dimanche 4 mai 2008

Au printemps

Nous avons gravi l'avenue Caulaincourt et j'ai peiné.

Essoufflée, je rouspétais contre le Montmartrobus qui n'était pas venu et B. qui n'avait pas voulu l'attendre plus longtemps. Parvenus au feu, au croisement de la rue Lamarck, nous nous sommes arrêtés pour traverser et nous l'avons vu arriver, nous dépasser, cahotant sur ses suspensions usées, triomphant de mon dépit avec ses vitres qui nous renvoyaient les rayons du soleil. Le flot de voitures nous empêchait de courir pour rejoindre le prochain arrêt, alors nous avons continué de grimper, à pieds. De ma bouche s'égrenaient les reproches, je toussais, soufflais, mouchais. Pourtant c'est moi qui avais décidé de la destination de notre sortie. Au bas du jardin, j'ai convaincu Zacharie de descendre de sa poussette, je lui ai tenu la main. J'ai compté les marches sous nos pieds puis il a poussé la porte du square, s'est retourné pour la fermer. Sans y penser, j'avais appuyé une seconde ma main sur l'acier vert foncé : "Non, maman, s'était-il rengorgé, c'est moi, tout seul !".

Il restait encore deux volées de marches.

Autour du toboggan, des véhicules à bascule et du bac à sable, plus aucun banc n'était vacant. Je me suis laissé tomber dans un coin, quelques regards se sont attardés sur ma silhouette fatiguée : "Et alors ? avais-je envie de balancer, je suis fatiguée, ça ne vous arrive jamais ?"

Tout me paraissait usant, contrariant, à commencer par les pensées qui se bousculaient au portillon de ma conscience nuageuse, toujours semblables à cet endroit. B. en a exprimé une qui venait de traverser mon esprit :
"C'est drôle, s'est-il exclamé, la différence de population entre ce square et celui de Clignancourt !". Il détaillait les enfants de bobos, dans leur vêtements à la mode, avec de jolis minois capricieux, des bouilles à croquer. Leurs parents, amassés sur les bancs les surveillaient en fumant des cigarettes. Ils parlaient, fort, des livres qu'ils écrivaient, des films qu'ils avaient fait, des rêves dont ils se souvenaient. De temps en temps, l'un d'eux se levait, la démarche élastique, un port de tête altier. Il allait écouter une revendication enfantine avec application, le front plissé, d'une voix ardente, il lui répondait. Le discours était réfléchi, la sentence équitable, le jouet revenait à qui de droit, la bosse surmontée d'un baiser, l'exploit admiré théâtralement. Conscients de l'attention portée à ses exploits, le parent méritant reprenait sa place, le fil de sa pensée et demandait à l'autre "tu as du feu ?"
"Je ne vois pas de différences, moi, ai-je prétendu."
Je n'ai pas entendu la réponse de B. car je me tenais la tête à deux mains. La migraine, d'un coup, me pressait les tempes, étalait sur mon front une douleur cuisante.

Zacharie n'est pas resté longtemps. Doucement, il s'est dirigé vers l'autre partie du jardin, celle où des touristes pérégrinent sous les entrelacs de glycines, le visage tourné vers la masse ronde et blanche du Sacré-Cœur, ce monument aux allures de somptueuse meringue. Nous le suivions à quelques pas, admirant son esprit aventureux, sa curiosité déterminée. "Il ne se retourne même pas pour voir si nous le suivons !". Sur les bancs et sur l'herbe, quelques groupes riaient, lisaient, profitant du beau temps. Mon fils, s'adonnait à son sport favori : monter et descendre le rebord d'un trottoir en poussant sa poussette. Concentré, presque soucieux il recommençait sans cesse, analysant, décomposant le mouvement, essayant d'autres tactiques dont l'inefficacité vérifiée, lui arrachait des cris de rage. B. se proposait alors de l'aider mais Zozo répondait "non papa, c'est moi, tout seul !" et il hurlait de plus belle, perclus de frustration.

Je me suis allongée sur la pierre, à l'abri d'une tonnelle. J'ai fermé les yeux. La caresse du soleil sur mon visage et le bien-être que cela m'a procuré m'ont donné envie de pleurer :
"Pourtant, d'habitude, le printemps te rend joyeuse, dynamique, ai-je songé." Alors, un inventaire s'est dressé, sans que je le souhaite. J'ai tenté, par exemple, de sonder l'importance de l'absence de chant, dans ma vie, depuis plusieurs mois :
"Est-ce que réellement je n'en ai plus besoin ? Est-ce qu'après dix-huit ans de pratiques, de sacrifices, de passion, je peux me taire, comme cela, sans être torturé jour et nuit par la culpabilité de la reddition ? Est-il normal de ne rien ressentir à ce sujet ?" Je me suis promis de m'entrainer un peu chaque jour, de nouveau, pour essayer. "De toutes façons, tu le dois à tes élèves, au minimum !"

Au retour, nous avons assis Zacharie de force dans sa poussette en constatant qu'il était plus de dix-neuf heures. Je me cramponnais aux poignées dans la descente, nauséeuse, Zacharie se plaignait, il voulait courir. J'avais revêtu le manteau qui me tenait trop chaud une heure auparavant, relevé le col. Je frissonnais : "Il fait froid tout d'un coup, non ? ai-je demandé à B.
- Non, a-t-il répondu, pas tellement."

Dans l'allée, Zacharie a réclamé l'autorisation d'ouvrir les portes, d'aller ranger tout seul son siège à roulette dans le local. J'ai soufflé à B. : "je monte, je n'en peux plus !" Les deux étages m'ont paru insurmontables. J'ai glissé la clef dans la porte en tremblant. Dans l'appartement, j'ai imaginé une seconde m'asseoir devant l'ordinateur pour poursuivre la série en cours sur mon blog mais, sans même en débattre, je me suis dirigée vers la chambre et me suis effondrée sur le lit. J'ai niché un oreiller contre mon ventre et me suis enroulée autour, j'ai tiré la couette jusqu'à mes yeux et j'ai senti la fièvre me gagner. Des vagues de froid couraient sur mon corps. J'ai dormi, de sombres rêves qui ressemblaient à la réalité ont noyé les voix de Zacharie et B. revenus dans l'appartement. Soudain, une main glacée s'est posée sur mon front :
"Ça ne va pas, tu es malade ? a murmuré B.
- Je ne sais pas. Je ne me sens pas bien, je suis fatiguée."
Il est allé chercher le thermomètre, qui a indiqué 38,5 en quelques secondes.
"Chut, Maman est malade, a-t-il dit à Zacharie qui arrivait en pépiant, va jouer à côté !
- Maman est malade, a demandé mon fils ? Je veux lui faire un bisou !
- D'accord, ai-je concédé. Mais après, je veux dormir."

Lorsque je me suis réveillée, la nuit était tombé et B. dormait à mes côtés. Je me sentais assez alerte. Je me suis levé, ai bu, uriné. Enfin le silence régnait dans ma tête, la douleur s'était estompée. Je suis retournée me coucher, la veilleuse allumée au minimum et j'ai poursuivi la lecture de mon roman du moment : Thèra de Zeruya Shalev... "Le soir, je vais me coucher tôt mais une créature exigeante et muette vient s'allonger à côté de moi et bombe sur les murs de mon coeur des slogans insultants, la fine corde du sommeil se rompt encore et encore, ses extrémités se repoussent, je reste allongée éveillée, le lit devient le champ de bataille de mes souvenirs, les bons affrontent les mauvais tels deux gladiateurs musclés, je me retrouve à souhaiter la défaite des bons, mais j'ai beau encourager les mauvais, ils s'en vont et s'évanouissent malgré moi, à tel point que je me mets à croire que nos jours ensemble n'étaient que calme et bénédiction."

A deux heures j'ai éteint mais la musique sinueuse des phrases de Shalev, le lancinante mélopée de l'amour qui meurt avait redonné du feu à ma fièvre. J'imaginais vomir des cohortes de mots, ceux du roman que j'avais lu, ceux que je gardais en moi, pour les écrire bientôt... Je me voyais, penchée au-dessus de la cuvette des W.C. et le bruit des vomissements ressemblait à des voix furieuses et dévorantes qui tournoyaient au-dessus de moi, menaçantes.

Enfin, j'ai sombré. Dans mon rêve, une grosse araignée grise s'échappait de mon carnet de notes, qui était, je ne sais pourquoi, suspendu à un clou, au-dessus de ma table de chevet. Le temps que je cherche un objet susceptible de l'aplatir, elle avait disparu. Je scrutais le meuble, la tête de mon lit puis je m'attardais sur les bords de mon carnet. Soudain, je distinguais une minuscule araignée sur la couverture noire, suivie bientôt d'une autre, un peu plus grande, et de deux autres, cheminant côte à côte. Tout autour, le long des spirales, au bord de l'élastique qui le maintient fermé, sur la frange d'une page blanche qui dépassait un peu, des dizaines de pattes apparaissaient. Effarée, je fis ce que me dictait l'horreur de la situation : de mes deux poing, j'écrasai la couverture. Je sentis des craquements sous le papier cartonné, les corps des insectes produisaient une substance jaune, glaireuse qui glissait sur les côtés de mon carnet. La couverture était devenue marron et suintait...

Illustration : Art and Ghosts

16 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

P.tain de m.erde un talent pareil non mais c'est pas possible ! Ton sens du récit et tes descriptions fouillées, qui brossent des tableaux complets, des scènes de vie avec des plans et des arrière-plans me coupent la chique !

Audine a dit…

Houlàlà ! Mais dis, ça ne passe pas vraiment !
J'espère que ça va s'arranger bientôt maintenant.
Dis, pourquoi que tu as choisi l'Araignée, comme animal totem, et accessoirement, pourquoi Schiele ? (à part que c'est un génie du portrait torturé mort trop jeune ?).
Pour le chant, et si c'est sans devoir d'élève, juste pour le plaisir ?

Une petite chanson, pour t'encourager, Zoridae :

Mon Alice, Alice
Araignée maltèque
Mon Alice, Alice
Arachnée hichtek
Mon Alice, Alice
Pendue au bout de son fil
Dépressive l'artiste
Exit, exit

Dans ta boite
Toutes tes pattes
Le black-out
Petite âme

Comme tu me manques
Comme tu me manques
Comme tu me manques
L'araignée

(bon je sais, c'est Mylène Farmer, mais j'aime bien cette chanson).

Didier Goux a dit…

Et maintenant, ça va mieux, ou bien ?

Zoridae a dit…

Loïs,

(Révérence embarrassée et rougissante) : merci !

Audine,

Si si je te rassure, c'était il y a quelques jours ça va beaucoup mieux. Du moins le corps. L'âme... bon, ça ira, comme d'habitude !

Merci pour la chanson, je ne la connaissais pas. Je n'ai pas réussi encore à trouver une version audio mais cela ne saurait tarder !

Pour l'animal totem Araignée, il n'y a pas vraiment d'explication mais s'il y a un début c'est

Ce portrait de Schiele je l'ai trouvé par hasard en regardant des peintures de cet artiste et j'ai été saisie parce qu'il me ressemble réellement. Enfin je trouve...

Didier,

Oui, merci trollounet! La fièvre est tombée...

balmeyer a dit…

Pas facile de commenter, quand, te connaissant, je mélange ce que tu écris et la réalité… Texte ou confidence ? Dur de se concentrer uniquement sur l’écrit, d’où mon embarras...

D’où aussi mes plaisanteries vaseuses que j’épargne à tes lecteurs : « prends donc un Doliprane ! »

J’aime beaucoup le glissement vers le cauchemar, à la fin, ce songe d’araignées qui rejoint étrangement ton « totem » de blog...

Didier Goux a dit…

C'est bien que la fièvre soit tombée, mais il attend quoi, ce fainéant de Balmeyer, pour la ramasser ?

Sinon, le conseil du docteur Troll : évitez la Farmer pendant quelque temps, et même définitivement si vous pouvez : toutes les rousses ne sont pas également fréquentables, vous savez...

Laurent Morancé a dit…

Somptueux.

lolabebop a dit…

Je vous découvre aujourd'hui, et suis charmée par votre style. Je viendrai vous lire à nouveau, à coup sûr!

Catherine a dit…

J'aime pas vos rêves, ils me font peur. J'aime pas les araignées non plus. Mais j'aime toujours vous lire. Bon, alors, tant mieux si vous êtes guérie, tâchez de faire de jolis rêves... un chapeau melon sur le guéridon ?

Nelly a dit…

Pfiou...
quand je te lis, mon corps est arrêté. Je ne suis que dans tes mots...

Zoridae a dit…

Balmeyer,

Oui ce cauchemar m'a surprise. Je cherche son sens, depuis, et j'ai de multiples pistes mais pas une qui me séduise vraiment...

(Tu n'es pas obligé de commenter :)

Didier,

Morte de lol...
Ça fait longtemps que je n'ai pas écouté Farmer. La dernière fois, je devais avoir douze ans et la chanson sur le petit bonhomme qui se pend me séduisait douloureusement... Mais j'aimerais bien quand même entendre cette chanson là, juste pour voir !

Laurent Morancé,

Merci :))

Lolabebop,

Bienvenue ici, je suis ravie ! A bientôt alors !!

Catherine,

Pourtant depuis des années, ils sont beaucoup plus soft qu'à une période. Mais il me font peur aussi, parfois... Merci de me lire malgré tout ;)

Nelly,

Quel bel éloge, merci à toi !

Audine a dit…

Si tu veux je te l'envoie par mail.

Zoridae a dit…

Audine,

Je veux bien !
Mon adresse est tout en bas de la colonne de droite...

Tifenn a dit…

Brrr...saisissant! et je comprends aussi le comm de Balmeyer mais en inversé: ne pas raonter pour que certains qui te connaissent ne te lisent pas, et au fond sachent tout.

Dorham a dit…

(pas de mots) ;

Mais c'est une fragilité que j'ai déjà entendue, ce bien être incongru soudain qui vous tire des larmes...
Je l'ai vu, ressenti, violemment sans le comprendre, plusieurs fois, dans les yeux de quelqu'un qui m'est très proche...

(pas d'autres mots) ;

Mais la vie recommence toujours, quand tu piges la boucle, tout va mieux.

Les vieux bluesmen édentés qui pourrissent de gouttes au bord du bayou disent ça autrement : "tout est affaire de rythme, même la respiration".

(je me tais).

Zoridae a dit…

Tifenn,

Je ne suis pas sûre d'avoir bien compris ce que tu veux dire mais si c'est ce que je crois, oui, c'est exactement cela :))

Dorham,

Merci pour tes mors, si délicats et si forts..