dimanche 11 janvier 2009

La famille vomi (2)

Le père


Quand je l'ai connu, il portait un parka vert en été, des chemises à fleurs avec des pulls bariolés. Grand, maigre, il marchait si vite que je devais trotter à côté de lui pour me maintenir à sa hauteur. Devant nous, ses bras ballaient, semblant balayer l'espace à la manière d'une canne blanche pour s'assurer que rien n'entraverait notre course.

B. n'appréciait pas de parler dans les lieux publics. L'idée que ses paroles tombent dans l'oreille d'inconnus le rebutait littéralement et je devais me contenter d'attraper au vol des phrases si condensées qu'elles ressemblaient à des onomatopées. Débrouiller l'écheveau me prenait quelques minutes pendant lesquelles je me devais me concentrer absolument ; je dépliais les syllabes une à une, remettais les mots dans l'ordre, les déchevauchant, introduisais un peu de ponctuation, une respiration ; alors je finissais par comprendre ce qu'il avait voulu dire et je l'interrogeais de nouveau. Lui, le front parallèle au sol, plongé dans des pensées mystérieuses, sursautait au son de ma voix. Ses yeux métalliques au-dessus de ses pommettes slaves me traversaient et se perdaient à la surface des flots gris de la Saône. Il me racontait Roland Barthes, Robert Desnos, Georges Perec et Raymond Queneau quand je lui posais des questions personnelles et, devenant lyrique lorsque nous parlions d'écriture, faisais de véritables panégyriques des pizzas que nous mangerions pour fêter la publication de nos premiers romans.

En soirée avec ses amis de lycée, il se métamorphosait. Le taiseux devenait bavard, le timide s'emportait et nous rendait hilares avec des mimes, des blagues et des récits que Don Quichotte ou Ulysse n'auraient pas désavoués. Debout sur une table, une guitare dans les bras, il entonnait des chansons de vendanges interminables dont chaque phrase était bissée et que nous reprenions en chœur. Il avait ôté son parka et son pull mais, malgré la chaleur, ne retroussait pas ses manches. Le tissu grisâtre de sa vieille chemise se moirait de rouge et de jaune dans la lueur des bougies. De la sueur humectait ses paupières, le vin rouge noircissait sa bouche et le débit plus lent de ses paroles se laissait enfin suivre.

C'est peu dire que j'étais perplexe. Si je sentais confusément que cet homme était celui avec qui je voulais rester après des années d'errances amoureuses, je ne savais pas si je devais choisir d'aimer le sage, le fou ou, au contraire, essayer d'assembler, afin de l'embrasser tout à fait, les deux faces qu'il me présentait tour à tour. Dans le doute, je portais mon verre à mes lèvres autant de fois que lui. Jérôme, avec les gestes étriqués de l'homme saoul qui se maîtrise, allait jusqu'à la cave de son père chercher de nouvelles bouteilles que nous vidions d'un trait. A l'aube, il nous proposait une petite poire artisanale qui, souvent, était fatale à l'un d'entre nous. Le jour était levé depuis longtemps lorsque nous réalisions que B., Cathy ou Guilhem n'avait pas passé la nuit dans la chambre transformée en dortoir. Nous trouvions l'absent, pâle, nimbé de la gloire des ivrognes qui ont survécu à une cuite infernale, couché dans un couloir, trempant tout habillé dans un bain froid ou fumant, fiévreux, une cigarette dans le parc étincelant de soleil.

Une fois, je m'étais éveillée la première et ma joue était glacée, mes cils collés, ma nuque raide ; des remugles s'échappaient de la cuvette devant moi ; un filet de bile avait séché sur ma joue et mes habits étaient froissés... Je venais de dormir un temps indéfini avec, pour oreiller, la lunette des WC. Soucieuse que personne ne me découvre dans cette position, je m'étais levée et, titubante, j'avais regagné le salon. Devant les films qu'ils avaient tourné et dont les images tremblotaient sur le poste de télévision, Jérôme et B. ronflaient, chacun dans leur fauteuil. A leurs pieds des bouteilles exhibaient une panse vide, transparente où quelques gouttes sanglantes dégoulinaient infiniment.

C'est à Paris, si je me souviens bien que B. s'est mis à moins bien supporter l'alcool. Julien, Nathalie et moi, finissions le repas du bout des dents, guettant les bruits suspects alors que B. avait disparu depuis plus d'une demi-heure dans les cabinets. Inquiets, nous laissions mourir la conversation qui se bornait à établir le nombre de verres que nous l'avions vu avaler.
"Ce n'est pas tant que ça, pourtant, concluait Nathalie.
- Il est fatigué, en ce moment, disais-je. Ce doit être ça.
- Ou alors ce sont les mélanges, hasardait Julien. Il y a des gens qui ne les supportent pas du tout."
Finalement, j'étais envoyée comme émissaire. Je toquais doucement à la porte des W.C tandis que nos amis augmentaient, par discrétion, le volume de la sono.
"Tout va bien ? demandais-je.
- Oui, oui, me disait B. d'une voix forcée. J'arrive dans cinq minutes !
- Ah, disais-je, presque rassurée. C'est idiot mais nous pensions que tu étais malade.
- Non, non, répondait-il avant que le bruit de ses régurgitations ne l'empêche de poursuivre."

Souvent, la nausée ne prévenait pas. B., volubile, élaborait avec nous des scénarios compliqués que nous tournerions les dimanches d'hiver, il composait des chansons en direct, imitait Jean-Pierre Marielle ou Brigitte Bardot, Fanny Ardant ou Gérard Depardieu, quand, soudain blême après une gorgée de trop, il quittait la pièce. Ses grandes jambes se désarticulaient, heurtaient au passage les meubles répartis dans la pièce, les bibliothèques dans le couloir, la caisse du chat dans les toilettes mais son visage demeurait stoïque, ses cils ne battaient pas, il souriait. Nathalie, Julien et moi, stupéfaits, regardions droit devant, un moment, hésitant à proférer une parole en laquelle le destin pourrait se targuer d'avoir reconnu une prophétie. Timidement, nous reprenions la conversation là où elle s'était arrêtée. Mais sans l'avis de B. les courts-métrages tournaient court et les chansons sonnaient faux. Je finissais par aller frapper à la porte des toilettes...

Un soir B. mit des heures à me répondre. Je revins bredouille dans la cuisine et nous chuchotâmes, cherchant la meilleure façon de venir en aide à B. sans heurter son légendaire sens de l'honneur.
"Nous pourrions déverrouiller la porte avec un tournevis, proposait Nathalie.
- Oh non, ça ne va pas lui plaire, protestais-je.
- Mais il pourrait s'étouffer dans son vomi comme Jim Morrison, disait Nathalie.
- Tu as raison, acquiesçais-je, mais dans ce cas j'y vais seule.
Au lieu d'utiliser le tournevis, je me mis à taper dans la porte de toutes mes forces :
- Allez, ouvre, suppliai-je.
Au bout de quelques minutes, un grognement me répondit.
- Ouvre-moi, répétai-je collée contre le battant.
J'entendis un grand remue-ménage. Au moment où j'allais introduire l'embout du tournevis dans le verrou de la porte, elle s'ouvrit. L'outil pointa sur le nombril de B. mais il ne le remarqua pas.
- Viens te coucher, tu seras mieux, lui dis-je.
- Hum, répondit-il avant de s'écrouler dans mes bras.
Je le portai jusqu'au canapé de Julien et Nathalie où il s'endormit aussitôt. A côté de lui, Nathalie déposa une bassine. Julien, pensif, prit une photo du tableau. Il avait du vomi dans les cheveux et sur un pan de sa chemise...

Illustration : Mark Ryden

17 commentaires:

Mélina a dit…

Alors c'est ambigu.
Je suis à la fois tordue de rire, et attendrie.

C'est très fort.
Tu es trop fort.

Et le catalan, c'est vraiment qu'une petite nature.

Le catalan, il avale son vomi poliment et le fait descendre avec un bon rosé de la côte Vermeille.

Bravo sinon, vraiment. La façon délicate de parler du vomi.

Mélina a dit…

"trop fortE"

Maxime a dit…

Oui, c'est très attendrissant... j'aimerais beaucoup avoir cette capacité à mélanger humour et tendresse quand je parle de ma compagne! :)

Je suis admiratif, comme toujours. Embrasse Monsieur B., entre deux vomis.

Marie-Georges Profonde a dit…

Ahahah c'est vraiment excellent et très bien écrit. Ça se déguste, enfin si on veut.
J'adore.

Zoridae a dit…

Melina,

Ce que tu m'écris me comble car ce que tu as éprouvé c'est ce que j'ai voulu faire partager...

Quant au Catalan, je le laisse répondre :))

Merci !

Maxime,

Tu parles de plein de choses dont je suis incapable de parler...
Bises à vous deux aussi et merci !

Marie-Georges,

Arg ! Tu as le don pour trouver les expressions les plus imagées :))
Merci !

Nicolas a dit…

Je comprends pas les gens qui boivent.

christie a dit…

Je reviendrais plus tard, je suis aussi une maman vomi, et je n'ai aucune envie de finir scotchée à la cuvette des wc aujourd'hui tellement on s'y croirait..
je redoute le final...

Zoridae a dit…

Nicolas,

:)

Christie,

Tu peux y aller, c'est plus soft que le premier chapitre... enfin il me semble !

Catherine a dit…

Ça me coupe un peu mon petit appétit...

Natalys a dit…

ça donne vraiment envie de repasser une soirée ensemble....j'ai beaucoup ris....mais est ce qu'il va rire autant B?????

Tifenn a dit…

faut avoir l'estomac sacrément accroché chez vous dites donc! je rigole en faisant la grimace, c'est possible ça? si un jour vous passez par ici, je mettrai de l'eau dans la bouteille de chouchen!

Zoridae a dit…

Catherine,

Oh ben non !

Natalys,

B.a été plié de rire à la lecture de ce billet ! Et moi aussi ça m'a donné super envie qu'on se fasse une soirée ou une journée n'importe quoi...

Tifenn,

De l'eau dans la bouteille de quoi ?
Hihihi !
Bon mais maintenant on fait plus attention de toutes façons :)

Didier Goux a dit…

Y en a un qu'on est pas près de revoir commenter par ici, moi j'dis...

Le prochain épisode, c'est sur la caisse au Dorham ?

balmeyer a dit…

Excellent !! Je craignais le pire, mais en fait, c'est très tendre comme portrait ! Bravo. Je suis z'ému.

balmeyer a dit…

Au fait : remarque de ma belle-mère après lecture du billet : "Ah bon ??? Mais je ne savais pas qu'il était si sensible ! Je ferai attention".

Ah ben merci ! La réputation ! A l'eau ! :)

mtislav a dit…

J'étais beaucoup moins inquiet, question déshydratation.

Zoridae a dit…

Didier,

Cette affaire a mis du temps avant de disparaître, ne comptez pas sur moi pour la déterrer !

Balmeyer,

La réputation, au vin, plutôt !

Mtislav,

Hihihi !