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jeudi 12 mars 2009

Oh, quand je dors... (2)

Quelques années plus tard, ma mère était tenue de respecter certains rituels le matin.

Il y eut la période où elle devait entrer dans notre chambre sur la pointe des pieds, s'asseoir sur nos lits, à tour de rôle, et nous embrasser. La période où elle se mouchait trop fort dans les toilettes. Ça résonnait, c'était insupportable et nous nous en plaignions jusqu'à son départ la maison.

Puis, elle n'eut plus la permission de nous embrasser, ses baisers claquaient dans nos oreilles ou mouillaient nos joues, elle ne les donnait jamais comme il fallait alors nous préférions qu'elle s'en abstienne. Elle était priée d'entrer dans la chambre et nous dire d'une voix douce que c'était l'heure. Le plus souvent nous trouvions qu'elle n'avait pas usé de la bonne formule, que ses inflexions avaient été trop neutres ou pire, autoritaires, qu'elle était venue un peu trop tôt, un peu trop tard. Nous nous levions en soupirant, claquions les portes de désespoir.

Le samedi et le dimanche, désormais, nous ne nous réveillions plus. Si le jour filtrait entre les volets nous cachions notre visage sous un coussin. Il n'y avait pas un bruit dans l'appartement, ma mère lisait lorsqu'elle avait assez dormi. Ensuite, vers onze heures et demi, elle allait préparer le repas avant de passer l'aspirateur devant la porte de notre chambre. Nous avions du mal à ouvrir les yeux. Mon cœur tambourinait, je l'entendais de l'oreille écrasée sur le matelas. Des bribes de songes se mélangeaient à la colère naissante que j'éprouvais déjà, à mes projets pour la journée. Si j'étais amoureuse, je murmurais le prénom de l'élu, serrant entre mes bras un oreiller malingre. Laurent, Philippe ou Christophe étaient plus conciliants qu'en réalité. Des sourires s'épanouissaient sur leur visage, adressés à moi seule, ils me répétaient en boucle les mots que je désirais entendre et je baisais leur bouche de coton, aspirait leur langue-taie, ma timidité envolée.

"Emeline, criait ma mère, Anna, il est midi et demi, le repas est servi !
- Cinq minutes, répondions-nous, et nous en passions une dizaine encore entre nos draps, les yeux clos, ne nous décidant à la rejoindre que lorsque nous sentions la mauvaise humeur de notre mère capable de submerger la nôtre.

Lorsque je pris mon premier appartement, après le bac, les choses se corsèrent. Les cours de musicologie me décevaient. Ma solitude sur les bancs de l'université me paraissait insupportable. Bien souvent, j'éteignais le réveil avant qu'il ne sonne et je me rendormais, enfin en paix, jusqu'au début de l'après-midi. Juste en bas de mon immeuble, il y avait une école et les récréations ponctuaient mon sommeil. Je rêvais que je devais me réveiller, qu'on remarquait mon absence en cours - n'y avait-il pas une interro, d'ailleurs, ce jour-là ?- mais je ne pouvais pas, mes paupières ne se décollaient pas, mes bras ne voulaient pas repousser la couette, les oreillers m'étouffaient. Parfois je rêvais que j'avais dormi, mais pas assez et je n'avais qu'un désir c'est replonger dans mon lit. En attendant je somnolais, mon menton tombait sur mon torse et je sursautais. Quand je m'éveillais enfin, pour de vrai, je me sentais un peu fatiguée.

Les cours de philosophie ne me motivèrent pas plus. En outre, je fus confrontée à un nouveau problème : chaque fois que je devais me plonger dans un livre au programme, après quelques paragraphes à peine, j'étais saisie de somnolence. Descartes avait un effet foudroyant, je me souviens que je relisais plusieurs fois les mêmes lignes tandis que mes paupières papillonnaient. Quelle que soit l'heure de la journée je finissais par m'allonger pour avancer ma lecture et je m'endormais les doigts serrés autour des pages du Discours de la méthode.

Aujourd'hui je ne dors plus. Pendant les neuf premiers mois de la vie de mon fils j'ai été réveillée toutes les deux heures, jour et nuit et je crains d'avoir perdu la capacité de sombrer des heures durant. Au moindre bruit - toussait-il, râlait-il - je m'asseyais sur mon lit et je guettais. Il arrivait que ce ne soit rien mais je mettais des heures à m'assoupir de nouveau parce que l'idée d'être aux aguets cinq minutes plus tard m'angoissait. Maintenant qu'il dort bien c'est toujours pareil. Je mets des boules Quiès au coucher mais dans mon sommeil je les enlève et j'écoute. Me suis-je réveillée à cause d'un bruit ou juste comme ça ? me demandé-je. Je passe quelques minutes à trier les bruits de la nuit et quand je suis sûre que rien ne se passe, que tout va bien, je réalise que je ne vais pas arriver à m'endormir avant longtemps.

Il n'y a que le dimanche matin que je peux tenter d'apprivoiser le sommeil. Mon époux me laisse me reposer de ma semaine de six jours en faisant la grasse matinée. Kéké m'embrasse et ils vont tous les deux jouer dans une autre pièce. La rue est calme, les bruits du voisinage ténus, je mets mes boules Quiès vertes, un oreiller sur ma tête et je dors.

Souvent, ces matins là, je rêve que je reste au lit des jours et des jours et que rien ne peut me réveiller...

Peinture : David Graeme Baker

vendredi 6 mars 2009

Oh, quand je dors... (1)

Je me souviens parfaitement de la période où j'ai commencé à dormir, le week-end, jusqu'à l'heure du déjeuner. Avant cela, il arrivait que ma mère débarque dans le salon, les cheveux en bataille et, sans égard pour les scénarii que nous étions entrain de réaliser, nous demande de faire moins de bruit. Puis elle retournait se coucher, l'auguste chat roux sur les talons.

Il était huit heures et nous étions pieds nus dans l'épaisse moquette blanche. Nos chemises de nuit figuraient d'aériennes robes de princesse et le canapé un pont-levis qu'il fallait relever à temps. C'était un clic-clac dont nous avions abaissé le dossier. Lorsque les Indiens surgissaient, nous nous jetions de toutes nos forces sur l'assise qui s'abattait avec fracas sur son socle. Le choc nous projetait parfois sur le sol et nous roulions, blessées à mort par les flèches de nos ennemis. Pourtant, courageuses jusqu'à notre dernier souffle, nous ne tardions pas à nous relever et à les affronter. Nos têtes dépassaient du dossier et nous jetions sur nos reflets dans le miroir coussins, lunettes et livres.

Ensuite, désœuvrées, nous allumions la télévision. C'était bien plus délicat que de défendre un château-fort ; l'une de nous devait faire le guet à la porte du couloir tandis que l'autre baissait le son dès l'allumage. Une seconde de retard et ma mère risquait d'entendre que nous enfreignions son interdiction de regarder, seules, le petit écran. Les voix maintenues à un niveau à peine audible, nous nous collions à l'image glaciale d'un couple aux trop grands yeux, qui remuait la bouche sans qu'aucune autre partie du visage ne frémisse.

Vaguement, nous saisissions des bribes de l'intrigue alambiquée. Mais ce qui nous impressionnait plus que tout c'était la tension sexuelle, palpable, qui régnait entre les acteurs. La jeune femme secouait ses longs cheveux blonds, elle haussait la voix qui restait sourde, comme tamisée. Son visage se détachait sur les flammes rougeoyant dans la cheminée, elle était en colère mais pas vraiment. L'homme lui ne bougeait pas. Il ne tendait pas la main, ne décoiffait pas son brushing et ses yeux parlaient à sa place ; par moment, ils semblaient prêts à sauter de leur orbite à force d'exprimer des choses que l'on ne peut dire. Quand la femme se calmait, après une dizaine de minutes, il s'approchait et l'enlaçait. Elle criait encore un peu, le giflait avant qu'il ne plaque ses épaisses lèvres sur les siennes. L'épisode était terminé.

Les dessins animés ne nous disaient rien. Des espèces de petits bonshommes en tenue de judokas s'excitaient pour rien, poussaient des cris et pirouettaient. J'aimais bien le beau garçon seul dans sa navette spatiale - avait-il un bandeau sur un œil ou une jambe de bois ? - mais nous ne comprenions pas grand chose ayant manqué la plupart des épisodes. Alors, bien avant que notre mère ne se lève pour de bon, nous éteignions sagement le poste de télévision.

Une fois nous décidâmes de lui préparer son petit déjeuner. Nous beurrâmes ses cracottes jusque dans les coins et mélangeâmes son café soluble avec du lait chaud. Puis je m'emparais du plateau. Anna, devant moi ouvrait les portes. De son lit, ma mère nous vit, surprise. Elle eut juste le temps de dire Oh, il ne fallait pas, ça va faire des miettes dans mon lit ; je butai sur ses pantoufles et le plateau chuta.

(A suivre...)

jeudi 5 juin 2008

La surprise (2)

D'elle je n'ai d'abord vu qu'un crâne, minuscule et couvert d'une fine chevelure hirsute. Contre son nez, le sein de sa mère, blanc et énorme m'arracha une grimace :
"Mais qu'est-ce que tu fais ? demandai-je à Elisabeth.
- Et bien je l'allaite, tu vois.
- Pourquoi, elle ne prend pas plutôt le biberon, c'est mieux non ?
- Ben on lui donne des biberons de temps en temps. Mais boire au sein c'est ce qu'il y a de meilleur pour les bébés tu sais !"
Anna, assise près de moi, pouffa dans ses mains. Je détournai la tête gênée car le bébé venait de recracher le téton érigé, tout luisant de salive. Une goutte de lait dévala la corolle sombre, s'attarda sur un grain de beauté et s'écrasa sur le soutien gorge à rabat. Ma belle-mère emboita sur le mamelon une drôle de gouttière. Je ne pus m'empêcher de poser encore des questions :
- C'est quoi ça ? Ça sert à quoi ce truc ?
- C'est pour recueillir le lait qui coule...
Je regardais, silencieuse, les sourcils froncés, la poitrine étrange qu'arborait Elisabeth, à présent qu'elle avait rabattu ses vêtements par-dessus. Elle ressemblait au soldat en armure qui ornait la couverture de mon livre d'histoire.

Enfin, elle nous présenta notre petite sœur, Ludivine :
- Qui veut la prendre ? s'enquit-elle gentiment...
- Moi !
- Non moi !
Elisabeth trancha en ma faveur :
- Anna tu la prendras plus tard. Tu auras le temps, ne t'inquiète pas.

Ludivine avait onze jours et elle était aussi légère qu'une poupée. Elle me dévisageait de ses yeux écarquillés et je n'osais plus respirer. Son petit nez se nichait contre mon épaule comme celui d'un petit animal, elle serrait les poings. De temps en temps un soubresaut agitait tous ses membres à la fois. Elle s'arquait entre mes bras qui l'embrassaient. Soudain, elle ouvrit la bouche et poussa un vagissement.
- Oh ! On dirait un chaton ! dis-je.
Ma voix, dans ma gorge c'était coincée. Je me tus, émue.
- Regarde ! chuchota Anna, qui, collée contre moi fixait Ludivine avec intensité.

Une gerbe de lait, épaisse et mousseuse, dégoulina sur la joue du bébé.
- Elisabeth, criai-je, Elisabeth, vite, viens la prendre !

Ce n'est qu'au moment de dormir que mes pensées s'ordonnèrent.
- Je voulais la détester tu sais, avouai-je dans la pénombre à Anna. Je le voulais vraiment, en plus on l'avait juré et tout et tout... Mais... Je crois que je l'aime !
- Oh oui, elle est si belle, approuva Anna.
Alors mon cœur se serra de cet amour immense et reconnu.

La tête dans l'oreiller, longtemps après que ma sœur se fut endormie, j'étouffai mes sanglots . Derrière les arcs de lumière de mes paupières pressées, j'admirais le visage de Ludivine, ses petites mains aux doigts repliés. J'avais onze ans de plus qu'elle et cela me terrifiait :
- Jamais nous ne serons proches, réalisais-je, et jamais nous ne vivrons ensemble. Et puis je vais mourir des années avant elle et elle sera si triste !

mardi 3 juin 2008

La surprise (1)

Boudeuses, nous étions assises sur le canapé d'angle. Mon père nous avait ordonné de venir parce qu'ils avaient une surprise pour nous. D'un pas léger, il était allé nous chercher un verre de lait que nous sirotions lentement, regardant nos Playmobils interrompus en pleine bataille..

Notre belle-mère, Elisabeth nous souriait avec entrain mais nous ne nous fatiguions pas à lui répondre ; avant de nous engager dans des émotions violentes nous préférions que notre père annonce clairement la couleur.

"Elle est où la surprise alors ? demandai-je poliment.
- Et bien, elle n'est pas encore visible mais ça ne saurait tarder... répondit mon père énigmatique.
- Ah !"
Anna soupira carrément puis elle murmura, impatiente :
"Bon ben en attendant on n'a qu'à aller jouer ? Et pis vous nous préviendrez quand elle sera là !
J'approuvai d'un hochement de tête quasi hystérique.
- Mais vous n'avez même pas deviné ce que c'était ! s'exclama mon père désappointé.
- Allez, on vous aide intervint ma belle-mère. En fait, elle est déjà là mais elle n'arrivera vraiment que dans 5 mois.
- Euh, tentai-je... Ça arrive par la poste ?
- Pourquoi ça met si longtemps c'est nul ! maugréa ma sœur.
Du bout du pied, elle poussait le tigre en direction d'un de mes cowboys. Je lui pinçai le bras discrètement.
- Aïe, brailla-t-elle.
Je lui intimai le silence d'un regard sombre.

Soudain j'eus une idée :
- Des vacances ? Vous allez nous emmener aux Etats-Unis avec vous la prochaine fois ?
Ils n'osèrent pas se regarder. Les choses ne semblaient pas prendre la direction qu'ils avaient envisagée.
- Bon, allez, je vous aide beaucoup là, s'énerva mon père, c'est une surprise qu'on doit attendre neuf mois en tout.

Mais nous étions déçues. Anna avait croisé les bras sur son ventre. Je me rongeais les ongles.
- Je ne sais pas. Aucune idée, avouai-je, agacée.
- Une petite sœur, annonça Elisabeth, crispée. Vous allez avoir une petite sœur... Je suis enceinte.
- Nous allons avoir un bébé, conclut mon père, fièrement.

Anna et moi échangeâmes un regard. Nous étions déçues, affreusement. Ils espéraient que nous exprimions notre joie mais nous en étions incapables. Nous aurions préféré un voyage.
- Chouette, super, dis-je, poliment.

Il y eut un silence puis Anna glissa du canapé vers le tapis. Elle saisit son tigre. Inquiète, je jetai un œil au couple sur le canapé. Mon père tapotait l'épaule de ma belle-mère qui regardait le mur, de l'autre côté de la pièce.

Je m'élançai sur mon cowboy avant que le tigre ne lui dévore un bras. Tacitement, nous décidâmes d'allier nos forces pour dévorer le bébé Playmobil qui babillait bêtement.

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston

mardi 8 avril 2008

Pleins de DRIIIING !

Finalement, une nuit, le téléphone sonna, nous réveillant toutes les trois. Ma mère nous empêcha de la suivre dans le couloir et répondit, seule, enfermée dans le salon. Elle nous recoucha cinq minutes plus tard, le visage déterminé :
« Ca y est, nous souffla-t-elle. Ce sera fini demain soir, je vous le promets. Dormez tranquilles ! »

A sept heures, elle nous déposa, comme d’habitude chez Madame Gratton dans la cuisine où mijotait un bœuf bourguignon, et elle partit pour la gendarmerie. Madame Desrochers avait ordonné que les dix-mille francs (elle avait revu ses exigences à la baisse) soient déposés sous l’escalier de l’allée A à 11 heures. Ma mère suggéra que les gendarmes se postent avec des jumelles dans la villa du berger allemand afin d’observer ce qui se passait dans l’allée.
De plus, les voisins du rez-de-chaussée de l’allée A avait promis de rester aux aguets derrière leur œil de bœuf.
Férue de romans policier, ma mère eut l’idée d’imbiber de bleu de méthylène les faux coupons enfermés dans un paquet scellé. Ainsi le coupable aurait les mains tâchées et serait confondu aisément.

Toute la journée, depuis 10 heures du matin, les gendarmes observèrent les allées et venues de madame Desrochers. Elle descendit trois fois au local à poubelles, vérifia sa boîte aux lettres cinq fois et emmena sa fille au bac à sable à quinze heures. Au milieu de l’après-midi, on téléphona à ma mère et la voix féminine, hystérique, cria qu’elle avait mal placé l’argent, qu’elle n’était pas dupe, qu’il était bien trop visible des appartements du rez-de-chaussée. Ses menaces se firent plus précises, le groupe allait nous enlever toutes les trois et nous découper en morceaux, à tour de rôle. Derrière elle, les pleurs d’enfant devinrent stridents. Ma mère, épuisée, s’empressa d’aller déplacer le paquet. Mais lorsque nous revînmes de l’école, escortées par une madame Gratton un peu tendue, elle aussi, le paquet n’avait pas bougé.

Finalement, à vingt heures, les gendarmes arrêtèrent madame Desrochers et la placèrent en garde à vue. Son mari, un militaire, n’était pas là et sa petite fille fut confiée aux services sociaux pour la nuit. Madame Desrochers résista vingt-quatre heures avant d’avouer son forfait. Elle expliqua qu’elle avait vu ma mère à la fête de la copropriété et qu’elle l’avait enviée. Elle était belle, libre, avec des sandales dorées ; Anna et moi courrions partout en entraînant les autres enfants des Rousses à notre suite. Madame Desrochers avait eu tellement envie de devenir l’amie de ma mère.

Puis elle avait renoncé.

*****

Quelques jours plus tard, nous venions de fêter la fin de ce calvaire, lorsque quelqu’un sonna. Monsieur Desrochers s’imposa. Portant sa petite fille et un cadeau dans les bras, il entra dans le salon. Il supplia ma mère de retirer sa plainte car, expliqua-t-il, sa femme faisait une dépression à cause de sa grossesse. Il ne s’était pas rendu compte de la gravité de son état jusqu’à ce qu’on l’appelle après qu’elle eut avoué. Nous ouvrîmes le cadeau du bout des doigts, sous le regard courroucé de ma mère. Le jeu s’appelait Perds pas la boule.
« Il est nul ce jeu s’écria ma sœur !
- Chut, soufflais-je !
- Bon d’accord, soupira ma mère, mais promettez moi de déménager dans les deux ans.
- Accord conclu ! »


*****

Les Desrochers ne déménagèrent jamais. Je ne sais pas si madame Desrochers guérit mais chaque fois que nous la voyions, au loin, nous nous écriions :
« Regarde, c’est la folle ! »

Dévalant la pente devant l’allée A, nous hurlions :
« C’est l’allée de la folle ! »


FIN


Illustration : Mark Ryden

Un RAAAAAA SPLACH !

Les jours qui ont suivi la conversation nocturne avec ma mère m’ont sans doute donné le goût d’être habitée par de vastes secrets. Tandis que Madame Gratton embrassait sa fille sur les deux joues et la serrait avec force contre sa poitrine pointue, je relativisais déjà leur présence, égrenant les infinies possibilités de danger que nous allions courir, désormais, sans ange gardien, jusqu’au soir.

Ma sœur, se précipitant dans la cour des classes maternelles, agitait déjà la main, et je mesurai, terrifiée, l’étendue de son innocence. Il me sembla qu’il aurait mieux valu qu’elle sache ce dont nous étions menacées. Je décidai de l’en informer dès la récréation de dix heures car une chose me semblait plus effrayante que l’idée qu’elle puisse être enlevée, c’était le fait qu’elle puisse l’être sans comprendre de quoi il s’agissait.

Je l’imaginai, jetée dans une voiture noire, enfermée dans une cave, seule, perdue. Si nous pouvions être ensemble ce serait différent, bien sûr, mais je ne pensais pas que les ravisseurs auraient cette délicatesse. Puis, ils n’arriveraient sûrement pas à m’attraper, moi. Anna ce serait facile, elle était si naïve parfois !

J’avançai dans la cour de droite, au milieu des bouleaux dénudés, lorsque deux bras m’entourèrent, bloquant les miens. Je tentai de me débattre, en vain. Je criai et reçus un coup de pied dans un tibia en représailles. Soudain, un parfum de fraise me parvint. Je fronçai le nez.
« Lâche-moi Delphine, ordonnai-je. Sinon, je raconterai tout à ta mère ! »
La fillette me maintint quelques minutes en silence. Je commençais à penser qu’elle était peut-être de mèche avec le groupe qui voulait nous enlever quand sa réponse me parvint : dégoulinant, plus éloquent qu’un long discours, le crachat fut propulsé entre mes couettes, à la racine de mes cheveux. RAAAAAA SPLACH ! Je le sentis dévaler ma nuque et glisser à l’intérieur de mon chemisier.
« Ca t’apprendra à me piquer ma poupée ! vociféra Delphine. »
Elle s’éloigna calmement.

J’aurais pu la poursuivre mais je préférai taper dans mon dos afin d’écraser la traînée de salive qui galopait le long de ma colonne vertébrale. Je devais avoir l’air complètement idiot ainsi et plusieurs enfants se donnèrent des coups de coude en me regardant. Enfin j’atteignis le glaviot, au milieu de mon dos. Je frottai afin de sécher l’affront complètement, tirai la langue à mes spectateurs étonnés et me dirigeai vers le préau. J’espérais bien récupérer les billes perdues la veille.

C’est en classe que je me rendis compte que ce qui m’arrivait était tout simplement fascinant. Un groupe voulait nous enlever, moi et ma sœur ! Ma mère était victime d’un chantage ! J’avais l’impression d’assister à un épisode de Dallas ou de Dynastie, sauf que dans le rôle de la blonde effarouchée, c’était moi, avec mes cheveux entrain de pousser, mes lunettes et mes appareils dentaires. J’étais étrangement silencieuse. Mes camarades babillaient, comme d’habitude mais je ne les entendais pas. Je ne les voyais pas, je flottais, mon stylo entre les dents. J’étais devenue mystérieuse, semblable à Candy lorsqu’elle venait de voir Terry pour la première fois. Tout me regardait, les ombres dans les placards, le ciel orageux, une image dans le livre d’histoire. Dehors, des oiseaux murmuraient des présages que j’étais seule à entendre, des signes m’informaient minute après minute du déroulement futur des événements.

Pendant ce temps, ma mère prenait les choses en mains. Elle profitait de sa journée de congé pour aller voir les gendarmes et leur montrer la lettre anonyme. Ceux-ci venait de raccompagner un jeune couple qui habitait dans l’allée A des Rousses et qui avaient eux aussi reçu une lettre de menaces. Ils soupçonnaient une femme de leur immeuble avec qui ils avaient eu une dispute assez aigre quelques jours avant : madame Desrochers, était enceinte et mère d’une petite fille de deux ans qu’elle gardait à la maison. On la voyait parfois, dans le parc des Rousses, élaborant dans le bac à sable, des châteaux à créneaux que son enfant détruisait avec des cris gutturaux. Elle cachait son ventre sous des robes amples à imprimés grotesques. Rien ne semblait animer son visage hagard. Ni les pépiements de sa fille, ni la promesse qui poussait à l’intérieur de son ventre. Ma mère soupira. Cette femme était aussi menaçante qu’une poupée de baudruche… On avait juste envie de lui raconter une bonne blague pour la dérider.

De retour dans l’immeuble, ma mère alla interroger les concierges qui logeaient au rez-de-chaussée ; elle apprit que, la veille, madame Desrochers était venue leur poser une question anodine. C’est à ce moment là qu’elle avait dû glisser la lettre dans notre boîte.

Les gendarmes avaient dit à ma mère d’attendre que la personne nous recontacte.
Nous attendîmes une semaine entière. Rongée d’angoisse, ma mère se disait que peut-être les choses allaient en rester là et que finalement ce serait le pire. Ne pas savoir avec certitude, qui était à l’origine du chantage.
Faudrait-il déménager, fuir ? Ou accepter de vivre, dans la crainte que le retour de nos habitudes décontractées, soit le signal de notre malheur ?

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston

samedi 5 avril 2008

Des TSTTT ! Des CLAC CLAC CLAC CLAC !

Pour aller à l’école, nous descendions le virage du L de la copropriété en courant. Nos cartables battaient dans le bas de notre dos, nous gambadions, dansions, organisions des concours de pas chassés, de saute-mouton. Arrivées dans la rue, dos aux deux premiers immeubles où étaient logés des militaires, nous tournions à gauche et passions devant la grille noire d’une grande demeure qui nous paraissait aussi mystérieuse qu’un château. Pendant longtemps un berger allemand ventripotent avait baptisé les paumes de nos mains d’une truffe reconnaissante. Nous lui apportions des morceaux de jambon dérobés dans le réfrigérateur, du sucre et du pain sec. Il gobait le tout en se dandinant, levait des yeux humides et retournait se coucher au bout d’une longue allée dans sa niche au toit rouge. La tête allongée sur les pattes de devant, il nous oubliait, ses paupières recouvraient l’orbite vaseuse de ses yeux presque aveugles. Sous son pelage, la peau se gonflaient de vagues, ses oreilles pagayaient, gémissant, il entrouvrait sa gueule où manquaient quelques dents : il rêvait.
Il avait été remplacé, depuis peu, par un compatriote canin à poils longs. Celui-ci avait été dressé et il défendait la propriété de ses maîtres avec une fougue exagérée. Pour l’éviter, nous traversions la route et marchions sur le trottoir d’en face le menton tendu dans sa direction. Insensiblement, Anna se rapprochait de moi. Elle glissait sa main dans la mienne.
« Le voilà ! criions-nous en l’apercevant débouler. »
Nous pressions le pas mais ne pouvions nous empêcher de regarder l’apprenti molosse, les crocs découverts, baignés d’écume. Il grondait sombrement puis se mettait à japper, la tête glissée à travers les barreaux du portail, ébranlant la structure en acier par des coups de poitrail.
« Mais pourquoi il fait ça ? demandait ma sœur.
- Je ne sais pas. Peut-être qu’il a peur de nous.
- Oh ça ça m’étonnerait. Je suis sûre que s’il pouvait escalader le portail, il nous mangerait.
- Hum t’as raison, reconnaissais-je. Il commencerait par toi parce que tu as des joues plus dodues ! »
Je m’élançais alors jusqu’au carrefour et, dissimulée à l’angle, j’attendais qu’Anna apparaisse, pleurnichant, trottinant.
« Oh le bébé, oh le bébé, chantais-je.
- Tu es méchante, je vais tout le dire à Maman !
- Gnagnagnagnagna ! »

Mais ce jeudi-là, il était exclu que nous allions à l’école seules. Les ravisseurs pourraient nous faire monter dans une voiture noire aux vitres teintées, nous attacher avec des cordes et nous jeter dans une cave sans lumière où nos cris ne seraient pas entendus. Ma mère nous avait donc déposées, alors que le jour ne s’était encore pas levé, chez Madame Gratton. Celle-ci nous permit de nous asseoir à la table de cuisine en Formica immaculé. Sa fille, Delphine, blonde et couronnée de tresses, nous observa avec timidité, tête baissée. Sur le feu, des casseroles en fonte bouillonnaient ; elles exhalaient des parfums de viandes en sauce, de poireaux et de carottes, qui, à cette heure matinale, me soulevaient le cœur. Madame Gratton nous tourna le dos pour en remuer le contenu à l’aide d’une cuiller de bois. Ses bras s’élevaient comme des ailes, il semblait qu’elle charriait des tonnes de mélasse. D’entre ses dents, un bout de langue pointait.

Je profitai de l’occasion pour m’emparer de la poupée de Delphine. Doucement, je lui intimai le silence d’un mouvement de lèvres :
« TSTTT ! »
Elle écrasa une larme sous son poing et me le balança sur la bouche par surprise. Ma lèvre se mit à saigner :
« Aïe ! hurlai-je. »
Anna sanglota. Aux fourneaux, Madame Gratton, prit le temps d’essuyer sa cuiller sur le rebord d’une casserole, d’un côté et de l’autre. Elle la déposa sur le bord de l’évier et se retourna. D’un coup, ma mâchoire inférieure s’affaissa. Sous son haut chignon qui semblait fait de bois plutôt que de cheveux, ses sourcils noirs s’étaient légèrement froncés. La peau enduite de fond de teint et de poudre, laissait à peine deviner l’outrage à la beauté glaciale de notre voisine. A vrai dire, cela dessinait deux parenthèses minuscules où semblait focalisée une rage démente. Madame Gratton se dirigea vers sa fille. Elle étendit son pouce et son index devant son nez, puis, s’en servant comme d’une pince, elle saisit son oreille droite qu’elle tira tellement fort que Delphine se souleva de son siège. Enfin, elle tourna jusqu’à ce que les cartilages craquent. Ceci fait, Madame Gratton contourna la chaise de sa fille pour recommencer de l’autre côté. Cette fois, elle nous jeta un regard cruel. Anna cessa de renifler. Je déglutis.

A huit heures dix, nous prîmes le chemin de l’école. Nous marchions toutes les trois devant, main dans la main. Madame Gratton, sanglée dans sa gaine, tambourinait le sol de ses hauts talons : CLAC CLAC CLAC CLAC !
Nous sentions son regard dans notre nuque.

Le jeune berger n’aboya pas, lorsque nous passâmes devant lui.

Illustration : Bobi

lundi 31 mars 2008

Des SLURP ! Des PCHHHH ! Et des FFFFF...

Ma mère m’écouta attentivement. Puis elle se releva et m’entraîna dans la cuisine. Elle estimait qu’un bol de lait chaud avec une cuillère de miel nous aiderait à nous endormir plus vite. En réalité, je devinais qu’elle se demandait comment m’apprendre la vérité sans créer de dommages collatéraux. Elle me prévint :
« Tu ne racontes rien de ce que je vais te dire à ta sœur, hein ? Elle est trop petite. J’aurais préféré que vous ne sachiez rien, ni l’une ni l’autre mais puisque tu as entendu des choses, je vais te mettre au courant. Et puis c’est peut-être mieux, tu pourras faire attention, surveiller ta sœur… Bon et puisqu’on en est aux révélations, j’ai rompu avec Amadis ce matin.
- Ah bon ? m’écriai-je avec une curieuse impression d’être trahi. Mais pourquoi Maman ? Tu n’arrêtais pas de dire qu’il était si beau et gentil le croque-mort…
- Chut, soupira-t-elle, tu vas réveiller Anna ! Bon, en fait il n’était pas si gentil que ça.
Je la coupai, la bouche ouverte en un O de stupéfaction :
- C’est parce qu’il n’a pas voulu t’embrasser ? C’est ça Maman ? Il est dérangé en vrai c’est ça ?
Elle éclata de rire :
- Mais non ! Justement, il m’a enfin embrassée et juste après il m’a appris qu’en fait sa femme était à la maison. Chez lui. Enfin chez eux quoi. Il n’a jamais été séparé. C’est juste que lui il se sent séparé.
- Mais c’est horrible, c’est dégueulasse, râlai-je.
- Chut ! Et puis on ne dit pas « c’est dégueulasse ».
- Ben on dit quoi quand il n’y a pas de mot mieux ?
- C’est dégoûtant serait mieux mademoiselle… A la rigueur.
- Oui mais je trouve que ça ne va pas. C’est dégoûtant ce n’est pas assez dégueulasse. Et lui, qui t’embrassait alors qu’il est marié c’est un sale dégueulasse.
- Ma chérie, ma chérie, si les choses étaient si simples, cela se saurait et nous vivrions tous plus heureux. Sa femme est gravement malade. Il y a des années qu’elle est malade et il est malheureux. Voilà. Il a eu envie d’aller voir ailleurs…
- Eh bien c’est très simple, tranchai-je. Je ne vois pas pourquoi il ne s’occupe pas de sa femme au lieu d’aller embrasser ma mère. Il n’a qu’à aller voir ailleurs si j’y suis tiens !
- Bon, dit ma mère, bref, c’est fini. N’en parlons plus. Ne t’inquiète pas pour ça. »

Elle se pencha pour boire son lait. Ses mains entouraient le bol où était peint son prénom. Elle aspira quelques gorgées bouillantes en faisant SLURP pour atténuer la brûlure. Une de ses boucles d’oreille heurta le récipient lorsqu’elle l’éloigna de son visage. Elle décida d’ôter ses bijoux et les empila sur le dessous de plat au centre de la table : bracelets, bagues, pendentif, s’entremêlaient devant mes yeux ébahis.
« Pourquoi tu les enlèves tous Maman ? Tu pourrais garder tes bagues…
- Non, badina-t-elle, je suis comme Marylin, je dors toute nue. Juste une goutte de Chanel N°5 et rien de plus ! »
Je m’amusai à traverser avec mes mains, le filet de vapeur qui s’élevait de mon lait :
« PCHHHH, faisais-je.
- Arrête, dit ma mère en se mordant les lèvres. Bon, parlons de choses sérieuses un peu !
- PCHHHH, ok !
- Le monsieur qui est venu ce soir est un policier, un ami de ton oncle.
- Ah bon ? Mais…
- Ne m’interromps pas ! Tu te rappelles que cette après-midi, j’avais rendez-vous chez le kiné pour mes vertèbres ?
- Oui.
- Et bien, juste avant de partir – vous étiez déjà chez Dominique – j’ai reçu un coup de téléphone. Une voix bizarre, de femme, m’a conseillé d’aller regarder dans ma boîte aux lettres. Je suis descendue et il y avait une lettre.
- Mais pourtant j’avais bien ramassé le courrier à midi Maman !
- Oui, je sais. Cette lettre n’était pas timbrée, ni rien. C’est donc que quelqu’un l’avait déposée dans la boîte, expliqua-t-elle.
- Ah d’accord.
Je me risquai à glisser les mains autour de mon prénom sur le bol :
- Aïe, fis-je, c’est encore trop chaud !
- Tu m’écoutes ? demanda ma mère, très concentrée.
- Oui oui, je vais souffler.
- Mais rajoute du lait froid sinon ! s’impatienta ma mère.
- Oh ben non, ça va tout gâcher. Non, je vais souffler. FFFFF…
- Bon la lettre était une lettre de menaces…
Je cessai de souffler, attendant la suite. Dans mon ventre, l’angoisse faisait des tresses avec mes intestins.
- … On veut que je dépose vingt-mille francs dans quelques jours sinon…
- Vingt-mille francs, répétai-je. Mais tu ne les as pas ! Comment on va faire ? Tu vas…
- La lettre conseillait de ne pas prévenir la police alors je n’ai pas voulu prendre de risques. C’est pour ça que j’en ai parlé d’abord à tonton Simon. Il a téléphoné à son copain policier et voilà, il est venu tout à l’heure…
- Ah. Et qu’est-ce qu’ils vont faire si tu ne peux pas donner l’argent ?
Ma mère m’interrompit une nouvelle fois :
- Bon, les prochains jours, je vais vous déposer chez Mme Gratton à sept heures et demi ! C’est elle qui vous emmènera à l’école.
Je songeai aussitôt aux dessins animés que l’on regardait après le départ de ma mère jusqu’à huit heures.
- Mais pourquoi, on a jamais été en retard ?
- Il ne faudra pas parler aux inconnus, ni leur répondre. Et le soir vous repartirez avec Géraldine et sa mère.
Je ronchonnai :
- J’aime pas Géraldine, elle est bête comme ses pieds, elle parle comme un bébé et elle ne fait que des bêtises…
Ma mère haussa le ton :
- Cesse de remuer sur ta chaise et regarde-moi… C’est sérieux ! Ils menacent de vous enlever si je ne fais pas ce qu’ils demandent. Il savent que je suis seule avec vous. Ils savent plein de choses.
Elle étouffa un sanglot. J’étais bouche bée, la peur venait de fondre sur moi comme un rapace sur le mulot insouciant. Elle allait faire de moi une petite boule d’os et de peau qu’elle recracherait.
- Mais…
- En fait, le copain de Simon m’a conseillée d’aller à la gendarmerie demain. Il m’a promis qu’il ne vous arriverait rien et je le crois… Je le sais : il ne peut rien vous arriver !
- Mais, et s’ils venaient nous chercher dans la nuit ? Il y a bien un cambrioleur qui a volé les bijoux de Mamie pendant qu’elle dormait… Ils pourraient venir nous enlever pendant que tu dors et tu n’entendrais rien.
Ma mère émit un pauvre rire :
- On n’est pas à la télé là, Minou, ni dans un livre ! Allez, bois ton lait et on va se coucher ! »

Néanmoins, elle m’autorisa à dormir avec elle pour une nuit. Epuisée par notre longue conversation, j’allais m’endormir aussitôt allongée, ravie de cet épilogue, lorsque je sentis que ma mère se relevait. Je ne dis rien, pensant qu’elle allait aux toilettes. Par précaution, je me glissai tout au fond du lit pour que les voleurs d’enfants ne me trouvent pas au cas où ils seraient dans le couloir et l’assommeraient avant de venir me prendre. J’étouffais et transpirais lorsque j’entendis le son familier de ses pantoufles claquant sur son talon.
« Qu’est-ce que tu faisais Maman, râlai-je en émergeant de ma cachette, je croyais q…
- Chut ! ordonna-t-elle.

Je l’aperçus dans l’obscurité alors qu’elle se penchait vers le lit avec lenteur. Elle déposa ma sœur assoupie à sa droite et se glissa entre nous deux. J’enroulai mes jambes autour des siennes. Anna, remua, marmonna et balança son bras en plein milieu de son ventre. Ma mère sursauta puis elle se détendit.

(A suivre...)

Illustration : Anne-Julie

vendredi 28 mars 2008

Un DRING !

Des inconvénients d'être une femme seule, je n'ignorais rien à huit ans et même si je n'avais sans doute pas vraiment envie de voir un inconnu s'immiscer dans notre quotidien, je réitérais mes prières continuellement.
Lorsque je voyais ma mère manier une perceuse, installer une étagère, affronter un garagiste et craquer parce qu'elle s'apercevait que ses amies mariées ne l'invitaient plus aux fêtes qu'ils donnaient, je ne savais plus quoi inventer pour être entendue :

"S'il vous plaît, écrivais-je, faites que ma mère trouve un mari et je promets de ne plus jamais tricher au 1000 bornes !"

Si j'en ressentais la nécessité, je recopiais la formule cent fois, deux cent fois, comme une punition magique.

Célibataire, au milieu des jolies familles de Province, ma mère était confrontée, tantôt au silence des gens qui pensaient qu'elle n'aurait rien d'intéressant à raconter puisque, séparée, elle était censée ne vivre qu'à moitié, tantôt à la féroce jalousie des autres, malheureux en couple, qui lui enviaient une liberté palpitante dans leur imagination.

La vérité, comme bien souvent, se situait juste au milieu.

Un soir, alors que nous étions couchées depuis une heure, un coup de sonnette, bref mais strident, me tira d'un songe hésitant. J'entendis ma mère ouvrir la porte d'entrée et chuchoter à toute vitesse. Elle fit entrer le visiteur que j'identifiais comme étant un homme en entendant une voix profonde qui avait peine à se contenir.
Un homme que je ne connaissais pas.
Un homme que je n'avais jamais entendu.

J'imaginai, un instant, qu'il s'agissait d'Amadis, le croque-mort. Mais pourquoi ma mère avait-elle l'air si affolé ?
Doucement je fis glisser mes jambes sur le matelas et posai mes pieds sur le sol couvert d'une fine moquette bleue un peu râpeuse. Je passai devant le lit où ma sœur ronflait, enrhumée, bras et jambes étirés en travers du lit. Elle marmonna quelque chose que j'entendis à peine au moment où je la dépassai. Je fis un bond sur place mais ne me retournai pas :

"Quoi ? fis-je, pétrifiée."
Anna ne me répondit pas.
Un instant, je restai devant la porte. Les ronflements languissants reprirent, j'actionnai la poignée au ralenti. Le couloir qui menait au salon était éteint, cependant, il était resté entrebâillé. La voix de ma mère me parvint, indistincte et néanmoins criarde. L'homme parlait peu et toujours sur le ton de l'interrogation. Je m'approchai en catimini et, enfin, pus comprendre un mot qui siffla entre les dents de ma mère et tonna dans la bouche de l'homme en retour : "enlèvement".

Soudain ma mère éclata en sanglots. L'homme tonna :
"Ne vous inquiétez pas, personne ne fera de mal à vos petites filles, je vous en donne ma parole ! Faites ce que je vous ai dit et tout ira bien..."

Ma mère le remercia en reniflant. Elle s'exprimait à présent d'une toute petite voix dont les ondes semblaient brouillées Les pieds nus sur le carrelage, je grelottai, le cœur serré d'une angoisse féroce. J'étais sur le point de me précipiter en sanglotant dans la pièce. Que se passait-il ? Qui voulait nous faire du mal ? Et pourquoi à nous ? Je pensai à mon père et à ses accès de rage mais je sentis qu'il ne s'agissait pas de lui.

Enfin, l'homme se leva, salua ma mère et partit, d'un pas lourd. Elle ferma la porte avec précaution, s'appuya contre, se moucha. La peur semblait s'étendre entre nous comme un nuage toxique. Car ma mère avait peur : elle respirait trop vite et frottait ses mains l'une contre l'autre. Tout d'un coup, elle soupira et quitta l'appui de la porte. Je croyais qu'elle allait retourner dans le salon et j'hésitais à aller la voir, lui parler, la toucher.

Au lieu de cela, elle tira la porte du couloir derrière laquelle je me cachais et je lui sautai dans les bras. Elle tenta de darder sur moi un regard sévère ; tout ce que je remarquai ce furent ses longs cils mouillés, ses paupières rougies. Ses cheveux chatouillaient ma joue. Je respirai l'odeur de son cou avec des gémissements de chiot.

"Bon, qu'as-tu entendu exactement ? me demanda-t-elle".

(A suivre...)
Illustration : Kellie Schneider

lundi 24 mars 2008

Des VLOUF ! Des BLAM ! Et des HI !

Le matin nous nous réveillions bien avant elle, curieuses de connaître le déroulement de sa soirée. Nous aimions l’écouter parler au petit déjeuner tandis que cracottes, biscottes ou pain grillé – selon les périodes – crissaient sous nos dents. Nos préférées étaient ses histoires de pension, de Solex, et les premières années avec mon père.

Mais le dimanche nous devions patienter dans le salon pendant qu’elle dormait. La porte du couloir qui menait aux chambres étaient fermées et nous avions quartier libre : nous faisions basculer le canapé sur son dossier et escaladions l’assise qui aussitôt se renversait ; VLOUF faisait la grande gueule du clic clac, BLAM clamait le dossier, HI s’exclamait Anna, ma sœur. Nous pouvions jouer à cela des heures.

La moquette figurait bien, aussi, les herbes hautes de l’Ouest américain où pérégrinaient nos Indiens Playmobils et leurs chevaux. En fin de matinée, il nous fallait partir à toute vitesse parce que nous étions en retard, et nous abandonnions à regret des batailles fatidiques en plein dénouement. Ma mère se débarbouillait et dissimulait son regard fatigué derrière des lunettes noires, elle conduisait les quelques kilomètres jusqu’à la villa de mes grands-parents sans prononcer plus de trois mots.

Plus tard, à table, devant le poulet rôti ou le gigot d’agneau, nous lui demandions si elle avait rencontré quelqu’un et si elle avait eu une proposition de rendez-vous galant. La réponse se perdait dans les soupirs et le tintement des couverts d’argent dans la porcelaine. Mon grand-père me grattait l’épaule pour que je lui passe le pain, ma grand-mère sirotait son verre de Beaujolais noyé d’eau et nous changions de sujet.
De temps en temps, ma grand-mère s’emportait :

« Que croyez-vous, nous tançait-elle, pour une femme avec des enfants ce n’est pas si évident de se remarier. Bien sûr que si votre mère était seule, elle aurait déjà quelqu’un.

- Ne dis pas ça maman, soufflait ma mère.

- Il faut être lucide, rétorquait ma grand-mère. Pas la peine de se voiler la face.

- Et lève ton coude quand tu manges, concluait mon grand-père en tapant sur ma main.

- Aïe, protestai-je, j’en ai marre !
- On ne répond pas aux grandes personnes, assénait ma tante. »


Un jour, pourtant, ma mère répondit que oui. Elle avait dansé plusieurs slows avec un homme charmant qui l’avait suppliée de lui accorder un vrai rendez-vous. L’homme semblait être idéal, très beau, intelligent, érudit même, ce qui était un critère important pour ma mère et il roulait en BMW. Il mit quelques semaines à lui avouer quel était son emploi et ma mère quelques heures à l’annoncer à la famille.
Mes grands parents eurent l’air sceptiques :

« Tu es sûre qu’il n’est pas un peu dérangé à cause de son travail ? demanda ma grand-mère. Après tout, tu n’arrêtes pas de te plaindre qu’il ne t’a toujours pas embrassée. Il y a peut-être une explication…

- Bof. Croque-mort c’est très bien, ça rapporte et puis il n’y a pas de risque de chômage, objecta mon oncle mi-figue, mi-raisin. J’ai un conscrit qui l’est, en fait il a succédé à son père, et bien, il adore rigoler, faire la bringue. Ceux qui sont dérangés à cause de ça, c’est qu’ils l’étaient à la base.

- Il a peur de s’engager, marmonna ma mère, c’est tout. Apparemment il a beaucoup souffert à cause de sa femme. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement mais il veut prendre son temps. Ce n’est pas un crime que je sache ! »


Le Ken de ma cousine était parfait dans le rôle du croque-mort. Ses bras figés en une étreinte gauche permettait à Barbie-Maman de danser des slows toute l’après-midi tandis que les adultes se reposaient et débarrassaient la table.
Il expliquait d’une voix ténue :

« Ma femme a été très méchante avec moi. Laisse-moi un peu de temps.

- Pas question, répondait Barbie-Maman en le tuant.
- Argh, faisait Ken, mais qui va m’enterrer ? »

Je pouffais, suivie d’Anna et de Justine qui ne comprenaient pas trop de quoi il retournait.
Sur le tourne-disque qui avait appartenu à ma mère, nous passions « Bang-Bang » de Sheila et « Noir c’est noir » de Johnny. Puis lassée de jouer avec les petites j’allais chercher mon journal intime dans le sac à main de ma mère.

Toutes les pages débutaient de la même façon. Je n’avais eu aucune éducation religieuse mais je ne faisais que prier :

« S’il vous plaît, dansait mon stylo-plume sur la page, faites que le croque-mort ne soit pas dérangé et qu’il aime maman et qu’il se marie avec elle et qu’il soit gentil avec nous.
Et s’il avait un piano, ce serait vraiment bien. »

(A suivre...)

Illustration : elloh

Des CLIP ! CRAP ! Des BANG ! Des VLOP ! Et des ZIP !

Nous habitions un immeuble en L affublé du nom énigmatique : Les Rousses.
Un jour ma mère m’annonça que mon père n’allait plus y vivre avec nous.
Je m’en souviens vaguement, nous étions dans une cuisine, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agissait de la nôtre. Peut-être que ma mère avait choisi d’affronter une possible crise chez ses parents ; elle pourrait s’appuyer sur les lourds meubles imitation chênes tandis que nous siroterions une grenadine dans les verres du restaurant. Dans la salle à manger, la télévision clamerait que l’amour peut brûler et mon grand-père s’assoupirait, les lunettes dégringolant la pente ardue de son nez, le Progrès du jour, chiffonné entre ses mains, bercé par l’infernal cliquetis des aiguilles à tricoter de ma grand-mère.


Ma mère devait s’attendre à une réaction à la mesure du changement qui s’annonçait, à une quantité de questions, qui sait, à des larmes, mais je n’ai quasiment rien demandé. Dans ma tête quelque chose avait fait VLOP puis une petite voix avait crié WIZZ, de plus en en plus fort. Une mouche se posa au bout de mon doigt.
On se serait cru dans une chanson de Gainsbourg, sauf que personne à la fin, ne proposa de me protéger.
Enfin ma mère se tut. Intimidées par le silence qui frappaient aux murs glauques de la pièce, les voix responsables du tohu-bohu infernal qui régnait sous mon crâne s’estompèrent, laissant derrière elles un écho battant comme porte. Je regardai ma mère et remarquai qu’elle attendait, suspendue à mes lèvres, que je prononce quelques mots. Je m’en trouvai vaguement irritée : en tant que personnage secondaire de l’histoire il me semblait légitime de ne pas émettre le moindre avis. Puis une idée émergea au milieu des voix qui s’étaient remises à gronder. Je m’y accrochai comme à une lueur et j’articulai, lentement, savourant ma trouvaille :

« Alors je pourrais garder les cheveux longs maintenant ?
- Pardon ? interrogea ma mère en se penchant vers moi, pleine de sollicitude.
- Je ne serai plus obligée de me couper les cheveux comme un garçon si papa n’est plus là ?
Ma mère dissimula sa surprise :
- Eh bien, non. Si tu veux, tu pourras les laisser pousser.
Je remuai sur la chaise et des brindilles de paille me griffèrent les cuisses.
- Et papa ne vivra plus avec nous ? Il ne reviendra plus à la maison ?
- Non, soupira ma mère en caressant mes cheveux. Il va avoir une autre maison. »

Une joie fulgurante comme un coup de couteau me traversa, empêchant l’once d’apitoiement que je ressentis pour mon père, désormais seul, de s’épanouir. J’avais peur de lui, de son humeur indéchiffrable, de ses coups, et il allait partir. Ma mère avait beau arborer un air affligé, pour moi c’était Noël. Les capteurs qui me permettaient habituellement de deviner ce que les adultes désiraient que je ressente, étaient brouillés. Soucieuse de délimiter ma liberté toute neuve, je multipliai les questions dont aucune n’était essentielle. Je ne voulais surtout pas savoir si nous allions revoir mon père. Pour moi, c’était fini.

« Et je pourrai arrêter la gymnastique alors ?
- Ah ça non ! Il n’en est pas question»

Plus tard, ma mère acheta, pour le salon, une moquette écrue à poils longs et un clic-clac. Elle se fit des mèches et s’inscrivit au tennis. Avec une amie, elle sortait en boite de nuit, certains samedis. Nous les regardions se préparer, tandis qu’une cassette d’ABBA défilait sur la chaîne. Ma mère portait un fuseau et un pull à manches chauve-souris, son regard luisait, baigné de fard vert, mauve ou bleu, ses cheveux, gonflés comme de la Barbapapa, rebondissaient lorsqu’elle glissait sur la moquette. Elle accrochait à ses oreilles, de lourdes breloques assorties à sa tenue.
« Tu es belle, disions-nous en chœur, Anna et moi, lorsqu’elle nous embrassaient avant de partir. Tu es la plus belle. Tu vas sûrement trouver un mari ce soir. »

(A suivre...)

Illustration : The black apple

samedi 23 février 2008

La chambre



Longtemps nous avons dormi dans la même chambre. Nous en changions souvent la disposition, désireuses peut-être, de briser les habitudes que notre intimité obligée rendait insupportables. Nos lits roses, de parallèles, soudain se tournaient le dos, alignés le long d’un mur tapissé de petites fleurs bleues. Puis, ils se targuaient de devenir perpendiculaire, l’un niché dans un coin près de la fenêtre, l’autre scindant la chambre abruptement : « Reste de ton côté, nous criions-nous lorsque nous nous fâchions. Ne dépasse pas mon lit ! »

Ce qui ne changeait pas en revanche, c’était la quantité de mots qu’il nous fallait échanger avant d’accepter qu’une journée soit achevée. Dans l’obscurité nous chuchotions éperdument.
« Les filles taisez-vous, criait ma mère, du salon. Je vous entends ! Il est trop tard pour bavarder, vous avez école demain… »


Quand nous n’avions rien à nous dire j’apprenais à compter à ma sœur. Nous égrenions les chiffres et les nombres avec une régularité métronomique. Si ma sœur hésitait une seconde de trop, elle savait que nous recommencerions. Chaque jour la liste était plus longue : 1099, murmurais-je, 1100, murmurait ma sœur en retour.


D’autres fois, nous décrivions notre avenir à la loupe, sans négliger une mèche de cheveux de notre futur mari ni omettre la couleur des yeux de nos nombreux enfants ou une seule de leurs innombrables capacités intellectuelles. Nos maisons aux pièces infinies étaient meublées avec passion et divers animaux, du cheval au poisson rouge, se prélassaient quelque part dans le parc.


Je me souviens d’avoir dormi assez loin d’Anna, à l’autre bout de la pièce. Je lisais un peu plus tard dans la lumière falote de ma lampe de chevet à volant mais je n’appréciais guère qu’elle s’endorme la première. Aussi ponctuais-je régulièrement le silence de remarques. Ma voix éclatait comme un ballon entre nos pensées, mon doigt appuyait sur la page à l’endroit où j’avais interrompu ma lecture, ma sœur s’adossait à son oreiller. D’un ton ensommeillé elle me répondait et je poursuivais ma lecture sans craindre, pour quelques minutes, sa disparition dans le monde des rêves.


Le son de sa respiration devenue profonde me remplissait d’angoisse. Dans la nuit, désormais, j’étais seule.


Une fois par mois, des avions de chasse passaient en faisant hurler les murs de notre immeuble ; au dessus de ma tête semblaient claquer mille fouets de l’enfer, les fenêtres vibraient, un roman s’échappait d’entre mes mains devenues glaciales. Je cessais de bouger et tentais d’empêcher mon nez de siffler au passage de l’air que j’aspirais à grandes goulées. Derrière l’arc rouge de mes paupières fermées, s’agitaient des visions de cauchemar. Je me mettais à crier jusqu’à ce que ma mère apparaisse, glissant sur la moquette, ombreuse dans le contre-jour du couloir.

« Que se passe-t-il ? demandait-elle. Tu ne dors pas encore ?

- Maman, j’ai peur de la guerre, déclarais-je, pleine d’effroi.

- Mais pourquoi penses-tu à la guerre ? gémissait-elle. Il est minuit, tu devrais dormir. »
Elle ne comprenait pas d’où surgissaient des idées que je n’avais pu tirer de la télévision –nous n’avions pas le droit de la regarder – ni de lectures perturbantes, puisque je lisais, essentiellement, des livres de mon âge, dénués de menaces. Pourtant ma frayeur était si violente qu’il me semblait avoir vécu ce qui surgissait dans mon esprit au passage des avions : des cohortes de gens sur des routes, des immeubles bombardés, des armes, le feu, des cris, des morts, des victimes sanguinolentes.
Je me voyais fuyant de sauvages ennemis et je savais qu’aucune prière ne pourrait me ramener à la douceur des temps de paix.
Ma mère, pour me calmer, m’expliquait le métier des diplomates et des hommes politiques, elle parlait accords et traités, rapports et forces en présence. Il arrivait que, lancée, elle aborde le premier pas sur la lune, dérive sur les traces du Commandant Cousteau et s’emballe en évoquant la traversée des Etats-Unis du cerveau d’Einstein dans le coffre du médecin qui l’avait dérobé. Bien avant qu’elle se taise, je m’endormais, la joue baignant dans une corolle de salive. Ma mère remontait la couverture sur ma poitrine. Elle effleurait d’une main vive, mon front et, tournant les talons, entrait dans la lumière du couloir, refermant la porte de notre chambre derrière elle. Anna se retournait dans son lit, balbutiait quelques mots pâteux qui mettaient un point final à mon insomnie.

Aujourd’hui, lorsque je repense à cette époque, il me semble encore que j’ai connu la guerre. Je suis marquée au fer rouge de mon imagination.

Souvent, le dimanche, je poussais ma sœur à lire tandis qu’il lui aurait suffit de jouer à la poupée ou aux Playmobils.
« Lis un peu lui disais-je, tu n’as pas lu aujourd’hui.

- J’ai fini mon livre, je n’en ai plus.

- Oh ! Tu l’as fini, chouette, tu vas donc pouvoir lire Les mémoires d’un âne, tu sais, je l’avais adoré.

- Bof, un âne qui écrit et qui parle c’est un peu bête comme histoire… Ca n’existe même pas en vrai. »
J’insistais : « Allez, je te lis le premier chapitre et si ça ne te plaît pas, je ne t’en parlerai plus jamais.
- Mais j’ai envie de jouer moi, râlait Anna, tu m’avais promis qu’on jouerait qu’on serait perdues dans la forêt...
- Bon, si tu veux je ne te lis que les trois premières pages ce soir et on continuera demain matin. »

Elle finissait toujours par céder.

J’adorais veiller avec ma mère. En tant qu’aînée, j’étais conviée, de temps en temps à regarder un film de cinéma à la télévision.
Anna, seule, regagnait notre chambre et je refusais d’aller lui dire bonne nuit :
« Je ne veux pas louper les pubs, la provoquais-je. »

Mais il arrivait qu’elle puisse rester avec nous jusqu’au première mesures du générique. Je renâclais, soucieuse de ne point partager mes privilèges.

« Dépêche toi, ordonnais-je à ma mère quand elle accompagnait ma sœur jusqu’à son lit, tu vas encore rater le début ! »

Si elle s’attardait au chevet d’Anna, je criais :
« Vite, vite, ça commence ! »
Si elle revenait, alors que le film était entamé, je boudais et feignais d’ignorer qu’elle s’était assise à mes côté. Une formule magique suffisait à me dérider :
« Que s’est-il passé ? interrogeait ma mère. » Elle semblait suspendue à mes lèvres et ne m’interrompais pas tandis que je narrais, avec force détails, un scénario qu’elle connaissait déjà.

A vingt-deux heures trente je rejoignais la chambre en catimini. Anna dormait paisiblement, la bouche ouverte.
Je secouais son épaule :
« Tu respires fort, expliquais-je, tu vas m’empêcher de dormir, mets toi sur le ventre. » Elle changeait de position et je regagnais mes pénates, assurée qu’elle ne m’avait pas oubliée longtemps.


Illustration : IceKubi

[Ce texte a trouvé un écho chez une vieille fonctionnaire.]

samedi 29 décembre 2007

Mouton à frisettes, serpent à lunettes.


Arnaud était un garçon au visage de pleine lune que je ne trouvais pas beau jusqu'à ce qu'il me déclare son amour, par lettre, en plein cours de mathématiques. Avant sa déclaration j'étais la gamine aux cheveux incoiffables affublés de surnoms aussi poétiques et grotesques que mouton à frisettes ou serpent à lunettes. A part ça et le nombre faramineux de bons points que je disputais au premier de la classe, on ne me remarquait pas. Discrète, je ne levais jamais la main pour répondre aux questions de la maîtresse, je détestais le cours de gymnastique où une maladresse notoire me faisait manquer les balles les plus évidentes et je gardais pour mon journal intime les choses que partageaient en pouffant les gamines dégourdies.

Après la déclaration d'Arnaud, qui fit aussitôt courir le bruit tremblotant de mon oui éperdu, j'intégrai le club fermé de celles qui ont un amoureux à l'école primaire ; malgré leur innocence, certaines petites filles avaient l'air de considérer sérieusement que débuter tôt leur histoire personnelle de la séduction, promettait un avenir aussi rose qu'une robe de Barbie.
Mes récentes comparses me regardaient d'un air circonspect (que pouvait-il lui trouver ?) mais j'avais été choisie, reconnue parmi les autres comme digne d'être aimée et elles étaient bien forcées de m'accueillir en leur sein, inexistant d'ailleurs.

Ma mère avait beau m'expliquer que mouton à frisettes relevait du pléonasme et que serpent à lunettes n'était, sans doute, qu'une confusion saugrenue avec le serpent à sonnette, rien, cependant ne me réconforta autant que l'amour d'Arnaud et le fait qu'il me l'eut avoué par écrit. Soir après soir, dans ma chambre bleue, cernée des quarante peluches qui me servaient à romancer, dans l'obscurité, les aventures sans suspense de ma jeune existence, je relisais les mots écrits avec force boucles et des petits cœurs en guise de ponctuation.
Déjà, Arnaud maîtrisait l'art difficile de séduire une fille en faisant usage, à foison, de ce qui lui plaisait le plus, à elle.

Cependant, je demeurais d'une timidité maladive.
Il me suffisait qu'Arnaud m'eut, un jour, fait parvenir une lettre d'amour. Comme les héros des histoires que je me contais, j'imaginais que nous allions continuer de nous aimer en secret, sans que rien dans nos habitudes ne change hormis, en mon for intérieur, une étrange bousculade lorsqu'Arnaud, près de moi, paraissait. Je préférais ne pas le regarder, craignant que la rougeur embrasant alors mes joues et mon front ne lui semble rédhibitoire et je m'enfuyais dès qu'il marchait dans ma direction, incapable de soutenir une conversation avec un garçon.

Plusieurs fois, pourtant, il réussit à m'approcher tandis que je rêvassais à l'écart. Conscient de m'avoir hissée à un niveau social que je n'aurais pu atteindre seule, il espérait une récompense. Je murmurais les serments qu'il voulait entendre mais Arnaud, déjà informé qu'il n'y a pas d'amour, seulement des preuves d'amour, exigea des baisers.

Je me doutais que ma gêne recelait une tare quelconque et je fis de mon mieux pour la dissimuler, arguant que certaines proscriptions médicales rendait impossible que je me livre à tel acte. Tremblante, je me persuadai que le cour entière avait les yeux braqués sur nous, devinant la requête d'Arnaud et guettant ma réaction. J'avais déjà observé qu'il était mal vu d'être prude - les filles qui tenaient la main de leur amoureux suscitaient l'admiration de celles qui n'en avaient point tandis que celles qui éconduisaient un prétendant devaient (à moins que celui-ci ne fusse la risée de la classe) affronter la désapprobation générale.

Aussi tendis-je finalement, mes lèvres fines vers la joue poupine d'Arnaud.

J'imaginais qu'en rencontrant la peau imberbe d'un garçon pour la première fois, mes lèvres seraient l'instrument d'un changement important qui affecterait tout mon être. Pourtant, dès qu'elles s'éloignèrent en faisant entendre, dans l'air, le claquement caractéristique de la défaite, j'eus conscience de ma déception. En quoi était-ce différent des baisers que je prodiguais à ma mère ou à ma soeur ?

J'avais déjà laissé Arnaud parcourir du bout des lèvres une partie de mon visage et je me souvenais d'avoir, languide, attendu que le poinçon froid sèche sur ma peau... C'était juste bizarre.

Dès lors, je m'aguerris.
Si ce qu'il souhaitait ne m'apportait rien, il faudrait qu'il fasse autre chose, pour mériter mes faveurs, que se reposer sur les lauriers dépérissant de mon premier amour.
Ainsi, peu à peu, Arnaud délaissa ses copains pour jouer à l'élastique avec moi. Chaque fois qu'il me délivrait il gagnait un baiser. Si je le délivrais, il pouvait m'embrasser. Les échanges qui suivaient le jeu, à l'ombre des bouleaux penchés, me parurent bien plus savoureux que ceux que je lui avais concédés de prime abord.
Plus sûre de moi, je le laissais parfois rejoindre les garçons. Des tournois filles contre garçons et garçons contre filles étaient organisés sous le préau. Nous rangions nos billes dans des trousses oblongues qui sentaient la gomme parfumée.
Alors, abusant de la cécité d'amoureux transi d'Arnaud, je lui raflais ses billes dans des combats truqués. Crédule, il me prêtait sa trousse afin de les transporter jusque chez moi. Dans ma poche, à travers le plastique je faisais rouler les agates mystérieuses, les douces porcelaines, j'écoutais le crissement des yeux de chats, le crépitement des bulles d'eau, je devinais les tornades, barouleaux et autres galaxies. Je chantonnais.

En vacances, je ne pensais jamais à mon petit ami, néanmoins, nous renouâmes dès la rentrée les liens de notre relation interrompue.
Quelques filles avaient changé pendant l'été, métamorphosées en nymphettes menaçantes. Je ne m'inquiétais pas vraiment car je pensais qu'Arnaud m'avait donné son coeur pour toujours. Coraline, la plus belle, était ma meilleure amie et j'avais accumulé un répertoire d'injures truculentes que je me réjouissais de partager avec Arnaud. Je pressentais que les garçons étaient avides de telles connaissances et je m'enorguellissais à l'idée de séduire Arnaud en jouant, pour cette fois, dans son camp.
Pourtant, l'énumération de gros mots que je lui susurrai n'entretint pas la flamme d'un amour sur lequel soufflait les vents contraires de l'infidélité. Aux vacances de la Toussaint Arnaud me demanda, par lettre, de lui rendre la bague qu'il m'avait offerte l'année précédente. Il souhaitait l'offrir à Séverine, petite poupée aux cheveux raides, qui, sans être vraiment belle, possédait tous les atours de la beauté. La veille, elle avait été vue, aux côtés de sa meilleure amie Delphine ; tandis que Séverine contemplait sa Barbie, Delphine embrassait un CM2 à pleine bouche.
"Elle met la langue !" La rumeur se propogea à la vitesse de l'éclair et tout le monde assista ce jour là à un véritable baiser de cinéma. Quelques voix indignées s'éveillèrent :
"Quelle prostituée, celle là !
- Beurk mais c'est dégoûtant"
Néanmoins l'accueil, fut, dans l'ensemble silencieux et admiratif. Nous comprenions que Delphine, telle une guerrière amazone, ouvrait le chemin de nos amours futures. Séverine, toute auréolée du prestige de son amie, souriait à sa poupée. Bientôt, je serais comme elle, semblait-elle promettre sans rougir.

Je ne sais plus si je pleurai alors mais je réclamai à Arnaud des raisons justifiant de son désamour soudain.
"En plus, Séverine c'est une pute, comme sa copine, lâchai-je folle de rage."
Arnaud qui ne me regardait pas jusque là, releva la tête, saisissant au vol l'explication que je venais de lui fournir.

"Je ne t'aime plus, bredouilla-t-il, parce que tu es vulgaire !"

Illustration : Emily Martin

samedi 1 décembre 2007

Au bord de la mer

Il est trois heures du matin, je n’arrive pas à dormir.

J’entends le bruit de la mer, des vagues qui s’écrasent contre la falaise en soupirant, en rongeant de leur larmes les pierres insensibles.
Parfois je me sens tellement fatiguée, l’ennui rend douloureux le moindre de mes gestes, les mots ne franchissent pas mes lèvres, si serrées que l’air s’y glisse en sifflant. Même penser devient pénible.
D’autres fois j’ai l’impression que la colère me tord la gorge, m’agrippe au ventre et me fait avancer plus vite, dure, moi aussi, comme un roc, froide et sombre. Mais je ne reste pas longtemps dans cet état, les larmes que je retiens me mangent de l’intérieur. Je sais que ma colère est vaine, je suis impuissante car personne ne m’entend.
J'ai treize ans.

L’été, au Cap d’Agde, les plages sont bondées. Avec ma famille nous préférons y aller pour les vacances de Pâques. Mon oncle et ma tante, Josiane et Gérard qui tiennent un bar PMU à Montreuil louent un appartement au dessus d’un restaurant, ça les change un peu, sans les déraciner complètement.
J’ai l’impression que les adultes trouvent leur bonheur en répétant les mêmes gestes, inlassablement. Ils réunissent partout où ils vont, les critères qui constituent leur quotidien le reste du temps.
Quand ont-ils décidé de ne plus rien changer, de s’en tenir à ce qu’ils connaissaient ? Comment est-ce qu’une chose passe du statut de « première fois » à celui « d’habitude » ? Comment peut-on renoncer à tout ce qui, dans le monde, nous est inconnu ?
C’est comme s’ils avaient oublié à quel point c’est ennuyeux d’avoir des habitudes, de ne pouvoir rêver d’autre chose que de ce que l’on connaît par cœur. Ils s’accrochent à ce qu’ils connaissent alors que seul un changement radical pourrait faire battre leur cœur morne.
Chaque année, aller en vacances au même endroit, lorsque j’y pense le reste du temps, de loin, ça me donne la nausée. Une fois que j’y suis, il me faut plusieurs jours pour me remettre de la déception de n’être pas ailleurs, dans un endroit où tout soit nouveau et exotique.

Ma grand mère, ma mère, ma sœur et moi logeons gratuitement dans l’appartement de ma grand-mère, face à la mer. Ce régime de faveur, c’est parce que ma mère est divorcée. Elle n’a pas les moyens, elle ne sait pas se débrouiller, on lui fait l’aumône du confort qu’elle n’est pas capable d’apporter à ses enfants. Ma grand-mère ne respecte que les hommes. Seul son mari, mon grand-père connut un régime exceptionnel ; à la maison c’était elle qui portait la culotte et pas question de la contredire. Il est mort le premier, d’une cirrhose.


Je les regarde : mon oncle, ma tante, ma grand-mère et ma mère qui se joint à eux sans rechigner alors qu’elle est tellement différente. En arrivant dans l’appartement ils ouvrent d’abord les volets et les fenêtres, pour aérer, sans même prendre une minute pour contempler le paysage puis ils allument le compteur d’électricité et cherchent le robinet d’arrivée d’eau. Les gestes qu’ils font cette fois recouvrent ceux qu’ils ont eu l’année dernière ; le sillon est déjà tracé et le souvenir laisse la place à un présent identique en tous points. Il me semble qu’ils creusent ainsi leur tombe. Quand on les enterrera, je crois que je n’aurais d’eux qu’une seule image, plate et fine comme une carte postale, facile à déchirer.


C’est mon père qui est parti, lâchement, soudainement, alors que les membres de ma famille lui faisaient confiance. Depuis, les repas du dimanche sont animés, ils se sentent plus vivants, les langues s’agitent, les mots fusent, les rires sont grinçants et sonores, aucun regret n’émerge des paroles prononcées. Le sentiment d’avoir été trahis leur autorise des violences verbales qui me dégoûtent. Pour une fois, le passé est oublié, piétiné, méprisé ; ne reste que la rage provoquée par quelqu’un qui a osé perturber le cours de leur existence tranquille.
Ma sœur éclate en sanglots, elle ne comprend pourquoi les choses sont tellement différentes : il y a quelques mois, elle suçait son pouce sur les genoux de notre père que tout le monde admirait.
Alors, ma mère proteste mais c’est trop tard, tout est dit et puisque c’est ce qu’ils pensent, ils ne voient pas pourquoi ils devraient faire des cachotteries de toutes façons. "Elles comprendront plus tard, quand elle seront en âge de comprendre".
Je quitte la table et je vais m’enfermer dans une chambre en claquant toutes les portes sur mon passage.

« Et voilà, elle va encore bouder. Bah, elle reviendra bien pour le dessert ! Ce que c’est pénible à cet âge là , crachent-ils en cœur ! »

Le pire c’est qu’ils ne disent pas toutes ces méchancetés sur mon père pour soulager ma mère, ni pour l’aider. Ils se défoulent, c’est tout. Médire de mon père c’est devenu leur sport national.

De temps en temps, ma mère les voit tels qu’ils sont : derrière une réflexion perfide, des questions d’apparence anodine, elle découvre leur vrai visage et elle sursaute, elle semble effrayée et furieuse à la fois. Des soupçons se dessinent, froissant son haut front et mouillant ses yeux étonnés, couleur d’automne.
Car demeure un doute : « Au fond, se demandent-t-ils, elle est un peu chiante Louise avec ses idées de gauche, ses bouquins d’intellectuelle et ses revendications féministes. Peut-être en aurais-je fait autant, pensent-ils tous, mon oncle, jaloux, las de son rôle insipide d’homme marié, ma tante et ma grand mère qui se vautrent avec délice dans des pensées misogynes. »


Je déteste les vacances familiales, elles sont pleines d’obligations : passer des heures attablés dans des restaurants, se mettre de la crème, attendre deux heures après le déjeuner pour se baigner, faire des courses. Ma sœur et moi avons peu de liberté ; quand nous sautons dans les rochers on nous dit de nous méfier des vipères, quand nous nageons, on nous parle des tourbillons qui ont emportés un enfant belge l’année dernière. Les glaces se mangent à heure fixe et en quantité limitée. On fait les courses tous ensemble et les enfants doivent mettre la table, sans râler s’il vous plaît ! Je suis critiquée sans arrêt parce que je ne porte que des jeans malgré la chaleur, avec de longues chemises pour cacher mes fesses, parce que je mets du rouge à lèvres rose à paillettes, parce que j’ôte mes lunettes dès que nous sortons.

A treize ans, je n’ai jamais eu de petit ami. Ma sœur me charrie parce que, depuis quelques mois, mes seins poussent. D’abord, il n’y en a eu qu’un. Ma mère m’a fait examiner par le médecin de famille parce qu’elle avait peur que ce soit une tumeur. Le médecin, lui, était tout attendri : « Te voilà devenue une vraie jeune fille, répétait-il en me caressant la tête. »


Ma mère m’a dit qu’elle ne se rappelait plus comment c’était, les seins qui poussent, moi je m’en souviendrai toute ma vie. En rentrant elle a tout expliqué à ma sœur qui s’est mise à crier « Fais voir, fais voir tes seins, allez, allez, montre ta poitrine, tes nichons, tes nénés, tes tétés allez, allez. » Le soir elle me surveille quand je me déshabille et elle hurle quand elle croit apercevoir quelque chose.


A la plage tout le monde est torse nu, ma tante et sa poitrine à remous, mon oncle et ses seins qui ressemblent aux miens, ma sœur qui n’a rien à cacher, ma mère adepte du bronzage intégral et ma grand-mère qui reste à la page malgré ses soixante-douze ans.

« Tu es ridicule E. avec ton maillot une pièce ! »
« De quoi as-tu honte me demande mon oncle, en regardant mes tétons pointer sous le maillot de bain ? A ton âge il n’y a rien de honteux, c’est tout mignon, tout frais. Ça tient tout seul. Au contraire tu devrais en être fière… Regarde ta tante, elle n’est pas gênée, elle ! »
Ma grand-mère gémit :

« Votre problème à vous les jeunes c’est que vous avez trop de liberté. A votre âge, je pouvais à peine montrer mes genoux. Vous, vous avez le droit de vote, l’égalité avec les hommes et vous vous plaignez. Il vous faudrait une bonne guerre, voilà ce qu’il vous faudrait !
- C’est toi qui dit ça ? demande ma mère à ma grand-mère. Pourquoi tu dis ça ? Je voudrais bien savoir ce que tu as fait de si héroïque pendant la guerre pour la souhaiter à ta petite fille ? Parce que moi je pense que tu n’en as pas vu grand-chose de la guerre, planquée dans la ferme de tes beaux-parents. Peut-être même que vous vous en êtes mis plein les poches avec le marché noir, hein ?
- Oh Louise, ce que tu es agressive, soupire ma grand-mère, c’est juste une façon de parler, de dire que j’aurais bien voulu, moi, à treize ans qu’on me permette de mettre mes seins à l’air.
- Oui ben moi aussi, tu parles, je me serais prise deux paires de claques ! »

Quand ma mère s’oppose à la sienne pour me protéger, je me sens redevenir la petite fille qui lui faisait des câlins sans pudeur, il n’y a pas si longtemps. Je devine qu’elle me comprend et son amour me ramollit comme un vieux beignet oublié au soleil. J’en suis sûre maintenant, elle ne leur ressemble pas, elle est restée une enfant, comme moi. Et moi, plus tard, je voudrais lui ressembler.

« Tu vois, me murmure ma grand-mère avec un clin d’œil, ta mère aussi trouve que sa mère ne vaut rien…
- Arrête ça tout de suite, prévient ma mère en levant un doigt menaçant ! »
J’ai envie de lui saisir la main et de m’enfuir avec elle. J’exulte quand elle montre qu’elle n’est pas faite du même bois qu’eux. Non, eux ils sont plein d’échardes, elle, elle a le pouvoir de me réchauffer de l’intérieur.

Ma tante m’attire contre elle comme pour me consoler, m’apaiser. Je m’écroule sur son large corps mou qui luit, couvert d’huile solaire. Soudain elle me pince les seins :

« Tu sais que le soleil, il paraît que ça les fait pousser ? Tu ne voudrais pas en avoir des plus gros ? »
J’éclate en sanglots.
« Oh lala s’énerve mon oncle, ce que c’est chochotte à cet âge-là !
-C’est l’âge bête.
-Oui elle est en plein dedans, concède ma mère.
-T’inquiète pas, quand tu seras grande tu seras moins bête, se moque mon oncle
-Moins bête, moins bête, hurle ma sœur qui vient d’arriver, les joues barbouillées de sable. »