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jeudi 22 janvier 2009

La famille vomi - Epilogue -

Ce week-end nous avons fait du tri. Parmi les montagnes de livres, carnets, brouillons et impressions accumulés depuis des années, j'ai découvert une série de poèmes de mon époux, que j'avais oubliée. Elle s'intitule Les Triolets, Onze poèmes et date de 1996. Voici le dixième poème, en guise d'épilogue à La famille vomi :

X

O les vomis que j'ai pu faire
J'ai bien senti que l'on n'est rien
Mais fier et digne je vais bien
O les vomis que j'ai pu faire
J'ai dû rendre toute la terre
O mes amis ! O les humains !
O les vomis que j'ai pu faire !
J'ai bien senti que l'on n'est rien

vendredi 16 janvier 2009

La famille vomi (3)

La mère


Agenouillée sur le petit tapis blanc, je regarde la longue gerbe de mes glaires plonger dans les toilettes en un mouvement régulier. Lorsque le flot s'interrompt, la céramique apparaît ponctuée de bribes d'aliments qui dégoulinent, c'est comme un bouquet dont les pétales n'en finiraient pas de tomber. En larmes, je m'abandonne à la beauté de cette vision, à la quiétude soudaine qui s'est faite dans mes intestins, je renifle, je me mouche dans le papier parfumé et je me souviens...

C'est un véritable kaléidoscope ; en chaque morceau rendu méconnaissable par la digestion se niche un autre vomi ; et chaque vomi dissimule un pan entier de ma vie. Ma mère m'a emmenée avec elle au ski, quelquefois, entre sept et dix ans. Les petits déjeuners du Club Med étaient somptueux et ma mère dansait tous les soirs. J'étais fière qu'elle m'ait choisie pour l'accompagner mais ma sœur me manquait, je n'avais guère de preuve qu'elle existât hors de ma vue et cela m'effrayait. Un matin, alors que nous pénétrions dans la salle à manger, un spasme a retourné mon ventre : tout ce qu'il y avait à l'intérieur s'est retrouvé en capilotade sur mes bottes fourrées. Avant de réaliser que j'étais malade, j'ai senti le fer rouge de la honte marquer mon front. Les jours qui ont suivi avaient le goût amer de la culpabilité.

Une autre fois, c'était l'été à Port Leucate. Je portais un maillot de bain bustier jaune fluo que m'avait donné ma tante. A table, ma mère m'avait photographiée parce qu'elle le trouvait seyant ; sur le cliché, mes bras sont croisés devant ma poitrine, je lorgne mon décolleté, sans sourire, inquiète de ce que l'on pourrait y trouver. Puis, jusqu'au dessert j'avais bougé avec des gestes de danseuse pétrifiée. Mes bras s'arquaient, mes épaules se haussaient, je marchais sur la pointe des pieds, toute entière occupée à guetter le moindre glissement du maillot. Avant de partir à la plage, devant la glace, je m'interrogeais sur le bien fondé de porter une telle couleur, la taille de mes hanches, le risque de me retrouver à moitié nue dans l'eau, lorsque une nausée terrible me surprit. Je vomis sur mes pieds chaussés de sandales et sur le tissu pimpant un yaourt à la fraise que je venais d'avaler. Pendant des années, ensuite, je n'ai plus supporté le goût de la fraise... En revanche, ce sont des huîtres, leurs chairs glacées et molles aspirées sur la plage, qui m'ont guérie de mes écœurements.

En voiture, mon père mettait des cassettes de Dire Straits puis faisait ronfler le moteur de son Escort rouge. Sur la route, l'engin glissait entre les poids-lourds, les autres voitures et quelques motos dont je trouvais les conducteurs si vulnérables. Nous dépassions tout le monde, jusqu'à n'avoir, devant nous, que l'horizon, coupant comme la corde d'un violon. La voix monocorde du chanteur, le contrechant acide de la guitare, la carrure rythmique régulière me berçaient et mon regard, reflété dans la vitre, voguait sur la campagne hirsute, se heurtait aux branches grises des arbres morts tandis que mille pensées m'agaçaient. Mon père chantait. Il sifflait aussi, mais mal, ses lèvres laissaient filer trop d'air et le son restait fade, irritant. J'avais mal au cœur mais je n'osais pas le dire à mon père si tranquille derrière son volant. Les conseils que l'on m'avait serinés me revenaient mais je n'arrivais à me concentrer sur aucun d'eux, regarde la route devant, dors, ne regarde pas l'intérieur de la voiture et lorsque les premiers jets de bile remontaient dans ma gorge je les ravalais. Jusqu'à ce que je n'en puisse plus...

Je me souviens de quantité de vomis que je n'ai pas nettoyés, des nausées des cours de math et de celles, intenables, des plus violents chagrins d'amour. J'ai vomi malade mais aussi, pleine de santé, juste parce qu'il me semblait qu'il y avait, en moi, trop de vie pour la vie. C'est comme ça. J'ai toujours été sensible de la luette, affolée de la glotte, soulevée du palais. On pourrait bâtir des immeubles avec la somme des aliments que j'ai expulsés par la bouche, s'ils pouvaient se solidifier avec le temps. Mais le pire c'est de ne pas savoir si c'est le vomi qui est cause de ma propension à ruminer le passé ou le passé qui me révulse, parfois. J'ai souvent entendu que les asthmatiques avaient une personnalité morbide. Manquer d'air leur permet d'approcher si près l'idée de la mort qu'elle finit par miner leur volonté de vivre. Songez que je suis à la fois asthmatique et encline à vomir... Vous comprendrez dans quel pétrin je me trouve...


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Illustration
: Ray Caesar

dimanche 11 janvier 2009

La famille vomi (2)

Le père


Quand je l'ai connu, il portait un parka vert en été, des chemises à fleurs avec des pulls bariolés. Grand, maigre, il marchait si vite que je devais trotter à côté de lui pour me maintenir à sa hauteur. Devant nous, ses bras ballaient, semblant balayer l'espace à la manière d'une canne blanche pour s'assurer que rien n'entraverait notre course.

B. n'appréciait pas de parler dans les lieux publics. L'idée que ses paroles tombent dans l'oreille d'inconnus le rebutait littéralement et je devais me contenter d'attraper au vol des phrases si condensées qu'elles ressemblaient à des onomatopées. Débrouiller l'écheveau me prenait quelques minutes pendant lesquelles je me devais me concentrer absolument ; je dépliais les syllabes une à une, remettais les mots dans l'ordre, les déchevauchant, introduisais un peu de ponctuation, une respiration ; alors je finissais par comprendre ce qu'il avait voulu dire et je l'interrogeais de nouveau. Lui, le front parallèle au sol, plongé dans des pensées mystérieuses, sursautait au son de ma voix. Ses yeux métalliques au-dessus de ses pommettes slaves me traversaient et se perdaient à la surface des flots gris de la Saône. Il me racontait Roland Barthes, Robert Desnos, Georges Perec et Raymond Queneau quand je lui posais des questions personnelles et, devenant lyrique lorsque nous parlions d'écriture, faisais de véritables panégyriques des pizzas que nous mangerions pour fêter la publication de nos premiers romans.

En soirée avec ses amis de lycée, il se métamorphosait. Le taiseux devenait bavard, le timide s'emportait et nous rendait hilares avec des mimes, des blagues et des récits que Don Quichotte ou Ulysse n'auraient pas désavoués. Debout sur une table, une guitare dans les bras, il entonnait des chansons de vendanges interminables dont chaque phrase était bissée et que nous reprenions en chœur. Il avait ôté son parka et son pull mais, malgré la chaleur, ne retroussait pas ses manches. Le tissu grisâtre de sa vieille chemise se moirait de rouge et de jaune dans la lueur des bougies. De la sueur humectait ses paupières, le vin rouge noircissait sa bouche et le débit plus lent de ses paroles se laissait enfin suivre.

C'est peu dire que j'étais perplexe. Si je sentais confusément que cet homme était celui avec qui je voulais rester après des années d'errances amoureuses, je ne savais pas si je devais choisir d'aimer le sage, le fou ou, au contraire, essayer d'assembler, afin de l'embrasser tout à fait, les deux faces qu'il me présentait tour à tour. Dans le doute, je portais mon verre à mes lèvres autant de fois que lui. Jérôme, avec les gestes étriqués de l'homme saoul qui se maîtrise, allait jusqu'à la cave de son père chercher de nouvelles bouteilles que nous vidions d'un trait. A l'aube, il nous proposait une petite poire artisanale qui, souvent, était fatale à l'un d'entre nous. Le jour était levé depuis longtemps lorsque nous réalisions que B., Cathy ou Guilhem n'avait pas passé la nuit dans la chambre transformée en dortoir. Nous trouvions l'absent, pâle, nimbé de la gloire des ivrognes qui ont survécu à une cuite infernale, couché dans un couloir, trempant tout habillé dans un bain froid ou fumant, fiévreux, une cigarette dans le parc étincelant de soleil.

Une fois, je m'étais éveillée la première et ma joue était glacée, mes cils collés, ma nuque raide ; des remugles s'échappaient de la cuvette devant moi ; un filet de bile avait séché sur ma joue et mes habits étaient froissés... Je venais de dormir un temps indéfini avec, pour oreiller, la lunette des WC. Soucieuse que personne ne me découvre dans cette position, je m'étais levée et, titubante, j'avais regagné le salon. Devant les films qu'ils avaient tourné et dont les images tremblotaient sur le poste de télévision, Jérôme et B. ronflaient, chacun dans leur fauteuil. A leurs pieds des bouteilles exhibaient une panse vide, transparente où quelques gouttes sanglantes dégoulinaient infiniment.

C'est à Paris, si je me souviens bien que B. s'est mis à moins bien supporter l'alcool. Julien, Nathalie et moi, finissions le repas du bout des dents, guettant les bruits suspects alors que B. avait disparu depuis plus d'une demi-heure dans les cabinets. Inquiets, nous laissions mourir la conversation qui se bornait à établir le nombre de verres que nous l'avions vu avaler.
"Ce n'est pas tant que ça, pourtant, concluait Nathalie.
- Il est fatigué, en ce moment, disais-je. Ce doit être ça.
- Ou alors ce sont les mélanges, hasardait Julien. Il y a des gens qui ne les supportent pas du tout."
Finalement, j'étais envoyée comme émissaire. Je toquais doucement à la porte des W.C tandis que nos amis augmentaient, par discrétion, le volume de la sono.
"Tout va bien ? demandais-je.
- Oui, oui, me disait B. d'une voix forcée. J'arrive dans cinq minutes !
- Ah, disais-je, presque rassurée. C'est idiot mais nous pensions que tu étais malade.
- Non, non, répondait-il avant que le bruit de ses régurgitations ne l'empêche de poursuivre."

Souvent, la nausée ne prévenait pas. B., volubile, élaborait avec nous des scénarios compliqués que nous tournerions les dimanches d'hiver, il composait des chansons en direct, imitait Jean-Pierre Marielle ou Brigitte Bardot, Fanny Ardant ou Gérard Depardieu, quand, soudain blême après une gorgée de trop, il quittait la pièce. Ses grandes jambes se désarticulaient, heurtaient au passage les meubles répartis dans la pièce, les bibliothèques dans le couloir, la caisse du chat dans les toilettes mais son visage demeurait stoïque, ses cils ne battaient pas, il souriait. Nathalie, Julien et moi, stupéfaits, regardions droit devant, un moment, hésitant à proférer une parole en laquelle le destin pourrait se targuer d'avoir reconnu une prophétie. Timidement, nous reprenions la conversation là où elle s'était arrêtée. Mais sans l'avis de B. les courts-métrages tournaient court et les chansons sonnaient faux. Je finissais par aller frapper à la porte des toilettes...

Un soir B. mit des heures à me répondre. Je revins bredouille dans la cuisine et nous chuchotâmes, cherchant la meilleure façon de venir en aide à B. sans heurter son légendaire sens de l'honneur.
"Nous pourrions déverrouiller la porte avec un tournevis, proposait Nathalie.
- Oh non, ça ne va pas lui plaire, protestais-je.
- Mais il pourrait s'étouffer dans son vomi comme Jim Morrison, disait Nathalie.
- Tu as raison, acquiesçais-je, mais dans ce cas j'y vais seule.
Au lieu d'utiliser le tournevis, je me mis à taper dans la porte de toutes mes forces :
- Allez, ouvre, suppliai-je.
Au bout de quelques minutes, un grognement me répondit.
- Ouvre-moi, répétai-je collée contre le battant.
J'entendis un grand remue-ménage. Au moment où j'allais introduire l'embout du tournevis dans le verrou de la porte, elle s'ouvrit. L'outil pointa sur le nombril de B. mais il ne le remarqua pas.
- Viens te coucher, tu seras mieux, lui dis-je.
- Hum, répondit-il avant de s'écrouler dans mes bras.
Je le portai jusqu'au canapé de Julien et Nathalie où il s'endormit aussitôt. A côté de lui, Nathalie déposa une bassine. Julien, pensif, prit une photo du tableau. Il avait du vomi dans les cheveux et sur un pan de sa chemise...

Illustration : Mark Ryden

La famille vomi (1)

Le fils


Au début des vacances, le jour où je devais partir seule avec lui en TGV, Kéké s'est réveillé gémissant. Trois secondes après, il me vomissait dessus. En une heure, il a vomi une dizaine de fois. En deux, des centaines de fois. Il ne tenait plus debout et blanchissait à vue d'œil. A côté de lui, une bassine sur les genoux, une main dans ses cheveux, l'autre agrippée au téléphone, j'essayais de trouver un médecin qui se déplace, sa pédiatre étant en congé pour la journée. Impossible. Le 15 n'avait plus de médecin disponible dans le secteur. SOS médecins non plus. J'ai finalement appelé mon médecin généraliste qui m'a dit que je pouvais venir avec lui mais que nous devrions sans doute attendre longtemps. J'ai donc porté Kéké qui a vomi sur son manteau, vomi dans sa poussette et nous sommes allés chez le médecin, à dix minutes de la maison.
"Il fait froid, disait Kéké, je veux rentrer à la maison. Je suis fatigué Maman."

Après une heure et demi d'attente, c'est une collègue de ma généraliste qui nous a reçus parce qu'elle a eu pitié du petit garçon qui me demandait sagement de l'emmener au toilettes pour vomir tous les quart d'heures. Quand nous n'avions pas le temps d'arriver jusqu'aux toilettes, je recueillais le chaud liquide dans des feuilles de Sopalin pliées. Puis nous allions nous rasseoir sagement, le petit paquet jeté dans la poubelle et les mains savonnées.

Le médecin n'a pas été rassurant parce que Kéké semblait avoir très mal au ventre. Elle a parlé d'imbrication d'intestins ou d'appendicite. Elle a aussi dit qu'il pouvait s'agir d'une angine mais il n'y en avait pas encore trace dans la gorge. Il fallait que nous revoyions un médecin dans les 24 heures. Elle n'avait pas très envie que nous prenions le train. Perdue, inquiète, j'ai rhabillé mon fils qui s'est mis à vomir alors que j'avais oublié le Sopalin à l'autre bout de la salle d'attente. J'ai tendu les mains sans pouvoir arrêter tout à fait le flot bileux ; des rigoles mousseuses s'épanchaient sur nos chaussures, des morceaux dégouttaient d'entre mes doigts. L'enfant et moi étions immobiles au milieu de la pièce et des quelques patients qui attendaient en lisant des revues. Au bout de quelques minutes l'un deux s'écria, nous faisant sursauter :
"Vous voulez votre Sopalin, Madame ?
- Oui, s'il vous plaît, ai-je répondu"
Et c'est ainsi que nous avons été sauvés cette fois là.

Plus tard, dans l'après-midi Kéké s'est endormi après que je lui aie administré le médicament anti-vomitif prescrit. Il s'est réveillé pris de nausées et il a recommencé à vomir quelques minutes plus tard. J'avais décidé de partir pour Mâcon quand même mais je doutais de plus en plus de ma résolution. Finalement l'arrivée de son père, l'air frais, le métro qu'il adore, lui ont fait du bien. Je me suis aperçue, devant le wagon que nous étions en première classe. J'avais oublié que nous aurions ce privilège. Nous nous sommes installés et Kéké souriait. Son père, sur le quai, faisait le clown et Kéké éclatait de rire. Je me suis carrée dans mon siège et j'ai bu un peu d'eau. Pour la première fois de la journée, je respirais. Le train s'est élancé et mon fils a appuyé sa tête sur moi. Dans sa main il tenait un de ses Cars mais, épuisé, il n'avait pas la force de le faire rouler.

Au bout d'un quart d'heure de trajet, il s'est de nouveau senti mal. Alors qu'il se penchait sur mes mains garnies de Sopalin, j'ai surpris le regard de la femme qui voyageait seule derrière nous. Surprise, elle a haussé un sourcil, pincé les lèvres puis elle a repris sa lecture en voyant que je maitrisais la situation. J'étais fière de mon fils qui ne pleurait pas, ne grognait pas et essayait juste de dormir entre deux salves de vomi. Ma technique de recueillement de son contenu gastrique touchait à la perfection. Pas une goutte ne traversait le papier. Pas un jet ne manquait sa cible. Lorsque les spasmes de Kéké cessaient, je pliais le Sopalin en quatre et le glissais dans un sac en plastique prévu à cet effet. Puis je tapais des SMS affolés à B. : "Appelle le médecin. Ce n'est pas normal ! Il a vomi déjà 5 fois ! ". "Il a encore vomi 10 fois !"

Résultat, à notre arrivée à Mâcon, ma mère nous attendait pour nous emmener directement aux Urgences de Villefranche. Malheureusement, elle n'avait pas de lingettes. Je n'avais pas pu me laver les mains dans le train et elles sentaient mauvais. Malgré tout, désespérée, je me suis rongée les ongles en préparant de nouvelles feuilles de Sopalin pour le voyage. Soudain, alors que je regardais un peu la route, j'ai poussé un cri. Ma mère a pilé et le sanglier qui traversait la route devant nous a rejoint l'autre côté de la route.

Nous sommes arrivés à l'hôpital à 20 heures. Kéké épuisé, le ventre vide, n'avait vomi que 3 ou 4 fois pendant le trajet en voiture. Bien sûr, le service était bondé. Autour de nous des dizaines d'enfants et de nourrissons, pour la plupart, respiraient avec des bruits de forge et toussaient comme s'il n'allaient jamais reprendre leur respiration. Un garçon d'une dizaine d'année touchait du bout des doigts le gros pansement appliqué sur sa joue. Le sang imprégnait la compresse. Kéké avait soif mais il vomissait derechef la moindre gorgée d'eau avalée. J'ai pu passer mes mains sous l'eau mais il n'y avait plus de savon dans le distributeur des toilettes publiques.

Finalement, une infirmière nous a fait entrer dans un box "Je vous prends en priorité car je le trouve très pâle, cet enfant." Pour une fois je n'ai pas protesté en disant qu'il était tout le temps pâle. Alors, elle nous a abandonné une heure de plus. Comme nous étions à côté du bureau d'accueil et dans une salle où était entreposé le matériel médical, nous voyions souvent le médecin - une jeune femme -, les infirmières et puéricultrices passer devant nous, au pas de course, affairés, le regard fixe. Nous avions l'impression d'être devenus invisibles et Kéké commençait à se plaindre, assoiffé, affamé, fatigué. Enfin, on nous a demandé de le déshabiller. La pédiatre allait venir, nous a-t-on dit. Nous nous sommes secoués, pleins d'espoir. Kéké en slip sur le lit médical semblait maigre et vulnérable. Il tremblait de froid. Le médecin n'est venu qu'après une demi-heure d'attente alertée, enfin, par le fait qu'elle le voyais vomir de nouveau. Mieux que le Sopalin, nous avions la joie d'avoir un haricot pour recueillir la gerbe de mon fils. Mes mains, lavés dans le lavabo du box, sentaient le savon.

Sous les néons, dans le lieu surchauffé, les quelques gorgées séchaient avant que d'autres ne viennent les recouvrir et le haricot semblaient toujours propre "J'espère qu'ils vont le laver quand même, ai-je pensé, hagarde." Le médecin a touché le ventre de Kéké qui sursautait, a examiné sa gorge : "il a une angine, a-t-elle annoncé."

J'ai pensé que nous avions enfin trouvé la raison des vomissements mais elle voulait être sûre d'avoir bien cerné le problème. Il a fallu faire un prélèvement de gorge, une radio du ventre, une prise de sang et attendre les divers résultats. A minuit elle nous a tendu une compote et elle a annoncé, souriante. "Il faut qu'il mange cette compote. Une cuillère à café toutes les dix minutes. S'il vomit, on devra le perfuser cette nuit..."
Bêtement j'ai regardé la compote, l'horloge, et j'ai demandé :
"Mais, il y a combien de cuillères à café de compote dans une compote ?
- Je ne sais pas mais il faut qu'il les avale toutes, sans vomir, a-t-elle répété."
Kéké s'est jeté sur la première cuillère comme un affamé et ma gorge s'est serrée.
"Maintenant, lui ai-je dit, il faut attendre un peu avant de manger la suivante.
- A boire, a-t-il répondu.
Je suis allée voir l'infirmière pour savoir si je pouvais, aussi, lui donner un peu d'eau.
- Non, elle a secoué la tête. Il faut d'abord qu'il mange la compote.
- J'ai soif, m'a dit Kéké lorsque je l'ai rejoint.
- L'infirmière a dit que ce n'était pas possible. Oh ! Mais regarde ! C'est l'heure de ta deuxième cuillère de compote !"
Kéké a dévoré la compote puis il s'est mis à pleurer. J'ai donc rempli un bouchon d'eau et je le lui ai donné. Ses lèvres craquelées se sont mises à briller.
"Mais c'est tout, hein, ai-je articulé péniblement.
- Encore Maman ! m'a-t-il supplié"
J'ai cédé. Nous avons eu le droit, peu à peu, d'accélérer le rythme des cuillerées de compote et nous sommes rentrés à 1h30 du matin. Kéké s'est endormi dans mon lit, alors que nous attendions que ma mère revienne de la pharmacie de garde avec les antibiotiques. J'ai dormi contre lui et je me suis réveillée en sentant ses caresses sur mon visage.

Deux jours plus tard, aux informations, j'ai entendu qu'un petit garçon de trois ans, malade d'une angine, était mort à Paris après un changement de perfusion. J'ai pleuré longtemps...

Illustration : The black apple