Problèmes de fric.Ma copine Calliope aime que l'on apprécie son sens de l'organisation. Elle fait partie de ces personnes qui, en t'invitant à pénétrer dans leur appartement, s'écrient, l'air paniqué ne fais pas attention, je n'ai pas eu le temps de faire le ménage. L'effet obtenu est contraire à l'effet proclamé : vous regardez et vous articulez, d'un ton ébahi : "Eh bien, si c'était comme ça chez moi lorsque je n'ai pas fait le ménage !".
Calliope, alors, en rajoute, vous désigne un chiffon oublié sur le canapé, une tasse, aux bords maculés, elle virevolte et minaude, s'agite pour ranger autrement. Quand elle a fini de remuer, vous êtes épuisé, vous avez l'impression d'avoir fait du rangement avec elle et vous avez reporté mentalement l'idée de faire le vôtre à un lendemain moins fatigant.
Le fils de Calliope, à 18 mois, a pris l'habitude de ranger ses jouets avant d'aller dormir. Le mien, lorsque je lui proposer de ranger un peu me regarde d'un air inquiet.
Lorsque Calliope a négligé de laver la vaisselle, son mari, en rentrant, se fâche.
Lorsque je fais la vaisselle, mon amour me fait fête, on ouvre une bouteille et on parle jusqu'à l'aube
En architecture et en danse, Calliope aime le contemporain, le design.
Je n'y connais pas grand chose et préfère le parquet qui craque, les plafonds avec moulures, la commode d'une arrière grand-mère et les lits à baldaquin, le tango, le flamenco...
Ma copine Calliope a les cheveux violets, coupés courts, avec une petite frange effilée et deux mèches qui coulent dans son cou en glissant sur ses oreilles.
Calliope est fanatique de la couleur violette.
Tous ses vêtements sont violets. En ouvrant sa penderie, la première fois, j'ai cru avoir la berlue. Tout, sur les cintres, est violet, et tout, sur les rayonnages, est violet.
Sauf les habits de son mari.
Dans son salon il y a un tableau violet. Des lampes violettes. Même son liquide vaisselle est violet.
Un jour dans la rue, je lui ai désigné une mamie aux cheveux mauves et je lui ai dit " oh regarde, elle a presque la même teinture que toi !"
Calliope a ri jaune.
J'en ai été assez étonné.
En tant que personne organisée, Calliope classe compulsivement. Les gens, comme les objets, doivent rentrer dans des cases et rester à leur place.
Ainsi, il a suffit de quelques discussions où, avec mon sens de l'exagération outrancier, je racontais à quel point j'abhorrais faire le ménage, énumérant les divers stratagèmes usés afin d'y échapper, pour que Calliope me range dans la catégorie "c'est crade chez elle".
Nous avons fait une fois les courses ensemble.
Calliope, évidemment, compte tout. Le moindre centime dépensé est minutieusement ajouté dans l'addition mentale de ses dépenses du mois. L'utilité de s'en séparer est soupesée, évaluée et souvent, repoussée.
Face à une telle attitude j'ai souvent envie de compenser, d'oublier, de gâter.
Si nous mangeons ensemble j'amène le dessert, un peu de fromage, et puis des compotes pour les enfants, une revue à feuilleter ensemble lorsqu'ils dormiront. Je fais les comptes une fois tous les trois mois, lorsque la situation est devenue catastrophique.
Bon, j'exagère encore.
A peine.
Donc, dans la catégorie "c'est crade chez elle", il y a la sous catégorie "elle est dépensière".
Cela donne lieu à de petites réflexions sympathiques du genre "Entre, ne fais pas attention, je n'ai pas eu le temps de faire le ménage... Enfin, tu sais ce que c'est !"
Ou "Ma copine Cassiopée est à découvert, elle s'est pourtant acheté une robe. enfin, toi ça ne te choque pas !"
Pourtant j'aime beaucoup Calliope.
Nous nous sommes reconnues au square : deux mères épuisées, avec des vêtements chamarrés. Deux artistes aux oubliettes. Car Calliope est danseuse et moi, chanteuse.
Elle est danseuse, contemporaine, bien sûr, je suis chanteuse lyrique.
Mais nous sommes devenues mères avant tout. Nos enfants ont quelques mois d'écart.
Calliope proclame fièrement "je suis femme au foyer".
Je dis "je suis prof de chant". Nous n'avons ni l'une ni l'autre réussi à retrouver notre place d'artiste d'avant la grossesse.
Calliope, du coup, vient d'avoir un deuxième bébé et je me demande, chaque jour, si je ne vais pas tout arrêter pour faire carrément autre chose que de la musique.
La douceur d'être mère, la magie des premiers sourires, comment mettre cela en balance avec un métier où il faut sans cesse se battre, s'imposer, être la meilleure - sans jamais obtenir la certitude d'être nécessaire ? L'envie, peu à peu, s'amenuise, de pénétrer dans l'arène. J'ai l'impression d'être devenu un gros matou apprivoisé que l'on jette parmi les fauves chaque fois que je me retrouve avec des comparses.
Alors qu'avec mon fils il me suffit d'être moi-même, pourquoi irais-je briller devant des inconnus rarement bienveillants ?
J'en étais là de mes réflexions ce soir lorsque Calliope m'a téléphoné.
Elle pleurait.
Elle venait de trouver dans sa boîte aux lettres une mise en demeure d'huissiers et une lettre d'injonction de sa banque. A 30 ans, mère de deux bébés, Calliope a un chèque rejeté pour la première fois.
Dépassement du découvert autorisé.
Elle n'a pas payé ses charges de l'année, parce qu'elle était en désaccord sur les calculs.
Enceinte et mère, crevée par ses lubies de ménagère maniaque, elle a attendu un peu trop longtemps avant d'appeler le syndic...
Calliope et son mari sont propriétaires de leur appartement. Ils ont acheté dans le neuf-trois, une broutille, un petit F3.
Le mari de Calliope, Nicétas, est ingénieur en informatique. Il gagne 2300 euros par mois.
Grâce à son logement d'étudiante en H.L.M, où ils ont habité avant, Calliope et Nicétas ont économisé 500 à 1000 euros par mois pendant 3 ans. Ils avaient un apport important au moment de faire leur emprunt. Ils ne sont donc endettés que pour 15 ans. Seulement ils remboursent quand même plus de 1000 euros par mois. Et ils ont deux voitures. Et maintenant, aussi, deux enfants.
Calliope s'est toujours plainte de faire partie de ceux qui n'ont droits à rien, de ceux qui paient pour les autres.
Elle se range dans la "classe moyenne", ceux qui morflent.
Aux dernières présidentielles, écoeurée, elle n'avait pas voté au premier tour, envisagé de voter Sarkozy au second tour.
Parce qu'elle en a marre.
Son mari gagne 150 euros de trop sur l'année pour qu'ils aient droit à une aide au logement.
Calliope, du coup, voit tous ceux qui en bénéficient comme des nantis mais aussi des profiteurs, des tricheurs. Calliope déteste les RMistes, les chômeurs à qui elle a l'impression de verser directement les impôts qui ne lui permettent que de courtes vacances en camping.
Elle en a marre de compter le moindre centime pour vivre dans le 93.
Aujourd'hui, Calliope et Nicétas doivent 2400 euros de charge plus 150 euros de mise en demeure, la taxe d'habitation, ils sont à découvert, Noël approche.
Calliope, un poupon pendu à son sein, un autre dans les jambes, n'a rien vu venir et elle ne sait pas comment ils vont faire pour s'en sortir.
Son mari lui a dit "S'il le faut nous revendrons l'appartement et nous irons vivre en HLM".
Mais ils n'y auront sans doute pas droit.
Alors Calliope pleure.
Mais elle va raccrocher, renifle-t-elle, elle n'a pas encore fait la vaisselle.