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jeudi 5 juin 2008

La surprise (2)

D'elle je n'ai d'abord vu qu'un crâne, minuscule et couvert d'une fine chevelure hirsute. Contre son nez, le sein de sa mère, blanc et énorme m'arracha une grimace :
"Mais qu'est-ce que tu fais ? demandai-je à Elisabeth.
- Et bien je l'allaite, tu vois.
- Pourquoi, elle ne prend pas plutôt le biberon, c'est mieux non ?
- Ben on lui donne des biberons de temps en temps. Mais boire au sein c'est ce qu'il y a de meilleur pour les bébés tu sais !"
Anna, assise près de moi, pouffa dans ses mains. Je détournai la tête gênée car le bébé venait de recracher le téton érigé, tout luisant de salive. Une goutte de lait dévala la corolle sombre, s'attarda sur un grain de beauté et s'écrasa sur le soutien gorge à rabat. Ma belle-mère emboita sur le mamelon une drôle de gouttière. Je ne pus m'empêcher de poser encore des questions :
- C'est quoi ça ? Ça sert à quoi ce truc ?
- C'est pour recueillir le lait qui coule...
Je regardais, silencieuse, les sourcils froncés, la poitrine étrange qu'arborait Elisabeth, à présent qu'elle avait rabattu ses vêtements par-dessus. Elle ressemblait au soldat en armure qui ornait la couverture de mon livre d'histoire.

Enfin, elle nous présenta notre petite sœur, Ludivine :
- Qui veut la prendre ? s'enquit-elle gentiment...
- Moi !
- Non moi !
Elisabeth trancha en ma faveur :
- Anna tu la prendras plus tard. Tu auras le temps, ne t'inquiète pas.

Ludivine avait onze jours et elle était aussi légère qu'une poupée. Elle me dévisageait de ses yeux écarquillés et je n'osais plus respirer. Son petit nez se nichait contre mon épaule comme celui d'un petit animal, elle serrait les poings. De temps en temps un soubresaut agitait tous ses membres à la fois. Elle s'arquait entre mes bras qui l'embrassaient. Soudain, elle ouvrit la bouche et poussa un vagissement.
- Oh ! On dirait un chaton ! dis-je.
Ma voix, dans ma gorge c'était coincée. Je me tus, émue.
- Regarde ! chuchota Anna, qui, collée contre moi fixait Ludivine avec intensité.

Une gerbe de lait, épaisse et mousseuse, dégoulina sur la joue du bébé.
- Elisabeth, criai-je, Elisabeth, vite, viens la prendre !

Ce n'est qu'au moment de dormir que mes pensées s'ordonnèrent.
- Je voulais la détester tu sais, avouai-je dans la pénombre à Anna. Je le voulais vraiment, en plus on l'avait juré et tout et tout... Mais... Je crois que je l'aime !
- Oh oui, elle est si belle, approuva Anna.
Alors mon cœur se serra de cet amour immense et reconnu.

La tête dans l'oreiller, longtemps après que ma sœur se fut endormie, j'étouffai mes sanglots . Derrière les arcs de lumière de mes paupières pressées, j'admirais le visage de Ludivine, ses petites mains aux doigts repliés. J'avais onze ans de plus qu'elle et cela me terrifiait :
- Jamais nous ne serons proches, réalisais-je, et jamais nous ne vivrons ensemble. Et puis je vais mourir des années avant elle et elle sera si triste !

mardi 3 juin 2008

La surprise (1)

Boudeuses, nous étions assises sur le canapé d'angle. Mon père nous avait ordonné de venir parce qu'ils avaient une surprise pour nous. D'un pas léger, il était allé nous chercher un verre de lait que nous sirotions lentement, regardant nos Playmobils interrompus en pleine bataille..

Notre belle-mère, Elisabeth nous souriait avec entrain mais nous ne nous fatiguions pas à lui répondre ; avant de nous engager dans des émotions violentes nous préférions que notre père annonce clairement la couleur.

"Elle est où la surprise alors ? demandai-je poliment.
- Et bien, elle n'est pas encore visible mais ça ne saurait tarder... répondit mon père énigmatique.
- Ah !"
Anna soupira carrément puis elle murmura, impatiente :
"Bon ben en attendant on n'a qu'à aller jouer ? Et pis vous nous préviendrez quand elle sera là !
J'approuvai d'un hochement de tête quasi hystérique.
- Mais vous n'avez même pas deviné ce que c'était ! s'exclama mon père désappointé.
- Allez, on vous aide intervint ma belle-mère. En fait, elle est déjà là mais elle n'arrivera vraiment que dans 5 mois.
- Euh, tentai-je... Ça arrive par la poste ?
- Pourquoi ça met si longtemps c'est nul ! maugréa ma sœur.
Du bout du pied, elle poussait le tigre en direction d'un de mes cowboys. Je lui pinçai le bras discrètement.
- Aïe, brailla-t-elle.
Je lui intimai le silence d'un regard sombre.

Soudain j'eus une idée :
- Des vacances ? Vous allez nous emmener aux Etats-Unis avec vous la prochaine fois ?
Ils n'osèrent pas se regarder. Les choses ne semblaient pas prendre la direction qu'ils avaient envisagée.
- Bon, allez, je vous aide beaucoup là, s'énerva mon père, c'est une surprise qu'on doit attendre neuf mois en tout.

Mais nous étions déçues. Anna avait croisé les bras sur son ventre. Je me rongeais les ongles.
- Je ne sais pas. Aucune idée, avouai-je, agacée.
- Une petite sœur, annonça Elisabeth, crispée. Vous allez avoir une petite sœur... Je suis enceinte.
- Nous allons avoir un bébé, conclut mon père, fièrement.

Anna et moi échangeâmes un regard. Nous étions déçues, affreusement. Ils espéraient que nous exprimions notre joie mais nous en étions incapables. Nous aurions préféré un voyage.
- Chouette, super, dis-je, poliment.

Il y eut un silence puis Anna glissa du canapé vers le tapis. Elle saisit son tigre. Inquiète, je jetai un œil au couple sur le canapé. Mon père tapotait l'épaule de ma belle-mère qui regardait le mur, de l'autre côté de la pièce.

Je m'élançai sur mon cowboy avant que le tigre ne lui dévore un bras. Tacitement, nous décidâmes d'allier nos forces pour dévorer le bébé Playmobil qui babillait bêtement.

(A suivre...)

Illustration : Karen Preston