
Il a un an, deux ans, elle porte une robe à fleurs et des collants roses, ses cheveux s'entortillent le long de son cou gracile, sur son front pur. Ils grimacent, crient, réclament, implorent, dégoulinant de bave, ils hurlent, exigent, pleurent. Ils se repaissent des drames qu'ils ont fomenté. Ils oublient vite mais pas toujours.

Autour, les mères, sur des canapés, des chaises minuscules, des tabourets d'enfants, sont avachies ; elles laissent béer leur tee-shirt sur des poitrines exsangues. Leurs bourrelets se déploient, lorsqu'elles respirent, soufflets d'un accordéon sans musique. Elles baillent et discutent parfois, sans conviction, comme devant la télévision, absorbées par le spectacle de leurs marmots passionnés. De temps en temps, elles se précipitent, au milieu d'une phrase : juste quand elles évoquaient un de leurs soucis, il leur faut ramasser un jouet, consoler d'une bosse, tempérer une dispute. Finalement, elles ne parleront pas d'elles, la naissance de l'enfant les a mises entre parenthèses et elles ne savent pas comment en sortir.

Shalyma a deux filles qui ont un an d'écart. Lorsqu'elle ne se sent pas regardée, elle soupire. Lorsqu'on la regarde, elle tire sur son petit pull noir et aplatit les mèches de sa frange. Elle glousse sans sourire. Myriame, son aînée, âgée de deux ans et demi, prend dans son sac une canette de Sprite. Shalyma ne tend pas la main pour la récupérer, elle regarde l'animatrice. Gênée, elle lui demande :
"Vous pourriez lui dire que c'est interdit de boire ça ici ?
- Mais pourquoi voulez-vous que je lui dise ça ?
- Parce qu'elle réclame toujours et nous on ne veut pas qu'elle boive des boissons gazeuses.
- Dans ce cas, dites le lui. Pourquoi voulez-vous que j'invente une raison alors que vous en avez une ?
- Oh non !
- Vous savez, ici on pense qu'il faut expliquer les choses aux enfants.
- Mais non. Moi je ne fais pas ça.
- Pourquoi ?
- Bah parce qu'elle ne comprend pas. Ça ne comprend rien à cet âge-là.

Les mères qui écoutent la conversation éclatent de rire sans que l'on sache pourquoi. Myriame escalade un vélo et dévale la pente, poursuivie par sa sœur.

Un peu plus tard, Leïla se précipite vers la porte d'entrée, laissant son fils, Jasser, patauger dans le lavabo. Celui-ci ne tarde pas à s'apercevoir qu'elle n'est plus là. ; éperdu, il geint, péniblement, dévisage les mères qui ne sont pas la sienne, incapable d'entendre les mots qu'elles prononcent pour le rassurer. Tandis que sa mère sort dans la rue, une animatrice s'élance à sa suite. Jasser veut courir aussi, mais il se prend les pieds dans son tablier et tombe la tête la première sur une voiture à pédale.
Puis, Leïla est de retour. Son front, ceint d'un voile noir est courroucé. L'animatrice lui explique qu'elle ne doit pas laisser son enfant, que ce n'est pas une garderie. Leïla prend son fils en larmes dans ses bras. Ses yeux noirs brillent de colère. Elle le plaque contre son épaule et caresse son dos, lentement. Sa main semble bouger hors du temps, patiente et douce, tandis que le ressentiment plaque ses lèvres l'une contre l'autre. L'animatrice se tait. Jasser laisse reposer sa tête dans le cou de sa mère. Il ferme les yeux. Bientôt pourtant, ses pieds battent le ventre maternel, il se contorsionne pour descendre et glisse le long de la tunique mordorée, du pantalon ample chatoyant. Dans le lavabo, il saisit un bateau plein d'eau et le porte à ses lèvres. Leïla lui tape les mains cinq fois très fort. Elle dit : "ne fais pas ça !" Jasser sourit, ravi, et remplit le bateau.
Dans cinq minutes, Leïla disparaîtra encore. Elle a besoin de l'entendre crier pour vérifier qu'elle existe bien parce que, près de lui, elle ne sait plus où s'arrête son corps, où commence le sien et elle ne pense à rien.

Clara parle beaucoup. Elle conseille à Marius de se calmer. Marius ne doit pas crier, ni sauter. Il ne doit pas jouer avec des objets bruyants. Il doit s'asseoir correctement sur le toboggan. Marius est espiègle. Il saute et crie en tapant sur un téléphone à roulettes. Sa mère le prend dans ses bras. Elle le serre et lui répète avec douceur ce qu'elle a dit cent fois. Marius rit encore. Il tape sur la tête de sa mère avec le combiné en plastique. Lasse, elle lui permet de s'échapper. Le regarde gravir le toboggan avec détermination. Si seulement il pouvait lui donner un peu de son désir et de sa joie ! Elle explique : "je suis entrain de divorcer. Pour lui, ça ne change pas grand chose, son père n'était jamais là..."

La pièce du bas est déserte. Leïla ramasse les jouets épars. Un animatrice lui dit que ce n'est pas la peine : "On range à la fin". Leïla proteste : "Je n'aime pas quand c'est en désordre !". "Oui, mais, répond l'animatrice, c'est comme ça que nous fonctionnons, reposez-vous donc, vous n'avez pas besoin de faire ça ici !" A l'étage Jasser pleure et Leïla va le rejoindre en haussant les épaules. Dans un coin, Shalyma soupire. Sa fille aînée lui parle et elle ne semble pas l'entendre. Sombre, inconsolable, elle fixe un point à l'intérieur d'elle-même. Myriame, d'un coup, brise la maison de poupée qu'elle lui tendait. Les morceaux de légos, les poupées en plastique chutent à ses pieds. Les femmes rient et Shalyma, sursautant, plaque sa frange des deux mains. Elle implore du regard l'animatrice. Celle-ci dit à l'enfant : "Que se passe-t-il, Myriame, tu es en colère ?"
Mais il est l'heure de partir, personne n'écoute la réponse de la fillette. Les mères empoignent leur progéniture, tirent sur un coude, une épaule, hissant le corps fatigué contre leur cœur. Elles le revêtent d'un ciré, d'une doudoune en fausse fourrure, d'un manteau à pompons, juchent sur sa tête un couvre-chef bariolé, l'harnachent dans sa poussette, ondoient entre porte, marches et trottoir.

Enfin, elles sont dehors, elles foncent loin de l'après-midi écoulée. Leur manteau n'est pas fermé et le froid s'engouffre dans leurs cheveux. L'enfant dans sa poussette voit en chaque chose une promesse, il s'excite et babille, montrant du doigt voitures et boutiques. Voutées, les mères se dépêchent, il reste tant de choses à faire avant l'heure du coucher. Au moins, elles ne s'ennuieront pas !