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dimanche 25 mai 2008

Cicatrices (2) - Panser ses blessures -

J’ai imaginé une incision au milieu de mon front qui scinderait mon corps jusqu’aux pieds et permettrait d’ôter ma peau abîmée. Il y aurait un moment délicat. Je verrais sous le dais blanc et rose parsemé de tâches de son, les chairs mises à nues, sanguinolentes, molles, parcourues de tressaillements minables. Les traversant de part en part, les os paraîtraient menaçants, curieusement rigides et les veines, battant frénétiquement, me rempliraient d’une appréhension vertigineuse.

Peut-être m’apercevrais-je qu’à l’endroit des cicatrices il n’y a rien. Le traumatisme était superficiel et je soupirerais à cause des années passées à tenter de le cerner.

Enfin, je serais prête à investir ma nouvelle peau, une peau indemne, un vêtement pour le bonheur, une enveloppe protectrice dans laquelle je me sentirais invincible.

Je souriais aux promesses de légèreté qui concluaient ma rêverie morbide, lorsque, mardi, le téléphone sonna. C’était Minna la mère de Margot. Elle m’informait que sa fille ne pourrait certainement pas venir à son cours le mercredi soir parce qu’elles allaient se rendre, d’un moment à l’autre, aux Urgences de l’Hôpital Necker. Margot était dans un état très inquiétant. Minna ne put achever ses explications. Après quelques secondes de silence, elle raccrocha et m’envoya un mail.

Quelques jours avant, Minna et Margot étaient venues manger à la maison et j’avais entendu toute l’histoire de ma petite élève.
A la naissance, elle avait eu une hémorragie cérébrale pour laquelle on l’avait opérée avec succès. On avait placé, dans son cerveau une petite valve pour aspirer le trop-plein de liquide céphalo-rachidien. Le tuyau d’évacuation descend au milieu de ses intestins.
Il y a deux ans, Margot avait soudain souffert de vomissements et de maux de tête intenses aussi l’avait-on hospitalisée à Dreux. Pendant deux semaines on lui avait fait une batterie d’examens sans trouver aucune cause à son état. Jusqu’à ce qu’une nuit Margot fasse une véritable crise de démence.
Minna, les larmes aux yeux raconta : « On aurait dit l’Exorciste, tu sais ? C’était horrible, elle ne me reconnaissait plus, il a fallu l’attacher dans son lit… ». Alors on a transféré Margot, en hélicoptère à l’Hôpital du Kremlin-Bicêtre.
Mais là non plus, les médecins n’ont su trouver ce qui n’allaient pas. Les parents de Margot insistaient : « Vous êtes sûrs que ça ne vient pas de la valve ?
- Mais non, leur répondait-on, de ce côté là tout va bien ! »

Un jour, Minna a remarqué que sa fille ne réagissait plus à la lumière. Elle trouvait son regard étrange. On lui a expliqué que c’était à cause des calmants qu’on administrait à Margot. « Ce n’est rien, c’est passager, vous verrez, c’est un des effets secondaires des médicaments ! ».
Après dix jours sans progrès dans cet hôpital, Minna et Santos ont demandé qu’on leur signe une décharge et ont emmené Margot à l’Hôpital Necker. Le professeur en neurologie de garde ce jour-là, après avoir examiné Margot et observé le scanner environ une minute, s’est écrié : « Il faut changer la valve tout de suite ! »
Il avait raison, elle était bouchée.
Mais entre temps, Margot était devenue aveugle parce que ses nerfs optiques avaient subi trop de pression.

Minna est donc venue vivre à Paris avec sa fille près d’une école spécialisée où Margot apprend à se déplacer, à cuisiner, à lire en braille, à jouer du piano. Son mari, Santos, chef d’entreprise à Dreux ne les voit que le week-end.

Margot mène une vie normale avec passion. Cet hiver elle a appris à faire du ski, elle grimpe aux arbres, joue dans les jardins d’enfants comme les autres. Dans la rue, elle court. Du bout des pieds et à travers ses grosses baskets blanches elle sent le bord du trottoir, les dalles de sécurité en haut des escaliers du métro et le long du quai.

Margot chante avec moi et c’est une lumière.
Tous les élèves qu’elle a côtoyé quelques minutes avant son cours ou à la fin de celui-ci ont été charmés, éblouis.
Margot est belle et elle est généreuse. Elle comprend la moindre de mes indications avec finesse. Parfois elle éprouve des difficultés parce qu’elle doit tout apprendre par cœur. Certains mots entendus sur un disque sont mal perçus, elle ne saisit pas toujours le sens des phrases qu’elle entonne.
Alors au milieu de la chanson, il y a un terme incompréhensible, de ceux que l’on invente tout petit avant de maîtriser parfaitement le langage.
Margot se met en colère parce qu’elle ne supporte pas de se tromper. Dans ce cas-là, soit elle se frappe la cuisse en criant « Oh non ! J’ai encore fait une erreur ! », soit elle prétend que c’est de ma faute parce que j’ai fait un bruit, que je n’ai pas joué la bonne note au piano, que j’ai chanté en même temps qu’elle – et ça, elle ne supporte pas !
Mais la plupart du temps Margot est enthousiaste, elle tape des mains quand l’exercice que je lui propose est un de ceux qu’elle connaît le mieux.
Elle hurle : « Oh je l’adore celui-là, merci ! Merci ! »
Elle se jette par terre, elle joue la morte, elle attend que ma voix tremble d’inquiétude pour se relever. Puis elle se voûte, arrondit sa paume sur le pommeau d’une canne imaginaire et descend une quinte sur « Gnain, gnain, gnain, gnain, gnain ».
Toutes les trois minutes j’essaie de la tempérer : « Margot calme toi ! Moins fort Margot ! Ne gigote pas trop Margot ! »
Elle se rapproche de moi et plante ses yeux bleus, brillants dans les miens, elle caresse mes cheveux, elle me pousse de l’épaule avec ses mimiques de sorcière.
Enfin, elle éclate de rire. Je lui demande pourquoi ? Elle me répond que c’est à cause de l’expression que j’avais à l’instant, ma façon de sourire « comme ça » : et elle imite à la perfection mon visage, quelques secondes plus tôt. Dans son regard, je crois lire mes pensées à livre ouvert. Je répète « Bon Margot, maintenant, concentre-toi un peu ! ».
Elle se redresse, bombe son torse gracile, lisse ses cheveux piqués de barrettes roses et mauves et elle chante, appliquée. Sa voix est claire, puissante, vibrante, elle s’élance, elle émeut, même mâchée par des mots ânonnés.
A la fin de l’heure, Margot se jette dans mes bras, me caresse les cheveux et clame « Je t’aime, oh je t’aime ! » Elle caresse mes cheveux une nouvelle fois, me demande pourquoi ils sont frisés et pourquoi si longs et de quelle couleur exactement ? Sa mère lui enjoint d’arrêter et je proteste « C’est bon, ce n’est pas grave ! »
Je la serre dans mes bras et elle répond à mon câlin en m’étouffant. Je fais « Arg ! », sa mère se fâche « Elle ne mesure pas sa force ! » Nous rions encore une fois.

Mardi à minuit un neurochirurgien a glissé son scalpel dans les cicatrices de Margot, celle à la base du crâne et celle au bas du ventre.
Il a retiré la valve qui s’était bouchée une nouvelle fois et il l’a remplacée.

(A suivre...)

Illustration : Art and Ghosts

mardi 20 mai 2008

Cicatrices (1) - Finir son assiette -

Ma mère m'a envoyé un mail parce qu'elle croit que je boude. Il s'intitule nous. Entre autres choses, ma mère m'informe qu'elle a rattrapé le retard sur mon blog et elle avoue : "je le trouve triste, trop triste par rapport à ta vie, qui est riche..."

Elle me conseille de récapituler mes bonheurs. Ce qu'elle accomplit pour moi, en quelques lignes.

Je soupire et je tourne la tête vers la fenêtre... Dans la vitre, mon reflet me dévisage, sans sourire.
Je contemple mon front strié d'angoisse, mes yeux maussades, mon grand corps avachi devant le bureau en pensant à ce que ma mère me suggère et en me demandant pourquoi je suis si sombre, si tourmentée en ce moment... Mon sourcil droit est coupé en deux par la blanche cicatrice, cousue savamment par mon père. Ma paupière gauche est boursoufflée juste au coin de l'œil. C'est une des cicatrices de l'accident. J'en ai une autre, quasiment invisible à la base du nez, entre les narines et la lèvre, et une au coude droit.

Curieusement, pendant des années, celle que j'ai tenté de dissimuler, celle dont j'avais honte, c'était la cicatrice au coude. Violacée, elle grumelait, exhibant des pans de chair nue, lisses et obscènes lorsque je dépliais le bras. J'avais l'impression qu'en la voyant n'importe qui pourrait connaître le fond de mon âme ou apercevoir les béances de mon cœur pathétique. Ce que j'imaginais, c'est que me connaissant, les gens se détourneraient de moi. Se moqueraient de moi. Cesseraient de m'aimer. Cette plaie abritait en elle toute ma laideur. Elle était un concentré de ce nez que je haïssais, de ce corps qui m'effrayait, de ces doutes que je dissimulais. Alors en cours de sport, je gardais le bras plié et le reste du temps je portais des vestes, des chemises, des pulls. Seule, je caressais rêveusement la peau à vif, ses bosses, ses coutures, je tirais sur les morceaux de trop, les roulaient entre mes doigts.

Ça me plairait bien d'être seulement celle que je suis aujourd'hui, Maman tu vois. C'est pas mal, la musique, un peu d'écriture, de beaux amis, un amoureux, un enfant, ça tient en quelques lignes ; le bonheur, ça ne se raconte pas mais c'est toujours ça de pris. J'aimerais bien, dans la glace, admirer un visage serein. Pourtant ce que je distingue ce sont les cicatrices. Je me demande si celle de ma paupière serait aussi voyante si mon père ne m'avait pas giflée, juste dessus, quelques temps après ma sortie d'hôpital.

Ce jour là pourtant, j'étais sûre de moi. J'avais analysé la situation et, au réveil, j'avais expliqué à Anna :
"Ce qui l'énerve c'est quand on montre qu'on a peur de lui. Je l'ai remarqué... Je suis sûre que si on ne haussait pas les épaules quand il est derrière nous ou si on ne levait pas le bras devant notre visage, il ne nous taperait pas. Fais-moi confiance Anna. Essaie de faire attention, juste aujourd'hui. Je sais que j'ai raison. Si on a l'air confiantes, tranquilles avec lui, il ne se fâchera pas."
Anna faisait la moue. Je m'impatientais :
"Ecoute Anna, ça sert à quoi de te protéger, hein ? A rien ! Il te frappera quand même ! Alors reste immobile et si possible souriante, et tu verras qu'il n'arrivera rien..."

Puis nous nous étions retrouvées à table. C'était l'époque où mon père ne s'était pas encore remarié. Il ne savait pas cuisiner et les repas étaient un calvaire. J'avais depuis longtemps compris qu'il valait mieux finir son assiette que minauder à chaque bouchée. Mais ma sœur s'obstinait, elle renâclait, recrachait. Elle ne m'écoutait pas alors que j'avais compris et que je lui avais expliqué de quelle façon il convenait de se comporter. A la fin, elle pleurait, une main sur sa joue cuisante, et devait, quand même, enfourner la nourriture jusqu'à la dernière bouchée.

Il avait concocté des calamars, à la poêle. Nous aimions tellement les calamars à l'encre de ma grand-mère, peut-être qu'il avait voulu nous préparer quelque chose susceptible de nous réjouir. Tiens, je n'y avais jamais pensé. Tu vois, Maman, finalement, je ne relève pas que le négatif, je suis capable de distinguer une lueur dans l'obscurité. J'étais fière, penchée au-dessus de mon assiette pleine parce que je devinais qu'Anna suivait mes instructions. Elle babillait et mâchait soigneusement les mollusques.
A la première bouchée, je me rendis compte que mes repères allaient s'effondrer. Ma théorie ne me permettrait pas de triompher de cette épreuve : j'avais senti un œil craquer sous ma dent, les tentacules agrippaient mes gencives de leur myriade de ventouses, une nausée palpitait dans ma gorge. Mon père ne tarda pas à s'en apercevoir. Derrière moi, sa voix tonna :
"Finis ton assiette !"

Tentant d'obéir, je glissai un calamar entre mes lèvres et manquai vomir aussitôt. Mes épaules se soulevèrent, je rotai, et laissai tomber devant moi la chose répugnante, dégoulinant de salive. La main de mon père s'abattit aussitôt sur moi, qui lui tournais le dos. Je sursautai et touchai du bout des doigts ma paupière brulante. Le sang dévala ma main, s'enroula autour de mon poignet. Les calamars rougeoyèrent sur la table. Je me mis à pleurer, en silence. Je ne parlais pas, je ne disais rien, j'essayais de comprendre, d'analyser la situation mais une petite voix dans ma tête criait : "Comment a-t-il pu rouvrir une blessure qui m'a tant fait souffrir ? Comment peut-il m'empêcher d'oublier ?"

Plus tard dans l'après-midi, il fit tant d'effort que j'eus pitié de lui. Alors que ma sœur savourait un esquimau et que je ruminais le refus silencieux que j'avais opposé à cette tentative minable de réconciliation, je lui adressai de nouveau la parole :
"Il est à quelle heure, déjà, notre car pour V. ?"

(A suivre...)

Illustration : Art and Ghosts

mardi 4 mars 2008

Accidents

[Le début est ici.]


Je traversai la vitre arrière au premier tonneau. Au deuxième Anna me suivit sans s'égratigner. Après le troisième la voiture se stabilisa, ma mère se retourna. Il n'y avait plus personne à l'arrière. Elle descendit de la voiture, l'épaule contusionnée, les vertèbres douloureuses et se pencha au dessus de ma sœur. Anna était allongée à plat ventre à moins d'un mètre de la roue avant de la Ford que nous appelions Titine. Elle remua ses bras et ses jambes, sonnée mais consciente. Ma mère se redressa et me chercha alors du regard. Elle ne pensait à rien et évoluait au ralenti, l'esprit embrumé par le choc. Ses pieds glissaient sur le macadam, l'un après l'autre. Elle m'appelait doucement. Elle tourna autour de la voiture. Vacillant sur ses hauts talons, elle eut l'idée vertigineuse de se baisser et de regarder sous le véhicule.

J'avais disparu. Dans les champs qui bordaient la route, le blé ondulait chuchotant des choses qu'elle ne comprenait pas.

A l'hôpital Necker, après les nouvelles radios, on m'informa qu'on allait faire à Zacharie une prise de sang pour être sûr qu'il n'ait pas d'infection. Je venais de discuter avec une jeune maman dans la salle d'attente : son petit de 18 mois allait justement être hospitalisé une semaine pour une suspicion d'infection osseuse. Elle attendait qu'une chambre se libère. Oscar risquait ensuite de prendre des antibiotiques pendant un mois. Zacharie recommença à hurler quand il vit que nous nous dirigions vers un lit à roulettes. Il s'agrippait au tracteur que nous avions trouvé sous une chaise dans la salle d'attente. Deux infirmières nous escortèrent, aux intonations chantantes. Elles se présentèrent : "je suis Carole dit la petite brune à lunettes", "je m'appelle Nadine, minauda la blonde épaisse aux cheveux frisés." Elles me prièrent de patienter parce qu'un médecin voulait s'entretenir avec moi au sujet de la prise de sang. J'eus à peine le temps de me poser de questions qu'une jeune femme entra. Elle tenait des flots de paperasse dont elle extirpa deux feuillets. Ce faisant elle me dit : "Nous nous sommes aperçus que les enfants malades du sida réagissaient de moins en moins aux médicaments que nous leur procurions. Nous avons besoin de comprendre pourquoi en faisant des tests sur du sang non infecté. Etes-vous d'accord pour que nous prélevions un peu plus de sang à Zacharie afin de nous aider dans nos recherches ?"
Dans mes bras mon fils trépignait, rouge de peur et d'angoisse. Il tentait d'escalader mon épaule pour se sauver.
"Oui, dis-je, je suis d'accord. Où faut-il signer ?"

Le conducteur de la Lada s'approcha de ma mère, un cigare fiché entre les bourrelets de sa bouche obscène. La route que nous suivions, en rase campagne, formait une croix avec celle, plus petite, d'où il venait. Il avait grillé la priorité à droite et nous avait percuté à plus de 150 kilomètres à l'heure. Juste avant l'accident, nous chantions et riions. Ma mère croyait que la voiture qu'elle voyait au loin la voyait aussi et allait s'arrêter au carrefour. Nous venions de passer une journée chez des cousins vignerons. Gérard, nous avait fait des tours de magie, tandis qu'Henri lisait les lignes de la main à ma mère. Avant de partir, nous nous étions gavées de mûres qui attendaient dans des saladiers d'être transformées en confitures. Nous ne nous rendîmes compte de rien. C'était juste comme si Titine, avait escaladé, un peu vite, un dos d'âne. Puis ce fut le trou noir.

Les infirmières m'expliquèrent comment je devais, de la main droite, bloquer un de ses bras. Avec l'autre je devais maintenir sa tête tournée vers moi pour l'empêcher de regarder. Pourquoi ? pensais-je, moi je préfère tout voir, c'est beaucoup moins effrayant mais je ne protestai pas parce qu'en même temps, je chuchotais des mots doux à Zacharie, des mots rassurants, c'était plus important. L'une d'elles saisit sa main et fit rouler la peau sous ses doigts. L'autre noua un gros élastique marron autour de son avant bras. Zacharie, épuisé, cessa une seconde de se débattre et Nadine planta la seringue dans sa main délicate :
"Zut, s'écria-t-elle après quelques secondes d'essais maladroits, je ne trouve pas la veine !"
"Oh, ajouta-t-elle, zut zut !"Un peu de sang gicla sur ses doigts. "Oh la la, la veine a éclaté !"
Livide, elle me regarda. Zacharie violet, s'égosilla de plus belle tentant de se redresser.
Nadine et Carole m'annoncèrent :
"Il va falloir, le repiquer, on va essayer dans le bras." "Je suis désolée, il a les veines trop fines, ça arrive parfois, ajouta Nadine." "Ne le laissez pas se relever, sinon il va croire que c'est fini, m'expliqua Carole en voyant que Zacharie tentait de s'asseoir. Il répétait en boucle "C'est fini ! C'est fini ! On s'en va..."

Ma mère entendit quelque chose. Dans le blé, un mouvement furtif avait imposé le silence aux oiseaux. Elle se redressa et me vit au milieu d'un champ, à plus de 300 mètres. Je tenais mon visage entre mes mains, terrifiée. Soudain, je poussai un cri rauque qui pétrifia la campagne indifférente. Du sang ruisselait sur mon chemisier blanc à collerette. Ma mère m'appela en se dirigeant vers moi. Je ne semblai pas la voir et tournai les talons, recommençant à courir. Au loin, la sirène des pompiers semblait être l'écho de ma voix. Je m'enfonçai dans un sous bois. Ma mère me perdit de vue. Elle trébucha sur une motte de terre et tomba à genoux.

Enfin Nadine trouva la veine. Dans le bras aussi, elle avait dû piquer plusieurs fois, ponctuant ses erreurs, d'exclamations affolées. Seulement, elle n'arriva pas à accoler le tube pour recueillir le sang à temps. Il en coula beaucoup à côté. Nadine paniquait, elle pleurait presque "Je suis désolée, je suis désolée, je fais de la boucherie, une vraie boucherie, c'est pas possible !" Enfin le prélèvement fut fini. Carole sortit un nouvel accessoire : "on va lui poser un cathéter pour éviter de le piquer de nouveau s'il fallait lui faire une perfusion..." A bout je soufflai "Je sais j'ai déjà vu ça dans Urgences." Je pouffai misérablement. Personne ne le remarqua car Zacharie se débattait de toutes ses forces pour arracher le truc qu'on voulait lui laisser dans le bras. On lui fit un gros bandage autour et je rabaissai sa manche : "Regarde, le tracteur, le beau tracteur, viens mon chéri on va aller manger, on va attendre les résultats et après on t'enlèvera le cathéter j'en suis sûre."
Avant que nous partions, Nadine lui caressa la joue : "Pardon Zacharie, je suis désolée de t'avoir fait mal et d'avoir dû recommencer plusieurs fois. " Mon fils posa sa tête sur mon épaule. Son corps se détendit d'un coup. Carole ajouta : "Pardon à la maman de Zacharie aussi, parce que ça n'a pas été agréable pour elle non plus." J'essuyai les larmes qui brouillaient mon regard : "ok, soufflai-je." Je quittai la pièce à toute vitesse.

Lorsque je repris conscience j'étais allongée au bord du pré et j'aperçus ma sœur immobile à quelques mètres de moi. Les pompiers m'entouraient. Ma mère les regardait, suspendue aux mots qu'ils prononçaient. J'essayai de me relever et on m'en empêcha. Je voulais voir ma sœur : "Elle est morte, pleurais-je, elle est morte Maman, elle est morte ! Ma sœur, ma sœur !" Ma mère sourit calmement: "Mais non, Anna va bien, ne t'inquiète pas. Anna, bouge s'il te plaît pour montrer que tu n'as rien. Elle n'a rien, rien du tout" Je me mis à tousser. J'étouffais. Le chauffard me soufflait la fumée de son cigare en pleine figure : "Elle va bien la petite ? s'enquit-il avec flegme" Il sourit, benêt, quand ma mère lui enjoignit de s'éloigner avec des mots orduriers. Il regagna son véhicule en titubant.

A la cafétéria, Zacharie se jeta sur son plat de pâtes et de jambon. Je picorai, incapable d'avaler quoi que ce soit. Parfois, un mouvement lui rappelait le cathéter et les larmes coulaient sur ses joues. "N'y pense plus Zozo. Mange mon petit cœur, lui disais-je bouleversée." Finalement, à notre retour on nous apprit qu'il n'avait rien du tout, pas d'infection, peut-être une fracture en cheveux sur le tibia, pas sûr : "Surveillez sa température, me conseillèrent le bel interne et le spécialiste en me serrant la main." Zacharie se laissa enlever la petite capsule en souriant. On le laissait regarder et il tenait le tracteur entre ses mains.

Pour recoudre ma paupière, mon coude et la peau entre le nez et la bouche, on ne me fit pas d'anesthésie. Six personnes me maintenaient parce que j'avais décidé de ne pas supporter tant de douleur. Dans la salle d'à côté ma sœur vomit les mûres en entendant mes hurlements.

Les jours suivants, à l'hôpital, nous nous amusâmes comme des folles, même pendant la période où je dus rester allongée. Un soir, mon père nous rendit visite. Il était tard mais il brandit sa carte de médecin et on le laissa passer. Il avait interrompu ses vacances au ski pour venir nous voir. Il demanda à voir mes cicatrices et passa doucement le doigt dessus :
"C'est du bon travail, décréta-t-il"

Je m'endormis alors que le baiser qu'il avait déposé sur mon front formait un cercle humide. C'était fini.

[Ce récit est teinté de l'angoisse que m'a causée une nouvelle terrible apprise il y a quelques jours. D. et G. des amis très proches ont appris que leur bébé de huit mois avait un cancer de l'œil. Je suis allée les voir hier. A. va être opéré vendredi. On va lui ôter le globe oculaire atteint. Pendant que D. m'expliquait sa maladie, sur mes genoux, A. riait aux éclats. Je le tenais par les mains et il poussait sur ses jambes dodues pour se mettre debout. Ses pommettes attiraient mes bisous, il discutait sur une seule voyelle et nous comprenions tout. De temps en temps, un mouvement dans les branches qui caressaient la fenêtre, attirait son regard. Il renversait la tête en arrière et nous oubliait. "Regarde, il est dans la lune, me disait D."]

Illustration : Badbird's

vendredi 29 février 2008

Coups et blessures

Cet après-midi en rentrant de l'hôpital Necker avec mon fils, je vis un homme entrer dans le wagon où nous étions, s'asseoir sur un strapontin et boxer l'air devant lui. Immédiatement je me raidis et je tournai face à moi la poussette où Zacharie dormait. L'homme, coiffé d'un bonnet bordeaux, éructait, crachait et tapait des pieds. Il était agité de tics, visiblement chargé aux amphétamines. Il me fit peur et je sentis mon cœur tambouriner si fort que mes mains en tremblaient. Pourtant, au bout de quelques minutes, comme il restait assis et finalement, se taisait, je me mis à penser à mon père. Mon père qui était médecin. Anesthésiste. Il y a longtemps, je m'étais avoué que ses disparitions successives m'avaient libérée en me donnant une chance de m'épanouir.

Le problème c'est que la dernière fut définitive.

Au mois de janvier j'avais emmené Zozo aux Urgences. Il était tombé et boitait. A la pharmacie près de chez moi, on m'avait orienté vers les Urgences de Lariboisière où nous avions patienté une heure et demi avant de nous entendre dire qu'il n'y avait pas d'Urgences pédiatriques dans cet hôpital. J'avais eu le temps de comprendre l'histoire d'une jeune-fille venue en famille. Sa sœur s'était entretenue avec un interne à côté de moi :
"Elle veut partir, elle dit qu'elle n'a rien.
- Ce n'est pas possible, il faut qu'on la garde en observation. Que s'est-il passé exactement ?
- C'est son copain qui l'a tapée..."
J'avais alors regardé la jeune-fille. Sa mère se tenait à côté d'elle, mordant ses lèvres pour ne pas craquer. Elle, la tête dans les mains, penchée en avant n'offrait qu'une tignasse noire à ma vue. Je remarquai sa longue jupe de gitane qui ressemblait à celle que je portais lorsque j'avais son âge. Avait-elle revêtu sa jupe préférée pour aller voir son amoureux ? D'un coup elle se redressa et je vis son visage qui n'était qu'un hématome, strié de blessures sanglantes. Elle accepta d'aller se recoucher, entrainée par sa mère qui pleurait silencieusement, et cinq minutes plus tard, sa sœur revint en tendant un berlingot :
"Elle a vomi, annonça-t-elle au médecin."
Aussitôt une équipe fit rouler son lit à travers une série de portes battantes et elle disparut hors de ma vue.

Je choisis d'attendre le lundi pour aller consulter notre pédiatre habituelle. Celle-ci nous prescrivit des radios et une échographie qui ne montrèrent aucune fracture. Elle me demanda d'attendre deux jours et de la rappeler si Zozo boitait toujours. Finalement, le délai écoulé, elle me convainquit de l'emmener aux Urgences de Necker, elle craignait un truc plus grave, une infection osseuse par exemple. Voilà comment je me retrouvai dans une grande salle de consultations avec un interne fort beau et très patient qui parlait la tête penchée sur le côté. En tant qu'ex fan de la série Urgences, je ne pouvais m'empêcher de penser à Doug Ross et toutes les cinq minutes j'avais envie de dire, espiègle Je sais, j'ai regardé Urgences. Dans cet endroit effrayant, vibrant de révélations tragiques et de douleurs que les enfants ne devraient pas subir, j'avais envie que l'on m'apprécie et que l'on prenne soin de mon fils. C'est à cause de mon père, ai-je pensé, ça me fait ça à chaque fois.

Mon père nous emmenait toujours faire de longues ballades, lorsqu'il nous gardait le week-end. Je ne me souviens pas qu'il l'eut fait avant le divorce. Mais après oui. Le reste du temps nous devions jouer en silence pendant qu'il faisait ses révisions. Ma sœur Anna avait trois ans et moi six. Nos rires le mettaient de mauvaise humeur. Nous chuchotions pour ne pas le déranger. Quand il en avais marre d'étudier ses cours, nous sortions. Il fonçait dans sa belle voiture rouge jusqu'à un parc que nous trouvions glauque. Il marchait vite et nous devions le précéder. De temps en temps, il filait devant comme s'il voulait nous semer mais c'était rare. Il préférait nous garder à portée de main.

En RTT la semaine dernière B. et moi avons emmené Zacharie dans un lieu d'accueil parents-enfants. Je savais que celui-ci, dans lequel nous n'étions jamais allé auparavant, était animé par des psychothérapeutes. Je ne m'en souciais guère. Nous y allions pour que Zacharie fréquente d'autres enfants tout en s'éclatant avec des jeux qu'il ne connait pas. Alors que je contemplais rêveusement mon fils qui courait, en extase, d'une voiture à l'autre, une fillette se présenta devant moi. Elle tenait un jouet et le leva à hauteur de mon visage. Sans pouvoir me contrôler j'eus un geste de protection, la main devant le visage. Je pris une grande inspiration sonore qui ressemblait à un cri. Je m'excusai aussitôt auprès de la fillette qui avait l'air interloquée et levai la tête pour voir, en face de nous, sa mère et une des thérapeute, Maryse, qui me fixaient de la même façon. Cinq minutes plus tard Maryse s'approchait de moi, insidieusement et s'entretenait avec le collègue qui nous avaient accueillis en nous désignant du menton. Elle ne tarda pas à me faire subir un interrogatoire en règle. B., à qui j'avais raconté ma bévue, piaffait, imaginant qu'on le prenait peut-être pour un mari violent.

Ma mère l'autre soir a eu les larmes aux yeux en regardant B. jouer avec Zacharie.
"Jamais ton père n'a joué comme ça avec vous, m'avoua-t-elle. Même pas quand ta sœur n'était pas née. Il ne savait que donner des ordres, dresser, punir. "
"Tu as de la chance, conclut-elle."

Mon père ignorait comment manifester sa tendresse. Il ponctuait ses paroles de claques à l'arrière de la tête et de coups de pieds aux fesses. Quand il faisait des œufs durs il nous les cassait sur le crâne. En promenade, marchant devant lui, nous attendions les coups. Nous comprenions qu'il avait besoin de se défouler après tant d'heures immobile à son bureau. Il nous parlait de notre mère qui prenait du bon temps avec plein d'hommes pendant ce temps, qui profitait de la vie sans lui et sans nous. C'était lui qui était parti du jour au lendemain mais il ne lui pardonnait pas de ne pas l'avoir retenu.
Je me rappelle que lorsque j'étais malade il prenait soin de moi. Mes meilleurs souvenirs de lui sont ceux où il s'est conduit en médecin. A dix-huit mois lorsque je me suis ouvert le sourcil en tombant contre une chaise, il m'a soulevé dans ses bras forts et m'a conduit à l'hôpital. J'en garde une belle cicatrice qui coupe mon arcade gauche ; c'est mon père qui m'a recousue, expliqué-je fièrement lorsqu'on me demande d'où elle vient. Quelques années plus tard, à la suite d'une randonnée, je commençai à me sentir mal. J'allais tomber dans les pommes - crise d'hypoglycémie - lorsque mon père s'aperçut de mon état. Il me donna de gentilles paires de claques et me fit boire du café sucré et salé. Il faut que tu le boives en entier, me répétait-il, après tu iras mieux. J'avalais la boisson jusqu'à la dernière gorgée. Quand il prenait soin de moi, je me sentais heureuse.

Aux Urgence, Zacharie pleura beaucoup. Il n'aime pas les docteurs, les blouses blanches. Dans la salle d'attente je lui expliquai : "Tu sais mon papa à moi, il était docteur aussi." Mais ça ne le rassura pas. Après le diagnostic du bel interne, il fallut attendre l'avis du spécialiste. Il entra, vêtu de noir, bronzé, grand. Est-ce normal que je le trouve beau aussi ? me demandai-je. Alors que l'interne m'avait dit qu'il pensait à une blessure à un tendon qui passerait avec le temps, son chef affirma d'une voix claire qu'il voyait une fracture en cheveux sur le tibia de Zacharie. "Nous allons refaire une radio, dit-il en penchant la tête sur le côté." Zacharie se mit à crier "Non pas la radio ! Pas la radio !" et nous retournâmes dans la salle d'attente.

(à suivre...)

Illustration : Bobi and Bobi