lundi 15 juin 2009

Je devrais toujours m'écouter...

La dernière fois, ou peut-être même la précédente, je m'étais jurée que l'on ne m'y reprendrait pas et qu'avant de publier les premiers épisodes, j'aurais achevé l'histoire dans un fichier word...

Hélas, là, j'ai cru que mon enthousiasme, aurait je ne sais quel effet magique sur le temps, sur ma fatigue et que malgré un mois de juin s'annonçant terrible, je finirais rapidement...
Or je n'en fais rien et la fête n'a pas encore eu lieu. Je travaille une quarantaine d'heures par semaine au minimum et le soir je reste bouche bée devant mon ordinateur, n'ayant même plus la force de bouger ma souris. Cela ne m'empêche pas de penser tous les jours à mon blog et aux cinq articles dont le plan est dans ma tête... Je suis une petite nature, je sais que de nombreuses personnes travaillent autant et ont le courage d'écrire des billets pleins de verve. L'inconvénient c'est que je ne peux écrire au travail, mes apprentis chanteurs trouveraient cela bizarre !

Alors... Vous attendrez ?

Illustration : Brendan Monroe

dimanche 7 juin 2009

Préambule à une heureuse régression

A V., la première bibliothèque où je mis les pieds, était sise dans l'aile vieillissante d'une demeure bourgeoise. Entre les allées étriquées planaient des nuées de grains de poussière, brillants comme des copeaux de verre. Ma mère m'aidait à choisir des albums cartonnés. Le premier dont je me souviens décrivait la reproduction humaine. Un spermatozoïde voguait sur des pages roses, frôlant des parois spongieuses, appuyant sa face joviale contre un bel organe rebondi. Après quoi il ne tardait pas à disparaître et je m'inquiétais, une page après l'autre, Il est où le ver de terre Maman ? Ma mère avait beau rétorquer Ce n'est pas un ver de terre, c'est un spermatozoïde, je refusais de croire qu'une chose aussi mignonne puisse être affublée d'un nom aussi barbare. Les dernières pages du livre me barbaient, je battais des pieds, roulais sur le côté, escaladais les accoudoirs du canapé. Que venait faire ce bébé surgi de nulle part ? Je préférais le début de l'histoire et demandais à tourner les pages en sens inverse. Qu'il était drôle ce petit ver de terre !
Pourtant, aussi plaisant qu'il fut, ce livre m'inquiétait et sa lecture me laissait un goût amer car ma mère ne manquait pas de me rappeler, lorsque nous le refermions, l'arrivée prochaine d'une petite sœur. Elle désignait alternativement le livre et son ventre. Je secouais la tête, mécontente, j'aurais préféré un ver de terre ! Un spermatozoïde, reprenait ma mère machinalement.

Plus tard, la bibliothèque s'est installée dans un grand bâtiment qui avait été conçu spécialement pour cela. Au rez-de-chaussée, la bibliothèque pour enfants déployait ses étagères comme l'ossature gigantesque d'un animal mystérieux ; à droite c'était les bandes dessinées, qu'il était quasiment impossible de lire dans l'ordre, au fond, le coin des tout-petits jonché de coussins, et au milieu d'innombrables possibilités de lecture pour l'adolescente que j'étais, bibliothèques roses et vertes, classiques abordables, nouvelles, ouvrages scientifiques, artistiques. Ma mère nous laissait choisir nos livres et montait à l'étage afin de dénicher ceux qu'encore elle n'aurait pas dévorés. Je la rejoignais quelquefois et j'errais, perplexe, entre les sombres allées ; telle le spermatozoïde de mes trois ans, j'avançais sans savoir ce qui m'attendrait au tournant. Je saisissais parfois un ouvrage usé, parcourais la quatrième de couverture, reniflais les pages jaunies des livres... Ma mère me glissait une anecdote au sujet du roman ou de son auteur, m'encourageait à le découvrir ou me disait que ce n'était pas la peine, on l'avait à la maison.

J'ai fait, plus vite que je ne l'avais imaginé, le tour des livres jeunesse. Roald Dahl m'avait baladée au gré d'aventures rocambolesques peintes d'une plume épique ; plus tard, Susie Morgenstern m'avait époustouflée par sa modernité, il me semblait qu'à chaque fois l'héroïne de ses romans existait juste pour répondre à mes préoccupations ; Alexandre Dumas, Zola me volaient des après-midi entières. Il y avait aussi un recueil de nouvelles très noires que je relisais souvent. Il me fascinait et lorsque j'essayais d'écrire, j'y pensais comme à un idéal. Un des récits, presque un conte, s'attachait à un petit garçon affamé qui mendiait avec son père dans la rue, sous la neige. Un homme s'émouvait de les voir si démunis et les invitait à venir avec lui au restaurant partager un repas de fête. En entrée, il commandait des huîtres, heureux de leur faire goûter un met des plus raffinés. L'enfant dégoûté, mâchait les mollusques sans pouvoir les avaler. Il me semble que l'histoire s'arrêtait là...

Lorsque je décidai de choisir mes lectures à l'étage de la bibliothèque, je gravis la pente qui y menait avec un sentiment d'importance mâtiné de nostalgie. J'allais emprunter les mêmes chemins littéraires que ma mère. Pourtant, si faire lecture commune nous permettrait de communiquer à travers des histoires que nous n'aurions même pas vécues, il me semblait que je ne retrouverais jamais la sensation de parcourir un livre qui me parlait de moi à l'oreille. Je me figurais la jeunesse comme un bien précieux et le monde adulte comme quelque chose que tout le monde pouvait avoir. Je tenais résolument à rester du côté des chanceux du premier groupe, malheureusement ma curiosité m'entrainait déjà de l'autre côté...

Je reconnus les quatrièmes de couvertures que j'avais lues de temps en temps. Les livres m'étaient familiers sans que j'aie dépassé ce résumé et les premières lignes, je ne cessais de tomber dessus donc je m'emparai de ceux-ci en premier. Je découvris ainsi Thomas Hardy, les sœurs Brontë, Victor Hugo, les romans policiers en commençant par Agatha Christie. J'eus aussi la surprise de retrouver des romans que j'avais découvert au rez-de-chaussée. Ainsi les frontières n'étaient pas si nettes... Mais c'est seulement avec Harry Potter, beaucoup plus tard, que j'osai plonger de nouveau dans la littérature jeunesse. Alors, se disputèrent en moi la joie de parcourir un récit fascinant et le regret de ne pas avoir eu, enfant, de lecture pareille ; que j'aurais aimé cela, me disais-je en aimant le roman autant que la possibilité de redevenir enfant le temps d'une centaine de pages.

(A suivre tant que je lirai...)

vendredi 29 mai 2009

Dr Z.

Ce soir il y avait foule dans le métro. Une jeune femme s'est retrouvée en équilibre à côté de mon siège. J'avais reposé depuis un moment mon livre, écœurée par la conjonction de chaleur et de conduite chaotique du chauffeur, aussi observais-je les gens attentivement.

Elle, brune, bronzée, fine de visage exhibait un petit ventre bien rond surmonté d'une ceinture, elle même surmontée d'une poitrine abondante. "Oh, ai-je dit, vous êtes enceinte ?"
C'était plus une affirmation qu'une question. J'engageais simplement la conversation afin de pouvoir lui offrir ma place... Mais à ma grande surprise, elle me répondit que non.

Ce faisant, elle n'eut l'air ni choquée, ni vexée comme l'aurait été toute femme à qui l'on poserait à tort une telle question. Je fronçai les sourcils. Elle était, au contraire, tout à fait louche.

Je pensai à un épisode mémorable du Dr House dans lequel il soupçonne une femme obèse d'être enceinte. Elle s'obstine à nier. Finalement, ils n'ont raison ni l'un ni l'autre puisque la patiente se révèle porteuse d'une tumeur de la taille d'un enfant de neuf mois...

Observant une varice sur la jambe plutôt fine de la jeune femme, la densité du ventre qui n'évoquait pas un bourrelet j'ai songé, presque nostalgique, que j'avais à côté de moi, un rare cas de déni de grossesse. Ou, encore plus rare, une malade qui s'ignorait.

Je lui ai souri avec commisération...

lundi 25 mai 2009

La fête (2)

C’était le matin que Minna se sentait le plus pesante. Elle se demandait si tout le monde connaissait ça, l'effort que c'était de réintégrer sa peau un jour après l'autre et d’endosser les différents rôles que son entourage espérait. Rien ne servait de se dérober. Quand elle se terrait dans son lit, son père venait la chercher précédé de son ventre qui ressemblait au sien, sa mère l'appelait de son sprechgesang exaspérant, ou Juliette la narguait, essayant ses minijupes avec des moues de pétasse, tortillant ses fesses de rat sous son nez.
Minna devinait que celle qu'elle était dans ses rêves l’instant précédent, douce, sexuelle, finirait écrabouillée sous le premier pied qu'elle poserait par terre, droit ou gauche. Peu après la colère ferait battre son cœur un peu plus vite que la normale et elle se sentirait lasse à en vomir. Si seulement, pensait-elle assise dans les toilettes, si seulement tout ce qui m’énerve pouvait me faire gerber… Alors je serais plus mince que ma sœur, bien plus mince.
Elle avait une fois chatouillé sa gorge à l’aide d’une brosse à dents - c'est ainsi que faisait Keyla - mais Minna ne vomissait pas facilement et c’est à peine si elle avait pu cracher quelques miettes du croissant qu’elle venait de manger, baignées dans un filet de bile. Pour faire passer le goût elle avait avalé une tablette de chocolat arrosée d’un litre de Coca-Cola. Bof.

De toute l’année un seul jour valait la peine d’être vécu selon la jeune fille et bizarrement, c’était celui de son anniversaire. Car depuis quelques années ses parents avaient la discrétion de s’éclipser. Elle avait champ libre. D’autant qu’ils emmenaient même Juliette avec eux. Ils avaient commencé quand elle avait quinze ans, Ma chérie nous avons tellement confiance en toi, avait bêlé sa mère. Pourquoi pas en fait ? Minna les deux premières fois n’avait fait que glousser avec quelques copines autour de paquets de bonbons. Elles s’étaient couchées vers minuit, les bouches poisseuses et elles avaient échangé dans le noir des confidences tout aussi poisseuses sur les garçons qu’elles aimaient bien. Waouh ! Quel trip quand on y pense ! Minna ne connaissait pas encore Keyla à l’époque. Ni Blaise ni Grük.
Ah oui, et pour ses dix-sept ans, elles avaient fumé un paquet entier de cigarettes, elles étaient neuf à tousser, sauf une ou deux qui prétendaient en avoir l’habitude et elles avaient sifflé une bouteille de champagne que ses parents conservaient pour une grande occasion. Après tout, c’en était une, elle avait dit, le lendemain à ses parents. Son père avait cligné un de ses yeux chafouins et l’affaire avait été dans le sac. S’il avait vu l’effet que ça leur avait fait à Minna et ses copines, il aurait peut-être même versé une larme débile Il faut bien que jeunesse se passe, il aurait balbutié, sentencieux. Ému que des jeunes filles se sentent saoules après un petit verre d’alcool. Saoules au point de se rouler des pelles une partie de la nuit. Cindy n’avait-elle pas fait un strip-tease ou un truc comme ça d’ailleurs ? Bof.

Pour ses dix-huit ans Minna voyait les choses en grand. Pour la première fois, il y aurait des garçons. Keyla avait promis qu’elle rameuterait des copains de son quartier et surtout, Minna, depuis plusieurs semaines, se préparait à adresser la parole à Blaise et Grük pour les inviter. Il ne se passait pas une heure sans qu’elle y pense. Elle visualisait la scène comme le lui conseillait toujours son psy lorsqu'ils évoquaient ce qui la terrifiait, elle tapoterait sur l'épaule de Grük en cours d'Economie, de Blaise en Droit, Salut, ça te dirait de venir à une fête ? Ce qui la retenait c’était la certitude déraisonnable que les garçons liraient derrière ses paupières baissées les rêveries salaces qu’elles nourrissaient à leur égard. Et s’ils me voulaient tous les deux, se demandait-elle, comment je ferais ? Elle savait qu'elle serait incapable de résister à l’un comme à l’autre ; peut-être même que le vieux SDF qui dormait le long du boulevard pourrait obtenir ses faveurs pour peu que ses yeux brillent assez en la regardant... Tu y crois, toi ? lui soufflait une petite voix . Bof. Le SDF, à la rigueur...

Illustration : Calascione

So long, Dorhamounet

Si vous cliquez sur Extra-Ball, dans ma blogroll, vous aboutirez désormais sur un message d'erreur. Dorham a décidé de ne plus bloguer...

Il va me manquer...

Bye l'ami !

vendredi 22 mai 2009

Fils - le texte de Mtislav

Mtislav se l'était réservé et il a tenu promesse. Son beau texte, au cordeau, a déjà enthousiasmé et ému plein de lecteurs... Ne le manquez pas !
http://mtislav.blogspot.com/2009/05/fils-de-p.html

jeudi 21 mai 2009

On ne nait pas homme

"Hypothèse en pointillé : dès qu'un petit garçon comprend qu'il vient (que tout le monde vient) de l'intérieur d'un corps de femme, un corps donc différent du sien, il se met à construire et à détruire, à bricoler, à manier, à remanier et à tripatouiller, la petite fille ne fait pas cela. Les garçons ouvrent les poupées, les nounours et les voitures petites et grandes, ils ouvrent les fusils, jouets ou non, pour en comprendre le fonctionnement ; ils veulent pénétrer le mystère de la vie, des origines, comprendre d'où ils viennent, pourquoi ils sont là ; ils regardent de près, d'encore plus près ; plus tard, certains iront jusqu'à arracher le fœtus du ventre de la femme enceinte et à en fracasser le crâne. Après le dépeçage du nounours, après le carnage, ils laissent derrière eux : non-sens, monceaux de chairs mortes qui ne veulent plus rien dire. Ils ont réussi à transformer le vivant en mort, en objet, en chose, en rien : puissance sidérante qui ne peut se comparer qu'à celle de mettre un enfant au monde."

Le reste de l'article de Nancy Huston pour Le Monde est !
Olympe en a parlé ici...

Je suis curieuse de savoir ce que vous en pensez...

lundi 18 mai 2009

La fête (1)

En s'endormant Minna caressait ses bras épais comme des jambonneaux.
Elle avait cette habitude depuis l'enfance mais c'est récemment qu'elle s'était mise à rêver que ses bras étaient ses jambes et que ce n'était pas elle qui les caressait.

En général, elle imaginait le sourire de Blaise tandis que les gros doigts boudinés de sa main droite pétrissaient son avant-bras, cernaient le poignet étrangement gracile et remontaient à l'intérieur du bras, là où la peau est douce et les veines affleurent.
Mais il arrivait que s'y substituent les yeux froids et brillants du garçon au premier rang du cours d'Histoire des Faits Économiques. Sa copine Keyla lui avait dit qu'il s'appelait Alexis, elle avait aperçu le prénom griffonné en haut d'un devoir, seulement Minna s'en moquait, elle ne voulait pas le savoir. Tout ce qu'elle voyait c'est qu'il n'avait pas une tête à avoir un prénom qui existe. Il n'était pas comme les autres, c'était évident et rien ne servait d'essayer d'expliquer cela à Keyla, elle ne comprendrait pas, elle se moquerait d'elle, encore une fois. D'ailleurs Keyla n'avait pas les mêmes goûts que son amie en matière de garçons. Enfin, c'est plutôt que Keyla avait décidé de n'être attirée que par les bruns aux yeux bleus et comme ci et comme ça, tandis que Minna savait bien qu'elle se donnerait à qui le voudrait... Pas question de tergiverser, elle ne voulait pas finir vierge ! Vierge et obèse, quel destin ! Quelle horreur !
En esprit, Minna préférait appeler le garçon du cours d'Histoire des Faits Économiques Grük ; Alexis c'était bien trop banal. Tandis que Grük, ça lui allait comme un gant...

Minna n'avait pas échangé un mot avec Grük mais elle avait l'impression qu'il l'observait et plus d'une fois, elle avait trébuché en rejoignant son siège parce que le regard qu'il dardait sur sa nuque était si inexpressif qu'il ne pouvait révéler qu'un amour ou une haine incroyables. Peu importe, grosse Minna qui ne comptait pour personne se contenterait d'être haïe, pourvu que ce soit avec passion. A l'intérieur de ses cahier, Minna griffonnait des B. pour Blaise et des Grük qui faisait rire Keyla : Jamais vu une tordue comme toi, elle lui disait et les deux comparses riaient à s'en étouffer, baissant la tête pour dissimuler leur inattention au professeur. Grük, Grük, répétait Keyla, mais d'où tu sors ça bordel ? C'est le nom de ta planète c'est ça ? Tu vas tous nous manger à la fin ? Pour qu'elle se calme, Minna attrapait un bourrelet de sa taille, elle tordait et, en général, ça suffisait pour que Keyla la ferme.

La jeune fille se troublait toujours en pensant à Grük. Les images doucereuses des rêveries qu'elle partageait avec ses copines, les projets d'avenir inspirés des pires mélos, laissaient place à des scénarios salaces que Minna ne devait à personne : sa chair débordait de cordages qui l'enchaînaient à un lit, on l'interpellait, on lui tirait les cheveux, Minna bavait, sa bouche s'ouvrait comme pour happer, elle se tortillait sous ses draps, étouffait ses gémissements dans son oreiller. Même Blaise était là, à contre-jour, un peu effacé mais peut-être pas si innocent que ça après tout. Le film s'arrêtait assez brusquement, fracassé contre les arrêtes du caractère terre à terre de la fille car Minna ne savait pas désirer ce qu'elle ne connaissait pas ; sa mère disait toujours ce truc imbuvable : Juliette c'est l'artiste, la rêveuse, Minna c'est le concret... Ma grande est tellement terre à terre ! Puis comme pour se faire pardonner, elle ajoutait : Au moins, avec elle je ne me fais pas de souci, je sais qu'elle se choisira un travail sérieux et tout ce qui va avec. Alors que Juliette, elle n'a pas fini de me causer des insomnies !

Minna reprenait son souffle, un peu écœurée, mais surtout furieuse que l'histoire se heurte aux limites de ce qu'elle avait vécu : un baiser échangé au CP avec Damien Leroux. Impossible, même si elle avait lu des livres, vu des films, d'imaginer qu'un garçon puisse la caresser et placer son sexe entre ses jambes. Pourtant elle était sûre de souhaiter que cela advienne. Car sa mère se trompait. C'est à cause de son manque d'imagination que Minna essayerait le plus de choses. Juliette laisserait sa nature lymphatique décider de sa vie ; Minna, au contraire, prendrait les devants pour que son quotidien revête les couleurs qui lui plaisaient vraiment. Et elle n'avait jamais eu les mêmes goûts que les autres !

De l'autre côté de le chambre sa sœur dormait déjà et son nez sifflait avec un petit claquement au début de chaque inspiration. Une frange noire mordait son front, ses bras s'étiraient comme les cous de cygnes amoureux autour du délicat visage assoupi. Juliette avait treize ans et elle était venait de rompre avec son premier amant, un terminale de son lycée. Celui-ci, digérant mal la rupture venait hurler sous leurs fenêtres un soir sur deux. La semaine dernière, il avait intercepté Minna alors qu'elle rentrait d'un baby-sitting. Éméché, le jeune-homme l'avait plaquée contre la porte de l'immeuble et il avait frotté son visage contre son épaule dodue. Il murmurait : Ma Juliette, ma Juliette, dis-moi comment elle peut me faire ça, hein dis-moi ? mais c'est elle, Minna, qu'il touchait, dans ses cheveux qu'il mouchait ses larmes. Minna d'abord qui avait voulu le repousser, l'envoyer dinguer sur les marches de l'escalier, se sentit flancher, émue par son désespoir, troublée par la main qu'il remuait sur ses hanches. Ses pensées se déroulaient à toute vitesse et au milieu d'elle un désir fou étalait son audace comme des tentacules.

Elle lui tendait les lèvres quand il avait reculé : Mais qu'est-ce que je fais moi ? Non mais n'importe quoi ! Il était parti sans s'excuser...

La dernière fois qu'il avait hurlé en bas de l'immeuble, Juliette dormait chez une amie et Minna avait déversé, par la fenêtre, un seau d'eau entier ; elle y avait mis tant d'enthousiasme et de rage que le seau était parti avec son contenu. Quand Damien avait protesté elle avait hurlé ta gueule ! et peu après elle avait entendu démarrer son scooter ridicule.

(A suivre...)

Illustration : Jonathan Viner

dimanche 17 mai 2009

La Petite Demoiselle Muffet

La petite demoiselle Muffet
Assise sur un tabouret
Mangeait son caillé et son petit-lait.
Vint une araignée
Qui s'assit à côté
Mademoiselle Muffet partit tout effrayée.


Little Miss Muffet,
Sat on a tuffet,
Eating her curds and whey.
Along came a spider,
Who sat down beside her,
And frightened, Miss Muffet, away.

vendredi 15 mai 2009

La chasse

Il y a quelques semaines des ouvriers sont venus et, munis de marteaux-piqueurs, ils ont, avec détermination, éventré les trottoirs de ma rue. Leur installation s'était faite sous la fenêtre de notre chambre, à l'aube - du moins, c'est le souvenir que j'en garde -mais les jours suivants, l'ouvrage des marteaux-piqueurs s'est étendu jusqu'à l'avenue Marx Dormoy.
Lorsqu'ils eurent passé la rue Poissonnière, il ne nous parvint plus qu'un vague écho mais le souvenir du supplice enduré nous le rendait insupportable. Dehors, nos pieds charriaient des monceaux de boue, la terre bavait sur la route et, craignant de crotter mes bottines vernies, je me croyais transportée quelques siècles auparavant, lorsque le goudron ne recouvrait pas le sol de Paris.

Une semaine après l'autre, le bitume s'est lézardé laissant apparaître ses entrailles parcourues de tuyaux nauséabonds. En passant près des excavations, je me rappelais ce fait divers, l'année dernière je crois : à la suite de travaux devant chez eux, les habitants d'un immeuble s'étaient plaints de sentir une odeur de gaz. Les ouvriers étaient partis sans les prendre au sérieux. Jusqu'à ce que l'immeuble explose... Il y avait eu de nombreuses victimes.

Par ici aussi, ils ont fini par reboucher les trous et remballer leur matériel. Bientôt les matins sont devenus quasi calmes : seuls les camions du Champion, le va-et-vient incessant des palettes et parfois, de gentils coups de klaxons nous réveillaient. La cacophonie habituelle. Après l'acharnement sonore des marteaux-piqueurs, ces menus bruits nous avaient semblé désirables et je me suis surprise, un matin, à ôter une boule Quiès pour savourer amoureusement le grincement des roulettes devant l'entrepôt.

Je pensais que nous subirions juste après l'odeur du goudron, moindre désagrément pour des trottoirs touts neufs. Que nenni. Les trottoirs restent zébrés de brun et dégueulent de la boue lorsqu'il pleut. Par la fenêtre, cela fait comme des pointillés brun sur la grisaille. J'ai pris l'habitude de sauter par dessus les lambeaux de terre mise à nue, de slalomer, d'éviter. Je me demande quel effet sur le mental peut avoir le fait d'habiter dans une rue qui ressemble à des points de suspension à l'infini. Dans l'écriture aussi je les ai évités longtemps. Ainsi que les points d'exclamation multipliés et les petits ronds au-dessus de la lettre i.

Bref, à cause de la désorganisation de l'espace sous mes fenêtres, je ne les ai pas remarquées tout de suite. D'abord il y a du monde, même le soir, les rires fusent, des cris couvrent le vrombissement des voitures qui redémarre lorsque le feu passe au vert, on se hèle, on se harangue, on s'enthousiasme, on râle, on se bat. Devant le petit café, les habitués fument leur clope en me saluant d'un air goguenard. C'est toujours un objet de réflexion pour moi : pourquoi tous les clients de ce bar ont-ils l'air goguenard ? Mais je me trompe, les femmes n'ont pas le même air. De leurs voix rauques de fumeuses, elles gueulent des blagues puis toussent en riant. Elles sont imposantes, leur ventre les précède et sous leurs yeux vitreux, le khôl dégouline. Mais elles possèdent une grâce étrange - peut-être conférée par l'assurance de plaire - qui m'amène à les fixer longuement lorsque je passe devant elles. Le patron, lui, me salue avec chaleur. Puis, parmi les goguenards il y a ceux qui ont vraiment l'air de rire en dedans et ceux qui font mine de flirter. Je sourie aux rieurs, parfois, je salue les autres d'un hochement de tête sévère. Un peu plus loin, je vois des hommes et des femmes qui, absorbés dans leur conversation, ne cessent de guetter la sortie des poubelles du supermarché. Il arrive que je les entende évoquer un incident : "Il nous a dit que si on revenait, il appellerait les flics". Ils se font discrets, ils se mêlent aux clients du bar, à ceux du salon de coiffure, ils se fondent dans le décor.

Elles surgissent la nuit tombée. Je les ai remarquées un soir. Il était minuit passé. B. et moi venions de nous coucher lorsqu'un frottement dans la pièce m'a poussé à allumer. J'ai scruté le plafond. Dans le coin droit de la pièce j'ai aperçu une tâche noire :
"Ah ah, ai-je dit, cette nuit tu vas gober une araignée !"
J'étais entrain de calculer les possibilités que l'insecte tombe dans ma bouche plutôt que dans celle de mon époux, lorsqu'un mouvement a attiré mon regard, dans le coin gauche de la pièce. De mon côté. Une araignée dodue agitait ses pattes dans une toile qui partait de la bibliothèque. B. a éclaté de rire.
"Ce n'ai pas drôle, ai-je râlé. Tu crois que c'est un couple ?"
J'ai aussitôt imaginé les ébats qui avaient peut-être eu lieu juste au-dessus de nous, depuis des semaines. Je me suis demandée si la femelle araignée, en ce moment même portait ses petits sur son dos. Mais il me semble que le mâle est vivant... Or il paraît qu'après l'accouplement, la femelle, le tue. Parfois elle le mange. Cela dépend des espèces.
"Ils n'en sont peut-être qu'à la phase de séduction, ai-je murmuré.
- Et si c'était toi qui le faisais pour une fois, a grogné B.
- Ah non, j'ai dit, je ne peux pas ! Je suis une des leurs !"
Et j'ai quitté la chambre pour ne pas assister au carnage.

Le front contre la fenêtre du salon j'ai regardé dans la rue. Comme chaque fois, que je scrute l'obscurité depuis que nous habitons là, j'ai repensé à la femme-qui-autrefois-dormait-en-bas de-chez-moi. Je me suis demandée où elle pouvait être et j'ai espéré qu'elle reçoive enfin des soins appropriés.
"Peut-être a-t-elle enfin retrouvé la raison ? Et ses enfants, ai-je pensé.
- Zut, râla B.. Elle a sauté !
- Oh non, ai-je dit en retournant dans la pièce. Et bien sûr c'est de mon côté ! Je suis sûre que pour la tienne tu t'es appliqué !
- Elle était morte, a-t-il dit. Enfin il y avait un truc mort.
- A mon avis c'était le mâle, ai-je dit en lui jetant un regard menaçant."

Et je suis retournée observer la rue pendant que B. empilait les livres qui jonchent le sol au pied du lit, de mon côté. De temps en temps, une ombre le faisait sursauter, il donnait un coup de balais avant de s'apercevoir que ce n'était rien. Dehors quelque chose avait attiré mon attention. Plusieurs jeunes filles attendaient. Elles étaient deux par deux, appuyées contre les vitrines des boutiques fermées. Il y en avait une demi-douzaine. Leurs vêtements étaient ceux de lycéennes : jeans noirs moulants, tee-shirts, petits blousons ajustés. Toutes étaient en noir et blanc. Qu'est ce qu'elles peuvent bien attendre à cette heure de la nuit ? je me demandais. Soudain un homme est passé et l'une d'elle lui a adressé la parole. Tiens elle doit vouloir connaître l'heure ! C'est tout ce que je parvenais à imaginer. Mais l'homme n'a pas regardé sa montre, ni consulté son portable. La fille a traversé la rue en direction de mon immeuble et il l'a suivi. Cinq minutes plus tard une autre fille est partie avec un autre homme.

"Ça y est je l'ai eue ! a crié B. dans la chambre.
- Il y a des putes dans la rue, j'ai répondu. Tu ne me mens pas ? j'ai insisté... Fais voir !"

Sous sa chaussure, B. me montra la femelle araignée, toute aplatie. Et nous sommes allés nous coucher en fermant la bouche au cas où les petits aient survécu.

Illustration : Julie Fillo