Affichage des articles dont le libellé est Lombric. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lombric. Afficher tous les articles

vendredi 29 mai 2009

Dr Z.

Ce soir il y avait foule dans le métro. Une jeune femme s'est retrouvée en équilibre à côté de mon siège. J'avais reposé depuis un moment mon livre, écœurée par la conjonction de chaleur et de conduite chaotique du chauffeur, aussi observais-je les gens attentivement.

Elle, brune, bronzée, fine de visage exhibait un petit ventre bien rond surmonté d'une ceinture, elle même surmontée d'une poitrine abondante. "Oh, ai-je dit, vous êtes enceinte ?"
C'était plus une affirmation qu'une question. J'engageais simplement la conversation afin de pouvoir lui offrir ma place... Mais à ma grande surprise, elle me répondit que non.

Ce faisant, elle n'eut l'air ni choquée, ni vexée comme l'aurait été toute femme à qui l'on poserait à tort une telle question. Je fronçai les sourcils. Elle était, au contraire, tout à fait louche.

Je pensai à un épisode mémorable du Dr House dans lequel il soupçonne une femme obèse d'être enceinte. Elle s'obstine à nier. Finalement, ils n'ont raison ni l'un ni l'autre puisque la patiente se révèle porteuse d'une tumeur de la taille d'un enfant de neuf mois...

Observant une varice sur la jambe plutôt fine de la jeune femme, la densité du ventre qui n'évoquait pas un bourrelet j'ai songé, presque nostalgique, que j'avais à côté de moi, un rare cas de déni de grossesse. Ou, encore plus rare, une malade qui s'ignorait.

Je lui ai souri avec commisération...

mercredi 28 novembre 2007

Ne pas avoir peur

Je suis partie de chez moi à 18h30 donner cours à un groupe de sept quinquagénaires désireuses de chanter en choeur.

Derrière le Champion, un couple de personnes âgées, la femme coiffée d'un foulard, l'homme remontant d'une grimace du nez ses lunettes rafistolées avec du Scotch, fouillaient les poubelles.


Hier, c'étaient des enfants, deux petites filles, qui se faisaient la courte-échelle et se penchaient à l'intérieur des bacs verts, jetant avec vivacité les paquets de jambon et de viande dans un caddie à carreaux marron. Elles étaient en robe et sandales avec de grandes chaussettes. Des boucles blondes coulaient sur leurs épaules, nimbaient leur front sérieux d'une pâle lumière.

En passant, les voitures les frôlaient. Elles n'avaient pas peur, elles étaient calmes et concentrées sur leur tâche. Je les observais de ma fenêtre et je craignais qu'en retombant sur le sol, l'une d'elle ne vacille et ne tombe sur la route.
Aimantée, je n'ai pu les quitter des yeux avant qu'elles ne s'en aillent, charriant derrière elles le chariot à roulettes qui regorgeait de repas périmés.

Sur leurs épaules osseuses, quatre couettes rebondissaient en cadence, au rythme guilleret d'une chanson que les fillettes ne connaîtraient jamais.


La femme qui dort en face de chez moi, dans le renfoncement d'un magasin désaffecté ne semble jamais en quête de nourriture. Je ne l'ai jamais vue bouger de son amas de cartons et de couvertures, sauf, une fois, pour faire ses besoins sur le trottoir, à quelques pas.

Souvent, je me suis demandée comment elle faisait et d'où elle tirait les petits paquets de papier d'aluminium qu'elle ouvrait matin, midi et soir, cueillant du bout des doigts je ne sais quel frugal aliment.
Comme j'ai déjà vu son compagnon tenter de la ramener à la maison j'imagine qu'il y a peut-être d'autres membres de sa famille dans les parages qui, ne pouvant la convaincre de revenir parmi eux, lui fournissent le minimum vital...

Lorsque je suis passée près d'elle, aujourd'hui, elle était à moitié allongée, soulevée sur un coude comme une statue antique. Une couverture autour sa tête descendait sur ses épaules, tapissant sa silhouette de rosaces au crochet, noires, blanches et roses.
Son visage expressif était animé, elle roulait des yeux en observant les passants, balbutiant un galimatias saugrenu, ponctué de rires silencieux.

Nous échangeâmes un regard, et, comme à son habitude, elle me rit au nez.

Un peu plus loin, rue Simart, sous un échafaudage, était assis un Indien à la barbe tachetée de gris. Je le connais depuis que nous habitons dans ce quartier, c'est à dire depuis août.

Cet été, assis avec un compère au même endroit, il gloussait, faisait des coucous à Zozo dans sa poussette, lui parlait dans sa langue chatoyante.
Il n'avait pas l'air gêné d'être là, un litre de rouge à ses pieds et il exprimait
avec emphase la joie que lui procurait le visage d'un enfant.
J'avais pris l'habitude de le saluer, de lui sourire et j'incitais Zozo à agiter sa petite main.

Un jour où B. ramenait Zozo de chez Urszula, il a vu les pompiers entrain d'essayer de ranimer le compère du barbu.
B. a fait un détour pour que Zozo n'aperçoive pas l'homme étendu sur le sol, mort sans doute, d'une mort éthylique.

Depuis, l'Indien de la rue Simart est seul.

Ce soir il ne souriait pas, il avait l'air gelé et surtout, infiniment triste et découragé et il n'a pas répondu à mon bonjour.
Sans doute est-il venu en France en rêvant follement d'une vie de travail où l'audace d'un si long voyage serait couronnée de respect.
Sans doute que ses proches, s'il en a, dans le pays d'où il vient, rêvent au destin mirifique qu'il a accompli en venant en France.
Ils attendent de ses nouvelles... Ils ne doutent pas qu'elles seront excellentes.

J'ai réalisé comme c'était ridicule de dire "bonjour" à quelqu'un qui n'en connaissait que de mauvais...

Dans le septième arrondissement, mes sept dames n'étaient que 4.
L'une d'elle, Clorinde, avait deux yeux au beurre noir. J'ai pensé qu'elle avait eu un accident de scooter. Je n'ai rien osé dire car ça pouvait être, aussi, une agression, la correction d'un ami jaloux, que sais-je ?
Clorinde a tout de suite donné l'explication, elle venait de subir une opération de rajeunissement des paupières.
Ses copines, admiratives lui demandèrent le nom du praticien qui l'avait opérée.
L'une d'elle, Didon, s'exclama : "tu aurais pu aller voir le mari de Belinda, il est chirurgien esthétique !
- Oui mais il ne fait que les seins, rétorqua Belinda. Aussitôt dix yeux fixèrent les siens, petits mais apparemment très hauts.
- Ah je comprends mieux s'exclamèrent les copines rigolardes !"

Au bout d'un quart d'heure de bavardage, nous commençames la séance par un peu de détente et de respiration. Sur un pied, tandis qu'elles faisaient tourner l'autre, ces dames en goguette ne pouvaient s'empêcher de pouffer. Au moindre geste fusait un commentaire et parfois la fatigue me saisissait tandis que je répètais,
pour la troisième fois, une consigne que personne n'entendait.

Après les exercices de respiration nous parlames du régime de Clorinde qui a fondu en se déplaçant à vélo et en allant nager deux fois par semaine.
Didon a eu plus de mal, mais grâce à un nutritionniste qui lui concoctait des menus elle a tout de même perdu 10 kilos en six mois.


Première vocalise.
Deuxième vocalise.

"Vous aimez qui vous comme acteur français ? Je veux dire un dont vous feriez bien votre quatre heures, demanda sérieusement Oenone ?
- Ouhlala c'est dur s'exclamèrent les trois autres !"

Des réponses fusèrent, des cris scandalisés, d'autres approbateurs.
Soudain, Oenone rougit :
"En fait, moi je me rends compte que plus je vieillis, plus j'aime les jeunes. En ce moment je raffole des mecs de trente ans !
- Tu m'étonnes, s'écrièrent les autres ! C'est quand même mieux que ce qu'on a à la maison !"

Et de citer des acteurs de trente ans.

"Non, moi j'aime bien les hommes de cinquante ans, rétorqua Oenone après un temps de réflexion.
- C'est bien ce qu'on disait, asséna Oenone, victorieuse, c'est parce que tu n'en as pas à la maison... Tu verras !
- Le mien, confia Belinda, il ne pense qu'à manger. Je lui dis que bientôt il devra se liposucer lui-même..."

Ainsi se passent deux heures, à chanter un peu, à deviser beaucoup.


Au retour, sur la ligne 4, deux enfants, des gitans font la manche. Il est plus de 21 heures.

Le plus petit souhaite gaiement bonsoir à la cantonade.
Son aîné fait grincer sur un violon les airs habituels du métro, complaintes tziganes à deux balles, la vie en rose d'Edith Piaf pour les touristes, Besame mucho, pour les Parisiens. Ou l'inverse.
Dès que le métro s'ébranle le petit passe en tendant un gobelet en carton. Il sourit avec ses grands yeux noirs et sa casquette de travers.
Il est fier de sa rapidité, de son efficacité. Il joue de son charme. Les pièces tintent lorsqu'il fait sauter son gobelet en piétinant dans les travées.

A côté de moi, mon voisin s'agite. Il cache dans son journal un ustensile bizarre, une espèce de pipe en verre. Il sort de sa poche un cutter et entreprend de couper quelque chose en se cachant.
Je pense au cutter.

Ne pas avoir peur.

Il renifle bizarrement, ne cesse de fouiller dans sa poche.
Il en sort un briquet.
Puis un stylo : ça y est j'ai compris.
Il est entrain de brûler du crack. J'en ai vu souvent faire, sur les quais, à Chateau-Rouge. Je plaque mon écharpe contre mon visage, machinalement mais je n'ose pas me lever avant d'être arrivée à destination.

En face de mon immeuble, la femme qui dort dehors ouvre une soupe que les Robins des Rues lui tendent.

Je glisse la main par la porte défoncée depuis quelques jours et je rentre à la maison.

lundi 12 novembre 2007

Voir sans être vu... et vice-versa !

Ce matin, j'ai sorti de mon armoire une longue robe rouge que je n'avais pas mise depuis deux ou trois ans.

Mon fils, à quelques pas de moi, faisait rouler une voiture en attendant que je sois prête à le suivre pour jouer dans sa chambre. J'enfilai la robe par la tête et, tandis que mon visage se dégageait de la prison de tissu, que mes épaules émergeaient des ouvertures, l'étoffe rouge glissait lentement le long de mon buste puis de mes jambes.

J'aperçus alors Zozo, éperdu d'admiration, bouche bée, ne tenant plus sa voiture que de deux doigts écartelés.
Quelques secondes passèrent en un froissement de tissu.

Le bas de ma robe, enfin frôla mes pieds et Zozo chuchota : "Elle met un' belle robe, Maman !"


Tout à l'heure, je venais de traverser la route quand, dans une voiture stationnant au feu rouge, un homme attira mon regard. Il tenait le volant fermement, de ses deux mains et semblait assis un peu bas car son visage se perdait derrière le volant.
Il me rappelait quelque chose ou quelqu'un et j'avançais, le visage orienté vers lui, lorsque soudain, il tourna, à son tour, la tête vers moi.
Par réflexe, je détournai les yeux avant que nos regards ne se croisent.


J'ai toujours ressenti une curiosité qui me fait observer les gens sans lassitude et sans gêne, jusqu'à ce qu'un mouvement de leur part me fasse réaliser l'apparente impolitesse que je manifeste.


J'aime, dans la rue, passer devant les fenêtres allumées où se dessinent de sombres silhouettes ; à leur insu, elles me racontent une histoire qui me ressemble.

Dans le métro, aux gestes soudain agacés d'une jeune fille, je réalise qu'elle a conscience d'être observée et que cela lui déplaît.

J'aimerais pouvoir lui dire que sa vivacité m'a fascinée, et sa voix aux accents rauques, les cernes de ses yeux, ses mimiques, ses bavardages insouciants mais sensibles, le duvet velouté parsemant ses joues de pêche.


Au bout d'un moment, d'ailleurs, je la regardais sans la voir car c'est en moi que je plongeais, me revivant à son âge, songeant, tiens, j'étais plus comme ceci et moins comme cela.

De ma commémoration intime, elle devenait la mise en abîme et c'est moi que je scrutais à travers elle.

Samedi soir, j'ai passé une soirée avec mon amie Ly-Thi-Daï.

Elle me décrivait le stress des répétitions avec un célèbre chef d'orchestre
: "Je crois qu'en faisant ce métier, je ne prends jamais de plaisir. Je ne suis jamais détendue, satisfaite. Régulièrement, je pense à tout arrêter, à changer de vie, à faire complètement autre chose."

Et je ne cessais de me dire
Si j'étais elle, si belle et si talentueuse, si j'avais la carrière qu'elle a, il me semble que je me sentirais chaque jour parfaitement heureuse.
T
outes les personnes qui rencontrent Ly-Thi-Daï tombent en admiration devant elle. Mais cela ne suffit pas, ai-je réalisé. L'image magnifique que nous offrons parfois, n'est qu'un leurre par rapport à ce que nous pensons de nous-même.
Je lui ai répondu : "Je pense, aussi souvent à arrêter de chanter, pour faire autre chose de moins difficile, de moins ingrat. Mais je me sens si sombre parfois, à l'intérieur. Et le chant, la scène me tirent de mon marasme intérieur. Vers la lumière. Comment cesser ce qui me sauve ?"
La maman de Margot me raconte son histoire.
Margot a perdu la vue l'année dernière lorsque son nerf optique a été endommagé à la suite d'un accident vasculaire cérébral. Ses yeux, eux-mêmes, fonctionnent encore. Mais ils sont devenus inutiles.

Recroquevillée sur un tabouret de piano, Margot nous écoute, cachant de ses longs cils les lacs bleus de son regard immobile.

Elle a 11 ans et elle arbore un sérieux qui lui pèse visiblement.

Au milieu de nos mots d'adultes, qui s'attachent à des termes médicaux, dressent des diagnostics, Margot lâche alors un tout petit "moi, ce que je voudrais, juste, c'est voir. Revoir un jour."

Ce soir, elle est tendue. Les vacances lui ont rendu sa timidité et le cours est difficile parce qu'à la suite de cette discussion, je la sens plusieurs fois prête à fondre en larmes. Elle ne supporte pas de se tromper, elle, que sa mère dit
si forte, ne se pardonne rien et je passe mon temps à lui expliquer que la toute petite erreur qu'elle vient de faire, n'est pas si importante qu'elle semble le penser.

Peu à peu les fils se dénouent, Margot fait son show, elle chante d'une belle voix claire et vibrante une chanson de Piaf. D'une main, elle tient, devant sa bouche, un micro de pacotille qui ne fonctionne pas. Elle pouffe lorsqu'elle est fière d'elle ; elle se tape sur les cuisses et met la main devant sa bouche.
D'une souplesse étonnante, elle s'empare de la moindre de mes indications pour en faire un joyau.

A la fin de l'heure, Margot ne veut plus partir, elle vient vers moi et me serre dans ses bras "hum tu es douce, tu sens bon". Je plonge dans ses yeux qu'elle dirige, instinctivement, face aux miens ; elle s'accroche à mes épaules, rit et chante.
Son affection me console de la peine que j'ai ressenti pour elle.


Nous sortons, nous nous disons au revoir et je me retourne pour la regarder s'éloigner tandis qu'elle crie " bisous bisous au revoir !"
Dans le métro, plongée en moi-même je pense encore à ces autres regards, celui de l'amie de quinze ans qui nous connaît comme sa poche, celui de ma mère, qui refuse de voir que j'ai grandi, celui de mon compagnon, plein d'étoiles...

dimanche 28 octobre 2007

Voyage au centre de la terre

Le métro change de masque à chaque voyage ; un jour paysage voué à des cieux flamboyant, il semble ne charrier qu'espoir, beauté, joie ; le lendemain, habitacle sordide, vide ou bondé, avec ses wagons, secoués de sanglots, qui évoquent d'autres voyages, sans retour.

Depuis que j'habite de nouveau Paris et que mes plus longs trajets s'achèvent en trente minutes, je renâcle rarement en m'enfonçant sous terre. Ce seront trente minutes sans rien faire que rêver, trente minutes d'observation, d'imprégnation, d'étonnement, d'émerveillement ou de frissons. En dévalant les marches, je sais que je vais voyager, que je vais prendre et pas seulement subir, goûter au lieu de sentir.

Ce que je suis, aussi, cela dépend des jours. Souvent candide, je me rep
ais de l'amour d'un enfant pour sa mère, d'un père pour son fils ; la conversation badine d'un couple amoureux m'ébahit, qui ponctue ses phrases de bécots plus ou moins sonores, avec plus ou moins de langue et de la salive à l'avenant.

D'autres fois, est-ce l'odeur, âpre d'urine et de sueur, ou la foule, agressive dont la proximité me révulse, je deviens misanthrope, cynique et ce qui me frappe c'est l'effroyable laideur des humains, bordée de vulnérabilité, leurs crimes sans châtiment.

Il existe, cependant, quelques redondances. Dans l'ensemble je trouve les hommes émouvants, maladroits, distraits, rêveurs, troublants et les femmes belles, élégantes, bavardes, agitées, touchantes.


En plein jour, la vie se révèle parfois aussi rédhibitoire que le contact, sur les dents, d'une feuille de papier de verre. Sauf que personne ne vous oblige, en général, à vous poncer les dents... Lorsque je me heurte aux jugements sans aménité de mon entourage je me demande si quelqu'un dans le métro un jour a pu porter sur moi un regard étonné...
Crédit photos : Max Sauter
Arnaud Thomas
Pascal Grimberg