lundi 28 janvier 2008

Tenir la chandelle - Second interlude -

Isabelle avait insisté pour que je vienne : ce serait l'occasion que je rencontre enfin les copains de son quartier. Après tout, elle les fréquentait depuis quelques mois et elle ne nous avait pas encore présentés.

Elle m'avait fait un bref topo. D'ailleurs, par ouïe dire, je les connaissais, il m'arrivait même de rêver de chevelus tout droit descendus du poster de Europe suspendu au-dessus de mon lit : "N'aie pas peur, susurraient-ils, nous ne te voulons aucun mal, nous sommes les amis d'Isabelle !".

Isabelle m'avaient enregistré des compilations de leurs morceaux préférés : Metallica, IronMaiden, Venom, Megadeth.
Sur ma table de chevet rose, entre le Concerto pour flûte et harpe de Mozart et les chansons les chansons éperdues de Jacques Brel, s'empilaient la cassette Hervé, la cassette Cédric et celle baptisée Rodolphe, ornée de coeurs percés d'une flèche.

J'avais ri à leurs meilleurs blagues, qui semblaient si puériles, singées par mon amie.

Je savais qu'ils lui tenaient compagnie lorsque je ne pouvais pas la voir ( en d'autres termes, elle les appelait - sans aucune rouerie- ses bouche-trous ), qu'ils étaient gentils et, parfois même, adorables.
Pourtant, les gens les dévisageaient souvent avec une agressivité dont ils étaient, eux, véritablement incapables.

A vrai dire, je ne me souviens plus de ce que j'ai éprouvé en apercevant la bande installée dans son coin favori, sur un carré d'herbe à un carrefour du lotissement des petites maisons.
Je devais avoir le trac et sourire avant même d'entendre les banalités qu'ils échangeaient de leur voix oscillant du grave à l'aigu, telles les vocalises arachnéennes d'une soprano mozartienne.

Ils arboraient tous le même uniforme : jeans déchirés, tee-shirt de leurs groupes de Hard Rock préférés, Perfectos. Les aînés avaient les cheveux longs, les plus jeunes n'avaient pu négocier avec leur mère qu'une coupe très courte avec une longue mèche qui serpentait entre leurs omoplates boutonneuses.

Ils s'entassaient sur des mobylettes déglinguées qui leur servaient à faire des acrobaties au nez des 4L et autres Deudeuches de leurs parents, oncles et tantes à leur retour d'usine.

A V. on les appelait les Zonards.

Les élèves du collège les méprisaient parce que la plupart d'entre eux étaient en CPPN.
Les autres, ceux qui avaient plus de 16 ans, avaient arrêté l'école et attendaient d'être licenciés de leur premier emploi pour toucher le chômage. Ils refusaient de mener la vie de leurs parents, paralysés par un travail épuisant qui ne leur permettait de s'offrir qu'un peu d'anesthésiant au bar du coin mais pas des vacances avec leurs gosses.

Ils voulaient profiter de la vie en écoutant de la bonne musique et en passant le moindre événement au crible de leur jugement impérieux. Les Zonards fumaient mais ils détestaient l'alcool. Rien ne devait altérer leur perception douloureuse de la réalité.

Ce jour-là, ils avaient organisé une boum.

Jusque là j'avais réussi à éviter, en usant de subterfuges plus ou moins saugrenus, les invitations de notre classe à des agapes qui ne semblaient réjouissantes qu'après coup.
Mais, Isabelle m'avait coincée, elle voulait que je vienne. Je connaîtrais Rodolphe dont elle me rabâchait les oreilles quotidiennement. Je pourrais lui dire si, comme elle en avait l'impression, il la regardait bien sans arrêt.

Chargée de cette mission délicate - il fallait faire preuve de discrétion et donner un avis qui pourrait décider du bonheur de mon amie - j'acceptai de venir.

Isabelle m'assura : "les Zonards sont cool, si tu ne veux pas danser, tu ne danseras pas. Ils ne s'en apercevront même pas."

Elle m'aida à choisir dans ma garde robe d'enfant sage, la tenue idéale : mon jean clair que nous trouâmes juste sous la fesse gauche (en tirant les fils pour qu'on ne distingue pas le coup de ciseaux maladroit), une longue chemise blanche qui avait appartenu à mon grand père et qui se fermait aux poignets, par des boutons de manchettes dorés.
Enfin, elle fixa à mon poignet, par dessus les bracelets tressés qui symbolisaient notre amitié, son bracelet à clou dont je caressai les pointes du bout des doigts comme s'il s'agissait d'un talisman.

Nous pénétrâmes tous ensemble dans une maison jumelle de celle d'Isabelle, meublée avec une opulence baroque : canapés et fauteuils en cuir noir, grosse chaîne HiFi, télévision énorme nichée dans son meuble assorti à colonnes greco-romaines.
Le chien, un Berger allemand nous regarda d'un oeil torve lorsque nous passâmes, à la queue leu leu, devant son couffin pour entrer dans le garage.

Il y avait des chaises collées dans un coin et je m'empressai d'aller m'y asseoir. Hervé, un petit rondouillard, quasi tondu, se précipita sur la sono. Il faisait noir hormis les flashes violets de spots grésillant qui gravaient sur ma rétine de sombres imbroglios.
Bientôt, les vingt Zonards qui s'étaient rassemblés dans les odeurs de cambouis, après quelques trémoussements subtils, se mirent à sauter comme des kangourous et à se précipiter les uns contre les autres, comme des kangourous drogués.

"Viens, c'est un pogo, hurla Isabelle qui venait de surgir à l'autre bout de ma main."
Elle tentait de m'attirer au centre :
"Non, laisse-moi, tentai-je, mais elle ne m'entendit pas."

Son bras crochetant le mien elle sauta et je sautai aussi, priant que l'oubli s'abatte sur moi une fois quittés ces lieux dantesques. Je ne tenais aucunement à me rappeler ces sauts de puce ridicules le reste de mon existence.

Puis une vague m'emporta, le groupe qui nous entourait sembla déferler sur un autre groupe qui vint à notre rencontre. La musique s'insinuait dans le moindre de nos gestes et le rendait sauvage, grisant, violent. Nous agitions nos cheveux dans tous les sens et scandions le refrain à tue-tête.

En pleine ascension je heurtai Hervé qui n'avait pu résister au clou de la soirée, le fameux pogo, et avait abandonné la sono pour quelques minutes. Nous retombâmes en même temps sur le sol et il m'entraîna vers un autre groupe. Sa main me tira si haut que j'eus l'impression que nous allions toucher le plafond. Mais c'est Rodolphe que je rencontrai avant de chuter lourdement sur le sol ; c'était un géant au visage massif et aux yeux énormes dont le crâne semblait surmonté de quelques méduses. Seule sa bouche lippue paraissait aimable sur cette carcasse dégingandée.
Il m'aida à me relever et me dit quelques mots tandis que je frottai ma jambe endolorie.
La maigre foule nous sépara avant que je lui réponde.

Vint le quart d'heure des slows.
Je sentis que j'allais détester ce moment et convoquai maintes scènes de films en costumes dans lesquels des dandies se dévouaient parfois pour faire danser les laiderons qui faisaient tapisserie.

Je n'eus pas à attendre longtemps. Levant soudain la tête que j'avais baissée dans un accès de dépression, je vis Hervé qui me tendait une main.
Je sursautai.
"Ça te dis qu'on danse, grommela-t-il ?
- Ça passe, suffoquai-je."
Debout sur le sol, sans gigoter ni bondir, il s'avéra que j'étais légèrement plus grande que mon cavalier et que mon nez chatouillait son étroit front acnéique. Les basses du morceau de musique faisaient vibrer nos squelettes, entre lesquels, nous maintenions, un espace bienséant.

Je cherchai du regard Isabelle que je n'avais pas aperçue depuis un moment mais ne la trouvai pas.
J'allai prononcer quelques mots lorsqu'Hervé embrassa mon menton. Son baiser était sirupeux et il me sembla qu'il m'aspirait le menton jusqu'au moment où nos lèvres se rencontrèrent.

Alors, sans le vouloir, juste avant de baisser les paupières, j'entrevis Isabelle entremêlée avec Rodolphe sur les chaises où j'avais passé une partie de l'après-midi. Je ressentis une brusque rage et claquai des dents.

Hervé me lança un regard circonspect avant de plonger ses mains dans mes cheveux pour rapprocher ma bouche de la sienne. Je me félicitai de ne pas avoir mis mes lunettes pour l'occasion.

Ça n'aurait pas été pratique.


Illustration : Anne-Julie

17 commentaires:

balmeyer a dit…

Ah ! Les zonards ! J'ai eu moi même une veste Iron Maiden, mais j'ai été le seul "zonard" du quartier. Je ne savais même pas qu'ils faisaient des booms.

balmeyer a dit…

Ceci dit, j'aime beaucoup comme tes textes évoluent, dans une ambiance de rire acide et de moments ratés, ou envolés...

Nicolas a dit…

Pourquoi tu arrêtes le récit au moment où ça allait enfin devenir cochon ?

Zoridae a dit…

Balmeyer,

Seul Zonard du quartier !
Toi aussi tu avais déchiré ton jean avec des ciseaux ?

Balmeyer 2,
JE pourrais t'en dire autant, j'ai adoré ton dernier Nightclubbing, le gardien de but...

Nicolas,

Ce n'est pas devenu cochon...

Nicolas a dit…

Tu aurais pu inventer !

Zoridae a dit…

Hélas tout est vrai dans ce blog...

Serenissime a dit…

On se croit vraiment de retour dans les années 80, c'est stupéfiant!

nea a dit…

c'est l'expression CPPN qui m'a fait le plus revenir en arrière dediou...

Dom a dit…

L'expression CPPN...
fin des années 70, des préfabriqués et des jeunes adolescents effectivement déjà désabusés du non avenir qui les attendait.
Des profs et des adultes qui les méprisaient.
J'avais quelques copains parmi eux, pas de mèche entre les omoplates mais quelques blousons noirs, chaines et vols de mobylettes.

Zoridae a dit…

serenissime,

Moi aussi j'ai eu l'impression de revivre cette époque en la décrivant. Eh bien, je crois que je préfère 2008 et ma trentaine passée !

nea,

!

Dom,

Oui, c'était exactement ça. Je crois que cette filière n'existe plus...

yelka a dit…

ah tiens, il semblerait que nos souvenirs soient assez ressemblant... pogo-garage-cambouis-bisous ça me rappelle quelque chose ;)

Zoridae a dit…

Pourtant tu es un peu plus jeune non ?

yelka a dit…

28 bientôt mais j'étais toujours avec des "grands" ;)

Dorham a dit…

"Vint le quart d'heure des slows."

C'est beau comme phrase. me demande pas, je trouve ça émouvant !
Je dois être complètement midinette.

mc a dit…

C'est toujours émouvants de revivre sa jeunesse. Et puis tiens, tu me rappelles quelqu'un ! une sosie !

Zoridae a dit…

dorham,

Les hommes qui ont une part de féminité assumée sont les plus intéressants ;)

mc,

J'aimerais bien savoir qui je te rappelle ???

Dorham a dit…

Zoridae,

je ne sais pas, je suis assez contradictoire, je suis très macho en même temps, enfin non, disons, très soucieux de rester "homme"...
Après la sensibilité, c'est pas forcément féminin, ni les larmes d'ailleurs...
Ceux qui s'y refusent ont un problème à mon avis...