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mardi 8 avril 2008

Pleins de DRIIIING !

Finalement, une nuit, le téléphone sonna, nous réveillant toutes les trois. Ma mère nous empêcha de la suivre dans le couloir et répondit, seule, enfermée dans le salon. Elle nous recoucha cinq minutes plus tard, le visage déterminé :
« Ca y est, nous souffla-t-elle. Ce sera fini demain soir, je vous le promets. Dormez tranquilles ! »

A sept heures, elle nous déposa, comme d’habitude chez Madame Gratton dans la cuisine où mijotait un bœuf bourguignon, et elle partit pour la gendarmerie. Madame Desrochers avait ordonné que les dix-mille francs (elle avait revu ses exigences à la baisse) soient déposés sous l’escalier de l’allée A à 11 heures. Ma mère suggéra que les gendarmes se postent avec des jumelles dans la villa du berger allemand afin d’observer ce qui se passait dans l’allée.
De plus, les voisins du rez-de-chaussée de l’allée A avait promis de rester aux aguets derrière leur œil de bœuf.
Férue de romans policier, ma mère eut l’idée d’imbiber de bleu de méthylène les faux coupons enfermés dans un paquet scellé. Ainsi le coupable aurait les mains tâchées et serait confondu aisément.

Toute la journée, depuis 10 heures du matin, les gendarmes observèrent les allées et venues de madame Desrochers. Elle descendit trois fois au local à poubelles, vérifia sa boîte aux lettres cinq fois et emmena sa fille au bac à sable à quinze heures. Au milieu de l’après-midi, on téléphona à ma mère et la voix féminine, hystérique, cria qu’elle avait mal placé l’argent, qu’elle n’était pas dupe, qu’il était bien trop visible des appartements du rez-de-chaussée. Ses menaces se firent plus précises, le groupe allait nous enlever toutes les trois et nous découper en morceaux, à tour de rôle. Derrière elle, les pleurs d’enfant devinrent stridents. Ma mère, épuisée, s’empressa d’aller déplacer le paquet. Mais lorsque nous revînmes de l’école, escortées par une madame Gratton un peu tendue, elle aussi, le paquet n’avait pas bougé.

Finalement, à vingt heures, les gendarmes arrêtèrent madame Desrochers et la placèrent en garde à vue. Son mari, un militaire, n’était pas là et sa petite fille fut confiée aux services sociaux pour la nuit. Madame Desrochers résista vingt-quatre heures avant d’avouer son forfait. Elle expliqua qu’elle avait vu ma mère à la fête de la copropriété et qu’elle l’avait enviée. Elle était belle, libre, avec des sandales dorées ; Anna et moi courrions partout en entraînant les autres enfants des Rousses à notre suite. Madame Desrochers avait eu tellement envie de devenir l’amie de ma mère.

Puis elle avait renoncé.

*****

Quelques jours plus tard, nous venions de fêter la fin de ce calvaire, lorsque quelqu’un sonna. Monsieur Desrochers s’imposa. Portant sa petite fille et un cadeau dans les bras, il entra dans le salon. Il supplia ma mère de retirer sa plainte car, expliqua-t-il, sa femme faisait une dépression à cause de sa grossesse. Il ne s’était pas rendu compte de la gravité de son état jusqu’à ce qu’on l’appelle après qu’elle eut avoué. Nous ouvrîmes le cadeau du bout des doigts, sous le regard courroucé de ma mère. Le jeu s’appelait Perds pas la boule.
« Il est nul ce jeu s’écria ma sœur !
- Chut, soufflais-je !
- Bon d’accord, soupira ma mère, mais promettez moi de déménager dans les deux ans.
- Accord conclu ! »


*****

Les Desrochers ne déménagèrent jamais. Je ne sais pas si madame Desrochers guérit mais chaque fois que nous la voyions, au loin, nous nous écriions :
« Regarde, c’est la folle ! »

Dévalant la pente devant l’allée A, nous hurlions :
« C’est l’allée de la folle ! »


FIN


Illustration : Mark Ryden

Un RAAAAAA SPLACH !

Les jours qui ont suivi la conversation nocturne avec ma mère m’ont sans doute donné le goût d’être habitée par de vastes secrets. Tandis que Madame Gratton embrassait sa fille sur les deux joues et la serrait avec force contre sa poitrine pointue, je relativisais déjà leur présence, égrenant les infinies possibilités de danger que nous allions courir, désormais, sans ange gardien, jusqu’au soir.

Ma sœur, se précipitant dans la cour des classes maternelles, agitait déjà la main, et je mesurai, terrifiée, l’étendue de son innocence. Il me sembla qu’il aurait mieux valu qu’elle sache ce dont nous étions menacées. Je décidai de l’en informer dès la récréation de dix heures car une chose me semblait plus effrayante que l’idée qu’elle puisse être enlevée, c’était le fait qu’elle puisse l’être sans comprendre de quoi il s’agissait.

Je l’imaginai, jetée dans une voiture noire, enfermée dans une cave, seule, perdue. Si nous pouvions être ensemble ce serait différent, bien sûr, mais je ne pensais pas que les ravisseurs auraient cette délicatesse. Puis, ils n’arriveraient sûrement pas à m’attraper, moi. Anna ce serait facile, elle était si naïve parfois !

J’avançai dans la cour de droite, au milieu des bouleaux dénudés, lorsque deux bras m’entourèrent, bloquant les miens. Je tentai de me débattre, en vain. Je criai et reçus un coup de pied dans un tibia en représailles. Soudain, un parfum de fraise me parvint. Je fronçai le nez.
« Lâche-moi Delphine, ordonnai-je. Sinon, je raconterai tout à ta mère ! »
La fillette me maintint quelques minutes en silence. Je commençais à penser qu’elle était peut-être de mèche avec le groupe qui voulait nous enlever quand sa réponse me parvint : dégoulinant, plus éloquent qu’un long discours, le crachat fut propulsé entre mes couettes, à la racine de mes cheveux. RAAAAAA SPLACH ! Je le sentis dévaler ma nuque et glisser à l’intérieur de mon chemisier.
« Ca t’apprendra à me piquer ma poupée ! vociféra Delphine. »
Elle s’éloigna calmement.

J’aurais pu la poursuivre mais je préférai taper dans mon dos afin d’écraser la traînée de salive qui galopait le long de ma colonne vertébrale. Je devais avoir l’air complètement idiot ainsi et plusieurs enfants se donnèrent des coups de coude en me regardant. Enfin j’atteignis le glaviot, au milieu de mon dos. Je frottai afin de sécher l’affront complètement, tirai la langue à mes spectateurs étonnés et me dirigeai vers le préau. J’espérais bien récupérer les billes perdues la veille.

C’est en classe que je me rendis compte que ce qui m’arrivait était tout simplement fascinant. Un groupe voulait nous enlever, moi et ma sœur ! Ma mère était victime d’un chantage ! J’avais l’impression d’assister à un épisode de Dallas ou de Dynastie, sauf que dans le rôle de la blonde effarouchée, c’était moi, avec mes cheveux entrain de pousser, mes lunettes et mes appareils dentaires. J’étais étrangement silencieuse. Mes camarades babillaient, comme d’habitude mais je ne les entendais pas. Je ne les voyais pas, je flottais, mon stylo entre les dents. J’étais devenue mystérieuse, semblable à Candy lorsqu’elle venait de voir Terry pour la première fois. Tout me regardait, les ombres dans les placards, le ciel orageux, une image dans le livre d’histoire. Dehors, des oiseaux murmuraient des présages que j’étais seule à entendre, des signes m’informaient minute après minute du déroulement futur des événements.

Pendant ce temps, ma mère prenait les choses en mains. Elle profitait de sa journée de congé pour aller voir les gendarmes et leur montrer la lettre anonyme. Ceux-ci venait de raccompagner un jeune couple qui habitait dans l’allée A des Rousses et qui avaient eux aussi reçu une lettre de menaces. Ils soupçonnaient une femme de leur immeuble avec qui ils avaient eu une dispute assez aigre quelques jours avant : madame Desrochers, était enceinte et mère d’une petite fille de deux ans qu’elle gardait à la maison. On la voyait parfois, dans le parc des Rousses, élaborant dans le bac à sable, des châteaux à créneaux que son enfant détruisait avec des cris gutturaux. Elle cachait son ventre sous des robes amples à imprimés grotesques. Rien ne semblait animer son visage hagard. Ni les pépiements de sa fille, ni la promesse qui poussait à l’intérieur de son ventre. Ma mère soupira. Cette femme était aussi menaçante qu’une poupée de baudruche… On avait juste envie de lui raconter une bonne blague pour la dérider.

De retour dans l’immeuble, ma mère alla interroger les concierges qui logeaient au rez-de-chaussée ; elle apprit que, la veille, madame Desrochers était venue leur poser une question anodine. C’est à ce moment là qu’elle avait dû glisser la lettre dans notre boîte.

Les gendarmes avaient dit à ma mère d’attendre que la personne nous recontacte.
Nous attendîmes une semaine entière. Rongée d’angoisse, ma mère se disait que peut-être les choses allaient en rester là et que finalement ce serait le pire. Ne pas savoir avec certitude, qui était à l’origine du chantage.
Faudrait-il déménager, fuir ? Ou accepter de vivre, dans la crainte que le retour de nos habitudes décontractées, soit le signal de notre malheur ?

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston

samedi 5 avril 2008

Des TSTTT ! Des CLAC CLAC CLAC CLAC !

Pour aller à l’école, nous descendions le virage du L de la copropriété en courant. Nos cartables battaient dans le bas de notre dos, nous gambadions, dansions, organisions des concours de pas chassés, de saute-mouton. Arrivées dans la rue, dos aux deux premiers immeubles où étaient logés des militaires, nous tournions à gauche et passions devant la grille noire d’une grande demeure qui nous paraissait aussi mystérieuse qu’un château. Pendant longtemps un berger allemand ventripotent avait baptisé les paumes de nos mains d’une truffe reconnaissante. Nous lui apportions des morceaux de jambon dérobés dans le réfrigérateur, du sucre et du pain sec. Il gobait le tout en se dandinant, levait des yeux humides et retournait se coucher au bout d’une longue allée dans sa niche au toit rouge. La tête allongée sur les pattes de devant, il nous oubliait, ses paupières recouvraient l’orbite vaseuse de ses yeux presque aveugles. Sous son pelage, la peau se gonflaient de vagues, ses oreilles pagayaient, gémissant, il entrouvrait sa gueule où manquaient quelques dents : il rêvait.
Il avait été remplacé, depuis peu, par un compatriote canin à poils longs. Celui-ci avait été dressé et il défendait la propriété de ses maîtres avec une fougue exagérée. Pour l’éviter, nous traversions la route et marchions sur le trottoir d’en face le menton tendu dans sa direction. Insensiblement, Anna se rapprochait de moi. Elle glissait sa main dans la mienne.
« Le voilà ! criions-nous en l’apercevant débouler. »
Nous pressions le pas mais ne pouvions nous empêcher de regarder l’apprenti molosse, les crocs découverts, baignés d’écume. Il grondait sombrement puis se mettait à japper, la tête glissée à travers les barreaux du portail, ébranlant la structure en acier par des coups de poitrail.
« Mais pourquoi il fait ça ? demandait ma sœur.
- Je ne sais pas. Peut-être qu’il a peur de nous.
- Oh ça ça m’étonnerait. Je suis sûre que s’il pouvait escalader le portail, il nous mangerait.
- Hum t’as raison, reconnaissais-je. Il commencerait par toi parce que tu as des joues plus dodues ! »
Je m’élançais alors jusqu’au carrefour et, dissimulée à l’angle, j’attendais qu’Anna apparaisse, pleurnichant, trottinant.
« Oh le bébé, oh le bébé, chantais-je.
- Tu es méchante, je vais tout le dire à Maman !
- Gnagnagnagnagna ! »

Mais ce jeudi-là, il était exclu que nous allions à l’école seules. Les ravisseurs pourraient nous faire monter dans une voiture noire aux vitres teintées, nous attacher avec des cordes et nous jeter dans une cave sans lumière où nos cris ne seraient pas entendus. Ma mère nous avait donc déposées, alors que le jour ne s’était encore pas levé, chez Madame Gratton. Celle-ci nous permit de nous asseoir à la table de cuisine en Formica immaculé. Sa fille, Delphine, blonde et couronnée de tresses, nous observa avec timidité, tête baissée. Sur le feu, des casseroles en fonte bouillonnaient ; elles exhalaient des parfums de viandes en sauce, de poireaux et de carottes, qui, à cette heure matinale, me soulevaient le cœur. Madame Gratton nous tourna le dos pour en remuer le contenu à l’aide d’une cuiller de bois. Ses bras s’élevaient comme des ailes, il semblait qu’elle charriait des tonnes de mélasse. D’entre ses dents, un bout de langue pointait.

Je profitai de l’occasion pour m’emparer de la poupée de Delphine. Doucement, je lui intimai le silence d’un mouvement de lèvres :
« TSTTT ! »
Elle écrasa une larme sous son poing et me le balança sur la bouche par surprise. Ma lèvre se mit à saigner :
« Aïe ! hurlai-je. »
Anna sanglota. Aux fourneaux, Madame Gratton, prit le temps d’essuyer sa cuiller sur le rebord d’une casserole, d’un côté et de l’autre. Elle la déposa sur le bord de l’évier et se retourna. D’un coup, ma mâchoire inférieure s’affaissa. Sous son haut chignon qui semblait fait de bois plutôt que de cheveux, ses sourcils noirs s’étaient légèrement froncés. La peau enduite de fond de teint et de poudre, laissait à peine deviner l’outrage à la beauté glaciale de notre voisine. A vrai dire, cela dessinait deux parenthèses minuscules où semblait focalisée une rage démente. Madame Gratton se dirigea vers sa fille. Elle étendit son pouce et son index devant son nez, puis, s’en servant comme d’une pince, elle saisit son oreille droite qu’elle tira tellement fort que Delphine se souleva de son siège. Enfin, elle tourna jusqu’à ce que les cartilages craquent. Ceci fait, Madame Gratton contourna la chaise de sa fille pour recommencer de l’autre côté. Cette fois, elle nous jeta un regard cruel. Anna cessa de renifler. Je déglutis.

A huit heures dix, nous prîmes le chemin de l’école. Nous marchions toutes les trois devant, main dans la main. Madame Gratton, sanglée dans sa gaine, tambourinait le sol de ses hauts talons : CLAC CLAC CLAC CLAC !
Nous sentions son regard dans notre nuque.

Le jeune berger n’aboya pas, lorsque nous passâmes devant lui.

Illustration : Bobi

lundi 31 mars 2008

Des SLURP ! Des PCHHHH ! Et des FFFFF...

Ma mère m’écouta attentivement. Puis elle se releva et m’entraîna dans la cuisine. Elle estimait qu’un bol de lait chaud avec une cuillère de miel nous aiderait à nous endormir plus vite. En réalité, je devinais qu’elle se demandait comment m’apprendre la vérité sans créer de dommages collatéraux. Elle me prévint :
« Tu ne racontes rien de ce que je vais te dire à ta sœur, hein ? Elle est trop petite. J’aurais préféré que vous ne sachiez rien, ni l’une ni l’autre mais puisque tu as entendu des choses, je vais te mettre au courant. Et puis c’est peut-être mieux, tu pourras faire attention, surveiller ta sœur… Bon et puisqu’on en est aux révélations, j’ai rompu avec Amadis ce matin.
- Ah bon ? m’écriai-je avec une curieuse impression d’être trahi. Mais pourquoi Maman ? Tu n’arrêtais pas de dire qu’il était si beau et gentil le croque-mort…
- Chut, soupira-t-elle, tu vas réveiller Anna ! Bon, en fait il n’était pas si gentil que ça.
Je la coupai, la bouche ouverte en un O de stupéfaction :
- C’est parce qu’il n’a pas voulu t’embrasser ? C’est ça Maman ? Il est dérangé en vrai c’est ça ?
Elle éclata de rire :
- Mais non ! Justement, il m’a enfin embrassée et juste après il m’a appris qu’en fait sa femme était à la maison. Chez lui. Enfin chez eux quoi. Il n’a jamais été séparé. C’est juste que lui il se sent séparé.
- Mais c’est horrible, c’est dégueulasse, râlai-je.
- Chut ! Et puis on ne dit pas « c’est dégueulasse ».
- Ben on dit quoi quand il n’y a pas de mot mieux ?
- C’est dégoûtant serait mieux mademoiselle… A la rigueur.
- Oui mais je trouve que ça ne va pas. C’est dégoûtant ce n’est pas assez dégueulasse. Et lui, qui t’embrassait alors qu’il est marié c’est un sale dégueulasse.
- Ma chérie, ma chérie, si les choses étaient si simples, cela se saurait et nous vivrions tous plus heureux. Sa femme est gravement malade. Il y a des années qu’elle est malade et il est malheureux. Voilà. Il a eu envie d’aller voir ailleurs…
- Eh bien c’est très simple, tranchai-je. Je ne vois pas pourquoi il ne s’occupe pas de sa femme au lieu d’aller embrasser ma mère. Il n’a qu’à aller voir ailleurs si j’y suis tiens !
- Bon, dit ma mère, bref, c’est fini. N’en parlons plus. Ne t’inquiète pas pour ça. »

Elle se pencha pour boire son lait. Ses mains entouraient le bol où était peint son prénom. Elle aspira quelques gorgées bouillantes en faisant SLURP pour atténuer la brûlure. Une de ses boucles d’oreille heurta le récipient lorsqu’elle l’éloigna de son visage. Elle décida d’ôter ses bijoux et les empila sur le dessous de plat au centre de la table : bracelets, bagues, pendentif, s’entremêlaient devant mes yeux ébahis.
« Pourquoi tu les enlèves tous Maman ? Tu pourrais garder tes bagues…
- Non, badina-t-elle, je suis comme Marylin, je dors toute nue. Juste une goutte de Chanel N°5 et rien de plus ! »
Je m’amusai à traverser avec mes mains, le filet de vapeur qui s’élevait de mon lait :
« PCHHHH, faisais-je.
- Arrête, dit ma mère en se mordant les lèvres. Bon, parlons de choses sérieuses un peu !
- PCHHHH, ok !
- Le monsieur qui est venu ce soir est un policier, un ami de ton oncle.
- Ah bon ? Mais…
- Ne m’interromps pas ! Tu te rappelles que cette après-midi, j’avais rendez-vous chez le kiné pour mes vertèbres ?
- Oui.
- Et bien, juste avant de partir – vous étiez déjà chez Dominique – j’ai reçu un coup de téléphone. Une voix bizarre, de femme, m’a conseillé d’aller regarder dans ma boîte aux lettres. Je suis descendue et il y avait une lettre.
- Mais pourtant j’avais bien ramassé le courrier à midi Maman !
- Oui, je sais. Cette lettre n’était pas timbrée, ni rien. C’est donc que quelqu’un l’avait déposée dans la boîte, expliqua-t-elle.
- Ah d’accord.
Je me risquai à glisser les mains autour de mon prénom sur le bol :
- Aïe, fis-je, c’est encore trop chaud !
- Tu m’écoutes ? demanda ma mère, très concentrée.
- Oui oui, je vais souffler.
- Mais rajoute du lait froid sinon ! s’impatienta ma mère.
- Oh ben non, ça va tout gâcher. Non, je vais souffler. FFFFF…
- Bon la lettre était une lettre de menaces…
Je cessai de souffler, attendant la suite. Dans mon ventre, l’angoisse faisait des tresses avec mes intestins.
- … On veut que je dépose vingt-mille francs dans quelques jours sinon…
- Vingt-mille francs, répétai-je. Mais tu ne les as pas ! Comment on va faire ? Tu vas…
- La lettre conseillait de ne pas prévenir la police alors je n’ai pas voulu prendre de risques. C’est pour ça que j’en ai parlé d’abord à tonton Simon. Il a téléphoné à son copain policier et voilà, il est venu tout à l’heure…
- Ah. Et qu’est-ce qu’ils vont faire si tu ne peux pas donner l’argent ?
Ma mère m’interrompit une nouvelle fois :
- Bon, les prochains jours, je vais vous déposer chez Mme Gratton à sept heures et demi ! C’est elle qui vous emmènera à l’école.
Je songeai aussitôt aux dessins animés que l’on regardait après le départ de ma mère jusqu’à huit heures.
- Mais pourquoi, on a jamais été en retard ?
- Il ne faudra pas parler aux inconnus, ni leur répondre. Et le soir vous repartirez avec Géraldine et sa mère.
Je ronchonnai :
- J’aime pas Géraldine, elle est bête comme ses pieds, elle parle comme un bébé et elle ne fait que des bêtises…
Ma mère haussa le ton :
- Cesse de remuer sur ta chaise et regarde-moi… C’est sérieux ! Ils menacent de vous enlever si je ne fais pas ce qu’ils demandent. Il savent que je suis seule avec vous. Ils savent plein de choses.
Elle étouffa un sanglot. J’étais bouche bée, la peur venait de fondre sur moi comme un rapace sur le mulot insouciant. Elle allait faire de moi une petite boule d’os et de peau qu’elle recracherait.
- Mais…
- En fait, le copain de Simon m’a conseillée d’aller à la gendarmerie demain. Il m’a promis qu’il ne vous arriverait rien et je le crois… Je le sais : il ne peut rien vous arriver !
- Mais, et s’ils venaient nous chercher dans la nuit ? Il y a bien un cambrioleur qui a volé les bijoux de Mamie pendant qu’elle dormait… Ils pourraient venir nous enlever pendant que tu dors et tu n’entendrais rien.
Ma mère émit un pauvre rire :
- On n’est pas à la télé là, Minou, ni dans un livre ! Allez, bois ton lait et on va se coucher ! »

Néanmoins, elle m’autorisa à dormir avec elle pour une nuit. Epuisée par notre longue conversation, j’allais m’endormir aussitôt allongée, ravie de cet épilogue, lorsque je sentis que ma mère se relevait. Je ne dis rien, pensant qu’elle allait aux toilettes. Par précaution, je me glissai tout au fond du lit pour que les voleurs d’enfants ne me trouvent pas au cas où ils seraient dans le couloir et l’assommeraient avant de venir me prendre. J’étouffais et transpirais lorsque j’entendis le son familier de ses pantoufles claquant sur son talon.
« Qu’est-ce que tu faisais Maman, râlai-je en émergeant de ma cachette, je croyais q…
- Chut ! ordonna-t-elle.

Je l’aperçus dans l’obscurité alors qu’elle se penchait vers le lit avec lenteur. Elle déposa ma sœur assoupie à sa droite et se glissa entre nous deux. J’enroulai mes jambes autour des siennes. Anna, remua, marmonna et balança son bras en plein milieu de son ventre. Ma mère sursauta puis elle se détendit.

(A suivre...)

Illustration : Anne-Julie

vendredi 28 mars 2008

Un DRING !

Des inconvénients d'être une femme seule, je n'ignorais rien à huit ans et même si je n'avais sans doute pas vraiment envie de voir un inconnu s'immiscer dans notre quotidien, je réitérais mes prières continuellement.
Lorsque je voyais ma mère manier une perceuse, installer une étagère, affronter un garagiste et craquer parce qu'elle s'apercevait que ses amies mariées ne l'invitaient plus aux fêtes qu'ils donnaient, je ne savais plus quoi inventer pour être entendue :

"S'il vous plaît, écrivais-je, faites que ma mère trouve un mari et je promets de ne plus jamais tricher au 1000 bornes !"

Si j'en ressentais la nécessité, je recopiais la formule cent fois, deux cent fois, comme une punition magique.

Célibataire, au milieu des jolies familles de Province, ma mère était confrontée, tantôt au silence des gens qui pensaient qu'elle n'aurait rien d'intéressant à raconter puisque, séparée, elle était censée ne vivre qu'à moitié, tantôt à la féroce jalousie des autres, malheureux en couple, qui lui enviaient une liberté palpitante dans leur imagination.

La vérité, comme bien souvent, se situait juste au milieu.

Un soir, alors que nous étions couchées depuis une heure, un coup de sonnette, bref mais strident, me tira d'un songe hésitant. J'entendis ma mère ouvrir la porte d'entrée et chuchoter à toute vitesse. Elle fit entrer le visiteur que j'identifiais comme étant un homme en entendant une voix profonde qui avait peine à se contenir.
Un homme que je ne connaissais pas.
Un homme que je n'avais jamais entendu.

J'imaginai, un instant, qu'il s'agissait d'Amadis, le croque-mort. Mais pourquoi ma mère avait-elle l'air si affolé ?
Doucement je fis glisser mes jambes sur le matelas et posai mes pieds sur le sol couvert d'une fine moquette bleue un peu râpeuse. Je passai devant le lit où ma sœur ronflait, enrhumée, bras et jambes étirés en travers du lit. Elle marmonna quelque chose que j'entendis à peine au moment où je la dépassai. Je fis un bond sur place mais ne me retournai pas :

"Quoi ? fis-je, pétrifiée."
Anna ne me répondit pas.
Un instant, je restai devant la porte. Les ronflements languissants reprirent, j'actionnai la poignée au ralenti. Le couloir qui menait au salon était éteint, cependant, il était resté entrebâillé. La voix de ma mère me parvint, indistincte et néanmoins criarde. L'homme parlait peu et toujours sur le ton de l'interrogation. Je m'approchai en catimini et, enfin, pus comprendre un mot qui siffla entre les dents de ma mère et tonna dans la bouche de l'homme en retour : "enlèvement".

Soudain ma mère éclata en sanglots. L'homme tonna :
"Ne vous inquiétez pas, personne ne fera de mal à vos petites filles, je vous en donne ma parole ! Faites ce que je vous ai dit et tout ira bien..."

Ma mère le remercia en reniflant. Elle s'exprimait à présent d'une toute petite voix dont les ondes semblaient brouillées Les pieds nus sur le carrelage, je grelottai, le cœur serré d'une angoisse féroce. J'étais sur le point de me précipiter en sanglotant dans la pièce. Que se passait-il ? Qui voulait nous faire du mal ? Et pourquoi à nous ? Je pensai à mon père et à ses accès de rage mais je sentis qu'il ne s'agissait pas de lui.

Enfin, l'homme se leva, salua ma mère et partit, d'un pas lourd. Elle ferma la porte avec précaution, s'appuya contre, se moucha. La peur semblait s'étendre entre nous comme un nuage toxique. Car ma mère avait peur : elle respirait trop vite et frottait ses mains l'une contre l'autre. Tout d'un coup, elle soupira et quitta l'appui de la porte. Je croyais qu'elle allait retourner dans le salon et j'hésitais à aller la voir, lui parler, la toucher.

Au lieu de cela, elle tira la porte du couloir derrière laquelle je me cachais et je lui sautai dans les bras. Elle tenta de darder sur moi un regard sévère ; tout ce que je remarquai ce furent ses longs cils mouillés, ses paupières rougies. Ses cheveux chatouillaient ma joue. Je respirai l'odeur de son cou avec des gémissements de chiot.

"Bon, qu'as-tu entendu exactement ? me demanda-t-elle".

(A suivre...)
Illustration : Kellie Schneider

lundi 24 mars 2008

Des VLOUF ! Des BLAM ! Et des HI !

Le matin nous nous réveillions bien avant elle, curieuses de connaître le déroulement de sa soirée. Nous aimions l’écouter parler au petit déjeuner tandis que cracottes, biscottes ou pain grillé – selon les périodes – crissaient sous nos dents. Nos préférées étaient ses histoires de pension, de Solex, et les premières années avec mon père.

Mais le dimanche nous devions patienter dans le salon pendant qu’elle dormait. La porte du couloir qui menait aux chambres étaient fermées et nous avions quartier libre : nous faisions basculer le canapé sur son dossier et escaladions l’assise qui aussitôt se renversait ; VLOUF faisait la grande gueule du clic clac, BLAM clamait le dossier, HI s’exclamait Anna, ma sœur. Nous pouvions jouer à cela des heures.

La moquette figurait bien, aussi, les herbes hautes de l’Ouest américain où pérégrinaient nos Indiens Playmobils et leurs chevaux. En fin de matinée, il nous fallait partir à toute vitesse parce que nous étions en retard, et nous abandonnions à regret des batailles fatidiques en plein dénouement. Ma mère se débarbouillait et dissimulait son regard fatigué derrière des lunettes noires, elle conduisait les quelques kilomètres jusqu’à la villa de mes grands-parents sans prononcer plus de trois mots.

Plus tard, à table, devant le poulet rôti ou le gigot d’agneau, nous lui demandions si elle avait rencontré quelqu’un et si elle avait eu une proposition de rendez-vous galant. La réponse se perdait dans les soupirs et le tintement des couverts d’argent dans la porcelaine. Mon grand-père me grattait l’épaule pour que je lui passe le pain, ma grand-mère sirotait son verre de Beaujolais noyé d’eau et nous changions de sujet.
De temps en temps, ma grand-mère s’emportait :

« Que croyez-vous, nous tançait-elle, pour une femme avec des enfants ce n’est pas si évident de se remarier. Bien sûr que si votre mère était seule, elle aurait déjà quelqu’un.

- Ne dis pas ça maman, soufflait ma mère.

- Il faut être lucide, rétorquait ma grand-mère. Pas la peine de se voiler la face.

- Et lève ton coude quand tu manges, concluait mon grand-père en tapant sur ma main.

- Aïe, protestai-je, j’en ai marre !
- On ne répond pas aux grandes personnes, assénait ma tante. »


Un jour, pourtant, ma mère répondit que oui. Elle avait dansé plusieurs slows avec un homme charmant qui l’avait suppliée de lui accorder un vrai rendez-vous. L’homme semblait être idéal, très beau, intelligent, érudit même, ce qui était un critère important pour ma mère et il roulait en BMW. Il mit quelques semaines à lui avouer quel était son emploi et ma mère quelques heures à l’annoncer à la famille.
Mes grands parents eurent l’air sceptiques :

« Tu es sûre qu’il n’est pas un peu dérangé à cause de son travail ? demanda ma grand-mère. Après tout, tu n’arrêtes pas de te plaindre qu’il ne t’a toujours pas embrassée. Il y a peut-être une explication…

- Bof. Croque-mort c’est très bien, ça rapporte et puis il n’y a pas de risque de chômage, objecta mon oncle mi-figue, mi-raisin. J’ai un conscrit qui l’est, en fait il a succédé à son père, et bien, il adore rigoler, faire la bringue. Ceux qui sont dérangés à cause de ça, c’est qu’ils l’étaient à la base.

- Il a peur de s’engager, marmonna ma mère, c’est tout. Apparemment il a beaucoup souffert à cause de sa femme. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement mais il veut prendre son temps. Ce n’est pas un crime que je sache ! »


Le Ken de ma cousine était parfait dans le rôle du croque-mort. Ses bras figés en une étreinte gauche permettait à Barbie-Maman de danser des slows toute l’après-midi tandis que les adultes se reposaient et débarrassaient la table.
Il expliquait d’une voix ténue :

« Ma femme a été très méchante avec moi. Laisse-moi un peu de temps.

- Pas question, répondait Barbie-Maman en le tuant.
- Argh, faisait Ken, mais qui va m’enterrer ? »

Je pouffais, suivie d’Anna et de Justine qui ne comprenaient pas trop de quoi il retournait.
Sur le tourne-disque qui avait appartenu à ma mère, nous passions « Bang-Bang » de Sheila et « Noir c’est noir » de Johnny. Puis lassée de jouer avec les petites j’allais chercher mon journal intime dans le sac à main de ma mère.

Toutes les pages débutaient de la même façon. Je n’avais eu aucune éducation religieuse mais je ne faisais que prier :

« S’il vous plaît, dansait mon stylo-plume sur la page, faites que le croque-mort ne soit pas dérangé et qu’il aime maman et qu’il se marie avec elle et qu’il soit gentil avec nous.
Et s’il avait un piano, ce serait vraiment bien. »

(A suivre...)

Illustration : elloh

Des CLIP ! CRAP ! Des BANG ! Des VLOP ! Et des ZIP !

Nous habitions un immeuble en L affublé du nom énigmatique : Les Rousses.
Un jour ma mère m’annonça que mon père n’allait plus y vivre avec nous.
Je m’en souviens vaguement, nous étions dans une cuisine, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agissait de la nôtre. Peut-être que ma mère avait choisi d’affronter une possible crise chez ses parents ; elle pourrait s’appuyer sur les lourds meubles imitation chênes tandis que nous siroterions une grenadine dans les verres du restaurant. Dans la salle à manger, la télévision clamerait que l’amour peut brûler et mon grand-père s’assoupirait, les lunettes dégringolant la pente ardue de son nez, le Progrès du jour, chiffonné entre ses mains, bercé par l’infernal cliquetis des aiguilles à tricoter de ma grand-mère.


Ma mère devait s’attendre à une réaction à la mesure du changement qui s’annonçait, à une quantité de questions, qui sait, à des larmes, mais je n’ai quasiment rien demandé. Dans ma tête quelque chose avait fait VLOP puis une petite voix avait crié WIZZ, de plus en en plus fort. Une mouche se posa au bout de mon doigt.
On se serait cru dans une chanson de Gainsbourg, sauf que personne à la fin, ne proposa de me protéger.
Enfin ma mère se tut. Intimidées par le silence qui frappaient aux murs glauques de la pièce, les voix responsables du tohu-bohu infernal qui régnait sous mon crâne s’estompèrent, laissant derrière elles un écho battant comme porte. Je regardai ma mère et remarquai qu’elle attendait, suspendue à mes lèvres, que je prononce quelques mots. Je m’en trouvai vaguement irritée : en tant que personnage secondaire de l’histoire il me semblait légitime de ne pas émettre le moindre avis. Puis une idée émergea au milieu des voix qui s’étaient remises à gronder. Je m’y accrochai comme à une lueur et j’articulai, lentement, savourant ma trouvaille :

« Alors je pourrais garder les cheveux longs maintenant ?
- Pardon ? interrogea ma mère en se penchant vers moi, pleine de sollicitude.
- Je ne serai plus obligée de me couper les cheveux comme un garçon si papa n’est plus là ?
Ma mère dissimula sa surprise :
- Eh bien, non. Si tu veux, tu pourras les laisser pousser.
Je remuai sur la chaise et des brindilles de paille me griffèrent les cuisses.
- Et papa ne vivra plus avec nous ? Il ne reviendra plus à la maison ?
- Non, soupira ma mère en caressant mes cheveux. Il va avoir une autre maison. »

Une joie fulgurante comme un coup de couteau me traversa, empêchant l’once d’apitoiement que je ressentis pour mon père, désormais seul, de s’épanouir. J’avais peur de lui, de son humeur indéchiffrable, de ses coups, et il allait partir. Ma mère avait beau arborer un air affligé, pour moi c’était Noël. Les capteurs qui me permettaient habituellement de deviner ce que les adultes désiraient que je ressente, étaient brouillés. Soucieuse de délimiter ma liberté toute neuve, je multipliai les questions dont aucune n’était essentielle. Je ne voulais surtout pas savoir si nous allions revoir mon père. Pour moi, c’était fini.

« Et je pourrai arrêter la gymnastique alors ?
- Ah ça non ! Il n’en est pas question»

Plus tard, ma mère acheta, pour le salon, une moquette écrue à poils longs et un clic-clac. Elle se fit des mèches et s’inscrivit au tennis. Avec une amie, elle sortait en boite de nuit, certains samedis. Nous les regardions se préparer, tandis qu’une cassette d’ABBA défilait sur la chaîne. Ma mère portait un fuseau et un pull à manches chauve-souris, son regard luisait, baigné de fard vert, mauve ou bleu, ses cheveux, gonflés comme de la Barbapapa, rebondissaient lorsqu’elle glissait sur la moquette. Elle accrochait à ses oreilles, de lourdes breloques assorties à sa tenue.
« Tu es belle, disions-nous en chœur, Anna et moi, lorsqu’elle nous embrassaient avant de partir. Tu es la plus belle. Tu vas sûrement trouver un mari ce soir. »

(A suivre...)

Illustration : The black apple