Finalement, une nuit, le téléphone sonna, nous réveillant toutes les trois. Ma mère nous empêcha de la suivre dans le couloir et répondit, seule, enfermée dans le salon. Elle nous recoucha cinq minutes plus tard, le visage déterminé :A sept heures, elle nous déposa, comme d’habitude chez Madame Gratton dans la cuisine où mijotait un bœuf bourguignon, et elle partit pour la gendarmerie. Madame Desrochers avait ordonné que les dix-mille francs (elle avait revu ses exigences à la baisse) soient déposés sous l’escalier de l’allée A à 11 heures. Ma mère suggéra que les gendarmes se postent avec des jumelles dans la villa du berger allemand afin d’observer ce qui se passait dans l’allée.
De plus, les voisins du rez-de-chaussée de l’allée A avait promis de rester aux aguets derrière leur œil de bœuf.
Férue de romans policier, ma mère eut l’idée d’imbiber de bleu de méthylène les faux coupons enfermés dans un paquet scellé. Ainsi le coupable aurait les mains tâchées et serait confondu aisément.
Toute la journée, depuis 10 heures du matin, les gendarmes observèrent les allées et venues de madame Desrochers. Elle descendit trois fois au local à poubelles, vérifia sa boîte aux lettres cinq fois et emmena sa fille au bac à sable à quinze heures. Au milieu de l’après-midi, on téléphona à ma mère et la voix féminine, hystérique, cria qu’elle avait mal placé l’argent, qu’elle n’était pas dupe, qu’il était bien trop visible des appartements du rez-de-chaussée. Ses menaces se firent plus précises, le groupe allait nous enlever toutes les trois et nous découper en morceaux, à tour de rôle. Derrière elle, les pleurs d’enfant devinrent stridents. Ma mère, épuisée, s’empressa d’aller déplacer le paquet. Mais lorsque nous revînmes de l’école, escortées par une madame Gratton un peu tendue, elle aussi, le paquet n’avait pas bougé.
Finalement, à vingt heures, les gendarmes arrêtèrent madame Desrochers et la placèrent en garde à vue. Son mari, un militaire, n’était pas là et sa petite fille fut confiée aux services sociaux pour la nuit. Madame Desrochers résista vingt-quatre heures avant d’avouer son forfait. Elle expliqua qu’elle avait vu ma mère à la fête de la copropriété et qu’elle l’avait enviée. Elle était belle, libre, avec des sandales dorées ; Anna et moi courrions partout en entraînant les autres enfants des Rousses à notre suite. Madame Desrochers avait eu tellement envie de devenir l’amie de ma mère.
Puis elle avait renoncé.
Quelques jours plus tard, nous venions de fêter la fin de ce calvaire, lorsque quelqu’un sonna. Monsieur Desrochers s’imposa. Portant sa petite fille et un cadeau dans les bras, il entra dans le salon. Il supplia ma mère de retirer sa plainte car, expliqua-t-il, sa femme faisait une dépression à cause de sa grossesse. Il ne s’était pas rendu compte de la gravité de son état jusqu’à ce qu’on l’appelle après qu’elle eut avoué. Nous ouvrîmes le cadeau du bout des doigts, sous le regard courroucé de ma mère. Le jeu s’appelait Perds pas la boule.
« Il est nul ce jeu s’écria ma sœur !
- Chut, soufflais-je !
- Bon d’accord, soupira ma mère, mais promettez moi de déménager dans les deux ans.
- Accord conclu ! »
Les Desrochers ne déménagèrent jamais. Je ne sais pas si madame Desrochers guérit mais chaque fois que nous la voyions, au loin, nous nous écriions :
« Regarde, c’est la folle ! »
Dévalant la pente devant l’allée A, nous hurlions :
« C’est l’allée de la folle ! »
De plus, les voisins du rez-de-chaussée de l’allée A avait promis de rester aux aguets derrière leur œil de bœuf.
Férue de romans policier, ma mère eut l’idée d’imbiber de bleu de méthylène les faux coupons enfermés dans un paquet scellé. Ainsi le coupable aurait les mains tâchées et serait confondu aisément.
Toute la journée, depuis 10 heures du matin, les gendarmes observèrent les allées et venues de madame Desrochers. Elle descendit trois fois au local à poubelles, vérifia sa boîte aux lettres cinq fois et emmena sa fille au bac à sable à quinze heures. Au milieu de l’après-midi, on téléphona à ma mère et la voix féminine, hystérique, cria qu’elle avait mal placé l’argent, qu’elle n’était pas dupe, qu’il était bien trop visible des appartements du rez-de-chaussée. Ses menaces se firent plus précises, le groupe allait nous enlever toutes les trois et nous découper en morceaux, à tour de rôle. Derrière elle, les pleurs d’enfant devinrent stridents. Ma mère, épuisée, s’empressa d’aller déplacer le paquet. Mais lorsque nous revînmes de l’école, escortées par une madame Gratton un peu tendue, elle aussi, le paquet n’avait pas bougé.
Finalement, à vingt heures, les gendarmes arrêtèrent madame Desrochers et la placèrent en garde à vue. Son mari, un militaire, n’était pas là et sa petite fille fut confiée aux services sociaux pour la nuit. Madame Desrochers résista vingt-quatre heures avant d’avouer son forfait. Elle expliqua qu’elle avait vu ma mère à la fête de la copropriété et qu’elle l’avait enviée. Elle était belle, libre, avec des sandales dorées ; Anna et moi courrions partout en entraînant les autres enfants des Rousses à notre suite. Madame Desrochers avait eu tellement envie de devenir l’amie de ma mère.
Puis elle avait renoncé.
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Quelques jours plus tard, nous venions de fêter la fin de ce calvaire, lorsque quelqu’un sonna. Monsieur Desrochers s’imposa. Portant sa petite fille et un cadeau dans les bras, il entra dans le salon. Il supplia ma mère de retirer sa plainte car, expliqua-t-il, sa femme faisait une dépression à cause de sa grossesse. Il ne s’était pas rendu compte de la gravité de son état jusqu’à ce qu’on l’appelle après qu’elle eut avoué. Nous ouvrîmes le cadeau du bout des doigts, sous le regard courroucé de ma mère. Le jeu s’appelait Perds pas la boule.
« Il est nul ce jeu s’écria ma sœur !
- Chut, soufflais-je !
- Bon d’accord, soupira ma mère, mais promettez moi de déménager dans les deux ans.
- Accord conclu ! »
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Les Desrochers ne déménagèrent jamais. Je ne sais pas si madame Desrochers guérit mais chaque fois que nous la voyions, au loin, nous nous écriions :
« Regarde, c’est la folle ! »
Dévalant la pente devant l’allée A, nous hurlions :
« C’est l’allée de la folle ! »





