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jeudi 12 mars 2009

Oh, quand je dors... (2)

Quelques années plus tard, ma mère était tenue de respecter certains rituels le matin.

Il y eut la période où elle devait entrer dans notre chambre sur la pointe des pieds, s'asseoir sur nos lits, à tour de rôle, et nous embrasser. La période où elle se mouchait trop fort dans les toilettes. Ça résonnait, c'était insupportable et nous nous en plaignions jusqu'à son départ la maison.

Puis, elle n'eut plus la permission de nous embrasser, ses baisers claquaient dans nos oreilles ou mouillaient nos joues, elle ne les donnait jamais comme il fallait alors nous préférions qu'elle s'en abstienne. Elle était priée d'entrer dans la chambre et nous dire d'une voix douce que c'était l'heure. Le plus souvent nous trouvions qu'elle n'avait pas usé de la bonne formule, que ses inflexions avaient été trop neutres ou pire, autoritaires, qu'elle était venue un peu trop tôt, un peu trop tard. Nous nous levions en soupirant, claquions les portes de désespoir.

Le samedi et le dimanche, désormais, nous ne nous réveillions plus. Si le jour filtrait entre les volets nous cachions notre visage sous un coussin. Il n'y avait pas un bruit dans l'appartement, ma mère lisait lorsqu'elle avait assez dormi. Ensuite, vers onze heures et demi, elle allait préparer le repas avant de passer l'aspirateur devant la porte de notre chambre. Nous avions du mal à ouvrir les yeux. Mon cœur tambourinait, je l'entendais de l'oreille écrasée sur le matelas. Des bribes de songes se mélangeaient à la colère naissante que j'éprouvais déjà, à mes projets pour la journée. Si j'étais amoureuse, je murmurais le prénom de l'élu, serrant entre mes bras un oreiller malingre. Laurent, Philippe ou Christophe étaient plus conciliants qu'en réalité. Des sourires s'épanouissaient sur leur visage, adressés à moi seule, ils me répétaient en boucle les mots que je désirais entendre et je baisais leur bouche de coton, aspirait leur langue-taie, ma timidité envolée.

"Emeline, criait ma mère, Anna, il est midi et demi, le repas est servi !
- Cinq minutes, répondions-nous, et nous en passions une dizaine encore entre nos draps, les yeux clos, ne nous décidant à la rejoindre que lorsque nous sentions la mauvaise humeur de notre mère capable de submerger la nôtre.

Lorsque je pris mon premier appartement, après le bac, les choses se corsèrent. Les cours de musicologie me décevaient. Ma solitude sur les bancs de l'université me paraissait insupportable. Bien souvent, j'éteignais le réveil avant qu'il ne sonne et je me rendormais, enfin en paix, jusqu'au début de l'après-midi. Juste en bas de mon immeuble, il y avait une école et les récréations ponctuaient mon sommeil. Je rêvais que je devais me réveiller, qu'on remarquait mon absence en cours - n'y avait-il pas une interro, d'ailleurs, ce jour-là ?- mais je ne pouvais pas, mes paupières ne se décollaient pas, mes bras ne voulaient pas repousser la couette, les oreillers m'étouffaient. Parfois je rêvais que j'avais dormi, mais pas assez et je n'avais qu'un désir c'est replonger dans mon lit. En attendant je somnolais, mon menton tombait sur mon torse et je sursautais. Quand je m'éveillais enfin, pour de vrai, je me sentais un peu fatiguée.

Les cours de philosophie ne me motivèrent pas plus. En outre, je fus confrontée à un nouveau problème : chaque fois que je devais me plonger dans un livre au programme, après quelques paragraphes à peine, j'étais saisie de somnolence. Descartes avait un effet foudroyant, je me souviens que je relisais plusieurs fois les mêmes lignes tandis que mes paupières papillonnaient. Quelle que soit l'heure de la journée je finissais par m'allonger pour avancer ma lecture et je m'endormais les doigts serrés autour des pages du Discours de la méthode.

Aujourd'hui je ne dors plus. Pendant les neuf premiers mois de la vie de mon fils j'ai été réveillée toutes les deux heures, jour et nuit et je crains d'avoir perdu la capacité de sombrer des heures durant. Au moindre bruit - toussait-il, râlait-il - je m'asseyais sur mon lit et je guettais. Il arrivait que ce ne soit rien mais je mettais des heures à m'assoupir de nouveau parce que l'idée d'être aux aguets cinq minutes plus tard m'angoissait. Maintenant qu'il dort bien c'est toujours pareil. Je mets des boules Quiès au coucher mais dans mon sommeil je les enlève et j'écoute. Me suis-je réveillée à cause d'un bruit ou juste comme ça ? me demandé-je. Je passe quelques minutes à trier les bruits de la nuit et quand je suis sûre que rien ne se passe, que tout va bien, je réalise que je ne vais pas arriver à m'endormir avant longtemps.

Il n'y a que le dimanche matin que je peux tenter d'apprivoiser le sommeil. Mon époux me laisse me reposer de ma semaine de six jours en faisant la grasse matinée. Kéké m'embrasse et ils vont tous les deux jouer dans une autre pièce. La rue est calme, les bruits du voisinage ténus, je mets mes boules Quiès vertes, un oreiller sur ma tête et je dors.

Souvent, ces matins là, je rêve que je reste au lit des jours et des jours et que rien ne peut me réveiller...

Peinture : David Graeme Baker

vendredi 6 mars 2009

Oh, quand je dors... (1)

Je me souviens parfaitement de la période où j'ai commencé à dormir, le week-end, jusqu'à l'heure du déjeuner. Avant cela, il arrivait que ma mère débarque dans le salon, les cheveux en bataille et, sans égard pour les scénarii que nous étions entrain de réaliser, nous demande de faire moins de bruit. Puis elle retournait se coucher, l'auguste chat roux sur les talons.

Il était huit heures et nous étions pieds nus dans l'épaisse moquette blanche. Nos chemises de nuit figuraient d'aériennes robes de princesse et le canapé un pont-levis qu'il fallait relever à temps. C'était un clic-clac dont nous avions abaissé le dossier. Lorsque les Indiens surgissaient, nous nous jetions de toutes nos forces sur l'assise qui s'abattait avec fracas sur son socle. Le choc nous projetait parfois sur le sol et nous roulions, blessées à mort par les flèches de nos ennemis. Pourtant, courageuses jusqu'à notre dernier souffle, nous ne tardions pas à nous relever et à les affronter. Nos têtes dépassaient du dossier et nous jetions sur nos reflets dans le miroir coussins, lunettes et livres.

Ensuite, désœuvrées, nous allumions la télévision. C'était bien plus délicat que de défendre un château-fort ; l'une de nous devait faire le guet à la porte du couloir tandis que l'autre baissait le son dès l'allumage. Une seconde de retard et ma mère risquait d'entendre que nous enfreignions son interdiction de regarder, seules, le petit écran. Les voix maintenues à un niveau à peine audible, nous nous collions à l'image glaciale d'un couple aux trop grands yeux, qui remuait la bouche sans qu'aucune autre partie du visage ne frémisse.

Vaguement, nous saisissions des bribes de l'intrigue alambiquée. Mais ce qui nous impressionnait plus que tout c'était la tension sexuelle, palpable, qui régnait entre les acteurs. La jeune femme secouait ses longs cheveux blonds, elle haussait la voix qui restait sourde, comme tamisée. Son visage se détachait sur les flammes rougeoyant dans la cheminée, elle était en colère mais pas vraiment. L'homme lui ne bougeait pas. Il ne tendait pas la main, ne décoiffait pas son brushing et ses yeux parlaient à sa place ; par moment, ils semblaient prêts à sauter de leur orbite à force d'exprimer des choses que l'on ne peut dire. Quand la femme se calmait, après une dizaine de minutes, il s'approchait et l'enlaçait. Elle criait encore un peu, le giflait avant qu'il ne plaque ses épaisses lèvres sur les siennes. L'épisode était terminé.

Les dessins animés ne nous disaient rien. Des espèces de petits bonshommes en tenue de judokas s'excitaient pour rien, poussaient des cris et pirouettaient. J'aimais bien le beau garçon seul dans sa navette spatiale - avait-il un bandeau sur un œil ou une jambe de bois ? - mais nous ne comprenions pas grand chose ayant manqué la plupart des épisodes. Alors, bien avant que notre mère ne se lève pour de bon, nous éteignions sagement le poste de télévision.

Une fois nous décidâmes de lui préparer son petit déjeuner. Nous beurrâmes ses cracottes jusque dans les coins et mélangeâmes son café soluble avec du lait chaud. Puis je m'emparais du plateau. Anna, devant moi ouvrait les portes. De son lit, ma mère nous vit, surprise. Elle eut juste le temps de dire Oh, il ne fallait pas, ça va faire des miettes dans mon lit ; je butai sur ses pantoufles et le plateau chuta.

(A suivre...)

mercredi 20 août 2008

Les vacances

Tableau 1

La voiture fonçait entre les champs vallonnés de la Nièvre, Kéké ne vomissait pas, nous échangions des propos sans importance sur le temps qu'il avait fait, le temps qu'il allait faire et l'état de santé de tous les invités au gite lorsque ma mère a lancé :

"J'ai entendu Anna dire à sa belle-mère qu'elle ne tenait pas à parler avec toi de votre dispute. Elle reste pour que les enfants se connaissent... Rien de plus. Alors j'aimerais bien que, de ton côté, tu mettes ton mouchoir dans ta poche. Tu comprends ? Et puis tu pourrais lui dire un truc gentil quand tu la verras. Que tu es contente de la voir. Ou la serrer dans tes bras...Un truc comme ça...


Le silence s'est installé dans la voiture. L'angoisse qui s'était tenue tranquille jusque là, a bondi dans mon ventre.


- Comment tu peux demander ça alors que tu ne sais rien ? Figure-toi qu'avant de venir je lui ai écrit. Je voulais que nous nous expliquions avant de nous revoir. Mais elle m'a jetée. Violemment. La discussion a encore dégénéré. J'ai tenté le coup deux fois. Sans compter les appels du pied dans mon blog. Je ne vais pas risquer de me faire jeter encore une fois, en vrai !


Ma mère, c'est compréhensible, se met à crier, à menacer, à pleurer. Elle parle des guerres que nous pourrons fomenter sur son cadavre mais d'ici là... Je la coupe. Je l'accuse. Ma voix est cassante, je m'emporte calmement. Des flashes de souffrance passée me harcèlent :


- Et pourquoi tu ne lui dis pas ça à elle ? Pourquoi tu approuves le fait qu'elle ne veuille pas discuter de ce qui nous a séparées pendant neuf mois ? Pourquoi cette histoire de mouchoir ?
"
Et moi ?
ai-je envie de crier, comme toujours. Et moi ?
Zacharie vomit. Ma mère freine.


Tableau 2

Je range en soupirant le linge qui dégouline de nos sacs à dos. Dans la pièce à côté, ma mère vitupère, empêtrée dans ses draps et son impuissance. Anna entre dans la chambre. Ses cheveux sont plus courts, très noirs, brillants, retenus par une barrette. Son visage, qui s'est arrondi semble paisible. Elle me sourit et s'avance vers moi pour me donner deux bises rapides.

"Salut ! Ça va ? Vous avez passé un bon voyage ?

Je suis soufflée. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle me parle, ni à ce qu'elle m'embrasse. Je laisse passer des secondes infinies avant de répondre, j'essaye de sourire et je sens mon visage grimacer. Je dis :

- Oui. Très bon. Enfin, Zacharie a vomi en voiture... mais seulement une fois ! Il y a du progrès !"

Muettes, nous sourions. Nos regards se frôlent sans se rencontrer. Je retourne à mon rangement. Anna sort. Elle discute avec ma mère qui se calme aussitôt.


Tableau 3

Il fait nuit et tout le monde est couché mais je ne dors pas. Je pense aux visages de mes nièces que ma sœur a voulu montrer à Kéké. A tâtons, nous étions rentrés dans leur chambre. Anna avait pris une lampe de poche et elle avait éclairé les bouilles enchifrenées. L'aînée, de l'âge de Kéké, était devenue aussi blonde que lui. La plus jeune, que je n'avais jamais vue, de profil ressemblait à sa sœur et à la mienne, aussi, de façon troublante. Comme elle dormait à plat ventre, Anna avait tiré sur sa turbulette afin de la retourner. Le bébé s'était agité, avait entrouvert un œil. Puis, alors que nous n'osions plus respirer, d'un coup ses traits s'étaient relâchés : elle dormait.

Mes tentatives de réflexions se heurtent au souvenir du sourire de ma sœur, des silhouettes, magiques dans la nuit, de ses filles. Je me demande ce que sera l'avenir. Et s'il fallait accepter de les contempler fugitivement, comme ça, à la lueur d'une lampe de poche ? Et si ma sœur devenait une étrangère qui me sourit doucement et m'embrasse tout en refusant de me parler... Que pourrais-je faire ?

Tableau 4

Je nage. Le temps est idéal mais je suis rongée de l'intérieur. Je peine à étirer mes bras, à remuer mes jambes. Je fais la planche. Je bois la tasse.

Je pense à ce que nous avons partagé, Anna et moi, enfants, et ce temps latent - où nous nous approchons sur la pointe des pieds - m'est insupportable. Je tourne les événements dans ma tête et je cherche le moment où les choses ont commencé à se dérégler. Enceinte, éperdue d'angoisse, j'avais vu une psychologue Je lui avais raconté qu'après la naissance d'Anna, mon père m'avait emmenée à la maternité. Et, serrant dans mes bras, le minuscule bébé, j'avais pleuré, inconsolable. Ma mère m'a toujours raconté que c'était des pleurs de joie. Pourtant je me souvenais d'avoir éprouvé un réel chagrin. Après quelques minutes de discussions, la psychologue avait murmuré : "Ne croyez-vous pas que vous pleuriez parce que vous aviez peur pour elle ? Parce que vous craigniez de ne pas pouvoir la protéger ?"


Tableau 5

Le soir, après avoir couché Kéké, je descends. Ma sœur n'est plus là. Ma mère est plongée dans un livre. Elle lève un sourcil lorsque je lui parle et oublie de me répondre. Je remonte lire un des polars. qu'elle a emprunté à la bibliothèque. Je lui en parlerai demain. Si elle l'a lu, nous comparerons nos impressions.

Tableau 6

En pleine nuit, en sueur, je me réveille. Un long cri résonne dans ma tête. J'ai peur.

jeudi 5 juin 2008

La surprise (2)

D'elle je n'ai d'abord vu qu'un crâne, minuscule et couvert d'une fine chevelure hirsute. Contre son nez, le sein de sa mère, blanc et énorme m'arracha une grimace :
"Mais qu'est-ce que tu fais ? demandai-je à Elisabeth.
- Et bien je l'allaite, tu vois.
- Pourquoi, elle ne prend pas plutôt le biberon, c'est mieux non ?
- Ben on lui donne des biberons de temps en temps. Mais boire au sein c'est ce qu'il y a de meilleur pour les bébés tu sais !"
Anna, assise près de moi, pouffa dans ses mains. Je détournai la tête gênée car le bébé venait de recracher le téton érigé, tout luisant de salive. Une goutte de lait dévala la corolle sombre, s'attarda sur un grain de beauté et s'écrasa sur le soutien gorge à rabat. Ma belle-mère emboita sur le mamelon une drôle de gouttière. Je ne pus m'empêcher de poser encore des questions :
- C'est quoi ça ? Ça sert à quoi ce truc ?
- C'est pour recueillir le lait qui coule...
Je regardais, silencieuse, les sourcils froncés, la poitrine étrange qu'arborait Elisabeth, à présent qu'elle avait rabattu ses vêtements par-dessus. Elle ressemblait au soldat en armure qui ornait la couverture de mon livre d'histoire.

Enfin, elle nous présenta notre petite sœur, Ludivine :
- Qui veut la prendre ? s'enquit-elle gentiment...
- Moi !
- Non moi !
Elisabeth trancha en ma faveur :
- Anna tu la prendras plus tard. Tu auras le temps, ne t'inquiète pas.

Ludivine avait onze jours et elle était aussi légère qu'une poupée. Elle me dévisageait de ses yeux écarquillés et je n'osais plus respirer. Son petit nez se nichait contre mon épaule comme celui d'un petit animal, elle serrait les poings. De temps en temps un soubresaut agitait tous ses membres à la fois. Elle s'arquait entre mes bras qui l'embrassaient. Soudain, elle ouvrit la bouche et poussa un vagissement.
- Oh ! On dirait un chaton ! dis-je.
Ma voix, dans ma gorge c'était coincée. Je me tus, émue.
- Regarde ! chuchota Anna, qui, collée contre moi fixait Ludivine avec intensité.

Une gerbe de lait, épaisse et mousseuse, dégoulina sur la joue du bébé.
- Elisabeth, criai-je, Elisabeth, vite, viens la prendre !

Ce n'est qu'au moment de dormir que mes pensées s'ordonnèrent.
- Je voulais la détester tu sais, avouai-je dans la pénombre à Anna. Je le voulais vraiment, en plus on l'avait juré et tout et tout... Mais... Je crois que je l'aime !
- Oh oui, elle est si belle, approuva Anna.
Alors mon cœur se serra de cet amour immense et reconnu.

La tête dans l'oreiller, longtemps après que ma sœur se fut endormie, j'étouffai mes sanglots . Derrière les arcs de lumière de mes paupières pressées, j'admirais le visage de Ludivine, ses petites mains aux doigts repliés. J'avais onze ans de plus qu'elle et cela me terrifiait :
- Jamais nous ne serons proches, réalisais-je, et jamais nous ne vivrons ensemble. Et puis je vais mourir des années avant elle et elle sera si triste !

mardi 3 juin 2008

La surprise (1)

Boudeuses, nous étions assises sur le canapé d'angle. Mon père nous avait ordonné de venir parce qu'ils avaient une surprise pour nous. D'un pas léger, il était allé nous chercher un verre de lait que nous sirotions lentement, regardant nos Playmobils interrompus en pleine bataille..

Notre belle-mère, Elisabeth nous souriait avec entrain mais nous ne nous fatiguions pas à lui répondre ; avant de nous engager dans des émotions violentes nous préférions que notre père annonce clairement la couleur.

"Elle est où la surprise alors ? demandai-je poliment.
- Et bien, elle n'est pas encore visible mais ça ne saurait tarder... répondit mon père énigmatique.
- Ah !"
Anna soupira carrément puis elle murmura, impatiente :
"Bon ben en attendant on n'a qu'à aller jouer ? Et pis vous nous préviendrez quand elle sera là !
J'approuvai d'un hochement de tête quasi hystérique.
- Mais vous n'avez même pas deviné ce que c'était ! s'exclama mon père désappointé.
- Allez, on vous aide intervint ma belle-mère. En fait, elle est déjà là mais elle n'arrivera vraiment que dans 5 mois.
- Euh, tentai-je... Ça arrive par la poste ?
- Pourquoi ça met si longtemps c'est nul ! maugréa ma sœur.
Du bout du pied, elle poussait le tigre en direction d'un de mes cowboys. Je lui pinçai le bras discrètement.
- Aïe, brailla-t-elle.
Je lui intimai le silence d'un regard sombre.

Soudain j'eus une idée :
- Des vacances ? Vous allez nous emmener aux Etats-Unis avec vous la prochaine fois ?
Ils n'osèrent pas se regarder. Les choses ne semblaient pas prendre la direction qu'ils avaient envisagée.
- Bon, allez, je vous aide beaucoup là, s'énerva mon père, c'est une surprise qu'on doit attendre neuf mois en tout.

Mais nous étions déçues. Anna avait croisé les bras sur son ventre. Je me rongeais les ongles.
- Je ne sais pas. Aucune idée, avouai-je, agacée.
- Une petite sœur, annonça Elisabeth, crispée. Vous allez avoir une petite sœur... Je suis enceinte.
- Nous allons avoir un bébé, conclut mon père, fièrement.

Anna et moi échangeâmes un regard. Nous étions déçues, affreusement. Ils espéraient que nous exprimions notre joie mais nous en étions incapables. Nous aurions préféré un voyage.
- Chouette, super, dis-je, poliment.

Il y eut un silence puis Anna glissa du canapé vers le tapis. Elle saisit son tigre. Inquiète, je jetai un œil au couple sur le canapé. Mon père tapotait l'épaule de ma belle-mère qui regardait le mur, de l'autre côté de la pièce.

Je m'élançai sur mon cowboy avant que le tigre ne lui dévore un bras. Tacitement, nous décidâmes d'allier nos forces pour dévorer le bébé Playmobil qui babillait bêtement.

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston

mardi 8 avril 2008

Un RAAAAAA SPLACH !

Les jours qui ont suivi la conversation nocturne avec ma mère m’ont sans doute donné le goût d’être habitée par de vastes secrets. Tandis que Madame Gratton embrassait sa fille sur les deux joues et la serrait avec force contre sa poitrine pointue, je relativisais déjà leur présence, égrenant les infinies possibilités de danger que nous allions courir, désormais, sans ange gardien, jusqu’au soir.

Ma sœur, se précipitant dans la cour des classes maternelles, agitait déjà la main, et je mesurai, terrifiée, l’étendue de son innocence. Il me sembla qu’il aurait mieux valu qu’elle sache ce dont nous étions menacées. Je décidai de l’en informer dès la récréation de dix heures car une chose me semblait plus effrayante que l’idée qu’elle puisse être enlevée, c’était le fait qu’elle puisse l’être sans comprendre de quoi il s’agissait.

Je l’imaginai, jetée dans une voiture noire, enfermée dans une cave, seule, perdue. Si nous pouvions être ensemble ce serait différent, bien sûr, mais je ne pensais pas que les ravisseurs auraient cette délicatesse. Puis, ils n’arriveraient sûrement pas à m’attraper, moi. Anna ce serait facile, elle était si naïve parfois !

J’avançai dans la cour de droite, au milieu des bouleaux dénudés, lorsque deux bras m’entourèrent, bloquant les miens. Je tentai de me débattre, en vain. Je criai et reçus un coup de pied dans un tibia en représailles. Soudain, un parfum de fraise me parvint. Je fronçai le nez.
« Lâche-moi Delphine, ordonnai-je. Sinon, je raconterai tout à ta mère ! »
La fillette me maintint quelques minutes en silence. Je commençais à penser qu’elle était peut-être de mèche avec le groupe qui voulait nous enlever quand sa réponse me parvint : dégoulinant, plus éloquent qu’un long discours, le crachat fut propulsé entre mes couettes, à la racine de mes cheveux. RAAAAAA SPLACH ! Je le sentis dévaler ma nuque et glisser à l’intérieur de mon chemisier.
« Ca t’apprendra à me piquer ma poupée ! vociféra Delphine. »
Elle s’éloigna calmement.

J’aurais pu la poursuivre mais je préférai taper dans mon dos afin d’écraser la traînée de salive qui galopait le long de ma colonne vertébrale. Je devais avoir l’air complètement idiot ainsi et plusieurs enfants se donnèrent des coups de coude en me regardant. Enfin j’atteignis le glaviot, au milieu de mon dos. Je frottai afin de sécher l’affront complètement, tirai la langue à mes spectateurs étonnés et me dirigeai vers le préau. J’espérais bien récupérer les billes perdues la veille.

C’est en classe que je me rendis compte que ce qui m’arrivait était tout simplement fascinant. Un groupe voulait nous enlever, moi et ma sœur ! Ma mère était victime d’un chantage ! J’avais l’impression d’assister à un épisode de Dallas ou de Dynastie, sauf que dans le rôle de la blonde effarouchée, c’était moi, avec mes cheveux entrain de pousser, mes lunettes et mes appareils dentaires. J’étais étrangement silencieuse. Mes camarades babillaient, comme d’habitude mais je ne les entendais pas. Je ne les voyais pas, je flottais, mon stylo entre les dents. J’étais devenue mystérieuse, semblable à Candy lorsqu’elle venait de voir Terry pour la première fois. Tout me regardait, les ombres dans les placards, le ciel orageux, une image dans le livre d’histoire. Dehors, des oiseaux murmuraient des présages que j’étais seule à entendre, des signes m’informaient minute après minute du déroulement futur des événements.

Pendant ce temps, ma mère prenait les choses en mains. Elle profitait de sa journée de congé pour aller voir les gendarmes et leur montrer la lettre anonyme. Ceux-ci venait de raccompagner un jeune couple qui habitait dans l’allée A des Rousses et qui avaient eux aussi reçu une lettre de menaces. Ils soupçonnaient une femme de leur immeuble avec qui ils avaient eu une dispute assez aigre quelques jours avant : madame Desrochers, était enceinte et mère d’une petite fille de deux ans qu’elle gardait à la maison. On la voyait parfois, dans le parc des Rousses, élaborant dans le bac à sable, des châteaux à créneaux que son enfant détruisait avec des cris gutturaux. Elle cachait son ventre sous des robes amples à imprimés grotesques. Rien ne semblait animer son visage hagard. Ni les pépiements de sa fille, ni la promesse qui poussait à l’intérieur de son ventre. Ma mère soupira. Cette femme était aussi menaçante qu’une poupée de baudruche… On avait juste envie de lui raconter une bonne blague pour la dérider.

De retour dans l’immeuble, ma mère alla interroger les concierges qui logeaient au rez-de-chaussée ; elle apprit que, la veille, madame Desrochers était venue leur poser une question anodine. C’est à ce moment là qu’elle avait dû glisser la lettre dans notre boîte.

Les gendarmes avaient dit à ma mère d’attendre que la personne nous recontacte.
Nous attendîmes une semaine entière. Rongée d’angoisse, ma mère se disait que peut-être les choses allaient en rester là et que finalement ce serait le pire. Ne pas savoir avec certitude, qui était à l’origine du chantage.
Faudrait-il déménager, fuir ? Ou accepter de vivre, dans la crainte que le retour de nos habitudes décontractées, soit le signal de notre malheur ?

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston

lundi 31 mars 2008

Des SLURP ! Des PCHHHH ! Et des FFFFF...

Ma mère m’écouta attentivement. Puis elle se releva et m’entraîna dans la cuisine. Elle estimait qu’un bol de lait chaud avec une cuillère de miel nous aiderait à nous endormir plus vite. En réalité, je devinais qu’elle se demandait comment m’apprendre la vérité sans créer de dommages collatéraux. Elle me prévint :
« Tu ne racontes rien de ce que je vais te dire à ta sœur, hein ? Elle est trop petite. J’aurais préféré que vous ne sachiez rien, ni l’une ni l’autre mais puisque tu as entendu des choses, je vais te mettre au courant. Et puis c’est peut-être mieux, tu pourras faire attention, surveiller ta sœur… Bon et puisqu’on en est aux révélations, j’ai rompu avec Amadis ce matin.
- Ah bon ? m’écriai-je avec une curieuse impression d’être trahi. Mais pourquoi Maman ? Tu n’arrêtais pas de dire qu’il était si beau et gentil le croque-mort…
- Chut, soupira-t-elle, tu vas réveiller Anna ! Bon, en fait il n’était pas si gentil que ça.
Je la coupai, la bouche ouverte en un O de stupéfaction :
- C’est parce qu’il n’a pas voulu t’embrasser ? C’est ça Maman ? Il est dérangé en vrai c’est ça ?
Elle éclata de rire :
- Mais non ! Justement, il m’a enfin embrassée et juste après il m’a appris qu’en fait sa femme était à la maison. Chez lui. Enfin chez eux quoi. Il n’a jamais été séparé. C’est juste que lui il se sent séparé.
- Mais c’est horrible, c’est dégueulasse, râlai-je.
- Chut ! Et puis on ne dit pas « c’est dégueulasse ».
- Ben on dit quoi quand il n’y a pas de mot mieux ?
- C’est dégoûtant serait mieux mademoiselle… A la rigueur.
- Oui mais je trouve que ça ne va pas. C’est dégoûtant ce n’est pas assez dégueulasse. Et lui, qui t’embrassait alors qu’il est marié c’est un sale dégueulasse.
- Ma chérie, ma chérie, si les choses étaient si simples, cela se saurait et nous vivrions tous plus heureux. Sa femme est gravement malade. Il y a des années qu’elle est malade et il est malheureux. Voilà. Il a eu envie d’aller voir ailleurs…
- Eh bien c’est très simple, tranchai-je. Je ne vois pas pourquoi il ne s’occupe pas de sa femme au lieu d’aller embrasser ma mère. Il n’a qu’à aller voir ailleurs si j’y suis tiens !
- Bon, dit ma mère, bref, c’est fini. N’en parlons plus. Ne t’inquiète pas pour ça. »

Elle se pencha pour boire son lait. Ses mains entouraient le bol où était peint son prénom. Elle aspira quelques gorgées bouillantes en faisant SLURP pour atténuer la brûlure. Une de ses boucles d’oreille heurta le récipient lorsqu’elle l’éloigna de son visage. Elle décida d’ôter ses bijoux et les empila sur le dessous de plat au centre de la table : bracelets, bagues, pendentif, s’entremêlaient devant mes yeux ébahis.
« Pourquoi tu les enlèves tous Maman ? Tu pourrais garder tes bagues…
- Non, badina-t-elle, je suis comme Marylin, je dors toute nue. Juste une goutte de Chanel N°5 et rien de plus ! »
Je m’amusai à traverser avec mes mains, le filet de vapeur qui s’élevait de mon lait :
« PCHHHH, faisais-je.
- Arrête, dit ma mère en se mordant les lèvres. Bon, parlons de choses sérieuses un peu !
- PCHHHH, ok !
- Le monsieur qui est venu ce soir est un policier, un ami de ton oncle.
- Ah bon ? Mais…
- Ne m’interromps pas ! Tu te rappelles que cette après-midi, j’avais rendez-vous chez le kiné pour mes vertèbres ?
- Oui.
- Et bien, juste avant de partir – vous étiez déjà chez Dominique – j’ai reçu un coup de téléphone. Une voix bizarre, de femme, m’a conseillé d’aller regarder dans ma boîte aux lettres. Je suis descendue et il y avait une lettre.
- Mais pourtant j’avais bien ramassé le courrier à midi Maman !
- Oui, je sais. Cette lettre n’était pas timbrée, ni rien. C’est donc que quelqu’un l’avait déposée dans la boîte, expliqua-t-elle.
- Ah d’accord.
Je me risquai à glisser les mains autour de mon prénom sur le bol :
- Aïe, fis-je, c’est encore trop chaud !
- Tu m’écoutes ? demanda ma mère, très concentrée.
- Oui oui, je vais souffler.
- Mais rajoute du lait froid sinon ! s’impatienta ma mère.
- Oh ben non, ça va tout gâcher. Non, je vais souffler. FFFFF…
- Bon la lettre était une lettre de menaces…
Je cessai de souffler, attendant la suite. Dans mon ventre, l’angoisse faisait des tresses avec mes intestins.
- … On veut que je dépose vingt-mille francs dans quelques jours sinon…
- Vingt-mille francs, répétai-je. Mais tu ne les as pas ! Comment on va faire ? Tu vas…
- La lettre conseillait de ne pas prévenir la police alors je n’ai pas voulu prendre de risques. C’est pour ça que j’en ai parlé d’abord à tonton Simon. Il a téléphoné à son copain policier et voilà, il est venu tout à l’heure…
- Ah. Et qu’est-ce qu’ils vont faire si tu ne peux pas donner l’argent ?
Ma mère m’interrompit une nouvelle fois :
- Bon, les prochains jours, je vais vous déposer chez Mme Gratton à sept heures et demi ! C’est elle qui vous emmènera à l’école.
Je songeai aussitôt aux dessins animés que l’on regardait après le départ de ma mère jusqu’à huit heures.
- Mais pourquoi, on a jamais été en retard ?
- Il ne faudra pas parler aux inconnus, ni leur répondre. Et le soir vous repartirez avec Géraldine et sa mère.
Je ronchonnai :
- J’aime pas Géraldine, elle est bête comme ses pieds, elle parle comme un bébé et elle ne fait que des bêtises…
Ma mère haussa le ton :
- Cesse de remuer sur ta chaise et regarde-moi… C’est sérieux ! Ils menacent de vous enlever si je ne fais pas ce qu’ils demandent. Il savent que je suis seule avec vous. Ils savent plein de choses.
Elle étouffa un sanglot. J’étais bouche bée, la peur venait de fondre sur moi comme un rapace sur le mulot insouciant. Elle allait faire de moi une petite boule d’os et de peau qu’elle recracherait.
- Mais…
- En fait, le copain de Simon m’a conseillée d’aller à la gendarmerie demain. Il m’a promis qu’il ne vous arriverait rien et je le crois… Je le sais : il ne peut rien vous arriver !
- Mais, et s’ils venaient nous chercher dans la nuit ? Il y a bien un cambrioleur qui a volé les bijoux de Mamie pendant qu’elle dormait… Ils pourraient venir nous enlever pendant que tu dors et tu n’entendrais rien.
Ma mère émit un pauvre rire :
- On n’est pas à la télé là, Minou, ni dans un livre ! Allez, bois ton lait et on va se coucher ! »

Néanmoins, elle m’autorisa à dormir avec elle pour une nuit. Epuisée par notre longue conversation, j’allais m’endormir aussitôt allongée, ravie de cet épilogue, lorsque je sentis que ma mère se relevait. Je ne dis rien, pensant qu’elle allait aux toilettes. Par précaution, je me glissai tout au fond du lit pour que les voleurs d’enfants ne me trouvent pas au cas où ils seraient dans le couloir et l’assommeraient avant de venir me prendre. J’étouffais et transpirais lorsque j’entendis le son familier de ses pantoufles claquant sur son talon.
« Qu’est-ce que tu faisais Maman, râlai-je en émergeant de ma cachette, je croyais q…
- Chut ! ordonna-t-elle.

Je l’aperçus dans l’obscurité alors qu’elle se penchait vers le lit avec lenteur. Elle déposa ma sœur assoupie à sa droite et se glissa entre nous deux. J’enroulai mes jambes autour des siennes. Anna, remua, marmonna et balança son bras en plein milieu de son ventre. Ma mère sursauta puis elle se détendit.

(A suivre...)

Illustration : Anne-Julie

lundi 24 mars 2008

Des CLIP ! CRAP ! Des BANG ! Des VLOP ! Et des ZIP !

Nous habitions un immeuble en L affublé du nom énigmatique : Les Rousses.
Un jour ma mère m’annonça que mon père n’allait plus y vivre avec nous.
Je m’en souviens vaguement, nous étions dans une cuisine, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agissait de la nôtre. Peut-être que ma mère avait choisi d’affronter une possible crise chez ses parents ; elle pourrait s’appuyer sur les lourds meubles imitation chênes tandis que nous siroterions une grenadine dans les verres du restaurant. Dans la salle à manger, la télévision clamerait que l’amour peut brûler et mon grand-père s’assoupirait, les lunettes dégringolant la pente ardue de son nez, le Progrès du jour, chiffonné entre ses mains, bercé par l’infernal cliquetis des aiguilles à tricoter de ma grand-mère.


Ma mère devait s’attendre à une réaction à la mesure du changement qui s’annonçait, à une quantité de questions, qui sait, à des larmes, mais je n’ai quasiment rien demandé. Dans ma tête quelque chose avait fait VLOP puis une petite voix avait crié WIZZ, de plus en en plus fort. Une mouche se posa au bout de mon doigt.
On se serait cru dans une chanson de Gainsbourg, sauf que personne à la fin, ne proposa de me protéger.
Enfin ma mère se tut. Intimidées par le silence qui frappaient aux murs glauques de la pièce, les voix responsables du tohu-bohu infernal qui régnait sous mon crâne s’estompèrent, laissant derrière elles un écho battant comme porte. Je regardai ma mère et remarquai qu’elle attendait, suspendue à mes lèvres, que je prononce quelques mots. Je m’en trouvai vaguement irritée : en tant que personnage secondaire de l’histoire il me semblait légitime de ne pas émettre le moindre avis. Puis une idée émergea au milieu des voix qui s’étaient remises à gronder. Je m’y accrochai comme à une lueur et j’articulai, lentement, savourant ma trouvaille :

« Alors je pourrais garder les cheveux longs maintenant ?
- Pardon ? interrogea ma mère en se penchant vers moi, pleine de sollicitude.
- Je ne serai plus obligée de me couper les cheveux comme un garçon si papa n’est plus là ?
Ma mère dissimula sa surprise :
- Eh bien, non. Si tu veux, tu pourras les laisser pousser.
Je remuai sur la chaise et des brindilles de paille me griffèrent les cuisses.
- Et papa ne vivra plus avec nous ? Il ne reviendra plus à la maison ?
- Non, soupira ma mère en caressant mes cheveux. Il va avoir une autre maison. »

Une joie fulgurante comme un coup de couteau me traversa, empêchant l’once d’apitoiement que je ressentis pour mon père, désormais seul, de s’épanouir. J’avais peur de lui, de son humeur indéchiffrable, de ses coups, et il allait partir. Ma mère avait beau arborer un air affligé, pour moi c’était Noël. Les capteurs qui me permettaient habituellement de deviner ce que les adultes désiraient que je ressente, étaient brouillés. Soucieuse de délimiter ma liberté toute neuve, je multipliai les questions dont aucune n’était essentielle. Je ne voulais surtout pas savoir si nous allions revoir mon père. Pour moi, c’était fini.

« Et je pourrai arrêter la gymnastique alors ?
- Ah ça non ! Il n’en est pas question»

Plus tard, ma mère acheta, pour le salon, une moquette écrue à poils longs et un clic-clac. Elle se fit des mèches et s’inscrivit au tennis. Avec une amie, elle sortait en boite de nuit, certains samedis. Nous les regardions se préparer, tandis qu’une cassette d’ABBA défilait sur la chaîne. Ma mère portait un fuseau et un pull à manches chauve-souris, son regard luisait, baigné de fard vert, mauve ou bleu, ses cheveux, gonflés comme de la Barbapapa, rebondissaient lorsqu’elle glissait sur la moquette. Elle accrochait à ses oreilles, de lourdes breloques assorties à sa tenue.
« Tu es belle, disions-nous en chœur, Anna et moi, lorsqu’elle nous embrassaient avant de partir. Tu es la plus belle. Tu vas sûrement trouver un mari ce soir. »

(A suivre...)

Illustration : The black apple

vendredi 29 février 2008

Coups et blessures

Cet après-midi en rentrant de l'hôpital Necker avec mon fils, je vis un homme entrer dans le wagon où nous étions, s'asseoir sur un strapontin et boxer l'air devant lui. Immédiatement je me raidis et je tournai face à moi la poussette où Zacharie dormait. L'homme, coiffé d'un bonnet bordeaux, éructait, crachait et tapait des pieds. Il était agité de tics, visiblement chargé aux amphétamines. Il me fit peur et je sentis mon cœur tambouriner si fort que mes mains en tremblaient. Pourtant, au bout de quelques minutes, comme il restait assis et finalement, se taisait, je me mis à penser à mon père. Mon père qui était médecin. Anesthésiste. Il y a longtemps, je m'étais avoué que ses disparitions successives m'avaient libérée en me donnant une chance de m'épanouir.

Le problème c'est que la dernière fut définitive.

Au mois de janvier j'avais emmené Zozo aux Urgences. Il était tombé et boitait. A la pharmacie près de chez moi, on m'avait orienté vers les Urgences de Lariboisière où nous avions patienté une heure et demi avant de nous entendre dire qu'il n'y avait pas d'Urgences pédiatriques dans cet hôpital. J'avais eu le temps de comprendre l'histoire d'une jeune-fille venue en famille. Sa sœur s'était entretenue avec un interne à côté de moi :
"Elle veut partir, elle dit qu'elle n'a rien.
- Ce n'est pas possible, il faut qu'on la garde en observation. Que s'est-il passé exactement ?
- C'est son copain qui l'a tapée..."
J'avais alors regardé la jeune-fille. Sa mère se tenait à côté d'elle, mordant ses lèvres pour ne pas craquer. Elle, la tête dans les mains, penchée en avant n'offrait qu'une tignasse noire à ma vue. Je remarquai sa longue jupe de gitane qui ressemblait à celle que je portais lorsque j'avais son âge. Avait-elle revêtu sa jupe préférée pour aller voir son amoureux ? D'un coup elle se redressa et je vis son visage qui n'était qu'un hématome, strié de blessures sanglantes. Elle accepta d'aller se recoucher, entrainée par sa mère qui pleurait silencieusement, et cinq minutes plus tard, sa sœur revint en tendant un berlingot :
"Elle a vomi, annonça-t-elle au médecin."
Aussitôt une équipe fit rouler son lit à travers une série de portes battantes et elle disparut hors de ma vue.

Je choisis d'attendre le lundi pour aller consulter notre pédiatre habituelle. Celle-ci nous prescrivit des radios et une échographie qui ne montrèrent aucune fracture. Elle me demanda d'attendre deux jours et de la rappeler si Zozo boitait toujours. Finalement, le délai écoulé, elle me convainquit de l'emmener aux Urgences de Necker, elle craignait un truc plus grave, une infection osseuse par exemple. Voilà comment je me retrouvai dans une grande salle de consultations avec un interne fort beau et très patient qui parlait la tête penchée sur le côté. En tant qu'ex fan de la série Urgences, je ne pouvais m'empêcher de penser à Doug Ross et toutes les cinq minutes j'avais envie de dire, espiègle Je sais, j'ai regardé Urgences. Dans cet endroit effrayant, vibrant de révélations tragiques et de douleurs que les enfants ne devraient pas subir, j'avais envie que l'on m'apprécie et que l'on prenne soin de mon fils. C'est à cause de mon père, ai-je pensé, ça me fait ça à chaque fois.

Mon père nous emmenait toujours faire de longues ballades, lorsqu'il nous gardait le week-end. Je ne me souviens pas qu'il l'eut fait avant le divorce. Mais après oui. Le reste du temps nous devions jouer en silence pendant qu'il faisait ses révisions. Ma sœur Anna avait trois ans et moi six. Nos rires le mettaient de mauvaise humeur. Nous chuchotions pour ne pas le déranger. Quand il en avais marre d'étudier ses cours, nous sortions. Il fonçait dans sa belle voiture rouge jusqu'à un parc que nous trouvions glauque. Il marchait vite et nous devions le précéder. De temps en temps, il filait devant comme s'il voulait nous semer mais c'était rare. Il préférait nous garder à portée de main.

En RTT la semaine dernière B. et moi avons emmené Zacharie dans un lieu d'accueil parents-enfants. Je savais que celui-ci, dans lequel nous n'étions jamais allé auparavant, était animé par des psychothérapeutes. Je ne m'en souciais guère. Nous y allions pour que Zacharie fréquente d'autres enfants tout en s'éclatant avec des jeux qu'il ne connait pas. Alors que je contemplais rêveusement mon fils qui courait, en extase, d'une voiture à l'autre, une fillette se présenta devant moi. Elle tenait un jouet et le leva à hauteur de mon visage. Sans pouvoir me contrôler j'eus un geste de protection, la main devant le visage. Je pris une grande inspiration sonore qui ressemblait à un cri. Je m'excusai aussitôt auprès de la fillette qui avait l'air interloquée et levai la tête pour voir, en face de nous, sa mère et une des thérapeute, Maryse, qui me fixaient de la même façon. Cinq minutes plus tard Maryse s'approchait de moi, insidieusement et s'entretenait avec le collègue qui nous avaient accueillis en nous désignant du menton. Elle ne tarda pas à me faire subir un interrogatoire en règle. B., à qui j'avais raconté ma bévue, piaffait, imaginant qu'on le prenait peut-être pour un mari violent.

Ma mère l'autre soir a eu les larmes aux yeux en regardant B. jouer avec Zacharie.
"Jamais ton père n'a joué comme ça avec vous, m'avoua-t-elle. Même pas quand ta sœur n'était pas née. Il ne savait que donner des ordres, dresser, punir. "
"Tu as de la chance, conclut-elle."

Mon père ignorait comment manifester sa tendresse. Il ponctuait ses paroles de claques à l'arrière de la tête et de coups de pieds aux fesses. Quand il faisait des œufs durs il nous les cassait sur le crâne. En promenade, marchant devant lui, nous attendions les coups. Nous comprenions qu'il avait besoin de se défouler après tant d'heures immobile à son bureau. Il nous parlait de notre mère qui prenait du bon temps avec plein d'hommes pendant ce temps, qui profitait de la vie sans lui et sans nous. C'était lui qui était parti du jour au lendemain mais il ne lui pardonnait pas de ne pas l'avoir retenu.
Je me rappelle que lorsque j'étais malade il prenait soin de moi. Mes meilleurs souvenirs de lui sont ceux où il s'est conduit en médecin. A dix-huit mois lorsque je me suis ouvert le sourcil en tombant contre une chaise, il m'a soulevé dans ses bras forts et m'a conduit à l'hôpital. J'en garde une belle cicatrice qui coupe mon arcade gauche ; c'est mon père qui m'a recousue, expliqué-je fièrement lorsqu'on me demande d'où elle vient. Quelques années plus tard, à la suite d'une randonnée, je commençai à me sentir mal. J'allais tomber dans les pommes - crise d'hypoglycémie - lorsque mon père s'aperçut de mon état. Il me donna de gentilles paires de claques et me fit boire du café sucré et salé. Il faut que tu le boives en entier, me répétait-il, après tu iras mieux. J'avalais la boisson jusqu'à la dernière gorgée. Quand il prenait soin de moi, je me sentais heureuse.

Aux Urgence, Zacharie pleura beaucoup. Il n'aime pas les docteurs, les blouses blanches. Dans la salle d'attente je lui expliquai : "Tu sais mon papa à moi, il était docteur aussi." Mais ça ne le rassura pas. Après le diagnostic du bel interne, il fallut attendre l'avis du spécialiste. Il entra, vêtu de noir, bronzé, grand. Est-ce normal que je le trouve beau aussi ? me demandai-je. Alors que l'interne m'avait dit qu'il pensait à une blessure à un tendon qui passerait avec le temps, son chef affirma d'une voix claire qu'il voyait une fracture en cheveux sur le tibia de Zacharie. "Nous allons refaire une radio, dit-il en penchant la tête sur le côté." Zacharie se mit à crier "Non pas la radio ! Pas la radio !" et nous retournâmes dans la salle d'attente.

(à suivre...)

Illustration : Bobi and Bobi

samedi 23 février 2008

La chambre



Longtemps nous avons dormi dans la même chambre. Nous en changions souvent la disposition, désireuses peut-être, de briser les habitudes que notre intimité obligée rendait insupportables. Nos lits roses, de parallèles, soudain se tournaient le dos, alignés le long d’un mur tapissé de petites fleurs bleues. Puis, ils se targuaient de devenir perpendiculaire, l’un niché dans un coin près de la fenêtre, l’autre scindant la chambre abruptement : « Reste de ton côté, nous criions-nous lorsque nous nous fâchions. Ne dépasse pas mon lit ! »

Ce qui ne changeait pas en revanche, c’était la quantité de mots qu’il nous fallait échanger avant d’accepter qu’une journée soit achevée. Dans l’obscurité nous chuchotions éperdument.
« Les filles taisez-vous, criait ma mère, du salon. Je vous entends ! Il est trop tard pour bavarder, vous avez école demain… »


Quand nous n’avions rien à nous dire j’apprenais à compter à ma sœur. Nous égrenions les chiffres et les nombres avec une régularité métronomique. Si ma sœur hésitait une seconde de trop, elle savait que nous recommencerions. Chaque jour la liste était plus longue : 1099, murmurais-je, 1100, murmurait ma sœur en retour.


D’autres fois, nous décrivions notre avenir à la loupe, sans négliger une mèche de cheveux de notre futur mari ni omettre la couleur des yeux de nos nombreux enfants ou une seule de leurs innombrables capacités intellectuelles. Nos maisons aux pièces infinies étaient meublées avec passion et divers animaux, du cheval au poisson rouge, se prélassaient quelque part dans le parc.


Je me souviens d’avoir dormi assez loin d’Anna, à l’autre bout de la pièce. Je lisais un peu plus tard dans la lumière falote de ma lampe de chevet à volant mais je n’appréciais guère qu’elle s’endorme la première. Aussi ponctuais-je régulièrement le silence de remarques. Ma voix éclatait comme un ballon entre nos pensées, mon doigt appuyait sur la page à l’endroit où j’avais interrompu ma lecture, ma sœur s’adossait à son oreiller. D’un ton ensommeillé elle me répondait et je poursuivais ma lecture sans craindre, pour quelques minutes, sa disparition dans le monde des rêves.


Le son de sa respiration devenue profonde me remplissait d’angoisse. Dans la nuit, désormais, j’étais seule.


Une fois par mois, des avions de chasse passaient en faisant hurler les murs de notre immeuble ; au dessus de ma tête semblaient claquer mille fouets de l’enfer, les fenêtres vibraient, un roman s’échappait d’entre mes mains devenues glaciales. Je cessais de bouger et tentais d’empêcher mon nez de siffler au passage de l’air que j’aspirais à grandes goulées. Derrière l’arc rouge de mes paupières fermées, s’agitaient des visions de cauchemar. Je me mettais à crier jusqu’à ce que ma mère apparaisse, glissant sur la moquette, ombreuse dans le contre-jour du couloir.

« Que se passe-t-il ? demandait-elle. Tu ne dors pas encore ?

- Maman, j’ai peur de la guerre, déclarais-je, pleine d’effroi.

- Mais pourquoi penses-tu à la guerre ? gémissait-elle. Il est minuit, tu devrais dormir. »
Elle ne comprenait pas d’où surgissaient des idées que je n’avais pu tirer de la télévision –nous n’avions pas le droit de la regarder – ni de lectures perturbantes, puisque je lisais, essentiellement, des livres de mon âge, dénués de menaces. Pourtant ma frayeur était si violente qu’il me semblait avoir vécu ce qui surgissait dans mon esprit au passage des avions : des cohortes de gens sur des routes, des immeubles bombardés, des armes, le feu, des cris, des morts, des victimes sanguinolentes.
Je me voyais fuyant de sauvages ennemis et je savais qu’aucune prière ne pourrait me ramener à la douceur des temps de paix.
Ma mère, pour me calmer, m’expliquait le métier des diplomates et des hommes politiques, elle parlait accords et traités, rapports et forces en présence. Il arrivait que, lancée, elle aborde le premier pas sur la lune, dérive sur les traces du Commandant Cousteau et s’emballe en évoquant la traversée des Etats-Unis du cerveau d’Einstein dans le coffre du médecin qui l’avait dérobé. Bien avant qu’elle se taise, je m’endormais, la joue baignant dans une corolle de salive. Ma mère remontait la couverture sur ma poitrine. Elle effleurait d’une main vive, mon front et, tournant les talons, entrait dans la lumière du couloir, refermant la porte de notre chambre derrière elle. Anna se retournait dans son lit, balbutiait quelques mots pâteux qui mettaient un point final à mon insomnie.

Aujourd’hui, lorsque je repense à cette époque, il me semble encore que j’ai connu la guerre. Je suis marquée au fer rouge de mon imagination.

Souvent, le dimanche, je poussais ma sœur à lire tandis qu’il lui aurait suffit de jouer à la poupée ou aux Playmobils.
« Lis un peu lui disais-je, tu n’as pas lu aujourd’hui.

- J’ai fini mon livre, je n’en ai plus.

- Oh ! Tu l’as fini, chouette, tu vas donc pouvoir lire Les mémoires d’un âne, tu sais, je l’avais adoré.

- Bof, un âne qui écrit et qui parle c’est un peu bête comme histoire… Ca n’existe même pas en vrai. »
J’insistais : « Allez, je te lis le premier chapitre et si ça ne te plaît pas, je ne t’en parlerai plus jamais.
- Mais j’ai envie de jouer moi, râlait Anna, tu m’avais promis qu’on jouerait qu’on serait perdues dans la forêt...
- Bon, si tu veux je ne te lis que les trois premières pages ce soir et on continuera demain matin. »

Elle finissait toujours par céder.

J’adorais veiller avec ma mère. En tant qu’aînée, j’étais conviée, de temps en temps à regarder un film de cinéma à la télévision.
Anna, seule, regagnait notre chambre et je refusais d’aller lui dire bonne nuit :
« Je ne veux pas louper les pubs, la provoquais-je. »

Mais il arrivait qu’elle puisse rester avec nous jusqu’au première mesures du générique. Je renâclais, soucieuse de ne point partager mes privilèges.

« Dépêche toi, ordonnais-je à ma mère quand elle accompagnait ma sœur jusqu’à son lit, tu vas encore rater le début ! »

Si elle s’attardait au chevet d’Anna, je criais :
« Vite, vite, ça commence ! »
Si elle revenait, alors que le film était entamé, je boudais et feignais d’ignorer qu’elle s’était assise à mes côté. Une formule magique suffisait à me dérider :
« Que s’est-il passé ? interrogeait ma mère. » Elle semblait suspendue à mes lèvres et ne m’interrompais pas tandis que je narrais, avec force détails, un scénario qu’elle connaissait déjà.

A vingt-deux heures trente je rejoignais la chambre en catimini. Anna dormait paisiblement, la bouche ouverte.
Je secouais son épaule :
« Tu respires fort, expliquais-je, tu vas m’empêcher de dormir, mets toi sur le ventre. » Elle changeait de position et je regagnais mes pénates, assurée qu’elle ne m’avait pas oubliée longtemps.


Illustration : IceKubi

[Ce texte a trouvé un écho chez une vieille fonctionnaire.]