vendredi 16 novembre 2007

Péripapéticienne *

A Pigalle, j'ai vu un homme sortir furtivement d'un Peep Show. Il a déboulé devant moi et j'ai dû freiner brutalement pour ne pas le percuter. Aussitôt, propulsé sur le trottoir, il a tiré sur le col de sa veste - je pouvais presque l'entendre siffloter - et il s'est fondu dans un petit groupe de touristes qui déambulait nonchalamment.
J'ignore ce qu'il avait trouvé ou pas, dans l'endroit d'où il émergeait, mais j'ai eu quelques mètres pour l'imaginer.


L'homme était dégarni sur l'arrière du crâne, ses cheveux, gris, étaient coupés courts sur les tempes. Il portait un parka gris aux coutures rouges. Je n'ai pas vu son visage, mais comme cela, de dos, il me rappela, furtivement, un musicien avec qui j'avais travaillé, qui avait quelque chose de visqueux.

J'avoue, je me disais "voilà un homme qui a déchargé, il y a quelques minutes et qui se ballade, anonymement, dans la rue". Puis, sans que j'ai eu le temps de pousser plus loin ma réflexion, il a regardé, de droite à gauche, deux, trois petits tours de tête à la façon d'un gallinacé cassant la graine et il est entré dans une autre salle de spectacle spécialisée - ainsi dirais-je...

J'étais lancée d'un bon pas, et j'ai juste eu le temps d'apercevoir les tarifs en grands caractères au milieu de photos désireuses d'allécher le badaud :
4 euros, 8 euros.
De quoi pouvait-il s'agir à ce prix là, je l'ignore ?


Plus loin, nichée entre deux immeubles, une église aux pourtours de bois invitait, en diverses couleurs vives à venir, entre ses murs, chercher l'espérance. Une femme, contemplait, très sérieuse ce qu'on lui promettait, l'air d'y réfléchir vraiment. Avait-elle besoin de retrouver une foi agressée par les devantures du quartier ? Ou comparait-elle les tarifs et les conséquences d'une satisfaction charnelle avec ceux d'une joie spirituelle ?
Je ne crois pas à cette dernière option, est-il utile de le préciser ?

Je n'ai pas vu une femme sortir des lieux de dévoiement qui se succèdent sur les trottoirs de Pigalle et si j'en avais vu une, je ne l'aurais imaginée que comme victime d'un commerce auquel elle se sentait plus ou moins obligée de se soumettre.
Sur le trottoir, mon oeil a été happé par de longues images turgescentes, tiens me suis-je dit, il y a aussi des hommes mais, ai-je pensé aussitôt, des hommes pour d'autres hommes.

Avant de quitter la place de Clichy, j'ai aperçu d'autres silhouettes fascinantes : une prostituée de l'âge de ma grand-tante, vêtue du traditionnel manteau de fourrure et coiffée d'un carré noir corbeau ; elle avait la bouche si triste que je lui aurais bien tendu les mains pour la consoler, mais je n'ai pas osé ; des jeunes femmes, au teint hâve, aux cheveux décolorés, au corps moulé dans des vêtements scintillant, est-elle danseuse ? me demandai-je en les croisant ; et cet homme, vient-il d'assouvir des désirs obscurs, ces deux copains bedonnant qui se tapent dans le dos d'un air satisfait, qu'est-ce qui les rend joyeux comme cela ?
Peut-être viennent-ils simplement de partager un bon gueuleton, me reprenais-je, Il n'y a pas que le sexe dans la vie.

Ou bien ?

Un peu plus loin, sous le pont de fer, gisaient des centaines de corps, sous des dalles ornées de statues dénudées. J'ai surplombé un moment le Cimetière de Montmartre et j'ai continué de marcher...


*

9 commentaires:

balmeyer a dit…

Tiens, c'est marrant, on a dû faire le même parcours aujourd'hui ! :)

Pour les tarifs, tu t'interroges : 4 euros, je ne sais pas, 8 euros tu as peut-être droit aux deux mains ?

En tout cas, très chouette texte, j'aime beaucoup la fin, et le dénuement des statues...

Bises.

claude a dit…

jolies observations de peepholes bien ordinaires...

frisaplat a dit…

encore une jolie tranche de réalité;
le sexe pour exorciser la mort;

Arachnée a dit…

Très beau texte de "ressenti"; belle illustration.

Zoridae a dit…

Merci à tous de suivre mes pas...

balmeyer a dit…

Le plaisir est pour nous.

Ash a dit…

... je confirme!

indelocalisable a dit…

Vous avez ri chez moi, je me suis régalé chez vous...

justmarieD a dit…

Jolie sensibilité à fleur de regard ...