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mardi 8 juillet 2008

Jeanne (6)

Hors de la maison, Jeanne paraissait affranchie d’un rôle qui lui pesait. La compagnie des bêtes s’accordait mieux à son tempérament que celle de sa famille. Elle vaquait d’une occupation à l’autre, nourrissant les unes, soignant, pansant, lavant les autres. Bavarde, elle leur racontait des histoires qui parlaient d’elles et de la vie plus heureuse qu’elles pourraient mener, un jour, en liberté.

Les chiens et les chats des environs suivaient Jeanne partout, les uns sur ses talons et dans ses jambes, les autres de plus loin, naviguant de buissons en murets qu’ils escaladaient gracieusement, narguant les chiens, tous maigres et efflanqués, plongeant sur les ombres de sa main qu’ils prenaient pour de la nourriture qu’elle leur jetait ou pour une cajolerie dont elle était prodigue.

Les volailles, concentrées sur la nourriture réagissaient distraitement aux attentions de Jeanne. Elles semblaient se gonfler et se dégonfler, comme partagées entre l’envie de se rendre invisibles et celle d’intimider leur adversaire. Elles soulevaient leurs pattes une à une dès que Jeanne les effleurait. Quand les caresses de Jeanne se faisaient trop pressantes, elles se secouaient toutes entières en caquetant et en déployant leurs ailes atrophiées. Leur cou fendait l’air de bas en haut à un rythme effréné, en même temps que les pattes. Il semblait que c’est ce mouvement qui les faisait avancer et tournoyer dans la cour et non celui de leur pas désordonnés.

En février, elle se levait avant l’aube pour aider les brebis à mettre bas des agneaux fragiles et tremblants. Elle plongeait ses mains dans la boue et le sang lorsqu’une naissance se présentait mal. Sa voix âpre prenait les intonations les plus douces pour encourager la brebis apeurée. Puis elle guidait ensuite le nez de l’animal vers les mamelles de sa mère. Les chiens rodaient autour de Jeanne en remuant la queue, excités par l’odeur de viande mouillée et, aussitôt qu’elle détournaient les yeux, dévoraient la délivrance visqueuse en jetant des regards à droite et à gauche.

Elle réussit même à apprivoiser le porc Marcelin qui ne se laissait approcher de personne sans montrer les dents. Elle se couchait parfois sur la paille souillée auprès de lui, tirait doucement sur ses oreilles et frottait son poil gris, le grattait dans le dos, du bout de ses doigts recourbés aux ongles courts. L’animal grondait de plaisir et Jeanne s’endormait, la tête près du groin baveux, les narines presque noires, pleines de l’épaisse odeur de graisse et de merde qui émanait de son compagnon. Quand elle se redressait après quelques rêves étranges et sensuels, elle regardait autour d’elle, bouche béante et regard perplexe, et il lui semblait alors que tout était recouvert d’une épaisse nappe de silence. Ses yeux se remplissaient de larmes. Elle se raclait la gorge, comme enrouée. Ses moindres gestes, sa respiration qui gonflait sa poitrine écrasée par une vilaine robe de toile, la main qu’elle tendait vers sa joue pour la toucher, étaient ralentis, alourdis, par la conscience douloureuse de vivre. Elle n’entendait plus la voix criarde de sa mère. Elle n’entendait rien et se croyait seule au monde. Il lui fallait plusieurs minutes pour recouvrer ses esprits. Alors, elle sursautait et prononçait les dernières paroles de sa journée : « Faut que j’y aille Marcelin, disait-elle. » et elle claquait derrière elle la porte de l’enclos, courait vers la ferme d’où les bruits et les cris de sa famille semblaient monter vers elle comme une armée.

Avant que Jeanne l’apprivoise, il ne sortait jamais de sa boue ; dans le mélange de paille humide, de fiente, de restes de nourritures et de terre spongieuse qui lui servait de lit, il avait chaud l’hiver et prenait le frais l’été.

Lorsqu’il se redressait, c’était pour manger, grognassant, bavant et crachant des deux côtés de sa bouche molle aux dents gâtées. Son corps n’était que bruits, bruit de tempête, bruit de plaisir, fatigue, douleur, bruit en dormant. Il respirait comme si les trous de son groin étaient obstrués (le groin d’ailleurs semblait toujours humide et visqueux). De temps en temps, d’une expiration furieuse qui faisait ronfler les miasmes dans sa gorge, il chassait la morve, la fange et la crasse qui le gênaient. Marcelin expectorait et rotait avec l’air satisfait et provocateur des hommes après le repas du dimanche. Ses mâchoires produisaient, lorsqu’il mastiquait ses aliments, des claquements, des succions, des chuintements dont la variété, la fréquence et la persistance auraient étonné un mélomane flânant aux abord la porcherie. Il pétait sans arrêt, déféquait en mangeant, embourbé dans sa chair tremblotante, surveillant soucieusement, au-dessus de lui, du coin des yeux, l’arrivée d’un ennemi susceptible de s’emparer de son repas.

Il se hissait difficilement sur ses pattes en pieds de fauteuil Louis XIV, son ventre trempait dans la boue, il marchait comme un vieux, difficilement, en faisant basculer son poids d’un pied sur l’autre.

En dépit de son manque d’attrait certain, Jeanne trouvait Marcelin splendide, majestueux et doux au toucher.

Elle aurait pu s’enticher de Marcelin plus tôt car il était dans la maison depuis plusieurs années.
On lui balançait sa subsistance avec dédain, restes de repas moisis, épluchures, pieds de légumes flétris, patates germés avec de temps en temps des céréales que des rongeurs malhabiles avaient balayé d’urine. On l’insultait, comme on le soignait, sans humour et sans hargne, juste une piteuse méchanceté prodiguée sans conviction. Les frères de Jeanne, parfois, le piquaient avec les dents d’une fourche jusqu’à ce que l’animal charge et fonce dans la clôture qui grinçait sous son poids ; son ventre flasque giclait autour de lui, ses pattes s’enfonçaient dans le sol vaseux, ses oreilles clapotaient sur son front.

Alors seulement les frères lui tournaient le dos. Ils ne riaient même pas de leurs mauvais tours, affligés depuis toujours d’une lassitude qui les détournait de ce qu’ils avaient cru vouloir un instant. Marcelin, grondant sur ses pattes grêles, secouait sa tête, sans doute pour chasser la douleur causée par le choc contre la palissade.

Illustration : Lisa Hurwitz

jeudi 3 juillet 2008

Jeanne (5)

Théodore laissait des petits tas de copeaux dans tous les endroits où il était resté un instant ; ses pieds avait cerné le monticule, puis ils s’étaient soulevés, survolant les débris, accrochant des morceaux qui voyageaient avec lui, dans une autre pièce.

Jeanne, munie d’un balai, s’accroupissait plusieurs fois par jour et chassait dans sa main la sciure épaisse et volatile qui semblait s’évanouir dès qu’elle faisait un mouvement un peu vif. Quand elle lavait les pantalons de son frère, ses doigts se piquaient d’échardes. Une poussière blanche flottait à la surface de l’eau et fondait sur les vêtements trempés qu’elle tirait vers elle pour les essorer. Des copeaux se glissaient sous ses ongles. Sa robe, aspergée d’eau se couvrait aussi de sciure ; elle éternuerait, lorsqu’en séchant, elle viendrait lui chatouiller le nez.

La figurine de Jeanne était massive et son toucher rugueux. Son frère avait choisi pour elle un bois sec, presque noir avec d’étranges nœuds roux ; l’un décorait sa jupe d’un absurde motif informe ; un autre lui éclairait une pommette, tâche de vin lugubre ou empreinte de gifle qui lui allait presque ; le dernier, incongru, se déployait au milieu de son ventre. Ses pommettes étaient plates, sa bouche querelleuse, ses yeux en triangle, pointe vers le bas – des yeux de clown triste. Des lignes creusés à la pointe du couteau lui dessinaient des cheveux épais et sombres qui ne ressemblaient pas aux siens. Sa jupe pendait sinistrement et recouvrait ses pieds.

Une armée de silhouettes l’encadraient sur la commode où on l’avait exposée et elle semblait ne pas les craindre malgré leur hideuse allure. Toutes se ressemblaient, en quelque sorte, les bras derrière le dos parce que Théodore n’arrivait pas à sculpter les mains. D’ailleurs, il fallait les regarder seulement de face : Théodore n’allait pas sculpter des fesses, des nuques ou des omoplates !

Jeanne prenait quelquefois les statuettes entre ses mains pour les épousseter. Elle leur crachait dessus, en plein visage et les frottait vigoureusement. Au travers de son torchon, elle grattait l’intérieur des yeux et les dessous de bras, l’entrejambe des hommes avec le vœu païen de les chatouiller vraiment, plus cruelle avec sa figurine qu’avec les autres ; elle ne voulait pas ressembler à la Jeanne que ses frères, que ses parents reconnaissaient, avec une marque sur sa joue et l’air malheureux.

« Que tu es laide ma fille, disait-elle, je n’aimerais pas être aussi laide que ça… »
Elle la reposait ensuite, dos aux regards futurs, à l’écart des autres personnage. En la plaçant de toutes ses forces sur la commode, elle y faisait chaque fois une petite marque, semblable à un croissant de lune.

Illustration : Lisa Hurwitz

jeudi 26 juin 2008

Jeanne (4)

A douze ans elle avait un corps d’adulte. Ses courtes jambes s’étaient carrossées d’une belle graisse blanche. Un duvet parsemait son visage austère, lui donnant l’air appétissant d’une pêche un peu verte. Sa taille encore délicate et sa poitrine sèche titillaient l’attention des hommes. De loin, l’or du soleil couchant l'englobant comme le cadre d’un tableau dont elle aurait été la figure, ou, marchant sur un quelconque chemin qui craquait sous ses pas, elle ressemblait à ces vapeurs tremblotantes qui s’élèvent près d’un cours d’eau, après une sieste.
Il semblait qu’elle allait s’enfuir d’un battement de cil ou vous hanter à jamais.

Elle aurait pu être aimable pourtant.

Elle souriait volontiers lorsqu’on lui pinçait les joues. Elle aimait travailler et travaillait vite. Ses sept frères trouvaient en elle une suppléante pratique à leur mère accablée. Elle leur coupait les cheveux et les rasait le dimanche, elle cirait leurs chaussures et lavait leur linge. Elle les servait à table. Le dimanche, elle les regardait partir sur la grande route en direction du village où ils buvaient jusqu’à l’aube.

En grandissant, Jeanne se découvrit une passion pour les animaux.

Les poules se laissaient caresser en picorant de jeunes grains de blé verts et des miettes de pain perdus entre les plis de sa paume creusée. Jeanne lissait leurs plumes du bout des doigts, tapotaient leurs flancs et touchait doucement leurs pattes dont le contact sec, la rugosité craquelée l’étonnaient toujours. Parfois, l’épiderme de leurs griffes, semblable à des écailles de poisson, se soulevait et éraflait à peine la pulpe de ses doigts. Jeanne pensait aux morceaux de bois que l’un de ses frères, Théodore, taillait avec un couteau pour les transformer en figurines grotesques.

Assis, tard le soir, devant la cheminée, il enroulait autour de son couteau les lamelles d’écorces ; elles finissaient par se rompre et flottaient jusqu’au sol. Le raclement répétitif du coutelas sur le bois irritait le père qui toussait pour le couvrir et remuait sur sa chaise, lâchant de temps en temps un mot tel un pet, agressif et nauséabond. De toutes façons, les gestes de Théodore attiraient les regards et la famille n’avait rien d’autre à faire.

Il procédait toujours de la même manière. D’abord, il épluchait le bois pour lui donner un aspect uniforme. Alors il approfondissait le rondin en deux endroits. Celui du haut devenait le cou. Celui, du milieu, moins creusé, la taille.

De temps en temps, une voix s’élevait, pour commenter la tournure que prenait le personnage.

« Ça, disait un frère, on dirait bien la bedaine de Firmin.
- Non, regarde, il est court sur pattes, c’est Emile, plutôt, répondait Honoré. »
Jeanne pensait que Théodore se servait de ces remarques pour nommer l’objet qu’il avait taillé sans idée préconçue : si son couteau dérapait et rognait le ventre d’Emile, alors on croirait qu’il avait choisi de sculpter Antonin, l’efflanqué.

Elle était la seule qui ne s’émerveillait pas de ses prodiges artistiques. Dubitative, elle ne disait pas un mot lorsque les autres s’étonnaient que Théodore ait choisi de sculpter pour la troisième fois Antonin. Jeanne avait vu le couteau déraper plusieurs fois, ôter des joues, creuser le ventre et elle avait deviné le subterfuge qu’utiliserait « l’artiste » : `
« Je n’étais pas content de ce que j’en avais fait la première fois, avouerait-il en se rengorgeant, je refais l’Antonin.»

La mère le regarderait en penchant la tête de côté ; le père ferait grincer sa chaise quelques fois. Puis, il balancerait quelques mots à sa manière heurtée, le souffle court :
« Bon, ben moi, tout ce perfectionnisme, ça n’est plus de mon âge. Je vais me coucher. »

C’était, dans son esprit, à n'en pas douter, un véritable compliment.

Illustration : Lisa Hurwitz

vendredi 20 juin 2008

Jeanne (3)

Peu avant l’accouchement, elle avait appréhendé le déchirement, encore une fois, de ses chairs, les contractions, les langueurs moites des premières tétées. Elle se disait « je ne pourrais plus ; j’ai eu sept fils, je ne pourrai pas enfanter une huitième fois ! »

On lui avait entaillé le sexe pour le premier. On en avait tiré un avec des pinces, marbrant de bleus ses cuisses et son pubis. Le troisième avait déformé complètement son corps, il pesait plus de quatre kilos à la naissance et elle, quelques vingt de plus qu’avant sa grossesse.

Elle avait vomi. Elle avait souffert de coliques et de constipation. Elle avait eu une hémorragie, sans parler des trois fausses couches et de ceux qu’elle « avait fait passer ». Une fois, elle avait dû garder le lit pendant six mois. Ses cheveux étaient tombés après le cinquième.Ses jambes étaient couvertes de varices. Ses seins pendaient sur son torse, plus flapis que les pis d’une vieille vache à lait.

Elle avait pleuré, elle avait hurlé, elle avait eu peur et prié. Elle avait vieilli, elle avait aimé. Ses colères étaient mémorables. Ses accès de tendresse aussi.

Mais pour Jeanne rien.

Elle s’était aperçue qu’elle était enceinte quelques semaines avant de la mettre au monde. Puis la petite avait été là, posée sur elle, silencieuse avec sa bouche en coin et ses yeux fermés.

La mère avait demandé « Elle va vivre ? » et la cousine, venue pour aider, avait frappé du dos de la main les fesses de l’enfant pour lui tirer un vagissement étonné.
« Elle va vivre ? » se demandait la mère.
Ce n’était pas « Est-ce qu’elle va aller bien ? Est-ce que tout va bien ? »
Elle ne ressentait que du dégoût et de l’incrédulité : « Cette crevette, ce petit vers de terre est une chose qui est sortie de moi ? Ça va vivre ? »

Les années passèrent et la mère de Jeanne devint vraiment brutale. Elle cherchait à retrouver les sentiments de plus en plus énigmatiques qu’elle se souvenait d'avoir éprouvé en élevant ses sept fils. Elle criait, frappait, exigeait du répondant, réclamait de l’attention, geignait jusqu’à ce qu’une plainte, un geste, émerge de la sage silhouette insondable de Jeanne.

Mais les souvenirs de ses joies et de ses peurs passés s’effaçaient de jour en jour et Jeanne devenait dure et forte.

Illustration : Lisa Hurwitz

mercredi 18 juin 2008

Jeanne (2)

Alors qu’elle ne savait pas encore marcher, on la perdait régulièrement.

Elle gisait dans un panier de linge sale, sous une table, dans le garde-manger que l’on fermait à clefs parfois toute une nuit, avant de la retrouver, par hasard.

Une fois, elle fut oubliée dans la grange, de l’aube jusqu’à la nuit tombée. Elle y était restée si longtemps qu’elle avait manqué trois repas. Elle était allongée dans le noir, frigorifiée au milieu des courants d’air. Des moustiques avaient dévoré une partie de son visage. Ses langes étaient imprégnés d’excréments qui lui coulaient dans le dos. Ses jambes, ses bras, son cou, nus semblaient poinçonnés, ponctués de minuscules cercles que le long séjour dans le foin avait gravé sur la peau sensible. Mais lorsque sa mère la découvrit enfin, au milieu de la paille où elle l’avait posée le matin pour étendre son linge, Jeanne ne pleura ni de colère ni de soulagement. Elle ne sourit pas en voyant le visage couperosé penché au-dessus d’elle, ni en se trouvant enfin écrasée et réchauffée entre deux seins mous.

La mère de Jeanne, parfois, sentait naître un début de culpabilité qu’un cri aurait pu transformer en regret puis en caresse. Néanmoins, jamais Jeanne n’exigeait qu’on la console du mal qu’on lui avait fait. L’épisode dans la grange avait vu naître la dernière angoisse maternelle ; Jeanne n’avait pas, jusqu’alors, été perdue si longtemps et il sembla, un instant, que c’était peut-être une fois de trop. Pourtant, l’angoisse et les caresses se trouvèrent oubliées avant même de s’être exprimées lorsque Jeanne se laissa prendre, changer, réchauffer, nourrir, sans une larme, sans un frisson de fièvre. La mère se dit Tiens, elle est docile cette enfant, et pas capricieuse mais elle n’en tira aucun plaisir.

La plupart du temps, Jeanne levait les yeux sur elle, ses deux lèvres fines et sèches comme des brindilles serrées l’une contre l’autre, craquelées. Son corps était mou, glacé. Elle se laissait déshabiller et habiller avec indifférence, sans lever les bras quand sa mère tirait sur les manches de son gilet, sans jouer avec ses pieds quand elle était allongée sur le dos, sans gémir si la pointe d’une épingle la piquait quelque part. Seuls, ses yeux s'arrondissaient comme des soucoupes ; ils tournaient dans leur orbite, coruscants et vides, fragments de miroir qui ne renvoyaient rien.

Son regard était insolite et jamais sa mère ne l’avait croisé plus d’une seconde. Il chavirait d’un endroit à l’autre, lentement, ténébreux accablant, profond, insistant. Il ne glissait pas sur ce qui l’intéressait, il ne parcourait jamais rien mais il s’y appuyait, au contraire, de tout son poids, il s’y fixait et ne s’en détachait que pour aller se poser ailleurs, aussi décidé qu’une main qui donne une claque. Il semblait parcourir le moindre millimètre de la peau du visage que l’enfant observait.

« Qu’attends-tu ? Que veux-tu ? marmonnait la mère en tournant la tête de sa fille de l’autre côté, vers le mur.
Mais les deux billes du regard de Jeanne revenait aussitôt lui brûler les joues. La mère agitait sa main entre son visage et celui de Jeanne, comme si elle chassait des mouches.
« Mais, mon dieu, se disait-elle soudain, est-ce mon grain de beauté sur le front qu’elle regarde comme ça ? »
Elle ne pouvait s’empêcher alors d’aborder sa fille avec son autre profil, celui au front intact. Un peu plus tard, elle sursautait ; Jeanne fixait son cou. « Oui, j’ai un double menton, finissait-elle par grogner, tu verras quand tu auras mon âge ! ».

Jeanne ne frissonnait pas. Pas un muscle de son visage ne bougeait lorsqu’elle subissait des coups ou encaissait des insultes.
A trois ans, elle ne parlait pas, ne demandait rien. Mais son regard était curieux et sans pudeur. Il s’immisçait où personne n’accédait. Il fouillait, devinait, soulignait. « Que regardes-tu, hein ? Que cherches-tu ? » demandait la mère en se frottant le cou.

Ce qu’elle aurait souhaité, c’est que cette petite fille ranime des sentiments qu’une existence trop dure avait épuisés. Or, elle ne savait qu'irriter ses nerfs fragiles.

Illustration : Lisa Hurwitz

mardi 17 juin 2008

Jeanne (1)

Jeanne, dans sa famille, passait inaperçue.


Elle était née, sans tapage, un matin de décembre. Elle était si chétive qu’il avait suffit d’une seule poussée pour qu’elle glisse, gluante et violacée, entre les cuisses maternelles. Elle avait émis un cri que personne n’avait remarqué et que la cousine, venue pour aider, avait convoqué d’un coup sur les fesses alors que l’enfant fermait les yeux.

Déjà la violence sanctionnait son apparente indifférence.

On l’avait frottée avec une éponge rance plongée dans une eau à peine tiède et vêtue d’une layette bleue usée et rapiécée qui avait servi pour ses sept frères aînés. La mère, avant de lui accorder une attention courroucée, s’était essuyée entre les cuisses avec de vieux chiffons bons à jeter, propres mais troués et tendus par des taches roides que de multiples lessives n’avaient pas atténuées. Enfin, la cousine avait offert Jeanne aux bras de sa mère et les hommes étaient entrés pour voir la « première fille de la famille ».

Ils en avaient rêvé autrefois.

Elle mettrait de la gaieté dans la maison. Les garçons la protégeraient et se battraient pour elle. La mère lui donnerait ses robes de jeune fille embellies d’un ruban ou de dentelles qu’elles coudraient ensemble au coin du feu. Le père la gâterait, elle serait sa préférée.
Mais finalement, Jeanne était arrivée trop tard. Ses frères étaient grands et envisageaient de s’établir avec leur propre famille. La mère avait utilisé ses vieilles robes pour en faire des chiffons et elle s’était, avec le père de Jeanne, repliée dans l’attitude aigrie, dans l’égoïsme mordant qui leur avaient semblé être la dernière possibilité de jouir encore un peu d’une existence décevante.

Ainsi le défilé devant l’enfant fut-il mou et contraint. C’était surtout l’occasion de s’arrêter en plein travail pour fumer et manger un casse-croûte exceptionnel. Jeanne s’était endormie sans téter le sein que sa mère lui tendait, nue sur le ventre ample et plein de plis qu’elle venait de déserter.

Un de ses frères, Paul, la réveilla encore en voulant lui faire desserrer le poing ; cette façon qu’ils avaient de serrer entre leur petits doigts, de toute leur force, un doigt beaucoup plus grand que les leurs, c’était le seul contact amusant qu’il se souvenait d'avoir jamais eu avec des bébés.
Pierrot lui tira les cheveux qu’elle portait drus et noirs.
Jean lui pinça les joues.
Le père lui souffla une bouffée du cigare qu’il gardait depuis plusieurs années dans l’attente d’une grande occasion. Jeanne, bien sûr toussa et pleura, ce qui provoqua un fou rire général. Elle était si petite qu’au milieu de sa trogne rabougrie, on ne distingua pas, tout d’abord, les yeux violets pailletés de noir, et, par la suite, on eut si peu l’habitude de la dévisager, que l’on ne remarqua pas non plus l’étrangeté de son regard.
Illustration : Lisa Hurwitz