dimanche 18 mai 2008

Le saisissant voyage de Claudine Tissier

D'emblée, Sujitha, la fille à la tache en forme d'étoile, est captivant. Le balancement des mots qu'une virgule finement placée fait chalouper, la mélodie délicate des adjectifs, le style ciselé font de cette nouvelle un joyau à la puissance évocatrice imparable.

Lorsque j'ai découvert la première phrase de la nouvelle de Claudine Tissier, je me suis arrêtée. J'ai posé le livre sur mes genoux et j'ai respiré. J'imaginais déjà que j'allais voyager et que ce voyage serait beau et fulgurant. Alors, j'ai relu la première phrase. Je l'ai savourée, susurrée, scandée. J'ai laissé le personnage de Sujitha se dessiner à partir d'un sourcil, d'une tache, d'un visage clair.

De la première majuscule au point final, j'ai aimé ce petit livre, passionnément. J'ai vibré d'émotion, j'ai versé des larmes, j'ai été troublée par la sensualité de l'amour interdit éprouvé par la jeune femme indienne. J'ai ri aussi, souri et je me suis étonnée.

Régulièrement, je recommence ce voyage. Il est posé sur ma table de nuit, comme un gage de beauté. Je ne m'en lasse pas...

Claudine, d'Italie, a pris le temps de répondre à mes questions, à ma grande joie.

Comment écris-tu ?

J’écris lorsque je suis prête. L’écriture est la mise en forme de mes pensées.

Mais mes pensées sont souvent accaparées par des événements mineurs : travail, gestion du quotidien.

Ce qui fait que durant les mois sédentaires j’écris beaucoup moins que ce que je souhaiterais.

Par contre si je suis délivrée des contingences professionnelles et logistiques, mon esprit vagabonde, imagine, crée des histoires. Toutes n’arrivent pas à terme mais beaucoup ne demandent qu’à être transcrites.

Quand les conditions idéales sont réunies j’écris n’importe où, chez moi, en vacances, en train et n’importe quand.

L’écriture n’est pas pour moi un plaisir solitaire. J’écris pour partager, pour communiquer, pour raconter.

C’est pourquoi j’aime avoir un blog.

Si personne ne me lit, je n’écris pas.


Tu voyages beaucoup... Pourrais-tu écrire sans cela ?


J’aime écrire et j’aime voyager. Mon écriture se nourrit de mes voyages, mais pas seulement.

Ecrire est aussi un voyage immobile. Je n’aimerais pas avoir à choisir entre les deux.


Comment est née Sujitha ?


Sujitha est un personnage fictif.

Je n’ai pas beaucoup d’imagination mais je suis observatrice et très réceptive aux autres.

Sujitha n’existe pas mais elle m’a été inspiré par mes amies indiennes du Kerala.

Il y a deux ans Fabio et moi avons réalisé un documentaire sur un couple d’amis, Sini et Roy. Ils vivent et travaillent à Bologne et nous les avons suivis lors de leurs vacances kéralaises. Nous avons vécu chez Sini, dans sa famille et rencontré beaucoup de leurs amis et connaissances.

Sujitha est née de toutes mes discussions avec des jeunes femmes. Je les ai regardées vivre et j’ai écouté leurs histoires.

Puis j’en ai imaginé une qui soit proche de la réalité, de leur réalité.

J’aimais l’idée de montrer à quel point les émotions sont universelles.

D’ailleurs j’ai été touchée quand des lectrices m’ont confié avoir retrouvé quelque chose d’elles-mêmes, d’intime, en Sujitha.

Comme je l’ai été quand d’autres m’ont dit avoir retrouvé l’Inde en lisant la nouvelle.

Quant-à son histoire je l’ai imaginée lors d’un trajet en bus, celui-là même dont je parle. La destination est réelle, le reste est inventé.

J’ai peaufiné les détails, les phrases.

Et j’ai écrit.


Comment as-tu découvert les Editions Filaplomb ?


C’est Fil qui m’a contactée car il connaissait mon blog.

J’en ai été ravie.

J’avais écrit Sujitha l’été dernier lors d’un voyage en Inde avec l’intention de le publier, ainsi que d’autres récits indiens, sur un blog.

Et alors… et alors… Filaplomb est arrivé !


As-tu lu d'autres auteurs chez lui ?


Oui, j’ai lu les autres auteurs.

J’ai aimé tous les récits, le choix est varié et tous sont de qualité.

J’ai une tendresse particulière pour Des hamsters et des hommes car j’apprécie beaucoup l’humour de Joan Aractingi.


Ecris-tu en ce moment ?


J’espère pouvoir me délivrer de beaucoup de contraintes dans les années qui viennent afin de pouvoir écrire plus.

En ce moment, vie bolognaise oblige, j’écris peu. Autrement dit rien d’autre que le blog.

Mais à partir de la semaine prochaine mon emploi du temps sera considérablement allégé, et ceci pour plusieurs mois.

Mes projets les plus concrets sont d’une part de continuer à écrire d’autres récits autour de Sujitha, de façon à ce que les histoires soient reliées les unes aux autres, d’autre part je voudrais reprendre mes extraits préférés des journaux de voyage que j’ai tenus en Inde pour en former un recueil autour d’un fil directeur, peut-être en y introduisant un peu de fiction.

Et puis, ensuite, quand je serai disponible, quand le temps sera devenu un allié, j’écrirais toutes ces histoires qui emplissent mes pensées depuis des années et qui attendent de voir le jour, d’être partagées.

Merci de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer. J’ai répondu à ces questions avec un grand plaisir.



Un extrait :


"Assise, je ne vois que lui, ses mains qui glissent sur le volant, ses cuisses dont je devine, sous l'étoffe du pantalon, la musculature puissante, ses pieds nus qui jouent avec les pédales, son profil dont je suis du regard les courbes nettes et voluptueuses? J'effleure par la pensée sa bouche aux lèvres pleines, son nez aquilin, son front haut et fier que domine la masse noir de ses cheveux, coupés courts. Le matin, il est rasé de frais et l'envie de baiser sa peau lisse, qui semble si douce, m'accompagne durant les deux heures que dure le trajet.

Pendant la journée, alors que j'enseigne l'anglais à mes élèves de la Medium school, mes pensées, telles des papillons qu'un ibiscus soyeux attire, volent vers lui qui conduit son bus jusqu'en haut de la montagne."

Et, pour finir, le mot de Filaplomb :

Quand on me demande pourquoi j'ai publié Sujitha, la fille à la tache en forme d'étoile de Claudine Tissier, je comprend tout de suite que la personne qui m'interroge est forcément quelqu'un qui ne l'a pas lue !
En quelques lignes à peine, elle parvient à nous transporter en Inde, mais de manière à ce que tout nous soit naturel. L'histoire de Sujitha elle-même, bien que particulière, me semble rejoindre quelque chose d'universel du destin des femmes. C'est en tout cas ce que me rapportent les nombreux lecteurs qui m'en ont parlé, tout à fait ravis !
Pour la couverture, les photos du montage ont été choisies parmi celles gracieusement offertes par Fabio Campo. Pour cette raison, je peux, pour une fois, montrer les autres couvertures prévues et auxquelles vous avez échappé !


http://filaplombleconcours.blogspot.com/

24 commentaires:

celeste a dit…

merci Zoridae :-)

nea a dit…

te voilà devenue agent littéraire ^^

Zoridae a dit…

Céleste,

Je t'en prie :))

nea,

J'aimerais bien mais je fais cela uniquement parce que je l'ai décidé et parce que ces livres m'ont plu, beaucoup :))
Comment vas-tu ?

nea a dit…

que deviens-je ? nea en plus vieux ma foi ^_^

Marc a dit…

Trés envie de lire mais aussi de découvrir le blog de Céleste. J'aime beaucoup quand tu dis que après la prémière phrase tu stope et respire je connais cela aussi.
(mon changement de sexe est en ligne :=))) )

Zoridae a dit…

Marc,

Tant mieux si ça te donne envie de lire ce bijou... tu vas voir, tu vas te régaler !
(Tiens-nous au courant...)

Pour ton changement de sexe j'ai vu, excuse-moi je n'ai pas eu le temps de commenter. Je l'ai trouvé excellent, d'autant que l'infidélité féminine n'avait pas encore été abordée... Je mettrai cela en ligne ce soir, avec celui de Fiso et celui de Boby :))

Filaplomb (éditeur) a dit…

Et bien !
Si je n'avais pas encore lue Sujitha, je me précipiterais aussitôt ! Quel éloge !
:-))))

Didier Goux a dit…

Tiens, je vais être un peu désagréable (pour changer...). Dans l'extrait que vous donnez à lire, il y a un lieu commun par demi-ligne : musculature puissante, lèvres pleines (qui a déjà vu des lèvres vides ?), front haut et fier, pensées qui volent telles des papillons (évidemment, telles des enclumes, n'est-ce pas...). Et, la cerise absurde sur ce gâteau convenu : la masse des cheveux coupés courts.)

Désolé pour l'ami Filaplomb, mais voilà une nouvelle que je n'ouvrirai pas : j'aurais l'impression de lire un extrait de Brigade mondaine...

Zoridae a dit…

Filaplomb,

Quelle chance de ne pas l'avoir encore lue, tu imagines ? De l'avoir à lire...

Didier,

En le recopiant hier soir très tard, je m'étais fait la même réflexion, voyez-vous. J'avais hésité à changer d'extrait mais quand même, ce passage au sein du livre est beau. Peut-être parce qu'après la tension des premiers paragraphes, ce moment de paix et de sensualité est un soulagement...

balmeyer a dit…

Est-il besoin de rappeler que le troll ci dessus qui dit "j'aurais l'impression de lire un extrait de Brigade mondaine..." en est lui même un auteur ?

Didier, vous n'y êtes pas du tout.

Je l'ai lu également, et j'ai été impressionné par la maitrise, vraiment. Et pourtant, je n'aime pas les clichés et les descriptions "automatiques". On peut avoir l'impression qu'il s'agit quelque chose de précieux, de ciselé, mais au contraire, la nouvelle est percutante par la simplicité, l'économie de style. Pas un mot de trop, pas de "style pour le style", c'est droit à l'essentiel.

Les métaphores simples donnent un effet "peinture naïve", un peu comme ces affiches indiennes que l'on voit en couverture. L'histoire est magnifique, et le style a un peu de cette blancheur, cette candeur qu'on trouve dans les contes. Le propos qu'on devine derrière (condition de la femme en Inde) est assez conséquent, je trouve ça élégant d'avoir enrobé tout ça dans une plume pas du tout empesée...

Cochon a dit…

J'ai trouvé cette nouvelle très poétique et touchante. Je pense que l'histoire parlera à beaucoup de femmes. Quand on y pense, même en France, on reste prisonnières des conventions sociales et du poids du mariage (mon mari est en train de me fusiller du regard).
Bon, je vous laisse !
Bisous à tous

celeste a dit…

@didier Goux
bien sûr que la description de cet homme est une enfilade de lieux communs, elle est volontaire.
le personnage qui raconte est une jeune femme romanesque et indienne
elle définit dans sa description un type d'homme: le séducteur indien, celui que l'on admire au cinéma, celui qui fait rêver et qui correspond à un ensemble de clichés.

merci Balmeyer de l'avoir si bien compris

Filaplomb (éditeur) a dit…

Didier Goux : les éditions Filaplomb, ce sont les lecteurs qui en parlent le mieux !
Z'ont même pas honte de les lire !
:-P

:-)))

Didier Goux a dit…

Il va de soi que, n'ayant pas lu la nouvelle, je ne peux rien dire. Dans ce cas, il eût été préférable de ne pas donner l'extrait en question détaché de son contexte.

Je dis ça pour être aimable, n'es-ce pas ? Les arguments de l'auteur ne me convainquent pas trop, ceux de M. Balmeyer encore moins : cette notion de métaphore "simple"...

Enfin, bon : encore une fois, je n'ai pas lu l'ensemble.

Zoridae a dit…

Didier,

Vous le lirez si vous le voulez bien, je vous l'enverrai en même temps que le Russel Banks promis (et qui tarde, je sais...)!

A tous, merci pour vos témoignages et à bientôt !

rouge nana a dit…

Vous me donnez très envie de lire cette nouvelle ! Et je suis ravie de découvrir votre blog, que je viens de trouver, venant de chez Nicolas : je repasserai souvent, je le sens !

Didier Goux a dit…

Très chère, ne vous donnez pas cette peine : la factrice m'a apporté ce matin l'ensemble des nouvelles publiées par Filaplömb.

Zoridae a dit…

Rouge nana, bienvenue ici :))

Lisez Sujitha, vous ne le regretterez pas ! Et ensuite, n'hésitez pas à venir me dire ce que vous en avez pensé :))
A bientôt !

Didier,

Tenez-nous au courant grand sage (ce que vous êtes pénible quand même :) )

Patrick a dit…

Derrière ces entretiens, on découvre toute la passion d'écriture qui t'anime et ce désir de mettre en avant les autres.
j'ai beaucoup aimé ce que dit Claudine Tissier de l'écriture, "ce voyage immobile".
Merci cette découverte.

Zoridae a dit…

Patrick,

Oui j'adore parler d'écriture avec des personnes qui écrivent. J'ai hâte de connaître ton avis si tu lis les nouvelles des Editions Filaplomb :)

Madame de K a dit…

"L’écriture n’est pas pour moi un plaisir solitaire. J’écris pour partager, pour communiquer, pour raconter (...)Si personne ne me lit, je n’écris pas."
C'est à ça qu'on reconnaît qu'on n'est pas un artiste mais un artisan, qu'on n'est pas un Littérateur avec un grand L, un être désincarné dans sa tout d'ivoire qui n'aime que l'art pour l'art.
C'est un vaste débat "qu'est-ce que l'art ?". Ma fille qui passe le bac dans quelques jours aura peut-être ce sujet en philo ...
Donc tu n'es pas une artiste, et c'est tant mieux ! (tu n'es pas vexée j'espère) Je le dis d'autant plus librement que je me suis reconnue dans tes mots ;-)
Je m'aperçois que je suis en train de m'adresser à Céleste mais que je suis chez Zoridae ... pardon ! Et merci Zoridae de nous faire partager l'intimité des auteurs de Filaplomb !

celeste a dit…

@madame de K.
je suis tout à fait d’accord avec toi
j’aime tisser des liens, pas m’enfermer dans une tour..

après artiste ou pas, pour tout dire je m’en fiche un peu (pour ne pas dire complètement)
ce qui m’importe c’est de vivre, de m’amuser, d’écrire, de partager, de voyager, de faire des rencontres, d’aimer et d'autres choses encore...

j’aime cette phrase de Van Gogh:
“Il n’y a rien de plus réellement artistique que d’aimer les gens.”

balmeyer a dit…

Pour info : j'ai désintégré l'ordinateur familial, donc pas de réponse avant... hum... très bientôt ! (j'espère).

Zoridae a dit…

ORDINATEUR RÉPARÉ !

Madame de K.
Pas de problème, vous pouvez parler à Céleste, je parle bien d'elle moi !!!

A part ça je ne comprends pas très bien le procès que tu fais aux artistes.... Pour moi un artiste est quelqu'un qui vit de son art et pour son art ce qui ne signifie pas qu'il vit dans une tour d'ivoire ni qu'il répugne à partager... et tout artiste est l'artisan de son art parce que tout art demande du travail, de la patience, de la persévérance....

Voilà mon point de vue !

Merci Céleste pour la belle citation de Van Gogh !

Balmeyer, GRRRRR !