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mercredi 7 mai 2008

... in sanis mentis (2)

Lorsque dehors, il y a du soleil, il m'arrive de quitter ma chambre un peu tard. Nul rayon ne s'aventure directement dans la pièce. Pourtant, les platanes, de leurs bras tendus dans le ciel, les voitures, scintillantes, qui dévalent le boulevard en grondant, une fenêtre qui s'ouvre dans l'immeuble d'en face, me renvoient des bribes de lumière que j'essaie d'effleurer, du bout des doigts. Si je le peux, je plante mon regard dans un faisceau doré. Il me semble que ma pupille se gorge de lumière. Je me laisse aveugler, immobile. Je ne respire presque pas. Les larmes qui ondoient sur mes joues, pour une fois, sont de joie.

Mes phalanges tambourinent mollement contre le bois de la porte de Hadiya. Souvent, je m'affaisse, en l'attendant, contre la cloison qui sépare les chambres du couloir. Je fais crisser mes cheveux en hochant la tête, puis singe un NON de damnée : mon oreille droite se colle au mur à droite, mon oreille gauche s'écrase à gauche, de plus en plus vite, gauche droite, droite gauche. Il m'arrive de perdre l'équilibre et je me retrouve par terre. Le lino semble aspirer mes mains lorsque je tente de me relever, une envie de me coucher et de ne plus bouger m'épuise. Le menton pointé, la nuque étirée, je baille. Ma vision se trouble de nouveau mais je ne laisserai couler aucune larme car mes yeux sont cernés de Khôl. Au plafond, un néon grésille. Autour se gargarisent des mouches hagardes, un papillon de nuit au vol saccadé, quelques moucherons nés des moisissures qui décorent la salle de bains commune. J'ôte de mes cheveux des débris de peinture, en me redressant, je tapote mes fesses. Hadiya est suspendue en haut des escaliers. Son front est ceint d'un diadème, de son jean blanc dépasse un string perclus de brillants, elle regarde droit devant elle et ne commentera pas ma position, ni le vacarme qu'elle a perçu de sa chambre lorsque je me suis effondrée. Nous descendons à distance prudente l'une de l'autre, cramponnées à la rampe, surtout dans les virages où les marches rapetissent. Nous ne respirons presque pas.

Je ne suis jamais sortie sans Hadiya. J'ai besoin, avant de surgir sur le trottoir bruyant du boulevard, de contempler, dans son regard, le bref éclat qui me rassure : je suis toujours la même, quelqu'un que j'ai rencontré avant me reconnait.

Ce soir, je porte une robe de satin dorée. Courte, elle dévoile mes cuisses larges à la peau ambrée, caressante, elle zigzague sur mes hanches lorsque je fiche une cigarette entre mes lèvres fardées. C'est une robe de princesse, en son genre. Elle paraîtrait sans doute luxueuse sur une fille liane aux cheveux raides, une poupée de magazine... Cette robe, en vérité, je n'oserais pas la porter devant ma mère. Je sais qu'elle arrangerait son voile autour de son visage émacié, ses yeux noirs balaierait mon visage comme un mauvais souvenir, elle rugirait : "je t'avais bien dit de ne pas partir. Ta sœur m'a écoutée, elle s'est mariée avec celui que nous lui avions choisi et regarde comme elle est heureuse !"

Graves, Hadiya et moi déambulons sans nous parler, lentement, vacillantes sur nos talons de quinze centimètres, le visage noyé dans le halo de la fumée de nos cigarettes. J'ai l'impression d'être invisible et je me rappelle les conseils d'un metteur en scène à un comédien, dans un documentaire à la télé : "Si, des coulisses, tu arrives à voir des spectateurs, c'est qu'ils peuvent te voir aussi. Alors recule d'un pas."
Il me plaît d'être ignorée. Je me souviens qu'au tout début, je me racontais des histoires dans lesquelles je n'étais pas celle que je suis. J'imaginais que je me rendais à une soirée où j'allais rencontrer des personnes à la conversation brillante, des gens qui ne s'adresseraient pas à moi comme si je n'étais qu'un corps à vendre. La réalité a assez d'aspérités pour que je me raccroche à elle ; j'ai cessé d'inventer.

Juste avant que nous passions sous le métro aérien, Hadiya se débarrasse de son mégot et j'imite son geste, le visage tourné vers elle, presque angoissée. J'attends ses paroles car c'est toujours elle qui prononce les premières depuis le soir où je l'ai guidée, il y a quelques semaines, de notre hôtel boulevard Barbès au boulevard Ney... Au milieu du brouhaha, 'avais à peine perçu les mots grommelés. Après un temps, le sens m'était apparu, évident : "Tu crois que nous avons une âme ? m'avait demandé Hadiya".

Je n'avais pas su lui répondre mais je n'avais pensé qu'à cela toute la nuit ; tandis que des mains pétrissaient ma chair, que des sexes s'engouffraient en moi, que des bouches bavaient dans mon cou, que des voix cinglaient l'air putride du boulevard, je me persuadai que non. Mon âme était morte dans la maison où j'avais été violée. Dans la pièce adjacente, Hadiya qui avait fait avec moi le voyage, poussait des cris que je prenais pour l'écho des miens. Le jour où ma volonté est devenue aussi fine qu'un torchon, j'ai pu sortir. Je suis passée devant une porte ouverte et j'ai vue Hadiya. Elle a été libérée plusieurs semaines après...

J'ai tout de suite pensé qu'elle aurait pu être ma sœur.

Hier, à l'aube, Hadiya m'a souri, m'a serrée contre son cœur et j'ai deviné, dans les sombres battements qui ébranlaient sa fine cage thoracique, un courage affolant. A la porte de l'hôtel, elle m'a décrit le jour où un homme était sur elle, contre sa voiture. Il n'avait pas voulu s'abriter dans l'habitacle étroit, il préférait la posséder sur le capot, sans doute pour ne pas salir ses sièges en simili cuir. Hadiya, plaquée sur le métal glacé a vu des volutes de fumée s'échapper de ses lèvres entrouvertes, d'ondoyant panaches qui se perdaient dans le ciel, comme dissous par l'obscurité.

"J'ai compris que même les putes avaient une âme, m'a-t-elle lancé, fière. Quand je souffre, la mienne s'éloigne. Je pourrais regarder la scène de haut, comme les gens qui frôlent la mort et qui racontent après qu'ils ont tout vu. Mais je préfère regarder ailleurs... Il y a tant de choses à admirer sur terre, m'a expliqué Hadiya, le bruissement des feuilles dans les arbres, au printemps, une étoile à la lumière faiblissante. Quand je dors, lavée de leur odeur, mon âme revient. Je fais toujours des rêves magnifiques..."


Illustration
: BOBI - D'autres voulurent juste qu'on les oublie.

jeudi 24 avril 2008

... in sanis mentis (1)


Un peu après le réveil.

La mère : - Viens mon lapin, que je te change ta couche !
L'enfant : - Mais Maman, je suis pas un lapin, je suis Kéké !

Plus tard. Moment de lecture, l'enfant se love contre sa mère et lui caresse le bras en disant :
- T'es gentille Maman !
Il tend les lèvres pour faire un baiser qui claque dans le vide.
La mère, le serrant contre elle : - Oh mon gros bébé, je t'aime !
L'enfant, pinçant les lèvres, désapprobateur : - Mais maman je suis pas un gros bébé, je suis un petit garçon !

Illustration : The black apple

lundi 21 avril 2008

Corpus sanus...(4)

Si mon corps était semblable à mon esprit il serait fin et droit comme un i.

A vrai dire, c'est ainsi qu'il s'est tenu, pendant longtemps, tandis que mes bras, souplement, enlaçaient un violoncelle.

J'ai toujours eu horreur des colifichets. D'un pantalon à pinces et d'un chemisier blanc, je me vêts pour la journée. Une paire de chaussures confortables permet à mes pieds de s'enfoncer dans le sol, la musique m'isole du reste du monde.

Mon brushing demeure impeccable qu'il pleuve ou non, car mes cheveux sont devenus aussi disciplinés que je le souhaitais adolescente. J'ai la chance d'être très mince ; je n'ai jamais eu à accorder à mon poids plus d'intérêt qu'un sujet aussi futile n'en mérite. Aucune rondeur ne s'est permise d'amollir ce visage aigu, d'infléchir ma voix, de mouiller mon regard.
Tant mieux.

Aurais-je été la même dotée d'une bouche large et molle comme celle de Sophie, ma violoniste ? Je l'accuse d'être naïve souvent, de se reposer sur ses acquis mais peut-on se comporter autrement lorsque des yeux océans laissent ouvertes les fenêtres sur vos pensées ? Elle porte de longues jupes pour dissimuler ses hanches rondes et barbouille ses joues d'une rougeur qui la rajeunit encore. Lorsqu'elle m'adresse la parole, sa voix chevrote, elle s'attarde et ronfle dans sa gorge. Enfin, elle se lance, toujours de façon interrogative : "Qu'en pensez-vous ? me demande-t-elle, en pouffant sans joie."

Je le reconnais, j'aimerais parfois proposer ma vie à quelqu'un qui saurait en prendre soin, mieux que moi. Je n'ai pas eu de chance, je n'ai jamais brillé et je n'ai pas beaucoup joui de mon existence. Pourtant je n'ai cessé de travailler. La nuit, des rêves me tourmentent pleins d'éclatants désirs, je m'agite, gesticule et gémis, malheureuse de ne pouvoir, insouciante, changer de destin.

Je feins d'avoir tout oublié de ces évasions nocturnes, au petit-déjeuner, mais la colère teinte les phrases que je prononce. Mon mari se dépêche de partir, il baise mon front d'une bouche glabre, devenu chaste au fil des ans. Les pleurs de Sophie m'irritent lors de nos répétitions. Ne pourrait-elle se draper d'une pudeur que son visage offense ? Qu'elle ne connaisse rien de la vie est une chose. Cependant, je ne supporte pas qu'elle ne cherche à dissimuler son innocence, moi qui ai piétiné la mienne pour me hisser à ce niveau d'excellence.

Sophie ne s'agite pas beaucoup pour réussir. Elle balaie le public de son sourire à fossettes, secoue sa chevelure et brandit son instrument telle une mariée son bouquet. Les gens applaudissent, ils se mettent debout et hurlent leur joie. La vulgarité de sa fougue ne les blesse pas comme elle me blesse, elle les ravit au contraire. Bis, crient-ils. Une autre, une autre ! Sophie a écorché sans la moindre pudeur le sublime trait de la cadence finale. Elle a ralenti là où Martinù a ajouté un a tempo, les critiques crieront au génie, loueront son toupet. Ils m'oublieront. J'ai l'habitude de lire à mon sujet des éloges plates qui me ressemblent. J'ai appris au fil des années que j'étais fiable, parfaite, efficace. Mon style sobre est idéal pour l'accompagnement mais personne ne m'écoute vraiment.

Tant mieux.

Personne ne remarquera qu'il m'arrive de transpirer si fort que mon chemisier colle à ma peau. Personne ne notera la crispation de ma main due à un début d'arthrose, l'épaississement de ma taille, ce dos que je n'arrive plus à cambrer. Mon violoncelle chante une vie qui me quitte tandis que mon sang reflue, mois après mois.

Sophie me tend la main. Elle rit. Je préfère saluer seule, mon instrument pressé sur le cœur, l'archet pointant vers le plafond.

Illustration : Mark Ryden

dimanche 13 avril 2008

Corpus sanus... (3)

Santos est venu me chercher ce soir. Il s'est tenu à distance tandis que je m'habillais. Il regardait ses chaussures. J'ai vacillé en essayant d'enfiler mon jean, je n'arrivais pas à plier mon bras droit et mes mains tremblaient mais lui, il fixait ses putains de pompes et il ne levait pas le petit doigt pour m'aider. J'ai craché :
"Qu'est-ce qu'il y a, elles ont un accroc ?"
Il a bondi :
"Un quoi ? il a demandé".
Dans sa bouche avec son accent espagnol, ça donnait oune coua ? Ridicule ! Comment j'ai pu trouver ça sexy un jour ?
J'ai braillé :
"On dit un ! Un ! C'est pas compliqué quand même, non ? Ça fait 5 ans que tu vis à Paris, t'aurais pas pu intégrer au moins ça ? Non, c'est bien plus sympa d'intégrer de la coke par tous les trous, hein ?"
Il s'est dirigé vers moi, a tendu une main vers mon épaule :
"Né t'énervé pas, Baby, tou es oune peu fatiguée, c'est tout ! Tou verras, tout ira bien."
Je me suis collée contre lui.
"Ok, j'ai susurré, alors vas-y, saute-moi ! Baise-moi, allez, vas-y Baby ! Ça fait longtemps, tu dois en avoir envie, non ?
Ma voix craquait comme le bois entrain de flamber. Il a reculé. Peut-être craignait-il de se brûler, lui aussi :
- Mais on n'a pas lé temps là Baby, lé taxi nous attend !"
Mon rire a ronflé dans ma cage thoracique.
- Mais quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de si drôle cariña ? C'est vrai, le taxi doit nous attendre, tiens regarde, on le voit d'ici, dit-il en me désignant une tâche blanche devant l'entrée.
- Allez, va ! Va chercher un fauteuil, je ne pourrai jamais marcher jusqu'à ce putain de taxi."
Il s'est élancé hors de la chambre. Sur son front, une goutte de sueur a brillé. J'ai appuyé mes index au creux de mes yeux. Ils sont restés secs. Puis j'ai appelé l'infirmière pour qu'elle m'aide à m'habiller.

Le chauffeur nous a à peine adressé la parole mais je ne cessais de croiser son regard dans le rétroviseur. Au premier feu rouge, il y avait une grande affiche avec une photo de moi pour la campagne Dior. Je serrais un flacon contre mes décolleté comme s'il s'agissait d'un truc sexuel. Ma langue nageait dans un sourire niais.
"Quelle conne ! j'ai lancé en direction du chauffeur.
Il a froncé les sourcils. Son regard ne cessait de naviguer de la photo à mon visage dans le rétroviseur. Je me suis mordu les lèvres sauvagement, j'ai désigné la pub :
"Cette pétasse, là, j'ai jamais pu la blairer. On dirait une pute !"
Il a marmonné. Je n'ai rien compris, j'ai pas cherché à comprendre. Honnêtement j'en avais rien à foutre. Enfin nous nous sommes garés devant ma maison. Santos a voulu lui donner un billet de plus, je le lui ai arraché des mains :
"Garde ça pour ta dose ce soir, chéri, j'ai murmuré.
Le taxi a démarré en trombe. J'ai claqué la porte au nez de Santos, il n'a même pas sonné. Je parierais qu'il a esquissé un sourire en se barrant.

Enfin, j'étais chez moi. Je suis allée chercher mon bonsaï préféré près de la baie vitrée et je me suis assise avec lui sur le canapé. Annette est arrivée avec une orange pressée. Je ne buvais que ça depuis trois mois. Ça et de l'eau, bien sûr. Elle m'a regardée et elle a failli me dire quelque chose d'intime, de chaleureux. Je l'ai deviné à sa façon d'inspirer profondément, de se tordre les mains. J'avais beau paraître en pleine observation de mon Ginkgo, je la voyais du coin de l'œil se dandiner sur ses grosses jambes.
"Bon, ai-je demandé, vous allez restée plantée là longtemps ? Vous avez pas autre chose à foutre ?"
Elle a filé sans prononcer une seule parole.

Cette année, je l'avais taillé en forme de flamme. Il me rappelait une robe de Givenchy que j'avais portée lors de mon premier défilé. Pleine de bouillonnements alambiqués, elle avait l'air pure - oui, je ne vois pas d'autre mot - et simple. Alors qu'elle ne l'était pas du tout. Ouais je sais c'est bateau comme idée. Enfin bref, mon arbre me fait penser à cette robe. Sauf qu'elle était rouge, lui, il est jaune comme le soleil sur les dessins d'enfant. J'ai pressé la pulpe de mes doigts sur ses feuilles veloutées. De son tronc s'élançaient des branches graciles, tortueuses. J'ai souri :
"Tu n'as pas encore perdu tes cheveux, toi. Pourtant l'hiver arrive bientôt ! Tu vois, moi j'ai pris de l'avance... Enfin ce qui compte, hein, c'est pas ça... "
Je l'ai posé sur la table basse. Et j'ai entrepris de gravir les quelques marches qui menaient à ma chambre. Sur le lit, une robe s'étirait. Elle provenait de la dernière collection de Jean-Paul et il n'avait pas oublié que j'en rêvais. Au milieu, une carte dorée proclamait "Bon rétablissement ! JPG" J'ai saisi le tissu soyeux et j'ai sonné Annette.
"Aidez-moi, j'ai ordonné."
Je me suis allongée sur le lit et je me suis laissée déshabiller. Annette a ôté mon jean, mes chaussettes. Je me sentais comme un tout petit enfant, presque heureuse, je m'endormais presque. Puis j'ai compris qu'elle ne savait pas comment s'y prendre pour le tee-shirt alors je me suis assise et j'ai tendu les bras devant moi. Le droit est retombé très vite. J'ai soupiré.

Quand je me suis retrouvée en sous-vêtement, elle a hésité. J'ai annoncé ce qu'elle redoutait :
"Avec cette robe, il va falloir que je me passe de soutif !"
Elle a obéi, malgré sa frayeur, et s'est glissée dans mon dos pour dégrafer le sous-vêtement. La prothèse amovible a roulé sur le sol. J'ai pouffé. Puis je me suis tournée vers Annette, pour qu'elle m'aide à passer la robe. Elle a tenté d'accuser le choc, brave Annette, mais elle a aussitôt mis ses deux mains devant sa bouche pour étouffer des sanglots :
"Oh Mademoiselle ! s'est-elle exclamée, ma pauvre Mademoiselle ! Ce n'est pas juste... Vous qui étiez si...
Je l'ai coupée :
- Allez Annette, aidez-moi, on va pas y passer la nuit !"

C'est ce moment là que ma mère a choisi pour m'appeler. La robe a déboulé sur mes mollets comme une vague de soie tandis que la sonnerie du téléphone grelottait. Le tissu était presque entièrement transparent, sauf sur la poitrine et autour du nombril, où des arabesques brodées étaient censées dissimuler tétons et orifice. Mais ma cicatrice, elle, demeurait bien visible, violacée, boursoufflée, sous les dorures délicates. Et de toutes façons, le tissu, par dessus, pendait benoîtement. Annette m'a tendu le téléphone après avoir échangé les formules d'usage. Elle reniflait encore.

"Allo maman ? j'ai murmuré.
- Comment ça va ma chérie ? s'est-elle enquis poliment.
- Oh très bien maintenant Maman. Je suis tirée d'affaire. Le cancérologue me l'a dit ce matin. La chimio a bien fonctionné, aucune métastase n'a résisté. Enfin, tu sais, il faut quand même attendre cinq ans pour se dire guéri mais il est plus qu'optimiste !
- Tu m'en vois ravie, a-t-elle articulé. Et... Ils ont opéré finalement ?
- Oui, oui. C'est vrai que tu ne m'as pas appelée depuis deux mois, que le temps passe vite ! Bon, ben ils m'ont coupé le sein droit. Ils ont bien nettoyé, m'a dit le chirurgien. Voilà. Mais bon. Tiens c'est drôle mais je n'arrête pas de penser à cette phrase que tu serinais chaque fois que des gens me disaient que j'étais belle, quand j'étais avec toi.
- Quelle phrase ma chérie ? articula-t-elle, craintive.
- Ça te rendait furieuse qu'on dise ça de moi, ouais je me rappelle, ça te foutait dans des rages folles...
-Surveille ton langage ma chérie, ordonna ma mère.
- Ecoute, si mon langage te déplait t'as qu'as aller te faire v... Bon, on s'en fout de mon langage. C'est la phrase qui est importante. Tu ne t'en rappelles pas ? Mais si, allez, tu me le répétais à longueur de temps. Dans ta bouche c'était presque une insulte d'ailleurs.
- Oh ! Mais que...
- Allez, tu donnes ta langue au chat ?
Je pris une voix militaire. Sa voix :
- Ce n'est pas ça qui importe. Ce qui compte, c'est la beauté intérieure ! Alors ça te revient ? Tu ne peux pas avoir oublié ?
- Et bien c'est vrai non ? soupira-t-elle soulagée de s'en tirer à si bon compte.
- Oui oui, oh, j'en suis persuadée. D'ailleurs, quand Karl Lagerfeld va refuser de m'engager pour le prochain défilé c'est ce que je vais lui répondre ! Je vais lui dire "Et ma beauté intérieure ? Hein ? Regardez je suis toute propre à l'intérieur. Plus de tumeur. Plus de métastase. Ma mère me trouve enfin valable !"

J'ai tendu le téléphone à Annette et j'ai descendu les marches jusqu'au salon. Ma mère s'excitait dans le vide. Ses phrases s'écoulaient, étouffées par la distance comme si j'avais pressé un oreiller sur son visage. Le Gingko pointait, radieuse, sa cime vers moi. Je me suis affaissée sur le sofa et je l'ai saisi par le tronc, de mes deux mains. J'ai eu mal en lui ôtant la première feuille, d'une torsion lente. A la dixième, mes larmes s'agrippaient aux branches dénudées avant de chuter sur le tapis de mousse. A la trentième, je souriais, enfin calmée :
"Tu es vivante, c'est ce qui compte, me suis-je promis. Rien d'autre ne compte"

J'ai collé mon nez contre le bonsaï. Il sentait la forêt. Lui, si petit.

Les feuilles que je lui ai laissées forment une couronne dorée. Il la porte crânement.

Illustration : Mark Ryden

vendredi 11 avril 2008

Corpus sanus... (2)

Une fois papa a cassé une brosse à cheveux sur ma tête parce que je bougeais trop pendant qu'il me coiffait. Mais, la plupart du temps, c'est à Maman qu'il s'en prenait. Elle l'agaçait, c'est ce qu'il répétait, "tu m'agaces, ce que tu m'agaces !" et puis il concluait : "morue", "sale truie", "grosse vache". Toujours des noms d'animaux.

Ça, on ne peut pas dire, il avait de l'imagination Papa ! D'ailleurs il ne supportait pas que je prononce des gros mots devant lui, ça l'horripilait "de façon phénoménale", qu'il disait. Oui, comme ça, exactement, c'est drôle que je me souvienne de ça aujourd'hui : "ça m'horripile ! De façon phénoménale, ce manque d'imagination !" Il articulait soigneusement chaque syllabe comme s'il les apprenait en même temps, comme une récitation. Et il me cognait. Mais pas très souvent, faut le reconnaître. Non. Pas trop souvent. Il devait trouver que c'était plus équitable de taper sur Maman.
Si elle avait voulu, elle aurait pu se défendre, elle.

Nous ne pouvions pas prévoir ce qui allait l'agacer à son retour de l'un de ses enregistrement. Oui, il était preneur de son Papa, un chouette travail ! L'autre jour, j'y pensais, et j'ai ajouté "et donneur de leçon". Ça m'a presque fait rire. Mais non. Pas vraiment en fait. C'est juste un peu d'air qui s'est échappé de mon nez, vite. J'ai néanmoins poursuivi la métaphore en me disant que j'avais été "preneur de coup" ; l'effet comique a été nul, cette fois.

J'avais trouvé un moyen de m'endormir sans avoir peur. Ça a fonctionné assez longtemps. Enfin, je veux dire, ça me calmait et ça m'aidait. Mais lui, le jour où il a voulu me corriger en pleine nuit, il lui a suffit de se camper au pied du lit et de m'ordonner de sortir. J'ai obéi, évidemment. Je me rappelle, je me frottais les yeux à moitié endormi et j'avais même pas peur. Parce que je venais de faire un beau rêve, un rêve magnifique, plein de lumière. Alors, devant Papa, en pyjama, j'essayais d'accrocher dans ma tête quelques images pour les retrouver après. Il s'est énervé - peut-être qu'il a cru que je ne l'écoutais pas - et il m'a tapé dessus avec une poêle. Du coup, tout s'est mélangé - à l'intérieur je veux dire - et je suis tombé dans les pommes. Maintenant quand j'y pense, il me semble que le rêve qui a précédé cette nuit là avait été un cauchemar. Mais non. C'est l'inverse. Enfin je ne sais plus.

Bref, ce que je faisais avant, c'est que je me couchais sous mon matelas. Entre le matelas et le sommier. J'étais si fin, et puis avec les draps qui pendaient le long, on ne me voyait pas. Il fallait bien chercher. Maman, elle racontait au médecin : "Il est pas bien solide. Pas costaud. Il tombe tout le temps." La poudre sur ses pommettes bleues s'estompait. Sa paupière était gonflée, son nez ressemblait à celui d'un boxeur. Le docteur m'ébouriffait les cheveux, je sursautais, il s'exclamait "Bah alors, monsieur, casse-cou, essaye de regarder un peu où tu mets les pieds la prochaine fois !"

J'ignore comment cela s'est passé. Je ne me souviens plus vraiment. Tout a commencé quand maman est morte et qu'on m'a placé dans cette famille, la première. Je me sentais si léger. Le vent m'effrayait. Il me semblait qu'il pourrait m'emporter d'une bourrasque et que j'allais me retrouver face à Papa. Je continuais à me cacher sous le matelas, la nuit, mais Estelle n'aimait pas ça. Elle disait "arrête ton cinéma ! Tu as bien vu où ça l'a mené ton père de faire du cinéma hein ! " Même si je rangeais bien les draps après, elle aimait pas. Elle trouvait ça pas sain. Bon, elle avait sans doute pas tort.

Alors j'ai grossi. Je suis devenu costaud. Maman aurait été contente, je crois de me voir, comme ça, bien costaud. Si ça se trouve, j'aurais pu la défendre, dommage ! Par contre, impossible de me glisser sous le matelas, j'ai essayé, mais il ne me couvrait plus du tout, l'air se faufilait. Une main aurait pu m'attraper, c'était nul ! A l'école on m'appelait "Barbapapa" ou "Bibendum", j'éclatais de rire. J'ai toujours adoré l'école. Surtout réciter les leçons, je retenais facilement. Oh maintenant, c'est plus ardu ! L'âge sûrement ! On ne peut pas être et avoir été...

A présent, le médecin me déclare obèse. A ma visite mensuelle, il m'a demandée : " Et toutes ces fractures anciennes, c'était à cause de votre surpoids ? Vous étiez en surpoids enfant ?" Je n'ai pas eu envie d'inventer quelque chose alors je me suis tu. J'ai souri.

Je souris tout le temps maintenant. Je n'ai plus peur. Ma chair forme le matelas et le sommier de mon corps. Je suis en sécurité. Oui. Et quand je sors, malgré mes 160 kilos, les gens ne semblent même pas me voir. Si ça se trouve, je suis vraiment devenu invisible !


Illustration : Mark Ryden

jeudi 10 avril 2008

Corpus sanus... (1)

Dans le ventre de notre mère, ma sœur tenait déjà tout la place. Nous avons failli mourir toutes les deux, car elle recevait trop et moi, presque rien.

Depuis, les choses n'ont guère changé :
"Oh ! Mais vous êtes exactement pareilles ! s'exclament les gens en nous voyant ensemble pour la première fois."

Clarisse parle pour nous deux, elle invente des histoires ahurissantes que chacun écoute, concerné, passionné.

Quand on m'interroge, je ne sais qu'énoncer des vérités. Dans les yeux de mes interlocuteurs, je vois qu'ils les considèrent, circonspects, comme des platitudes flirtant avec le sordide.

La plupart du temps, je demeure silencieuse mais personne ne s'en émeut. Il leur suffit que l'une de nous s'exprime.

Puisque pour eux nous sommes identiques.

Alors je regarde ma sœur et j'énumère nos différences : la paupière de son œil droit penche un peu tandis que la mienne s'étire vers le front ; j'ai un grain de beauté qu'elle n'a pas sur un sein ; je souris sans montrer les dents, tandis qu'elle ouvre la bouche, laissant affleurer une langue un peu pâle qui palpite ; ses cheveux bouclent, pirouettent, se mêlent gracieusement aux volutes de sa cigarette. Les miens, sont raides, ils forment un casque épineux sur ma nuque. Je grince :
"Tu devrais éteindre cette cigarette. Ce n'est pas bon pour ta santé."
Clarisse m'ignore et je m'en trouve rassérénée.

Je suis moi dans le faible interstice qu'ouvrent nos dissemblances.

Illustration : Artandghosts