Josette ne semblait jamais vouloir quitter le réfectoire. Assise tout près de Stéphane, une main sur sa cuisse, elle chuchotait, sa couronne de reine de beauté un peu de travers au sommet d'un chignon blond platine. Les "Jésus" dont elle entrecoupait son récit dégoulinaient d'une tendresse suspecte.Pourtant Josette c'était, parmi toutes ces dames, la plus discrète. Figure douce, le sourire surmonté des pommes couperosées de ses joues, elle ne parlait pas beaucoup ou bien d'une voix si ténue que souvent, elle demeurait inaudible. La vie de Josette était tapissée de phrases qu'elle avait prononcées dans le vide.
J'ai fini par me laisser glisser contre un mur, dans un coin de la salle. Je me sentais pétrifiée de tristesse. Depuis la mort de ma mère, je supportais mal la joie des autres. Si je m'amusais avec eux, il me fallait ensuite expier en pleurant des heures. Ce soir là, le sourire de Stéphane m'a empêchée de sombrer. Je sentais qu'il tournait régulièrement la tête vers moi. Alors mon cœur s'arrêtait de battre et en cessant de vivre, il me semblait cesser de souffrir.
Stéphane a décidé de la raccompagner peu après que Josette ait tenté de lui voler un baiser.
"Elle est saoule, a-t-il soufflé en passant près de moi". Il a effleuré mes cheveux de sa main et Josette, qui ne le quittait pas des yeux, a poussé un cri de frustration. Lorsqu'elle a énoncé la première phrase d'une déclaration d'amour, Stéphane l'a soulevée dans ses bras. Josette a frémi et s'est nichée dans son cou. C'était mon tour d'être jalouse. Mais Stéphane m'a fait un signe. Silencieusement, il a articulé "tu m'attends ?".
J'ai hoché la tête.
A son retour, il m’a invitée à danser, oui, même sans musique mais je n’ai pas voulu. J’avais honte de mes grosses jambes maladroites. Alors il a commencé à m’embrasser. Il parlait, il me disait toutes sortes de choses que je n’entendais pas parce qu’il les murmurait contre mes lèvres. Puis il a mis sa main dans ma culotte. Il a dégrafé un ou deux boutons de mon jean et il a glissé sa main dans mon slip. J’avais envie de pleurer mais il a glissé ses doigts dans ma bouche en disant " mon petit fruit salé ". Alors j'ai ri.
Le lendemain, il m’a ramené chez mon père, dans sa 4L. Nous ne parlions pas, nous ne disions rien. Je regardais les paysages couler contre la vitre. Je pensais à la salle de bal d’une nuit qui était redevenue salle à manger un peu après l'aube. Je me demandais si les dames allait utiliser, seules, les produits de beauté que leur avait offert Stéphane. La nuit que nous avions passé ensemble lui et moi me paraissait très ancienne, comme un très vieux souvenir heureux qui surgissait absurdement. Il a garé sa voiture derrière celle de mon père. J’ai sonné.
" Bonjour a dit Stéphane en prenant ma main.
-Appelez moi Joseph, a répondu mon père "
Photo : Raphaël SCHOTT

