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lundi 25 mai 2009

La fête (2)

C’était le matin que Minna se sentait le plus pesante. Elle se demandait si tout le monde connaissait ça, l'effort que c'était de réintégrer sa peau un jour après l'autre et d’endosser les différents rôles que son entourage espérait. Rien ne servait de se dérober. Quand elle se terrait dans son lit, son père venait la chercher précédé de son ventre qui ressemblait au sien, sa mère l'appelait de son sprechgesang exaspérant, ou Juliette la narguait, essayant ses minijupes avec des moues de pétasse, tortillant ses fesses de rat sous son nez.
Minna devinait que celle qu'elle était dans ses rêves l’instant précédent, douce, sexuelle, finirait écrabouillée sous le premier pied qu'elle poserait par terre, droit ou gauche. Peu après la colère ferait battre son cœur un peu plus vite que la normale et elle se sentirait lasse à en vomir. Si seulement, pensait-elle assise dans les toilettes, si seulement tout ce qui m’énerve pouvait me faire gerber… Alors je serais plus mince que ma sœur, bien plus mince.
Elle avait une fois chatouillé sa gorge à l’aide d’une brosse à dents - c'est ainsi que faisait Keyla - mais Minna ne vomissait pas facilement et c’est à peine si elle avait pu cracher quelques miettes du croissant qu’elle venait de manger, baignées dans un filet de bile. Pour faire passer le goût elle avait avalé une tablette de chocolat arrosée d’un litre de Coca-Cola. Bof.

De toute l’année un seul jour valait la peine d’être vécu selon la jeune fille et bizarrement, c’était celui de son anniversaire. Car depuis quelques années ses parents avaient la discrétion de s’éclipser. Elle avait champ libre. D’autant qu’ils emmenaient même Juliette avec eux. Ils avaient commencé quand elle avait quinze ans, Ma chérie nous avons tellement confiance en toi, avait bêlé sa mère. Pourquoi pas en fait ? Minna les deux premières fois n’avait fait que glousser avec quelques copines autour de paquets de bonbons. Elles s’étaient couchées vers minuit, les bouches poisseuses et elles avaient échangé dans le noir des confidences tout aussi poisseuses sur les garçons qu’elles aimaient bien. Waouh ! Quel trip quand on y pense ! Minna ne connaissait pas encore Keyla à l’époque. Ni Blaise ni Grük.
Ah oui, et pour ses dix-sept ans, elles avaient fumé un paquet entier de cigarettes, elles étaient neuf à tousser, sauf une ou deux qui prétendaient en avoir l’habitude et elles avaient sifflé une bouteille de champagne que ses parents conservaient pour une grande occasion. Après tout, c’en était une, elle avait dit, le lendemain à ses parents. Son père avait cligné un de ses yeux chafouins et l’affaire avait été dans le sac. S’il avait vu l’effet que ça leur avait fait à Minna et ses copines, il aurait peut-être même versé une larme débile Il faut bien que jeunesse se passe, il aurait balbutié, sentencieux. Ému que des jeunes filles se sentent saoules après un petit verre d’alcool. Saoules au point de se rouler des pelles une partie de la nuit. Cindy n’avait-elle pas fait un strip-tease ou un truc comme ça d’ailleurs ? Bof.

Pour ses dix-huit ans Minna voyait les choses en grand. Pour la première fois, il y aurait des garçons. Keyla avait promis qu’elle rameuterait des copains de son quartier et surtout, Minna, depuis plusieurs semaines, se préparait à adresser la parole à Blaise et Grük pour les inviter. Il ne se passait pas une heure sans qu’elle y pense. Elle visualisait la scène comme le lui conseillait toujours son psy lorsqu'ils évoquaient ce qui la terrifiait, elle tapoterait sur l'épaule de Grük en cours d'Economie, de Blaise en Droit, Salut, ça te dirait de venir à une fête ? Ce qui la retenait c’était la certitude déraisonnable que les garçons liraient derrière ses paupières baissées les rêveries salaces qu’elles nourrissaient à leur égard. Et s’ils me voulaient tous les deux, se demandait-elle, comment je ferais ? Elle savait qu'elle serait incapable de résister à l’un comme à l’autre ; peut-être même que le vieux SDF qui dormait le long du boulevard pourrait obtenir ses faveurs pour peu que ses yeux brillent assez en la regardant... Tu y crois, toi ? lui soufflait une petite voix . Bof. Le SDF, à la rigueur...

Illustration : Calascione

lundi 18 mai 2009

La fête (1)

En s'endormant Minna caressait ses bras épais comme des jambonneaux.
Elle avait cette habitude depuis l'enfance mais c'est récemment qu'elle s'était mise à rêver que ses bras étaient ses jambes et que ce n'était pas elle qui les caressait.

En général, elle imaginait le sourire de Blaise tandis que les gros doigts boudinés de sa main droite pétrissaient son avant-bras, cernaient le poignet étrangement gracile et remontaient à l'intérieur du bras, là où la peau est douce et les veines affleurent.
Mais il arrivait que s'y substituent les yeux froids et brillants du garçon au premier rang du cours d'Histoire des Faits Économiques. Sa copine Keyla lui avait dit qu'il s'appelait Alexis, elle avait aperçu le prénom griffonné en haut d'un devoir, seulement Minna s'en moquait, elle ne voulait pas le savoir. Tout ce qu'elle voyait c'est qu'il n'avait pas une tête à avoir un prénom qui existe. Il n'était pas comme les autres, c'était évident et rien ne servait d'essayer d'expliquer cela à Keyla, elle ne comprendrait pas, elle se moquerait d'elle, encore une fois. D'ailleurs Keyla n'avait pas les mêmes goûts que son amie en matière de garçons. Enfin, c'est plutôt que Keyla avait décidé de n'être attirée que par les bruns aux yeux bleus et comme ci et comme ça, tandis que Minna savait bien qu'elle se donnerait à qui le voudrait... Pas question de tergiverser, elle ne voulait pas finir vierge ! Vierge et obèse, quel destin ! Quelle horreur !
En esprit, Minna préférait appeler le garçon du cours d'Histoire des Faits Économiques Grük ; Alexis c'était bien trop banal. Tandis que Grük, ça lui allait comme un gant...

Minna n'avait pas échangé un mot avec Grük mais elle avait l'impression qu'il l'observait et plus d'une fois, elle avait trébuché en rejoignant son siège parce que le regard qu'il dardait sur sa nuque était si inexpressif qu'il ne pouvait révéler qu'un amour ou une haine incroyables. Peu importe, grosse Minna qui ne comptait pour personne se contenterait d'être haïe, pourvu que ce soit avec passion. A l'intérieur de ses cahier, Minna griffonnait des B. pour Blaise et des Grük qui faisait rire Keyla : Jamais vu une tordue comme toi, elle lui disait et les deux comparses riaient à s'en étouffer, baissant la tête pour dissimuler leur inattention au professeur. Grük, Grük, répétait Keyla, mais d'où tu sors ça bordel ? C'est le nom de ta planète c'est ça ? Tu vas tous nous manger à la fin ? Pour qu'elle se calme, Minna attrapait un bourrelet de sa taille, elle tordait et, en général, ça suffisait pour que Keyla la ferme.

La jeune fille se troublait toujours en pensant à Grük. Les images doucereuses des rêveries qu'elle partageait avec ses copines, les projets d'avenir inspirés des pires mélos, laissaient place à des scénarios salaces que Minna ne devait à personne : sa chair débordait de cordages qui l'enchaînaient à un lit, on l'interpellait, on lui tirait les cheveux, Minna bavait, sa bouche s'ouvrait comme pour happer, elle se tortillait sous ses draps, étouffait ses gémissements dans son oreiller. Même Blaise était là, à contre-jour, un peu effacé mais peut-être pas si innocent que ça après tout. Le film s'arrêtait assez brusquement, fracassé contre les arrêtes du caractère terre à terre de la fille car Minna ne savait pas désirer ce qu'elle ne connaissait pas ; sa mère disait toujours ce truc imbuvable : Juliette c'est l'artiste, la rêveuse, Minna c'est le concret... Ma grande est tellement terre à terre ! Puis comme pour se faire pardonner, elle ajoutait : Au moins, avec elle je ne me fais pas de souci, je sais qu'elle se choisira un travail sérieux et tout ce qui va avec. Alors que Juliette, elle n'a pas fini de me causer des insomnies !

Minna reprenait son souffle, un peu écœurée, mais surtout furieuse que l'histoire se heurte aux limites de ce qu'elle avait vécu : un baiser échangé au CP avec Damien Leroux. Impossible, même si elle avait lu des livres, vu des films, d'imaginer qu'un garçon puisse la caresser et placer son sexe entre ses jambes. Pourtant elle était sûre de souhaiter que cela advienne. Car sa mère se trompait. C'est à cause de son manque d'imagination que Minna essayerait le plus de choses. Juliette laisserait sa nature lymphatique décider de sa vie ; Minna, au contraire, prendrait les devants pour que son quotidien revête les couleurs qui lui plaisaient vraiment. Et elle n'avait jamais eu les mêmes goûts que les autres !

De l'autre côté de le chambre sa sœur dormait déjà et son nez sifflait avec un petit claquement au début de chaque inspiration. Une frange noire mordait son front, ses bras s'étiraient comme les cous de cygnes amoureux autour du délicat visage assoupi. Juliette avait treize ans et elle était venait de rompre avec son premier amant, un terminale de son lycée. Celui-ci, digérant mal la rupture venait hurler sous leurs fenêtres un soir sur deux. La semaine dernière, il avait intercepté Minna alors qu'elle rentrait d'un baby-sitting. Éméché, le jeune-homme l'avait plaquée contre la porte de l'immeuble et il avait frotté son visage contre son épaule dodue. Il murmurait : Ma Juliette, ma Juliette, dis-moi comment elle peut me faire ça, hein dis-moi ? mais c'est elle, Minna, qu'il touchait, dans ses cheveux qu'il mouchait ses larmes. Minna d'abord qui avait voulu le repousser, l'envoyer dinguer sur les marches de l'escalier, se sentit flancher, émue par son désespoir, troublée par la main qu'il remuait sur ses hanches. Ses pensées se déroulaient à toute vitesse et au milieu d'elle un désir fou étalait son audace comme des tentacules.

Elle lui tendait les lèvres quand il avait reculé : Mais qu'est-ce que je fais moi ? Non mais n'importe quoi ! Il était parti sans s'excuser...

La dernière fois qu'il avait hurlé en bas de l'immeuble, Juliette dormait chez une amie et Minna avait déversé, par la fenêtre, un seau d'eau entier ; elle y avait mis tant d'enthousiasme et de rage que le seau était parti avec son contenu. Quand Damien avait protesté elle avait hurlé ta gueule ! et peu après elle avait entendu démarrer son scooter ridicule.

(A suivre...)

Illustration : Jonathan Viner

mardi 30 septembre 2008

Le chien (3)

[Episode 1 - Episode 2]

J'ai d'abord ouvert les yeux sans bouger et ils se sont fixés sur les chiffres clignotants du réveil sans parvenir à leur donner un sens. Les sensations de mon dernier rêve troublaient ma perception. Je me crus un instant dans notre appartement lyonnais mais l'absence de circulation, la densité du silence me ramena à nos vacances en altitude. J'imaginai la montagne, dans l'obscurité, sombre, impassible, épaisse et néanmoins grouillant d'une faune nocturne, et cette vision m'oppressa. Je me tournai doucement vers Adèle. Etait-elle éveillée ? Sa respiration demeurait calme tandis que dans l'appartement du dessus, le couple faisait tomber des chaises, se jetait contre les murs et chutait sur le sol avec des hurlements sauvages. J'étais incapable de dire si la voix que j'entendais étais celle d'une femme, d'un homme ou d'un animal, tant elle était gutturale et stridente à la fois. De temps en temps je distinguais des syllabes qui provoquaient des visions très précises.

J'ai posé une main sur le bras de ma femme.
« Mais que font-ils ? a-t-elle soufflé en se frottant les yeux.
- Ils se croient peut-être seuls dans l'immeuble, ai-je suggéré. Sans savoir pourquoi j'avais envie de défendre nos voisins.
- Arrête ! Les enfants ont quand même fait du bruit ce soir ! Et puis nous nous sommes servis du barbecue sur le balcon…
- Ils étaient peut-être en promenade ? suggérai-je.
- Ouais. Et bien moi je vais mettre mes boules Quiès, a-t-elle annoncé d'un ton sec.

Elle semblait en colère. Au-dessus, un matelas grinçait modérément tandis que les cris s'étaient mués en gémissement alanguis. J'avais l'impression, en regardant Adèle, de contempler un être brisé. J'étais presque certain que si je lui parlais un peu fort, les morceaux s'éparpilleraient et que je ne la retrouverais plus. J'ai tapoté son dos, du bout des doigts. Agacée, elle a ôté une boule de mousse avec ostentation :
- Je m'étais rendormie, a-t-elle protesté.
- Ah bon ? Déjà ?
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Non, rien, tu semblais en colère contre moi. Je voulais te demander si c'était le cas ?
- Mais non ! Qu'est-ce que tu vas chercher encore ?
- Je ne sais pas. Là tu es quand même énervée non ?
- Ben oui parce que tu m'a réveillée, ce n'est pas si difficile à comprendre, si ? »

Elle s'est éloignée de moi, sur le matelas. Couchée à plat ventre, elle a dissimulé son visage sous un oreiller. Au-dessus le silence n'était plus perturbé que par quelques « oui ! » à bout de souffle. Un matelas grinçait avec régularité. Je me suis souvenu de la façon dont, Adèle, lorsque nous étions de tous jeunes amoureux, balayait mon corps de ses cheveux après l'amour. Le sommeil s'est glissé dans la caresse que j'imaginais et j'ai cru sombrer dans la chevelure de ma femme. Aveuglé, éperdu, ému, j'avais l'impression de la retrouver, telle qu'elle était il y a sept ans. Sauf que dans ma gorge, l'angoisse serrait à m'étouffer.

(A suivre...)

Photo : f2images

mardi 9 septembre 2008

Le chien (2)

[Le premier épisode était .]

Adèle l’ignorait, mais elle était mon premier amour. Avant de la rencontrer j’avais griffonné quelques poèmes, serré contre mon torse glabre des filles indistinctes. Une fois, même, j’avais, dans ma paume, bercé un téton parme une après-midi entière, sans parvenir pour autant, à m’attacher l’affection de sa propriétaire. Depuis la naissance d’Oscar, Adèle ne veut plus que je caresse ses seins : « Ils sont douloureux, me dit-elle, ennuyée. »

Une fois elle m'a carrément expliqué que ce dont elle rêvait c’est que plus personne ne la touche, jamais. Bien sûr, elle comme moi savons que c’est impossible : Oscar tête encore et Dorian ne s’endort qu’en la serrant dans ses bras. Lorsqu’elle me rejoint dans le salon, elle s’assied sur une chaise et elle pleure. Je baisse alors le son de la télévision et je vais lui préparer une tisane. Puis, j’amène une chaise à côté de la sienne et je la regarde tandis qu’elle souffle sur le serpentin de vapeur. Je sursaute avant elle lorsqu’elle trempe trop tôt ses lèvres dans le breuvage bouillant.

Il arrive qu’elle s’agace :
« N’étais-tu pas entrain de regarder un film ? chuchotait-elle hargneusement . »
Mais la plupart du temps, elle tolérait ma présence, tant que je ne la touchais pas et, ensemble, nous regardions diminuer le niveau d’eau, dans sa tasse, les visages balayés par des éclairs cathodiques.

J’avais pris cette réservation à la montagne contre son avis. J’espérais qu’un changement d’air romprait le cercle vicieux du quotidien dans lequel notre relation s’enlisait. Nous n’avions pas vraiment les moyens de nous offrir des vacances – et c’était là l’argument principal de ma femme pour refuser – mais ce que je voulais, par-dessus tout, c’est qu’elle se sente mieux. J’avais même laissé, dans un tiroir de mon bureau, le numéro de la stagiaire qui m’avait fait des avances auxquelles je pensais sans arrêt, malgré moi. A vrai dire, je n’avais aucune envie d’être infidèle. Depuis que j’étais homme, le moindre centimètre carré de peau de ma femme m’attirait douloureusement. Adèle, insatiable avant la naissance de Dorian, avait l’habitude de m’inviter à lui faire l’amour avec les mots les plus crus. Juste avant de jouir, elle laissait filer, entre ses dents qui claquaient, une longue mélopée, tandis que l’orgasme la rendait silencieuse.
C’est cela que je voulais retrouver dans ce studio dans le Vercors et je me sentais presque désespéré en y songeant.

Les premiers jours furent calmes. Malgré un été ensoleillé, nous étions quasiment les seuls locataires de toute la résidence. Les enfants, saoulés par l’altitude, les journées à la piscine et les longues marches étaient remarquablement sages. Pour qu’Adèle puisse préparer le repas tranquillement, j’allais jouer au ballon avec Dorian, tandis qu’Oscar gigotait dans son petit sac contre ma poitrine. Vers dix-neuf heures, elle nous appelait du balcon et nous montions sans nous presser.

D’autres fois, c’est Dorian qui voulait rentrer et je le portais sur mes épaules, épuisé, bavard, dodelinant de la tête. Nous entrions sans frapper et parfois nous surprenions Adèle assise sur une chaise devant la télévision, un légume à moitié épluché entre les mains. Le visage qu’elle offrait à nos regards, nous ne le connaissions pas et Dorian choisissait souvent ce moment, pour, perplexe, pleurnicher. Adèle se levait sans un mot, souriait, crispée ,et éteignait la télévision. Mais au cours du dîner, elle se détendait, de nouveau. Elle inventait des histoires pour les enfants, donnait la becquée à Dorian, éclatait de rire à mes plaisanteries. Une fois les enfants couchés, elle s’allongeait sur le canapé, à côté de moi et me donnait la main. Je lui caressais les cheveux tendrement. Nous lisions les mêmes romans, dormions dans les bras l’un de l’autre alors qu’Adèle refusait encore de faire l’amour.

C’est ainsi qu’à quatre heures du matin, la sixième nuit, nous avons été réveillés par des cris rauques.

(A suivre...)

Photo
: Ena and the Swan

mercredi 27 août 2008

Le chien (1)

Bardés de nos sacs, valises et enfants nous avons piétiné dans le minuscule couloir, heurtant d’un côté les montants des lits superposés, de l’autre les portes des toilettes et de la salle de bains, avant de découvrir la pièce principale. Tandis que je me laissai tomber sur le canapé, Adèle embrassa d’un regard vague le canapé rustique adossé à une fresque japonisante, la table recouverte d’une toile cirée, la kitchenette rutilante. Elle ne prononça pas un mot.

Je lui fis signe de venir s’asseoir ; son visage était tourné vers moi, et je distinguais ma silhouette pétrifiée dans les verres de ses lunettes mais elle ne parut pas réaliser ce que je lui proposais. Déjà, elle se penchait sur un sac, tirant avec force sur les courroies qui le maintenaient clos comme si elle voulait le libérer. Puis elle extirpa une pile de vêtements qu’elle entreprit de ranger dans une des deux armoires du logement. Quelques minutes de ce spectacle me rendirent nerveux aussi me levai-je en soupirant pour ouvrir le volet de bois. La manivelle grinçait et je la lâchai deux fois dans ma hâte de découvrir le paysage. Enfin, j’ouvris la baie vitrée et je m’avançai sur le balcon. La montagne, haute et droite comme un immeuble, étendait son ombre sur le parc de la résidence.

Tandis que je me retournais pour appeler Adèle, je vis que Dorian s’était réveillé et qu’Adèle vidait le dernier de nos bagages. L’enfant me tendit les bras et je retournai avec lui sur le balcon :
« Tu vois, lui dis-je, nous sommes arrivés à la montagne, pendant que tu dormais. »
Il regarda ce paysage qu’il ne connaissait pas. Il se pencha par-dessus la balustrade pour voir le reste de l’immeuble et un chien qui jouait dans l’herbe. Adèle s’écria :
« Ne restez pas dehors, il n’a pas de veste, il est déjà malade !
- Maman a raison, ai-je expliqué, rentrons ! »

Dorian se mit à pleurer. Adèle avait posé sur la table ses feutres et son cahier de coloriage. J’installai l’enfant sur une chaise et je lui ouvris le cahier.
« Tu veux colorier l’Indien ? demandai-je.
Il secoua la tête.
- Le train alors, regarde ?
- Non, souffla-t-il.
- Et les fleurs ou la voiture de course, qu’en penses-tu ? »
Les larmes dévalaient son visage et gouttaient sur les dessins. Morveux, il reniflait. Adèle se pencha au-dessus de lui, munie d’un mouchoir. Elle essuya son nez et couvrit de baisers chacune de ses larmes. Elle lui parlait de la voix colorée qu’elle ne réservait qu’à lui. Dès qu’un sourire perça de fossettes les joues rondes de Dorian, elle lui donna son biberon. Blotti dans ses bras, il le but goulûment. Après quoi, il se déclara pressé de colorier le train et il ouvrit tous les feutres, un à un.

Lorsque les cris ténus d’Oscar retentirent, Adèle était sortie acheter de quoi dîner. J’ai pris le bébé et j’ai gazouillé. Je me sentais épuisé et peu convaincant. Un miroir intérieur me renvoyait mes gestes comme autant de faux pas. Dorian me parla et je dus lui faire répéter trois fois à cause des vagissements colériques de son frère. Finalement il me montra son petit doigt et je compris : je glissais doucement le mien dans la bouche béante du bébé. Aussitôt, ses mâchoires se refermèrent, sa langue l’entoura et il téta. Sa figure rouge se détendit. Ses yeux glauques sondaient amoureusement un tâche de lumière sur le mur.

Dorian jouait aux petites voitures avec ses feutres ouverts, les lèvres vibrant pour imiter le bruit des moteurs. Adèle passa beaucoup de temps à l’épicerie et elle revint les bras chargés de victuailles :
« Mais je croyais que nous ferions les courses demain matin ?
- Oui, a-t-elle répondu, mais tu oublies le déjeuner. Oh ! Mon bébé s’est réveillé a-t-elle chantonné en prenant Oscar dans ses bras.
Elle avait déposé les sacs dans l’entrée et les désigna :
- Tu veux bien ranger les courses s’il te plaît ?

Appuyée sur les coussins multicolores du canapé, elle sortit l’un de ses seins opalescents et le glissa dans la bouche du bébé. Dehors, l’ombre de la montagne grignotait le balcon. Alors que je lui souriais, elle murmura :
- J’espère que tu t’étais lavé les mains avant de mettre un doigt dans la bouche d’Oscar ! »

(A suivre...)

Photo : ici

dimanche 20 juillet 2008

Sur la moquette

Rip attendit longtemps qu’elle mette fin à sa torture. Le pantalon sur les chevilles, les genoux raclant la moquette, il soupesait ses seins l’un après l’autre afin que le membre flasque entre ses jambes trouve la rigueur nécessaire. Au début, elle avait manifesté de l’enthousiasme. Elle gémissait, se tortillait, l’entourait de ses bras à l’odeur de lait caillé. Il répétait, en vrac, les éléments de la déclaration qu’il avait prononcée, un genou à terre, une heure auparavant et elle soupirait, scandant, parfois, après lui, sur le même ton exactement, une phrase amoureuse. Cette déclaration, Rip avait attendu quinze ans pour la prononcer, car, si du jour où il l’avait aperçue, il s’était épris de son petit visage en triangle, de son regard couvert de cils, de ses longues mains papillonnant, il n’avait pu que l’observer à distance de l’air dégagé qui sied aux amis de la famille. Palmyre était, en effet, la femme de son associé, Tom, qu’il connaissait depuis le lycée.

Bien sûr, Rip avait fréquenté d’autres femmes. Grâce au minitel rose il avait pu cerner ses goûts avec précision et il avait eu quelques rencontres faciles qui, pour un temps, avaient calmé son désespoir de ne pas posséder Palmyre. Le dimanche, il était souvent l’invité du couple. Il assistait à leurs disputes –qu’il devait désamorcer -, recevait leurs confidences, ignorait leurs cajoleries, aidait à l’éducation de leurs enfants et, au bord de leur piscine, il contemplait Palmyre, de ses yeux mi-clos, sans savoir ce qui, du soleil ou de sa quasi nudité, l’aveuglait le plus.

Alors, Tom était mort, d’une crise cardiaque. Rip, évidemment, fut le premier à en être informé. Palmyre, à l’aube du onze juillet 1989, l’appela et il fonça pour la trouver, hagarde, au milieu de la maison que venaient de quitter les pompiers. Elle l’implora de l’aider à annoncer la nouvelle à ses enfants. Dans la pharmacie il trouva quelques comprimés de Valium qu’il lui fit avaler. Il avait regardé, malgré lui, dans chaque recoin du couloir, pour voir si Tom, qui adorait les blagues vaseuses, n’allait pas surgir en se frappant les cuisses. Puis, il prit place dans un fauteuil tandis que Palmyre, en pleurs, s’endormait sur le canapé.

Passé le choc de perdre son ami, son collègue, un homme de son âge, Rip comprit que le moment était venu d’agir. Il s’était donné un mois pendant lequel il avait aidé Palmyre à remplir les papiers nécessaires ; il l’avait soutenue devant la tombe dont ils avaient choisi l’emplacement ensemble. Enfin, ils avaient entassé les vêtements de Tom dans des sacs destinés à Emmaus. Rip avait refusé le moindre effet venant de son ami ; même la veste d’aviateur qu’il avait toujours admirée, il préféra la ranger avec le reste. Alors que, leur tâche accomplie, ils sirotaient un verre de rosé sur la terrasse Rip s’était lancé : tel un chevalier dérisoire, il s’était agenouillé aux pieds de Palmyre et, la voix tremblante, il avait dévoilé son secret.

Aux premiers mots, elle lui tendit la main. Elle souriait. Il tenta en vain de deviner ses pensées mais elle semblait éviter son regard. A la fin, elle annonça :
« Il faut que j’aille prendre une douche.
Devant l’expression stupéfaite de Rip, elle balbutia :
- L’eau m’aide à réfléchir. »

En son absence Rip eut le temps d’imaginer toutes sortes de conséquence aux paroles qu’il venait de prononcer. Deux seulement paraissaient plausibles : Palmyre allait le sommer de disparaître de son existence ou bien elle se jetterait sur lui au sortir de la salle de bain. La douche le troublait. Pourquoi avait-elle voulu se laver si ce n’était pour lui offrir son corps ensuite ? Et si elle se donnait à lui, en guise de réponse, sans lui avoir dit un mot, qu’est-ce que cela voudrait dire ? Quel comportement étrange ! La nuit s’abattit d’un coup sur le jardin et Rip frissonna. Tenant ses bras serré autour de son torse, il déambula au milieu des parterres de fleurs qu’il l’avait vue planter les dimanches où il était en visite. Il serait tellement normal qu’il s’installe auprès d’elle, songea-il. Il se remémora les années passées à dissimuler ses sentiments derrière une amitié désintéressée, les soirées de solitude, insupportables en hiver, les liaisons furtives qui n’assouvissait pas son besoin d’aimer : comme il serait injuste de ne pouvoir, finalement, la posséder, rectifia-t-il .

Mais lorsque la veuve de Tom le rejoint, elle s’était rhabillée. De loin, elle lui sourit en inclinant la tête et le pria de lui servir un autre verre. Elle s’absenta quelques instants dans sa chambre et revint sur le terrasse, un châle noué sous la poitrine. Rip se tordait les mains, sondant l’obscurité qu’il trouvait, soudain, funeste. Il s’était décidé à prendre congé lorsqu’elle lui parla à voix basse :
« Oui, dit-elle.
- Oui ?
Rip eut un rire gêné ; il était perplexe. Quelle femme étrange !
- Ai-je posé une question ?
- Tu m’as demandé si je pourrais t’aimer… tout à l’heure…
- Et… c’est oui ?
- C’est oui ! »

Contrairement à ce que Rip avait toujours imaginé, cet aveu ne le rendit pas heureux d’un seul coup. Palmyre se taisait maintenant, le visage fermé et elle semblait espérer que les choses en restent là. Peut-être n’était-elle pas prête ? Il ne lui avait pas laissé beaucoup de temps pour se remettre de la perte de son mari. Et d’ailleurs, ne l’avait-il pas idéalisée toutes ces années ? Il n’osait se l’avouer mais il était déçu. Peut-être qu’il ne l’avait aimée que parce qu’elle était la femme de son associé. Après tout, il enviait aussi la voiture de celui-ci, certains de ses vêtements et sa jolie petite famille. Il se leva sans que son hôtesse n’esquisse un mouvement. Il se racla la gorge et la regarda bien en face. Elle pleurait. Alors, ce qu’il avait espéré advint : il la prit dans ses bras et elle le serra ardemment contre elle. Leurs lèvres se rencontrèrent et il la porta à l’intérieur. Il fut arrêté dans son élan par la pensée que son lit était celui qu’elle avait partagé pendant quinze ans avec Tom. C’est ainsi qu’ils échouèrent sur la moquette du petit salon.

Le rire de Palmyre, naquit dans sa gorge, d’abord timide, et Rip crut à un nouveau râle d’encouragement. Abattu, il s’apprêtait à déclarer forfait lorsque le rire s’éleva d’une quinte. La veuve se détourna d’un geste, hilare, se tenant les côtes comme pour empêcher le tressaillement grotesque de ses seins. Rip s’assit. Il alluma une cigarette qu’il trouva dans les poches de son pantalon accroché à ses pieds. Il se rendait compte qu’il avait passé quinze ans de sa vie à s’empêcher de vivre pour une femme qu’il ne connaissait pas. Sa taille était plus épaisse qu’il ne s’en souvenait, sa chair, un peu fripée, parsemée de tâches disgracieuses n’était pas franchement douce au toucher et ce rire, frisant l’hystérie, il ne l’avait jamais entendu. Il laissa tomber le briquet à ses pieds.

Soudain, Palmyre parla. Ou plutôt elle cria, incapable de s’exprimer normalement tandis qu’elle s’esclaffait :
« Tu te rappelles quand Tom, haleta-t-elle, s’étouffant dans son rire, quand Tom… Quand Tom… perdait au UNO ? Dans quelle colère il se mettait, hein ?
Rip souffla sa fumée vers le plafond sans répondre. Un de ses sourcils, pourtant se souleva et Palmyre y vit comme une invitation à poursuivre :
- Il me dégoûtait quand il se comportait de la sorte, dit-elle, d’une voix devenue brusquement âpre. Lorsque nous allions nous coucher, après ton départ, il continuait de bouder pendant des heures. Il avançait la lippe comme un enfant et il bougonnait. Je prenais un livre et j’essayais de me détendre mais il mettait à geindre : si tu étais gentille, bien gentille, peut-être que je pourrais oublier que ce salaud de Rip a gagné ce soir. On aurait dit un enfant qui réclame un bonbon à sa maman. J’en avais la nausée, tu sais, oui vraiment. Je refusais. Pourquoi tu veux toujours jouer si tu ne supportes pas de perdre ? lui demandais-je. Parce que je crois que je vais gagner, à chaque fois ! rétorquait-il. Cet imbécile ! cracha Palmyre. »

Elle tendit la main vers la main de Rip et saisit sa cigarette qu’elle écrasa sur la moquette. Nouant ses doigts autour des siens, elle l’aida à se relever et l’entraîna, à pas lents, vers la chambre conjugale.

Photo : Ena and the Swan

mardi 17 juin 2008

Jeanne (1)

Jeanne, dans sa famille, passait inaperçue.


Elle était née, sans tapage, un matin de décembre. Elle était si chétive qu’il avait suffit d’une seule poussée pour qu’elle glisse, gluante et violacée, entre les cuisses maternelles. Elle avait émis un cri que personne n’avait remarqué et que la cousine, venue pour aider, avait convoqué d’un coup sur les fesses alors que l’enfant fermait les yeux.

Déjà la violence sanctionnait son apparente indifférence.

On l’avait frottée avec une éponge rance plongée dans une eau à peine tiède et vêtue d’une layette bleue usée et rapiécée qui avait servi pour ses sept frères aînés. La mère, avant de lui accorder une attention courroucée, s’était essuyée entre les cuisses avec de vieux chiffons bons à jeter, propres mais troués et tendus par des taches roides que de multiples lessives n’avaient pas atténuées. Enfin, la cousine avait offert Jeanne aux bras de sa mère et les hommes étaient entrés pour voir la « première fille de la famille ».

Ils en avaient rêvé autrefois.

Elle mettrait de la gaieté dans la maison. Les garçons la protégeraient et se battraient pour elle. La mère lui donnerait ses robes de jeune fille embellies d’un ruban ou de dentelles qu’elles coudraient ensemble au coin du feu. Le père la gâterait, elle serait sa préférée.
Mais finalement, Jeanne était arrivée trop tard. Ses frères étaient grands et envisageaient de s’établir avec leur propre famille. La mère avait utilisé ses vieilles robes pour en faire des chiffons et elle s’était, avec le père de Jeanne, repliée dans l’attitude aigrie, dans l’égoïsme mordant qui leur avaient semblé être la dernière possibilité de jouir encore un peu d’une existence décevante.

Ainsi le défilé devant l’enfant fut-il mou et contraint. C’était surtout l’occasion de s’arrêter en plein travail pour fumer et manger un casse-croûte exceptionnel. Jeanne s’était endormie sans téter le sein que sa mère lui tendait, nue sur le ventre ample et plein de plis qu’elle venait de déserter.

Un de ses frères, Paul, la réveilla encore en voulant lui faire desserrer le poing ; cette façon qu’ils avaient de serrer entre leur petits doigts, de toute leur force, un doigt beaucoup plus grand que les leurs, c’était le seul contact amusant qu’il se souvenait d'avoir jamais eu avec des bébés.
Pierrot lui tira les cheveux qu’elle portait drus et noirs.
Jean lui pinça les joues.
Le père lui souffla une bouffée du cigare qu’il gardait depuis plusieurs années dans l’attente d’une grande occasion. Jeanne, bien sûr toussa et pleura, ce qui provoqua un fou rire général. Elle était si petite qu’au milieu de sa trogne rabougrie, on ne distingua pas, tout d’abord, les yeux violets pailletés de noir, et, par la suite, on eut si peu l’habitude de la dévisager, que l’on ne remarqua pas non plus l’étrangeté de son regard.
Illustration : Lisa Hurwitz

samedi 26 avril 2008

Contemplation

[Aujourd'hui, j'ai reçu par mail ce beau texte, offert par Anne, une de mes lectrices, sur le thème "Changer de sexe".

Anne avait un blog "Les yeux ouverts" qu'elle a supprimé pour écrire un roman dans la solitude, le silence, la concentration.

Par mail, nous parlons d'écriture et ces échanges sont troublants et enrichissants. Merci Anne...]



La sonnerie stridente du réveil me fait l’effet d’un sparadrap que l’on arrache sur une peau poilue. Je n’ai pas encore trouvé l’objet capable de me réveiller aimablement, de me faire passer de la léthargie à l’éveil de façon humaine. Je rage de devoir subir cette torture pour déciller, ça me déprime. Pour peu que vous allumiez votre poste radio et que vous preniez toutes ces gesticulations matinales grotesques et pitoyables en pleines oreilles, vous enviez soudainement les sourds….On communique avec eux avec de gracieux gestes sensuels. Même pour vous dire d’aller vous faire foutre, c’est joliment dessiné, les doigts font des arabesques. Tiens...d'ailleurs comment un sourd se réveille-t-il le matin ?

Mon corps transpire sous la couette. Une moiteur un peu poisseuse entre les cuisses, sous les aisselles qui me donne toujours envie de prolonger l’instant. Ne pas bouger d'un pouce, écouter les bruits de la ville, rêver d'un être docile et aimable qui vous réveille silencieusement, avec sensualité, vous prépare le café, vous beurre vos tartines et éventuellement courbe sa gracieuse nuque sur votre bas ventre.
Je bouge les orteils, les écarte. J’aime bien mes pieds. Les pieds en général. J’ai toujours trouvé cela un peu troublant. Ce sont les orteils qui m’intriguent toujours, surtout quand ils sont palmés ou que le deuxième orteil est plus long que les autres : ça m’attendrit. Je garde en mémoire une bouche douce et chaude qui me suça longuement les orteils, j’ai alors eu l’impression qu’elle avait mon sexe en bouche…cette simple pensée me tiraille le bas-ventre. Je m’étire bruyamment en grognant. Comme souvent le matin mon sexe se dresse innocemment, je le caresse machinalement, soupèse mes couilles, gratouille ça et là et me lève d’un bond.
Je jette un coup d’œil dans la glace avant de me doucher : je suis content de ne pas être beau. Je n’aurais pas aimé être dévisagé, envisagé… comme disait la petite Paradis. Je n'aurais pas aimé être une femme pour cette raison. Je ne suis pas laid non plus. Enfin, je dévoile mes charmes quand ça m’arrange. Au premier abord mon insignifiance sert à me camoufler. Je peux ainsi m’adonner à mon passe-temps favori : la contemplation.

Le jet de la douche cingle ma peau, je pisse accroupi, en souriant, avec la jouissance de l’acte réprouvé. Arno, on n’urine pas sous la douche. Le savon est doux, mes poils s’emmêlent, se démêlent, mes mains prennent leur temps, réveillent chaque parcelle de mon corps. J’éprouve mon premier plaisir tactile en priant pour que ce ne soit pas le dernier de la journée. C’était mon angoisse…. que la journée me privât d’émotions.
Le café, bien noir, sans sucre,me brûle un peu la gorge et les tartines beurrées que je plonge sauvagement dans mon bol, laissent d’ignobles ronds graisseux à la surface en éclaboussant la table. C’est répugnant mais j’aime ça. Je vais de ce pas traverser la rue, pousser la porte battante du bistrot, m’installer à la table de gauche qui offre une vue imprenable sur la faune matinale passante.
Je vais contempler mes semblables avant de plonger dans le ventre du business.
Grand angle sur la chaleur, le brouhaha léger, différent de celui du soir, les attitudes des corps attablés, les regards encore endormis ou semblant prêts à en découdre avec la vie…. les lèvres et les oreilles déjà collées aux portables, esclaves s’enchaînant déjà à leur illusion de liberté.
Le percolateur crache son jus noir, inlassablement. Des femmes laissent sur le bord de leur tasse des marques de rouge à lèvres. Je hais l'odeur de ces rouges à lèvres, à vous dégoûter de désirer la plus troublante des bouches. Ça pue le gras, le renfermé, la graisse de phoque. Inimaginable tous ces détails qui m’attristent et me gâchent définitivement ma journée.
C’est comme ces chaussures poussiéreuses qui traînent sous la table d’à côté, qui n’ont jamais connu ni le doux frottement du chiffon imprégné de cirage ni son odeur, ni le rapide coup de brosse qui redonne du chic à la plus vilaine des chaussures. Ici, ce vernis écaillé sur ces ongles qui se voulaient pourtant sexy, ou encore ce maquillage épais sur cette femme qui sent déjà la transpiration mêlée au déodorant. Et pourtant comme j’aime les odeurs naturelles……une aisselle de femme qui a couru, une nuque moite après l’amour...
Trois très jeunes femmes sirotent leur café en riant, elles sont fraîches, pas très belles mais pleines de charme, elles sont surtout joyeuses. Elles me font du bien. Leurs six jambes enserrées dans des jeans identiques, des blousons courts laissent apparaître la peau de leur dos. La brune passe et repasse ses doigts dans ses cheveux longs avec un plaisir évident. Elles se lèvent bruyamment, sacs à l’épaule, et je remarque qu’aucune trace de culotte ne vient marquer leur pantalon, leur string ou leur boxer libère le dessin naturel de leurs fesses, cela me ravit.

La journée est bien partie. J’ouvre Libé, lis quelques lignes mais mon esprit paresseux se contrefiche des misères du monde. C'est le printemps. La plupart des femmes en jupe courte, assises, croisent les jambes tandis que celles en jupe longue croisent uniquement les pieds. Certaines allument nerveusement une cigarette. Je remarque bizarrement que ce geste de la femme rejetant des volutes de fumée ne dégage plus ce trouble qui me laissait rêveur autrefois. Aujourd'hui cela m’évoque immédiatement l’odeur de son haleine chargée en fin de journée. C'est idiot comme on change.

Une femme en manteau rouge entre et s’arrête un instant en plissant les yeux. Elle paraît soupirer et se dirige vers une table libre en biais de la mienne. D’un geste lent elle ôte son manteau, découvrant un chemisier un peu large et une jupe au-dessus du genou dont l’étoffe semble douce. Elle commande un cappuccino d’une voix claire, avec un joli sourire, pose ses mains à plat sur la table et redresse le buste en respirant profondément. Son attitude a plaqué son chemisier sur sa poitrine, et je distingue par transparence une jolie dentelle presque noire.
Cette femme semble en attente. Le serveur lui apporte sa commande ; la crème fouettée de son cappuccino est généreuse ce qui semble la mettre en joie ; elle plonge délicatement sa cuillère dans la crème et la pose sur le bord de ses lèvres légèrement écartées ; puis elle recommence, cette fois en léchant de façon gourmande la cuillère. La crème fouettée disparue dans sa jolie bouche, elle regarde tristement le café blanchi, lape une gorgée, grimace, et repousse la tasse.
Elle relève la tête, son regard balaie le café, elle soupire à nouveau. Sous la table je vois ses jambes remuer, s’écarter à peine, un pied se libérer de son escarpin et s’appuyer sur son autre cheville. Je suis aux anges.

Ce pied émancipé, gainé de Nylon presque noir me met en alerte. Mon attention est rivée à ces cinq orteils. Je suis sûr d’avoir vu ses orteils remuer…. Une femme qui aime étirer ses orteils est forcément une femme qui me plaît. Mais soudain le pied se repose dans sa chaussure et dépité je lève les yeux sur un grand énergumène qui s’installe face à elle en la couvant du regard.

De toutes façons c'est l'heure d'aller bosser.

Illustration : Bobi

jeudi 24 avril 2008

... in sanis mentis (1)


Un peu après le réveil.

La mère : - Viens mon lapin, que je te change ta couche !
L'enfant : - Mais Maman, je suis pas un lapin, je suis Kéké !

Plus tard. Moment de lecture, l'enfant se love contre sa mère et lui caresse le bras en disant :
- T'es gentille Maman !
Il tend les lèvres pour faire un baiser qui claque dans le vide.
La mère, le serrant contre elle : - Oh mon gros bébé, je t'aime !
L'enfant, pinçant les lèvres, désapprobateur : - Mais maman je suis pas un gros bébé, je suis un petit garçon !

Illustration : The black apple

lundi 21 avril 2008

Corpus sanus...(4)

Si mon corps était semblable à mon esprit il serait fin et droit comme un i.

A vrai dire, c'est ainsi qu'il s'est tenu, pendant longtemps, tandis que mes bras, souplement, enlaçaient un violoncelle.

J'ai toujours eu horreur des colifichets. D'un pantalon à pinces et d'un chemisier blanc, je me vêts pour la journée. Une paire de chaussures confortables permet à mes pieds de s'enfoncer dans le sol, la musique m'isole du reste du monde.

Mon brushing demeure impeccable qu'il pleuve ou non, car mes cheveux sont devenus aussi disciplinés que je le souhaitais adolescente. J'ai la chance d'être très mince ; je n'ai jamais eu à accorder à mon poids plus d'intérêt qu'un sujet aussi futile n'en mérite. Aucune rondeur ne s'est permise d'amollir ce visage aigu, d'infléchir ma voix, de mouiller mon regard.
Tant mieux.

Aurais-je été la même dotée d'une bouche large et molle comme celle de Sophie, ma violoniste ? Je l'accuse d'être naïve souvent, de se reposer sur ses acquis mais peut-on se comporter autrement lorsque des yeux océans laissent ouvertes les fenêtres sur vos pensées ? Elle porte de longues jupes pour dissimuler ses hanches rondes et barbouille ses joues d'une rougeur qui la rajeunit encore. Lorsqu'elle m'adresse la parole, sa voix chevrote, elle s'attarde et ronfle dans sa gorge. Enfin, elle se lance, toujours de façon interrogative : "Qu'en pensez-vous ? me demande-t-elle, en pouffant sans joie."

Je le reconnais, j'aimerais parfois proposer ma vie à quelqu'un qui saurait en prendre soin, mieux que moi. Je n'ai pas eu de chance, je n'ai jamais brillé et je n'ai pas beaucoup joui de mon existence. Pourtant je n'ai cessé de travailler. La nuit, des rêves me tourmentent pleins d'éclatants désirs, je m'agite, gesticule et gémis, malheureuse de ne pouvoir, insouciante, changer de destin.

Je feins d'avoir tout oublié de ces évasions nocturnes, au petit-déjeuner, mais la colère teinte les phrases que je prononce. Mon mari se dépêche de partir, il baise mon front d'une bouche glabre, devenu chaste au fil des ans. Les pleurs de Sophie m'irritent lors de nos répétitions. Ne pourrait-elle se draper d'une pudeur que son visage offense ? Qu'elle ne connaisse rien de la vie est une chose. Cependant, je ne supporte pas qu'elle ne cherche à dissimuler son innocence, moi qui ai piétiné la mienne pour me hisser à ce niveau d'excellence.

Sophie ne s'agite pas beaucoup pour réussir. Elle balaie le public de son sourire à fossettes, secoue sa chevelure et brandit son instrument telle une mariée son bouquet. Les gens applaudissent, ils se mettent debout et hurlent leur joie. La vulgarité de sa fougue ne les blesse pas comme elle me blesse, elle les ravit au contraire. Bis, crient-ils. Une autre, une autre ! Sophie a écorché sans la moindre pudeur le sublime trait de la cadence finale. Elle a ralenti là où Martinù a ajouté un a tempo, les critiques crieront au génie, loueront son toupet. Ils m'oublieront. J'ai l'habitude de lire à mon sujet des éloges plates qui me ressemblent. J'ai appris au fil des années que j'étais fiable, parfaite, efficace. Mon style sobre est idéal pour l'accompagnement mais personne ne m'écoute vraiment.

Tant mieux.

Personne ne remarquera qu'il m'arrive de transpirer si fort que mon chemisier colle à ma peau. Personne ne notera la crispation de ma main due à un début d'arthrose, l'épaississement de ma taille, ce dos que je n'arrive plus à cambrer. Mon violoncelle chante une vie qui me quitte tandis que mon sang reflue, mois après mois.

Sophie me tend la main. Elle rit. Je préfère saluer seule, mon instrument pressé sur le cœur, l'archet pointant vers le plafond.

Illustration : Mark Ryden

dimanche 13 avril 2008

Corpus sanus... (3)

Santos est venu me chercher ce soir. Il s'est tenu à distance tandis que je m'habillais. Il regardait ses chaussures. J'ai vacillé en essayant d'enfiler mon jean, je n'arrivais pas à plier mon bras droit et mes mains tremblaient mais lui, il fixait ses putains de pompes et il ne levait pas le petit doigt pour m'aider. J'ai craché :
"Qu'est-ce qu'il y a, elles ont un accroc ?"
Il a bondi :
"Un quoi ? il a demandé".
Dans sa bouche avec son accent espagnol, ça donnait oune coua ? Ridicule ! Comment j'ai pu trouver ça sexy un jour ?
J'ai braillé :
"On dit un ! Un ! C'est pas compliqué quand même, non ? Ça fait 5 ans que tu vis à Paris, t'aurais pas pu intégrer au moins ça ? Non, c'est bien plus sympa d'intégrer de la coke par tous les trous, hein ?"
Il s'est dirigé vers moi, a tendu une main vers mon épaule :
"Né t'énervé pas, Baby, tou es oune peu fatiguée, c'est tout ! Tou verras, tout ira bien."
Je me suis collée contre lui.
"Ok, j'ai susurré, alors vas-y, saute-moi ! Baise-moi, allez, vas-y Baby ! Ça fait longtemps, tu dois en avoir envie, non ?
Ma voix craquait comme le bois entrain de flamber. Il a reculé. Peut-être craignait-il de se brûler, lui aussi :
- Mais on n'a pas lé temps là Baby, lé taxi nous attend !"
Mon rire a ronflé dans ma cage thoracique.
- Mais quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de si drôle cariña ? C'est vrai, le taxi doit nous attendre, tiens regarde, on le voit d'ici, dit-il en me désignant une tâche blanche devant l'entrée.
- Allez, va ! Va chercher un fauteuil, je ne pourrai jamais marcher jusqu'à ce putain de taxi."
Il s'est élancé hors de la chambre. Sur son front, une goutte de sueur a brillé. J'ai appuyé mes index au creux de mes yeux. Ils sont restés secs. Puis j'ai appelé l'infirmière pour qu'elle m'aide à m'habiller.

Le chauffeur nous a à peine adressé la parole mais je ne cessais de croiser son regard dans le rétroviseur. Au premier feu rouge, il y avait une grande affiche avec une photo de moi pour la campagne Dior. Je serrais un flacon contre mes décolleté comme s'il s'agissait d'un truc sexuel. Ma langue nageait dans un sourire niais.
"Quelle conne ! j'ai lancé en direction du chauffeur.
Il a froncé les sourcils. Son regard ne cessait de naviguer de la photo à mon visage dans le rétroviseur. Je me suis mordu les lèvres sauvagement, j'ai désigné la pub :
"Cette pétasse, là, j'ai jamais pu la blairer. On dirait une pute !"
Il a marmonné. Je n'ai rien compris, j'ai pas cherché à comprendre. Honnêtement j'en avais rien à foutre. Enfin nous nous sommes garés devant ma maison. Santos a voulu lui donner un billet de plus, je le lui ai arraché des mains :
"Garde ça pour ta dose ce soir, chéri, j'ai murmuré.
Le taxi a démarré en trombe. J'ai claqué la porte au nez de Santos, il n'a même pas sonné. Je parierais qu'il a esquissé un sourire en se barrant.

Enfin, j'étais chez moi. Je suis allée chercher mon bonsaï préféré près de la baie vitrée et je me suis assise avec lui sur le canapé. Annette est arrivée avec une orange pressée. Je ne buvais que ça depuis trois mois. Ça et de l'eau, bien sûr. Elle m'a regardée et elle a failli me dire quelque chose d'intime, de chaleureux. Je l'ai deviné à sa façon d'inspirer profondément, de se tordre les mains. J'avais beau paraître en pleine observation de mon Ginkgo, je la voyais du coin de l'œil se dandiner sur ses grosses jambes.
"Bon, ai-je demandé, vous allez restée plantée là longtemps ? Vous avez pas autre chose à foutre ?"
Elle a filé sans prononcer une seule parole.

Cette année, je l'avais taillé en forme de flamme. Il me rappelait une robe de Givenchy que j'avais portée lors de mon premier défilé. Pleine de bouillonnements alambiqués, elle avait l'air pure - oui, je ne vois pas d'autre mot - et simple. Alors qu'elle ne l'était pas du tout. Ouais je sais c'est bateau comme idée. Enfin bref, mon arbre me fait penser à cette robe. Sauf qu'elle était rouge, lui, il est jaune comme le soleil sur les dessins d'enfant. J'ai pressé la pulpe de mes doigts sur ses feuilles veloutées. De son tronc s'élançaient des branches graciles, tortueuses. J'ai souri :
"Tu n'as pas encore perdu tes cheveux, toi. Pourtant l'hiver arrive bientôt ! Tu vois, moi j'ai pris de l'avance... Enfin ce qui compte, hein, c'est pas ça... "
Je l'ai posé sur la table basse. Et j'ai entrepris de gravir les quelques marches qui menaient à ma chambre. Sur le lit, une robe s'étirait. Elle provenait de la dernière collection de Jean-Paul et il n'avait pas oublié que j'en rêvais. Au milieu, une carte dorée proclamait "Bon rétablissement ! JPG" J'ai saisi le tissu soyeux et j'ai sonné Annette.
"Aidez-moi, j'ai ordonné."
Je me suis allongée sur le lit et je me suis laissée déshabiller. Annette a ôté mon jean, mes chaussettes. Je me sentais comme un tout petit enfant, presque heureuse, je m'endormais presque. Puis j'ai compris qu'elle ne savait pas comment s'y prendre pour le tee-shirt alors je me suis assise et j'ai tendu les bras devant moi. Le droit est retombé très vite. J'ai soupiré.

Quand je me suis retrouvée en sous-vêtement, elle a hésité. J'ai annoncé ce qu'elle redoutait :
"Avec cette robe, il va falloir que je me passe de soutif !"
Elle a obéi, malgré sa frayeur, et s'est glissée dans mon dos pour dégrafer le sous-vêtement. La prothèse amovible a roulé sur le sol. J'ai pouffé. Puis je me suis tournée vers Annette, pour qu'elle m'aide à passer la robe. Elle a tenté d'accuser le choc, brave Annette, mais elle a aussitôt mis ses deux mains devant sa bouche pour étouffer des sanglots :
"Oh Mademoiselle ! s'est-elle exclamée, ma pauvre Mademoiselle ! Ce n'est pas juste... Vous qui étiez si...
Je l'ai coupée :
- Allez Annette, aidez-moi, on va pas y passer la nuit !"

C'est ce moment là que ma mère a choisi pour m'appeler. La robe a déboulé sur mes mollets comme une vague de soie tandis que la sonnerie du téléphone grelottait. Le tissu était presque entièrement transparent, sauf sur la poitrine et autour du nombril, où des arabesques brodées étaient censées dissimuler tétons et orifice. Mais ma cicatrice, elle, demeurait bien visible, violacée, boursoufflée, sous les dorures délicates. Et de toutes façons, le tissu, par dessus, pendait benoîtement. Annette m'a tendu le téléphone après avoir échangé les formules d'usage. Elle reniflait encore.

"Allo maman ? j'ai murmuré.
- Comment ça va ma chérie ? s'est-elle enquis poliment.
- Oh très bien maintenant Maman. Je suis tirée d'affaire. Le cancérologue me l'a dit ce matin. La chimio a bien fonctionné, aucune métastase n'a résisté. Enfin, tu sais, il faut quand même attendre cinq ans pour se dire guéri mais il est plus qu'optimiste !
- Tu m'en vois ravie, a-t-elle articulé. Et... Ils ont opéré finalement ?
- Oui, oui. C'est vrai que tu ne m'as pas appelée depuis deux mois, que le temps passe vite ! Bon, ben ils m'ont coupé le sein droit. Ils ont bien nettoyé, m'a dit le chirurgien. Voilà. Mais bon. Tiens c'est drôle mais je n'arrête pas de penser à cette phrase que tu serinais chaque fois que des gens me disaient que j'étais belle, quand j'étais avec toi.
- Quelle phrase ma chérie ? articula-t-elle, craintive.
- Ça te rendait furieuse qu'on dise ça de moi, ouais je me rappelle, ça te foutait dans des rages folles...
-Surveille ton langage ma chérie, ordonna ma mère.
- Ecoute, si mon langage te déplait t'as qu'as aller te faire v... Bon, on s'en fout de mon langage. C'est la phrase qui est importante. Tu ne t'en rappelles pas ? Mais si, allez, tu me le répétais à longueur de temps. Dans ta bouche c'était presque une insulte d'ailleurs.
- Oh ! Mais que...
- Allez, tu donnes ta langue au chat ?
Je pris une voix militaire. Sa voix :
- Ce n'est pas ça qui importe. Ce qui compte, c'est la beauté intérieure ! Alors ça te revient ? Tu ne peux pas avoir oublié ?
- Et bien c'est vrai non ? soupira-t-elle soulagée de s'en tirer à si bon compte.
- Oui oui, oh, j'en suis persuadée. D'ailleurs, quand Karl Lagerfeld va refuser de m'engager pour le prochain défilé c'est ce que je vais lui répondre ! Je vais lui dire "Et ma beauté intérieure ? Hein ? Regardez je suis toute propre à l'intérieur. Plus de tumeur. Plus de métastase. Ma mère me trouve enfin valable !"

J'ai tendu le téléphone à Annette et j'ai descendu les marches jusqu'au salon. Ma mère s'excitait dans le vide. Ses phrases s'écoulaient, étouffées par la distance comme si j'avais pressé un oreiller sur son visage. Le Gingko pointait, radieuse, sa cime vers moi. Je me suis affaissée sur le sofa et je l'ai saisi par le tronc, de mes deux mains. J'ai eu mal en lui ôtant la première feuille, d'une torsion lente. A la dixième, mes larmes s'agrippaient aux branches dénudées avant de chuter sur le tapis de mousse. A la trentième, je souriais, enfin calmée :
"Tu es vivante, c'est ce qui compte, me suis-je promis. Rien d'autre ne compte"

J'ai collé mon nez contre le bonsaï. Il sentait la forêt. Lui, si petit.

Les feuilles que je lui ai laissées forment une couronne dorée. Il la porte crânement.

Illustration : Mark Ryden

vendredi 11 avril 2008

Corpus sanus... (2)

Une fois papa a cassé une brosse à cheveux sur ma tête parce que je bougeais trop pendant qu'il me coiffait. Mais, la plupart du temps, c'est à Maman qu'il s'en prenait. Elle l'agaçait, c'est ce qu'il répétait, "tu m'agaces, ce que tu m'agaces !" et puis il concluait : "morue", "sale truie", "grosse vache". Toujours des noms d'animaux.

Ça, on ne peut pas dire, il avait de l'imagination Papa ! D'ailleurs il ne supportait pas que je prononce des gros mots devant lui, ça l'horripilait "de façon phénoménale", qu'il disait. Oui, comme ça, exactement, c'est drôle que je me souvienne de ça aujourd'hui : "ça m'horripile ! De façon phénoménale, ce manque d'imagination !" Il articulait soigneusement chaque syllabe comme s'il les apprenait en même temps, comme une récitation. Et il me cognait. Mais pas très souvent, faut le reconnaître. Non. Pas trop souvent. Il devait trouver que c'était plus équitable de taper sur Maman.
Si elle avait voulu, elle aurait pu se défendre, elle.

Nous ne pouvions pas prévoir ce qui allait l'agacer à son retour de l'un de ses enregistrement. Oui, il était preneur de son Papa, un chouette travail ! L'autre jour, j'y pensais, et j'ai ajouté "et donneur de leçon". Ça m'a presque fait rire. Mais non. Pas vraiment en fait. C'est juste un peu d'air qui s'est échappé de mon nez, vite. J'ai néanmoins poursuivi la métaphore en me disant que j'avais été "preneur de coup" ; l'effet comique a été nul, cette fois.

J'avais trouvé un moyen de m'endormir sans avoir peur. Ça a fonctionné assez longtemps. Enfin, je veux dire, ça me calmait et ça m'aidait. Mais lui, le jour où il a voulu me corriger en pleine nuit, il lui a suffit de se camper au pied du lit et de m'ordonner de sortir. J'ai obéi, évidemment. Je me rappelle, je me frottais les yeux à moitié endormi et j'avais même pas peur. Parce que je venais de faire un beau rêve, un rêve magnifique, plein de lumière. Alors, devant Papa, en pyjama, j'essayais d'accrocher dans ma tête quelques images pour les retrouver après. Il s'est énervé - peut-être qu'il a cru que je ne l'écoutais pas - et il m'a tapé dessus avec une poêle. Du coup, tout s'est mélangé - à l'intérieur je veux dire - et je suis tombé dans les pommes. Maintenant quand j'y pense, il me semble que le rêve qui a précédé cette nuit là avait été un cauchemar. Mais non. C'est l'inverse. Enfin je ne sais plus.

Bref, ce que je faisais avant, c'est que je me couchais sous mon matelas. Entre le matelas et le sommier. J'étais si fin, et puis avec les draps qui pendaient le long, on ne me voyait pas. Il fallait bien chercher. Maman, elle racontait au médecin : "Il est pas bien solide. Pas costaud. Il tombe tout le temps." La poudre sur ses pommettes bleues s'estompait. Sa paupière était gonflée, son nez ressemblait à celui d'un boxeur. Le docteur m'ébouriffait les cheveux, je sursautais, il s'exclamait "Bah alors, monsieur, casse-cou, essaye de regarder un peu où tu mets les pieds la prochaine fois !"

J'ignore comment cela s'est passé. Je ne me souviens plus vraiment. Tout a commencé quand maman est morte et qu'on m'a placé dans cette famille, la première. Je me sentais si léger. Le vent m'effrayait. Il me semblait qu'il pourrait m'emporter d'une bourrasque et que j'allais me retrouver face à Papa. Je continuais à me cacher sous le matelas, la nuit, mais Estelle n'aimait pas ça. Elle disait "arrête ton cinéma ! Tu as bien vu où ça l'a mené ton père de faire du cinéma hein ! " Même si je rangeais bien les draps après, elle aimait pas. Elle trouvait ça pas sain. Bon, elle avait sans doute pas tort.

Alors j'ai grossi. Je suis devenu costaud. Maman aurait été contente, je crois de me voir, comme ça, bien costaud. Si ça se trouve, j'aurais pu la défendre, dommage ! Par contre, impossible de me glisser sous le matelas, j'ai essayé, mais il ne me couvrait plus du tout, l'air se faufilait. Une main aurait pu m'attraper, c'était nul ! A l'école on m'appelait "Barbapapa" ou "Bibendum", j'éclatais de rire. J'ai toujours adoré l'école. Surtout réciter les leçons, je retenais facilement. Oh maintenant, c'est plus ardu ! L'âge sûrement ! On ne peut pas être et avoir été...

A présent, le médecin me déclare obèse. A ma visite mensuelle, il m'a demandée : " Et toutes ces fractures anciennes, c'était à cause de votre surpoids ? Vous étiez en surpoids enfant ?" Je n'ai pas eu envie d'inventer quelque chose alors je me suis tu. J'ai souri.

Je souris tout le temps maintenant. Je n'ai plus peur. Ma chair forme le matelas et le sommier de mon corps. Je suis en sécurité. Oui. Et quand je sors, malgré mes 160 kilos, les gens ne semblent même pas me voir. Si ça se trouve, je suis vraiment devenu invisible !


Illustration : Mark Ryden

jeudi 10 avril 2008

Corpus sanus... (1)

Dans le ventre de notre mère, ma sœur tenait déjà tout la place. Nous avons failli mourir toutes les deux, car elle recevait trop et moi, presque rien.

Depuis, les choses n'ont guère changé :
"Oh ! Mais vous êtes exactement pareilles ! s'exclament les gens en nous voyant ensemble pour la première fois."

Clarisse parle pour nous deux, elle invente des histoires ahurissantes que chacun écoute, concerné, passionné.

Quand on m'interroge, je ne sais qu'énoncer des vérités. Dans les yeux de mes interlocuteurs, je vois qu'ils les considèrent, circonspects, comme des platitudes flirtant avec le sordide.

La plupart du temps, je demeure silencieuse mais personne ne s'en émeut. Il leur suffit que l'une de nous s'exprime.

Puisque pour eux nous sommes identiques.

Alors je regarde ma sœur et j'énumère nos différences : la paupière de son œil droit penche un peu tandis que la mienne s'étire vers le front ; j'ai un grain de beauté qu'elle n'a pas sur un sein ; je souris sans montrer les dents, tandis qu'elle ouvre la bouche, laissant affleurer une langue un peu pâle qui palpite ; ses cheveux bouclent, pirouettent, se mêlent gracieusement aux volutes de sa cigarette. Les miens, sont raides, ils forment un casque épineux sur ma nuque. Je grince :
"Tu devrais éteindre cette cigarette. Ce n'est pas bon pour ta santé."
Clarisse m'ignore et je m'en trouve rassérénée.

Je suis moi dans le faible interstice qu'ouvrent nos dissemblances.

Illustration : Artandghosts

vendredi 28 mars 2008

Pantomime

Certains soirs, pour faire mon intéressant, il m'est arrivé de monter sur une chaise, de me draper dans un torchon à carreaux et de déclamer une poignée de vers avec des accès de lyrisme proportionnels à mon taux d'alcoolémie. Il s'agissait de l'extrait suivant :
« C'est pas marqué dans les livres
Le plus important à vivre
C'est de vivre au jour le jour
Le temps c'est de l'amour ».

Puis je bondissais sur le sol et, frémissant comme une étoile, j'alignais des entrechats si subtils que mon public en restait stupéfait. Enfin quelqu'un s'agitait sur son siège et lâchait :

"Mais Dorian, tu ne nous avais jamais dit que tu avais fait de la danse ?"

Souriant, je ne répondais pas, dissimulé à demi par le rideau de mes cils, je levais le menton pour recevoir la lumière des feux de la rampe, auréolé de l'arc de mes bras. Un de mes pieds effleurait mes omoplates porté par une jambe que j'imaginais couverte d'ocelles. J'attendais, suspendu dans l'espace, une envie de vivre qui ne venait pas.

Passées une dizaine de minutes, les gens s'inquiétaient. On chuchotait "Ça lui arrive souvent ?", "Il va rester comme ça longtemps ?". K. s'écriait "C'est grave docteur ?" provoquant une nuée de rires. Il est arrivé que certains s'en aillent, gênés, "Bon et bien nous on va rentrer !", "C'est pas tout ça mais il se fait tard". Ils ne me saluaient pas en partant, craignant de voir dans ma folie quelque chose qui leur manquerait.

Je quittais ma position par nécessité lorsque j'avais besoin de boire un autre verre. Alors, désaltéré, j'entonnais une chanson à boire d'un ton languide.
K. mimait à merveille "La Madelon". Notre spectacle était bien rôdé, les rires fusaient, les filles enviaient notre sens de la démesure ; en douce, elles ajustaient leur coiffure, rongeaient leurs ongles et se lançaient des remarques elliptiques - manière de déguiser leurs envies de baiser en haïku.

Il m'arrivait souvent de me demander ce que nous faisions. Je veux dire, de quoi s'agissait-il exactement ? De notre vie ? De notre jeunesse ? Perplexe, je jonglais avec les idées de bonheur, de désespoir et de mort...

Qui s'écraserait par terre en premier ?

"Continue bordel, braillait K., c'est pas le moment de rêver ! "

J'entamais le deuxième couplet.


[
Ceci est ma participation au Sablier printanier, sur une amorce proposée par Alexandre et pour lequel vous avez vous aussi la possibilité de poster un billet avant midi demain. Toutes les participations à partir de cette amorce-ci sont regroupées là. Source de l'amorce : Réhabilitons un grand auteur, de M. LeChieur.]

Illustration
: Bobi

vendredi 14 mars 2008

Jésus (3)

Josette ne semblait jamais vouloir quitter le réfectoire. Assise tout près de Stéphane, une main sur sa cuisse, elle chuchotait, sa couronne de reine de beauté un peu de travers au sommet d'un chignon blond platine. Les "Jésus" dont elle entrecoupait son récit dégoulinaient d'une tendresse suspecte.

Pourtant Josette c'était, parmi toutes ces dames, la plus discrète. Figure douce, le sourire surmonté des pommes couperosées de ses joues, elle ne parlait pas beaucoup ou bien d'une voix si ténue que souvent, elle demeurait inaudible. La vie de Josette était tapissée de phrases qu'elle avait prononcées dans le vide.

J'ai fini par me laisser glisser contre un mur, dans un coin de la salle. Je me sentais pétrifiée de tristesse. Depuis la mort de ma mère, je supportais mal la joie des autres. Si je m'amusais avec eux, il me fallait ensuite expier en pleurant des heures. Ce soir là, le sourire de Stéphane m'a empêchée de sombrer. Je sentais qu'il tournait régulièrement la tête vers moi. Alors mon cœur s'arrêtait de battre et en cessant de vivre, il me semblait cesser de souffrir.

Stéphane a décidé de la raccompagner peu après que Josette ait tenté de lui voler un baiser.
"Elle est saoule, a-t-il soufflé en passant près de moi". Il a effleuré mes cheveux de sa main et Josette, qui ne le quittait pas des yeux, a poussé un cri de frustration. Lorsqu'elle a énoncé la première phrase d'une déclaration d'amour, Stéphane l'a soulevée dans ses bras. Josette a frémi et s'est nichée dans son cou. C'était mon tour d'être jalouse. Mais Stéphane m'a fait un signe. Silencieusement, il a articulé "tu m'attends ?".
J'ai hoché la tête.

A son retour, il m’a invitée à danser, oui, même sans musique mais je n’ai pas voulu. J’avais honte de mes grosses jambes maladroites. Alors il a commencé à m’embrasser. Il parlait, il me disait toutes sortes de choses que je n’entendais pas parce qu’il les murmurait contre mes lèvres. Puis il a mis sa main dans ma culotte. Il a dégrafé un ou deux boutons de mon jean et il a glissé sa main dans mon slip. J’avais envie de pleurer mais il a glissé ses doigts dans ma bouche en disant " mon petit fruit salé ". Alors j'ai ri.

Le lendemain, il m’a ramené chez mon père, dans sa 4L. Nous ne parlions pas, nous ne disions rien. Je regardais les paysages couler contre la vitre. Je pensais à la salle de bal d’une nuit qui était redevenue salle à manger un peu après l'aube. Je me demandais si les dames allait utiliser, seules, les produits de beauté que leur avait offert Stéphane. La nuit que nous avions passé ensemble lui et moi me paraissait très ancienne, comme un très vieux souvenir heureux qui surgissait absurdement. Il a garé sa voiture derrière celle de mon père. J’ai sonné.
" Bonjour a dit Stéphane en prenant ma main.
-Appelez moi Joseph, a répondu mon père "

Photo : Raphaël SCHOTT

mercredi 12 mars 2008

Jésus (2)

J’ai rougi et je lui ai indiqué le bureau de la directrice. Avant de croiser son regard de nouveau, je me suis enfuie en courant. Sous les arbres centenaires j'ai repris mon souffle et j'ai posé mes mains sur mes genoux pour qu'elles arrêtent de trembler.

Quand je suis revenue de ma promenade, la maison de retraite était en ébullition. Mireille courait dans les couloirs en répétant " il m’a volé mes bijoux, c’est ce jeune homme aux cheveux longs ! ". Marguerite se balançait d’avant en arrière l’air illuminé. Deux vieilles copines riaient dans un coin. Elles me firent signe :
" Tu as vu Jésus ? "
Elles avaient les joues roses et les lèvres maquillées. Elles se cachaient pour rire derrière leurs mains.
" Il a dit que nous devions être belles pour la fin de l’année.
-Il devra accomplir un miracle ! "
Elles pleuraient de rire.
" Est-ce qu’il t’a massé le cuir chevelu à toi aussi Josette ? "
Elles avaient oubliées ma présence.

Dans la salle du personnel, Judith une jeune infirmière m’a expliqué que Stéphane allait pendant deux jours s’occuper des vieilles dames, les masser, les maquiller, les parfumer. C’était la première fois qu’il venait. D’habitude, pour les fêtes on faisait plutôt appel à des conteurs, des musiciens. Mais Stéphane avait l’air de produire un effet surprenant :
"Elles l’ont surnommé Jésus à cause de ses cheveux longs. Et puis elles ont l’impression de rajeunir, tu sais, il les dorlote, il leur fait des compliments… Il y en a qui n’ont jamais connu ça de leur vie. A la fin, le 30, on votera pour la plus belle et on dansera dans la salle à manger. Avant, ça ne semblait pas les intéresser mais maintenant j’en connais qui ne vont rêver que de ça…"

Le lendemain, Stéphane a commencé à s'occuper de toutes les dames de la maison. Je le croisais parfois lorsque j’allais faire un lit ou vider une sonde. Il avait une petite mallette remplie de produits, de poudre, de pommades, de parfums. Ses mains longues et fines lissaient les rides des vieilles pendant qu’il les écoutait raconter :
" J’ai été trois fois veuve moi, disait Josette. Mais cette fois je crois bien que c’est la dernière. Pas envie de torcher le cul d’un vieux… "

Certaines lui faisaient du charme ouvertement. Stéphane leur demandait ce qu’elles allaient mettre pour le grand soir et elles organisaient des essayages en sa présence. Il donnait son avis avec humour et respect. Souvent, il ponctuait ses phrases de clin d'œil qui faisaient glousser les mamies de façon hystérique.

J'ai surpris un jour Yvette, la plus coquette de la maison, nue devant lui. Elle expliquait :
" Voyez, je suis encore bien de ma personne. Je n’ai pas eu d’enfant. Oui ma peau est moins lisse mais regardez, mes seins sont encore fermes. "
Lorsqu'elle m'a vue, elle s'est avancée calmement dans ma direction et elle a fermé doucement la porte de sa chambre devant mon nez. Ses seins rebondissaient gracieusement tandis qu'elle rentrait son ventre comme une danseuse étoile.

Derrière Stéphane, les bavardages ne tarissaient pas :
" Ce jeune homme sa coiffure, c’est pas possible ! Ses cheveux, il devrait les couper. Mais quel ange !"
"On dirait un babacolle m'a déclaré Giselle, fière de connaître un mot anglais".
- Peut-être, mais en tous cas c’est un saint, a ajouté Marguerite. "

Jamais le nom de Jésus n’avait suscité une telle ferveur.

Le 30 décembre, ( on fêtait la fin d’année le 30 pour laisser les employés libres le 31 ) Stéphane a dû danser avec chacune des vieilles dames pomponnées, attifées et parfumées comme des jeunes filles à leur premier bal. Ses cheveux glissaient sur son dos, effleuraient sa joue. Ses pupilles reflétaient les boules disco qui pendaient au plafond. Il faisait virevolter les dames à canne, les fatiguées, les essoufflées, les déprimées, les variqueuses et les pisseuses, les oublieuses et les râleuses. Moi j'observais, impassible, en servant les rafraichissements, et chaque fois, croiser son regard, créait un frémissement dans mon ventre qui me faisait penser qu'un oiseau y était emprisonné.

De temps en temps je quittais la salle pour accompagner celles qui voulaient aller se coucher et je ressentais un trouble indéfinissable, comme si mon dos sur lequel les lampes disco laissaient des traces brûlantes refusait de quitter tout à fait la salle à manger. Les flonflons de la fête s'atténuait dans l'ascenseur et dans les couloirs où nos chaussures se décollait du lino avec un bruit de bouche, tout ne semblait être qu'un rêve.

Yvette qui m'aperçut, adossée à un mur dans sa chambre me secoua :
" Qu'est c'est que ce visage hagard ? Avec un beau jeune homme comme ça auprès de vous ! Je serais vous je danserais toute la nuit... Ah, soupira-t-elle, il n'y a plus de jeunesse !"


(A suivre...)

Jésus (1)

L’année de mes seize ans, j’ai rencontré mon père pour la première fois. Ma mère ne m’avait jamais parlé de lui. Elle disait « C’était une aventure, je ne pourrais rien te dire. Sans doute était-il grand, je ne regarde pas les hommes petits, il devait avoir tes yeux clairs, je crois qu’il parlait bien pourtant j’ai oublié le son de sa voix. Il n’y a eu qu’une nuit, la première. »
Puis elle est morte d’une leucémie. L’assistante sociale s’est renseignée, je n’avais ni oncles ni tantes, ni grands-parents, à seize ans j’étais trop vieille pour aller à la DASS. J’avais le choix entre un foyer pour SDF et retrouver mon père. Son nom était sur mon carnet de santé, son numéro et son adresse dans l’annuaire.
Quand je l’ai vu, c’était dans un bar. Au téléphone il n’avait pas promis de s’occuper de moi, il avait soupiré. Il ne se souvenait même pas de la nuit avec ma mère.
Dans le bar j’ai bu une grenadine. Il me regardait en fronçant les sourcils. Au bout de quelques minutes il a demandé : « tu lui ressembles ? »
Je suis petite avec de grosses jambes et des cheveux longs. Ma mère je n’avais pas de photos d’elle jeune et quand je réfléchissais je n’arrivais pas à lui trouver d’autre visage que celui qu’elle avait dans le cercueil, long et pâle, les paupières fripées. Alors quand il a demandé ça, « tu lui ressembles ? », j’ai répondu « non », sans y penser vraiment. Il a souri pour la première fois.
« Tu sais, a-t-il dit, dans chaque chose que l’on fait ou que l’on subit il y a deux côtés, le côté plaisant et le dur côté de la chose. J’ai toujours conduit ma vie par rapport à ça : quand je dois faire un choix, je cherche le dur côté de la chose. Par exemple quand je suis amoureux et que j’ai envie de rester avec une femme je l’imagine de mauvaise humeur, vieille, indisposée, hargneuse, possessive, mesquine et alors je sais qu’il vaut mieux garder mon indépendance. Quand je subis quelque chose je regarde le côté plaisant de la chose. Je suis un philosophe à ma façon. »
Ses moustaches étaient pleine de mousse de bière. Il a fait claquer son verre sur la table :
« Une autre, Mademoiselle !»
Il m’a regardée :
« Alors comme ça, ils ne veulent pas de toi à la DASS ? Et tu n’as pas de famille ? »
J’ai secoué la tête sans oser le regarder.
« Tu sais faire à manger ?
-Oui.
-Tu sais balayer ? Laver par terre ?
-Oui.
-Tu parles beaucoup ?
-Non.
-Parfait. Tu pourras te faire une chambre dans le grenier. Ta mère t’a laissé deux trois choses, un lit, une armoire ?
-Oui.
-Parfait, a-t-il répété en se brossant la moustache. Allons-y. »

Quelques mois plus tard, pendant les vacances de Noël, j’ai fait un stage dans une maison de retraite. A l’époque je voulais être aide-soignante. Mon père m’a dit que je trouverais plus facilement du travail dans une maison de retraite que dans un hôpital. Et je verrai le dur côté de la chose. Mon père n’approuvait pas tellement mon désir d’être aide-soignante, il voulait que je fasse une école de commerce ou à la rigueur médecine. Pour lui les aides-soignantes n’étaient rien de plus que des femmes de chambre. Il m’a dit « tu vas nettoyer le lit des vieilles et leur dentier ». Il avait raison mais c’était un peu plus que cela. Les vieilles me parlaient aussi, elles faisaient semblant de me confier des secrets qu’elles n’avaient confiés à personne. Il y en avait une qui sentait le pipi de chats et qui détestait sa famille. Sa compagne de chambre voulait me donner tous ses bijoux et des vieilles pièces d’or et d’argent. Elle vidait en pleurant un petit coffre en bois dont elle gardait la clef autour du cou, elle pleurait et marmonnait :
« De toutes façons, je les donnerais à qui, à qui, à personne, il n’y a plus personne… »
Quelques heures plus tard, on la voyait courir de partout en criant qu’on lui avait tout pris, même ça, ses pauvres bijoux, tout ce qui lui restait.

Avec d’autres je devais sans cesse refaire connaissance.

Quelques unes demeuraient les yeux et la bouche ouverts, immobiles. Il fallait, aux heures des repas les porter dans un fauteuil roulant. On les mettait toutes ensemble, autour d’une table ronde. On inclinait un peu leur tête vers l’arrière et on faisait glisser des purées de légume qui débordaient sur les côtés de leur bouche.

Un jour, alors que je sortais faire un tour dans le parc qui cernait la maison, j’ai vu arriver une 4L blanche. Un garçon aux cheveux longs en est sorti. Il m’a souri :
« Bonjour, je m’appelle Stéphane, je viens pour l’animation de fin d’année. »

(A suivre...)

Photo : Jean Loup Sieff

mercredi 27 février 2008

Mon sexe (Dans la peau d'un homme)

A deux ans je réalisai qu'il était totalement aléatoire d'en avoir un. Ma mère sortait de la douche et j'aperçus son entrejambe dénuée d'appendice : "Oh, m'écriai-je, Maman, elle a pas de zizi !"
Puis, comme pour la consoler j'ajoutai : "Elle a des poils Maman."
Mais j'étais irrémédiablement déçu.
Lorsque mon père allait aux toilettes, j'abandonnais mes jeux et fonçais à travers l'appartement. La porte était entrouverte. J'étais juste assez petit pour, niché entre ses jambes, regarder le jet miroiter dans l'espace, entre son zizi et la cuvette des toilettes. Lorsqu'une goutte tombait sur mon visage, je riais.

A quatre ans j'entrevis une raison d'espérer. Je cachais dans ma chambre une pièce que m'avait donnée ma grand-mère, et, généreusement j'annonçai à la cantonade : "Demain, on ira acheter un zizi à Maman."
Elle refusa.
Aux W.C. je pissais debout à côté de mon père. Nous croisions nos jets comme des épées.

A six ans, dans les douches, avant le cours de natation, je m'aperçus que je n'avais pas un sexe énorme comme je le croyais. Il était moins grand que celui de David mais plus large que celui de Mathieu et plus long que celui d'Olivier. Clovis fanfaronna avec le sien qui était costaud comme une saucisse de Morteau mais je le trouvai assez répugnant.
Dans la chambre de ma voisine, vêtu d'une blouse de docteur, je découvris enfin ce que les filles cachaient entre leurs jambes. A vrai dire je ne vis rien et cela attisa ma curiosité bien plus qu'il n'était raisonnable.

A quinze ans je ne passais pas plus de vingt minutes sans le toucher. Mon excroissance me fascinait, me déroutait, me réjouissait. Une fois, je récoltai un zéro pour avoir refusé d'aller au tableau. Je cachais sous la table une érection monumentale qui s'était manifestée sans raison.
Au réveil je bandais. En pissant, je bandais. En regardant les filles de ma classe, je bandais. Même Geneviève à l'acné éruptive, Adélaïde au nez renfrogné et Evelyne aux grasses cuisses me faisaient bander. Ma mère changeait sans faire de remarques mes draps tachés de sperme et pour cela, entre autres choses, je lui vouais une reconnaissance sans faille.

A dix huit ans je me mis tout nu dans un lit avec une fille toute nue. C'était le lit de ses parents et Sarah avait décidé de s'offrir à moi. Malheureusement ce jour là ma bite resta flasque. Ma copine me rassura : "Ce n'est pas grave, on recommencera si tu veux".
J'avais décidé entre temps de renoncer à toute vie sexuelle aussi ne recommençâmes-nous jamais. Le soir, en guise d'auto flagellation je ne me branlai pas avant 10 heures du soir.
Un mois plus tard, Sarah se pavanait au bras de Clovis et je me posai des questions ardentes sur l'homosexualité.

L'occasion de copuler ne se représenta pas avant mes vingt-cinq ans et, comme la première fois, mon chibre demeura mou. En l'état je tentais de l'introduire dans la fille qui s'était allongée auprès de moi mais rien ne se passa, mon sexe rebondissait sur les parois mystérieuses comme un ballon de baudruche que l'on lance à perpète.
En m'endormant, chastement blotti dans les bras d'Aglaé, je me fis la promesse de m'engager dans les ordres le lendemain matin. Je renonçai à l'aube en voyant le drap qui faisait une tente au dessus de moi et je perdis mon pucelage en quelques secondes.

Enfin s'écoulèrent les années où ma concupiscence put s'exprimer. Ma fiancée se pliait à mes fantasmes comme une serviette en papier. Nous nous murmurions des mots d'amour et je lui demandais de changer de position. La fidélité me semblait naturelle. Je ne désirais qu'elle et je la désirais tout le temps ; elle adorait ça.

En voiture je sifflais les autres femmes qui traversaient devant nous. Ma femme détestait ça et mes filles s'esclaffaient. Un jour, mon aînée s'écria en voyant ma bite flotter à la surface de mon bain : "Oh papa il a une saucisse papa !" Et comme pour me consoler, elle ajouta : "Elle est grosse !" Quand j'allais aux toilettes, elle m'observait avec un air circonspect, la tête passée entre mes cuisses. Si une goutte l'aspergeait, elle criait "Beurk !" et partait en courant se plaindre à sa mère.

Quand ma fille eut quinze ans, ses copines aussi. Certaines avaient des corps magnifiques surmontés de crinières peroxydées. Je pensais, avec un peu de culpabilité que mes problèmes d'impuissance se trouveraient certainement résolus si je pouvais tenir leurs fesses entre mes mains. Ma femme faisait régime sur régime et souffrait de migraines récurrentes. Chaque fois qu'elle me devenait insupportable je crachai "tu as pris tes cachets pour la ménopause ?" Un jour ma cadette m'avoua : "Célia demande pourquoi tu te mets toujours la main au panier ?
- Quoi ? soufflai-je.
- Ma copine ne sait pas si tu te grattes les couilles ou si tu te soupèses juste le paquet. Mais elle trouve ça un peu limite."

Ce matin, une nouvelle aide-soignante a fait ma toilette. Ses gestes étaient brusques, impatients et elle soufflait par le nez en accomplissant sa besogne. Ma modeste érection ne la troubla pas. Je me tortillais et elle grogna juste : "Arrêtez donc de gigoter comme ça, je n'ai pas que ça à faire." Nourrissant l'espoir de la voir se troubler, je rougis et m'excusai avec coquinerie. Elle se redressa. Me regarda froidement et déclara : "Vous savez, j'en ai vu d'autres !".


[Ce billet m'a été inspiré par la verve de Mr Poireau.]
[Un écho de Dorham]

Photo : Spencer Tunick