vendredi 11 avril 2008

Corpus sanus... (2)

Une fois papa a cassé une brosse à cheveux sur ma tête parce que je bougeais trop pendant qu'il me coiffait. Mais, la plupart du temps, c'est à Maman qu'il s'en prenait. Elle l'agaçait, c'est ce qu'il répétait, "tu m'agaces, ce que tu m'agaces !" et puis il concluait : "morue", "sale truie", "grosse vache". Toujours des noms d'animaux.

Ça, on ne peut pas dire, il avait de l'imagination Papa ! D'ailleurs il ne supportait pas que je prononce des gros mots devant lui, ça l'horripilait "de façon phénoménale", qu'il disait. Oui, comme ça, exactement, c'est drôle que je me souvienne de ça aujourd'hui : "ça m'horripile ! De façon phénoménale, ce manque d'imagination !" Il articulait soigneusement chaque syllabe comme s'il les apprenait en même temps, comme une récitation. Et il me cognait. Mais pas très souvent, faut le reconnaître. Non. Pas trop souvent. Il devait trouver que c'était plus équitable de taper sur Maman.
Si elle avait voulu, elle aurait pu se défendre, elle.

Nous ne pouvions pas prévoir ce qui allait l'agacer à son retour de l'un de ses enregistrement. Oui, il était preneur de son Papa, un chouette travail ! L'autre jour, j'y pensais, et j'ai ajouté "et donneur de leçon". Ça m'a presque fait rire. Mais non. Pas vraiment en fait. C'est juste un peu d'air qui s'est échappé de mon nez, vite. J'ai néanmoins poursuivi la métaphore en me disant que j'avais été "preneur de coup" ; l'effet comique a été nul, cette fois.

J'avais trouvé un moyen de m'endormir sans avoir peur. Ça a fonctionné assez longtemps. Enfin, je veux dire, ça me calmait et ça m'aidait. Mais lui, le jour où il a voulu me corriger en pleine nuit, il lui a suffit de se camper au pied du lit et de m'ordonner de sortir. J'ai obéi, évidemment. Je me rappelle, je me frottais les yeux à moitié endormi et j'avais même pas peur. Parce que je venais de faire un beau rêve, un rêve magnifique, plein de lumière. Alors, devant Papa, en pyjama, j'essayais d'accrocher dans ma tête quelques images pour les retrouver après. Il s'est énervé - peut-être qu'il a cru que je ne l'écoutais pas - et il m'a tapé dessus avec une poêle. Du coup, tout s'est mélangé - à l'intérieur je veux dire - et je suis tombé dans les pommes. Maintenant quand j'y pense, il me semble que le rêve qui a précédé cette nuit là avait été un cauchemar. Mais non. C'est l'inverse. Enfin je ne sais plus.

Bref, ce que je faisais avant, c'est que je me couchais sous mon matelas. Entre le matelas et le sommier. J'étais si fin, et puis avec les draps qui pendaient le long, on ne me voyait pas. Il fallait bien chercher. Maman, elle racontait au médecin : "Il est pas bien solide. Pas costaud. Il tombe tout le temps." La poudre sur ses pommettes bleues s'estompait. Sa paupière était gonflée, son nez ressemblait à celui d'un boxeur. Le docteur m'ébouriffait les cheveux, je sursautais, il s'exclamait "Bah alors, monsieur, casse-cou, essaye de regarder un peu où tu mets les pieds la prochaine fois !"

J'ignore comment cela s'est passé. Je ne me souviens plus vraiment. Tout a commencé quand maman est morte et qu'on m'a placé dans cette famille, la première. Je me sentais si léger. Le vent m'effrayait. Il me semblait qu'il pourrait m'emporter d'une bourrasque et que j'allais me retrouver face à Papa. Je continuais à me cacher sous le matelas, la nuit, mais Estelle n'aimait pas ça. Elle disait "arrête ton cinéma ! Tu as bien vu où ça l'a mené ton père de faire du cinéma hein ! " Même si je rangeais bien les draps après, elle aimait pas. Elle trouvait ça pas sain. Bon, elle avait sans doute pas tort.

Alors j'ai grossi. Je suis devenu costaud. Maman aurait été contente, je crois de me voir, comme ça, bien costaud. Si ça se trouve, j'aurais pu la défendre, dommage ! Par contre, impossible de me glisser sous le matelas, j'ai essayé, mais il ne me couvrait plus du tout, l'air se faufilait. Une main aurait pu m'attraper, c'était nul ! A l'école on m'appelait "Barbapapa" ou "Bibendum", j'éclatais de rire. J'ai toujours adoré l'école. Surtout réciter les leçons, je retenais facilement. Oh maintenant, c'est plus ardu ! L'âge sûrement ! On ne peut pas être et avoir été...

A présent, le médecin me déclare obèse. A ma visite mensuelle, il m'a demandée : " Et toutes ces fractures anciennes, c'était à cause de votre surpoids ? Vous étiez en surpoids enfant ?" Je n'ai pas eu envie d'inventer quelque chose alors je me suis tu. J'ai souri.

Je souris tout le temps maintenant. Je n'ai plus peur. Ma chair forme le matelas et le sommier de mon corps. Je suis en sécurité. Oui. Et quand je sors, malgré mes 160 kilos, les gens ne semblent même pas me voir. Si ça se trouve, je suis vraiment devenu invisible !


Illustration : Mark Ryden

20 commentaires:

Nicolas a dit…

Aaah ! J'ai rattrapé ma semaine de retard de lecture !

Noée a dit…

A déguster sans modération
merci

Zoridae a dit…

Nicolas,

AAAAAAAh ! Heureusement que le week-end tu bosses un peu !

Noée,

Bienvenue ici et ne vous gênez pas, dégustez, dégustez ! :)))

Nicolas a dit…

Zoridae,

Tes billets, comme ceux des autres "blogueurs littéraires" (suivez mon regard) ne sont pas lisible en semaine ! On a presque envie de les imprimer et de les lire assis dans de somptueux fauteuils pour les savourer à leurs justes mesures...

Putain ! J'ai été aimable. Faut que je me soigne.

yelka a dit…

Il est excellent ce texte.. j'aime bien ce ton léger que tu as employé alors que le sujet ne l'est pas.
C'est comme un arlequin.. acidulé et coloré...
C'est l'effet qu'il me fait...
Cela dit au début du texte difficile de situer si tu parlais de toi ou d'un personnage, le temps de se mettre dans l'histoire (:
Encore une fois bravo...!

Audine a dit…

Je trouve ça fantastique, cette capacité que tu as de te mettre dans la peau (et quelle peau !) des personnages, et bien sur, de nous les présenter.
J'ai bien repéré des thèmes qui reviennent souvent ...
Tu as beaucoup de talents pour évoquer la / les douleur (s) d'enfances.
Ce qui est bien, c'est qu'effectivement j'ai pas mal de retards aussi, et c'est ce que dit Nicolas, je me mets de coté tes textes imprimés.

Catherine a dit…

Vraiment fantastique cette fin !
Quel plaisir de vous lire.
Ça m'énerve, je me répète, mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dises ? J'adore, j'ai l'estomac tout retourné, mais j'adore !

Nelly a dit…

(cette image me perturbe) mais ce texte est beau...

Didier Goux a dit…

Je ne suis pas d'accord avec Yelka : le ton de ce texte n'est pas léger. Je dirais plutôt qu'il s'efforce vers l'impertubable, qu'il aspire à devenir le bras tendu qui veut maintenir à distance la douleur. Il arrive même à nous faire croire qu'il y parvient - et c'est la force principale de ce texte, qui est l'un des plus glacés que vous ayez écrits, je pense. (Je dis "glacé" dans le sens du sucre glace que l'on dépose sur un gâteau trop tendre afin de lui conférer une apparente solidité, un semblant de brillance.)

Évidemment, aucun bras tendu, et encore moins un bras d'enfant, n'a jamais déconcerté la douleur. Ce qu'elle ne peut détruire du dehors, elle le fera éclater du dedans, à la toute fin. J'allais écrire "en chute" : mais la chute est toujours déjà là, chez vous. Dès la première ligne. Cette tension du style qui se voudrait désinvolture, c'est la chute même.

nelly a dit…

entièrement d'accord avec le regard de Monsieur Goux sur ce texte.

Monsieur Poireau a dit…

Après un texte comme ça, le silence est encore de toi !
:-)

[Didier Goux dit des choses très justes, il doit manquer d'alcool ! :-)) ].

Didier Goux a dit…

Même pas vrai !

Zoridae a dit…

Nicolas,

Que tu es gentil, c'est vrai... Allons ne résiste pas à tes envies, il semble me souvenir que ton canapé était assez somptueux !
(Merci)

Yelka, Didier,

En fait je suis d'accord avec vous deux. J'ai voulu que mon personnage soit acidulé, un peu, assez pour repousser tout misérabilisme, prise en pitié, et suffisamment pour que cette douceur, cette coloration ait quelque chose de suspect...

Yelka, je me suis rendue compte de l'ambiguïté du début après avoir publié. J'en ai été surprise. Et elle ne m'a pas déplue...

Audine,

Bienvenue ici enfin re ! Je ne savais pas que tu étais revenue me lire. J'ai même l'honneur d'être lue sur papier... Merci ! Merci, merci !

Catherine,

Moi ça ne m'énerve pas :)))

Mais prenez votre mal en patience parce que ce n'était pas la fin... Pas du tout !!

Nelly,

Oui, cette image est dure. En fait, avant d'écrire ce billet j'ai fait des recherches sur les enfants battus et, tu t'en doutes, j'ai lu des choses épouvantables. En cherchant une image, celle-ci s'est imposée... Encore un illustrateur à l'univers très riche...

Cher Didier,

Je vous ai répondu plus haut.
Mais que c'est beau ce que vous écrivez à propos de ce texte ! Et quelle finesse, quelle justesse !

Cela me fait réaliser que j'ai oublié de vous prendre en photo lorsque nous nous sommes rencontrés, afin d'accrocher votre portrait au-dessus de mon lit !

Monsieur Poireau,

Merci, très touchée...

Zoridae a dit…

Nelly,

J'ai oublié de te dire merci :)))

Monsieur Poireau a dit…

Zoridae : un portrait de Didier Goux au dessus du lit ? Vous craignez de vous endormir ou bien ?
:-)

Monsieur Poireau a dit…

Dès que je mets Didier Goux dans une phrase, ca passe en mode vouvoiement !
:-)

Zoridae a dit…

Monsieur Poireau,

Monsieur Goux est beau à l'intérieur... C'est le plus important !

Tyrane a dit…

Wow ! Ca ne se commente pas ça, Madame, ça s'imprègne !!!

(Merci !)

Zoridae a dit…

Tyrane,

Merci à toi !

Mots d'Elle a dit…

Ce texte est terrible je trouve. Se cacher dans un corps gros, se fondre, disparaître...Quelle souffrance pour en arriver là!