dimanche 25 octobre 2009

Un conte de fées ?

Avant d'aller à Lyon voir ma sœur qui bénéficiait d'une journée de permission, je suis entrée dans une librairie.

Je savais, par sa mère, que Ludivine restait la plupart du temps enfermée dans sa chambre à bouquiner. Elle ne supportait ni les autres patients, ni les murs de l'hôpital psychiatrique où il était convenu qu'elle fasse, avant de s'y retrouver internée, son stage de diplôme.

Feuilletant les romans étalés sur les tables, je ne savais que choisir. Il suffisait d'un mot, d'une sensation pour que je rejette une histoire qui me paraissait dangereuse pour l'âme dolente de ma sœur. Alors, errant au rayon papeterie, j'ai vu une illustration, toute de poésie et de nostalgie, qui m'a arrachée un sourire. Je savais que Ludivine écrivait parfois ses pensées et j'ai jugé qu'il valait mieux, finalement, lui offrir un espace pour ses maux.

Puis, parce que j'étais tombée amoureuse de sa couverture, j'ai pris un deuxième cahier pour moi. J'avais une impression étrange, comme si en emportant ces deux cahiers identiques un pour ma sœur, un pour moi, j'allais communiquer avec Ludivine. Comme si j'allais la retrouver. D'un coup je me suis sentie plus tranquille, presque sereine.

De retour chez moi, j'ai cherché Princesse Camcam sur internet. Il se trouve qu'elle a un blog et qu'elle est venue peu de temps après sur le mien...

Aujourd'hui j'ai commencé à griffonner des idées pour un conte qu'elle illustrera, s'il lui plait.

jeudi 15 octobre 2009

Le 13 septembre

La chaleur m'a semblée curieuse après une journée de pluie et j'ai gravi la longue rue Custine à petits pas, pensivement, un peu essoufflée parce qu'avant de franchir le seuil de mon appartement je n'avais rien fait, ou presque, je n'avais pas bougé et il me semblait soudain épuisant d'avoir à enchainer les pas, portant sur l'épaule mon sac trop lourd.
Un instant j'ai été tentée par l'idée de rentrer aussitôt, de renoncer, je savais que mon fils exulterait à mon retour comme si j'étais partie cent ans et B. aussi serait content, surpris, je devinais son sourire. Nous avons cela en commun, tous les trois, d'inventer des fêtes à chaque écart du quotidien et même, parfois, de ressasser une habitude, une mimique ou trois petits mots jusqu'à ce que cette habitude, cette mimique, ces mots-là ne soient plus seulement cela mais deviennent une célébration d'eux-mêmes. J'ai hésité, comme il m'arrive régulièrement d'hésiter, entre retourner dans la ronde rassurante des jours tranquilles ou me confronter à la solitude, m'obliger aux rencontres. Une petite voix me susurrait Profite, profite de ces instants volés, de cette tranquillité rare, cela aurait pu être la voix de mon mari, d'une générosité exemplaire, mais je n'ai jamais su prendre une telle résolution sans une once de culpabilité.

Au croisement de la rue Ramey, j'ai cessé de tergiverser car l'image de ma coiffeuse s'est imposée entre mes pensées et moi. J'apercevais les panneaux rouges qui entouraient la large vitrine de son commerce et j'ai cherché, tendant le cou tandis que je traversais, à distinguer les fleurs dont m'avait parlée mon amie Nathalie, les messages collés sur la porte. J'étais si loin que je n'aurais pu voir qu'une énorme couronne de fleurs s'il y en avait eue une, accrochée à l'extérieur. Mais plutôt que de m'en étonner je me suis trouvée presque rassurée de trouver l'endroit tel qu'il était avant l'été. Je n'avais aucune envie de m'approcher car j'étais sûre que savoir qu'Olivia était morte ne m'apporterait rien, tandis que ne pas en avoir la preuve laissait une place au doute. Et ce doute me réconfortait.
On m'avait raconté sa mort quelques jours auparavant et tout ce que j'avais pu dire c'est Mais c'est elle qui me coiffait !, la voix tremblante, comme si le fait qu'elle me coiffait, moi, et qu'elle ne pourrait plus le faire constituait la preuve qu'une injustice avait été commise, injustice qu'il fallait réparer sur le champ. Puis je m'étais rappelée ses confidences au début de l'été. Son ex, le père de sa fille aînée, venait de mourir. Elle avait aussi un petit garçon de l'âge de Zacharie. Elle me faisait penser à PJ Harvey pour le côté brune et rockeuse mais elle était bien plus belle et pour parler, il lui fallait hausser sa voix rocailleuse au-dessus des albums qu'elle passait au volume maximum. Je l'imaginais, embêtée d'être morte, comme elle avait été embêtée d'être en retard, plus d'une fois, la tête penchée sur le côté, passant la main dans ses cheveux pour les ébouriffer. Merde, elle avait quasiment mon âge !

Plus loin dans la rue, je suis passée devant la quincaillerie d'un plombier, ami de notre premier propriétaire parisien, de mèche avec lui pour ne rien réparer ou mal. Je n'ai pu retenir les injures qui me viennent aux lèvres chaque fois que je pense à lui. Imaginer le flot d'insultes que j'avais déposé devant sa boutique m'a mis du baume au cœur et j'ai marché, plus légère jusqu'au 52. Là, rien ne signalait que ma gynécologue n'était plus là. Et pourtant, un message sur le répondeur m'avait avertie à mon retour de vacances : "Le Dr R. est très gravement malade et hospitalisée. Elle ne pourra vous recevoir comme prévu en septembre. Veuillez rappeler le secrétariat pour que l'on vous donne d'autres coordonnées."
Quand je suis envie parvenue Place Corentin Pecqueur, j'ai vu que le trottoir était plein de monde. Il y avait une caméra d'Arte, un perchman et sa perche. J'ai hésité, encore, à repartir mais l'envie de me tenir éloignée un moment de mes pensées de l'aller m'a retenue.
C'est alors que j'ai entendu une voix étrange et laide éructer en anglais, accompagné d'une guitare. Je me suis haussée sur la pointe des pieds et j'ai aperçu un type aux cheveux sales, aux yeux rendus vitreux par une paire de lunettes aux verres jaunes. Bizarrement, j'ai espéré qu'il ne s'agisse pas de Colum McCann. Comme si cela avait une importance...

Il y a quelque chose d'étrange à vouloir rencontrer des écrivains, je l'ai toujours pensé et c'est quasiment la première fois, que de mon propre chef je me décidais à aller observer, écouter un de ces dompteurs de mots dont l'univers aurait dû me suffire.
Quand je travaillais pour un distributeur de livres en anglais, au Salon du Livre, nous allions par jeu, deviner qui se cachait derrière les files les plus longues de passionnés ; cela me paraissait étrange d'attendre des heures juste pour une phrase impersonnelle griffonnée à la va-vite sur un livre. Entrevoir Amélie Nothomb et son chapeau, découvrir la silhouette délicate de Christine Angot après avoir été agressé par ses déclamations tonitruantes au micro bien au delà de la zone dédiée à sa lecture publique, c'était comme un jeu et c'est tout. D'ailleurs les deux seules fois où je suis sortie de mon indifférence, j'ai été attristée par ma rencontre avec Nancy Huston et horriblement vexée par celle avec Armistead Maupin. Celle qui était l'une de mes auteurs préférés avait l'air las, je n'avais pas réussi à lui exprimer ma gratitude pour ce que la lire m'avait apporté. Celui dont Les Chroniques de San Francisco m'avait charmée et enthousiasmée plusieurs semaines de suite, a signé mon exemplaire de son ouvrage en parlant à un séduisant jeune homme qui attendait derrière moi. Je crois qu'il n'avait pas même eu à me demander mon prénom puisque, selon les instructions des libraires de la FNAC, je l'avais déjà noté sur un bout de papier.

Ce 13 septembre, il a été rapidement décidé d'émigrer vers le square car la librairie ne pouvait contenir la foule venue admirer l'auteur irlandais et je l'ai enfin aperçu, reconnu car j'avais dû le voir en photo récemment ; je me suis souvenu que d'ailleurs je l'avais trouvé séduisant avec ses yeux expressifs, intelligents, au milieu d'un visage lunaire. Près de lui, assis sur le dossier d'un banc, sa guitare sur les genoux, se tenait Joe Hurley, ami de l'auteur, ayant composé plusieurs chansons évoquant Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Il a entonné quelques mélodies inaudibles derrière la rocaille de sa voix, projetées d'une bouche obscène, lippue, portées par un regard morne. Sans cesse je croisais les doigts pour que ce soit la dernière mais il paraissait déterminé à ne jamais s'arrêter. A côté de lui, Colum McCann scandait les paroles silencieusement et je me suis sentie coupable de ne pas comprendre ce qu'il pouvait trouver à cette musique.

Enfin, l'écrivain a lu des extraits de son livre en anglais puis en français. Il était charmant, drôle, juste parfait pour l'occasion. Accroupie je tentais de prendre des notes et de filmer ; ma caméra avait des soubresauts, mon stylo dérapait et j'ai fini par lâcher l'un et l'autre bien avant la fin de la rencontre.

video

Le résumé du roman est aisé : le 7 aout 1974, le funambule Philippe Petit, a couru, marché, dansé, salué et s'est même allongé sur un câble d'acier long de 400 mètres tendu entre les deux tours du World Trade Center. Colum McCann est parti de ce moment extraordinaire pour décrire une poignée de personnages New-Yorkais : un prêtre irlandais tourmenté par sa foi, en plein Bronx, une mère dans son luxueux appartement sur Park Avenue, hébétée après la mort de son fils au Vietnam, un passionné de tags dans le métro, une artiste engagée, ex-droguée, des prostituées noires. C'est le genre de sujet qui, bien traité, peut être éblouissant, faisant montre de la virtuosité de l'auteur - et c'est le cas ici- l'évocation des personnages en quelques chapitres laissant juste assez de frustration pour que leur souvenir demeure bien longtemps après la lecture. J'ai, entre autres, apprécié que le livre semble déséquilibré, avec un traitement inégal selon les personnages, certains assez vite abandonnés, d'autre qui reviennent lorsqu'on ne s'y attend plus.
Certains portraits sont plus réussis que d'autres. Le prêtre irlandais, Corrigan, raconté par son frère plus coincé, maladroit, un peu niais mais touchant aussi, comme le négatif d'une photo idéale, est saisissant de complexité, de beauté, de singularité.
La douleur de Claire face à l'absence de son fils Joshua, la façon dont elle se remémore ses innombrables qualités comme si elle voulait argumenter contre sa disparition m'ont aussi remuée. Les pages sur la préparation du funambule, avant son exploit, tranchent ; d'un tempo plus lent que les autres elles dégagent une acidité, presque une tristesse ; l'espèce de détachement glacial de l'artiste, sa vision poétique du monde sont époustouflants*.

Colum McCann a raconté qu'il avait passé un coup de téléphone à Philippe Petit pour l'informer qu'il allait parler de son exploit de 1974 dans un livre.
Celui-ci lui a demandé : "Vais-je passer pour un clown ?"
Colum McCann l'a rassuré : "Non, car je trouve que ce que vous avez fait est un acte de pure beauté."
Philippe Petit a conclu leur bref échange en demandant à l'écrivain de lui envoyer son roman lorsqu'il serait fini. En riant Colum MacCann nous a dit : "C'est ce que j'ai fait et je n'ai plus jamais entendu parler de lui ! Mais peu importe, je ne me soucie pas de ce qu'il pense... D'ailleurs je n'ai pas fait de recherches à son sujet, j'ai quasiment tout inventé en dehors de ce qui s'est passé entre les deux tours. Je ne voulais pas que ce soit réaliste, je voulais que ce soit un beau portrait et ayant le vertige, je voulais créer une sorte de vertige pour le lecteur."
Dans le square, des voix se sont exclamées : "C'est sacrément réussi", "Oh oui !"

Et que le vaste monde poursuive sa course folle
** ne s'achève pas avec l'arrivée, au bout de son câble, du funambule car, nous raconte l'écrivain : "Finalement je me suis rendu compte que j'avais plus envie de parler des gens autour. Des gens ordinaires. Car ce sont eux qui m'intéressent, comme dans une ville m'intéressent d'abord les endroits dangereux, les aspects difficiles de la vie dans cette ville."
McCann croit en effet que la chose fondamentale en littérature c'est l'empathie. Il faut commencer par comprendre l'autre pour se comprendre soi-même. Selon lui, l'histoire du monde peut être contenue dans un roman, les problèmes du monde, résolus à travers la biographie de quelques personnages honnêtes et sérieux.
Ainsi quand on lui demande s'il a voulu parler aussi du 11 Septembre 2001 , l'auteur acquiesce :
"Le funambulisme, qui est un spectaculaire acte de beauté et de création, est en opposition directe avec l'acte de destruction que furent les attentats. C'est aussi comme aller entre deux époques. Ce roman, on peut le voir comme une histoire de 1974 à New York ou on peut choisir de l'interpréter comme une allégorie, l'Irak faisant écho à la guerre du Vietnam. Il y a plusieurs niveaux de lecture."

Convaincue par sa démonstration, j'ai pourtant réalisé, quelques jours plus tard, que j'aurais pu me passer des dernières pages... Je n'avais pas besoin d'une cadence parfaite comme pour un morceau de musique. Ou alors c'est que le fil de l'histoire, après que le funambule ait posé le pied sur le montant d'une fenêtre d'une tour, s'était irrémédiablement rompu.

*Je voudrais recopier ici le passage avec le coyote, page 205 et 206 mais ce serait trop long je le crains.
** Le titre, en anglais Let the great world spin, est emprunté au poème de Tennyson Locksley Hall.

Illustration : Gérard Dubois

mardi 13 octobre 2009

D'autres premières fois que la mienne

Celle de Didier Goux, grand initiateur.
Celle d'Olivier P.
Celle de Dorham.
Celle de Poison-Social.
Celle de Nefisa.
La première de Suzanne. Puis la deuxième. Il y en aura une troisième et il s'agira de trouver celle qui est vraie.
Celle de Pierre Robes-Roule.
Celle de Nicolas.
Celle de Manutara.
J'ai joué le jeu aussi.

Je lirais bien celles de Spermy, Marie-Georges, Zette, Gaël, Arf, Anna de Sandre, Cochon, Audine, Frédérique Martin, Oh!91... et de qui voudra...
Ben oui, j'aime lire !

lundi 12 octobre 2009

Mignonne Lolita

Didier Goux me suggère de raconter ma première fois. Olivier P., tagué lui aussi, a raconté trois premières fois... J'ai trouvé l'idée séduisante avant de me rappeler que le premier amour je l'avais déjà raconté ici, le premier baiser imaginaire et le premier vrai baiser ici. Il ne me reste donc plus qu'à décrire comment je suis devenue la maîtresse de mon premier amant l'été avant d'entrer en terminale. L'exercice me semble périlleux parce que plus j'y pense, plus je me convaincs que je suis toute entière dans cet épisode de quelques semaines ou du moins, qu'il y a dans cet épisode un certain nombre de clefs essentielles. D'où je suis, cela semble infiniment simple, presque caricaturale de voir ce qui a fondé ma vie de femme... et peut-être ma vie toute entière. J'avais commencé le chant depuis un an et j'avais envie de faire un stage musical l'été. Celui qui était au tarif le plus raisonnable et que ma mère voulait bien m'offrir avait lieu à Saint-Céré, en Dordogne. Il s'agissait de chanter les chœurs des Contes d'Hoffmann d'Offenbach, soutenu par des chanteurs professionnels. Je dormais dans un dortoir avec d'autres stagiaires de mon sexe et j'allais à pieds aux répétitions qui avaient lieu toute la journée dans un bâtiment surnommé l'Usine. La plupart des chanteurs et musiciens avaient la trentaine. J'étais de loin la plus jeune et cela me donnait un statut à part. Je me glissais partout, passionnée par l'opéra que nous travaillions, par les rouages du spectacle et partout l'on m'acceptait comme un petit animal touchant. Mal à l'aise dans mon corps, j'étais pourtant souvent maladroite. Je trébuchais sur les décors, je ne savais pas enfiler mon costume seule, j'étais pétrifiée de trac lorsqu'il fallait m'avancer sur le bord de la scène en dansant, une fois je me suis même étalée sur scène et le metteur en scène s'était mis à hurler qu'il allait trouver une autre poupée si je continuais à saboter son spectacle.

J'avais un amoureux officiel, resté à V. à qui j'envoyais quelques cartes postales anodines quand je m'ennuyais. Pour mon anniversaire, le 21 juillet, il me fit livrer un énorme bouquet que je laissai dans la salle de répétition, dans un seau, faute de vase - les fleurs sentaient trop fort pour que je les dépose près de mon lit. Il s'appelait Jean-Marc et il était métallurgiste. Il avait la même voiture que la dernière de mon père, une Escort avec un toit ouvrant. Nous nous étions rencontrés au bal des conscrits et nous aimions bien pleurer dans les bras l'un de l'autre en pensant à nos parents défunts. Il m'avait fait découvrir Mike Brant et je lui avais passé des symphonies de Beethoven en 33 tours, il avait trouvé que c'était sympa comme musique. Je prenais la pilule depuis peu parce qu'à la fin de l'été nous devions partir ensemble camper, dans le Beaujolais. Il était plus ou moins entendu que je lui offrirai ma virginité sous la tente. Je l'avais fait patienter plusieurs mois, il avait 22 ans et il ne me cachait pas qu'il n'attendait que ça, il m'avait assez embrassée. Quant à moi je n'avais pas vraiment envie de passer une semaine dans ses bras et l'idée de camper près de chez moi me semblait d'un glauque absolu.

A Saint-Céré, pendant les pauses, j'écoutais les chanteurs professionnels évoquer leurs spectacles passés et futurs, critiquer les solistes, parler de leurs conditions de travail et des coucheries entre untel et untel et unetelle et unetelle. Je ne comprenais pas bien, souvent je confondais, je ne savais pas que l'homosexualité était si répandue, je savais à peine qu'elle existait et je ne voyais rien au premier coup d'œil, je ne savais pas que l'amour était si répandu. Ils s'esclaffaient, j'étais mignonne, j'étais naïve et curieuse, je ne les lâchais pas d'une semelle. Timide depuis l'enfance, je me sentais enfin dans mon élément, je leur posais mille questions, j'étais heureuse et dès les premiers jours décidée à devenir chanteuse parce qu'il n'y avait rien de plus beau que de dessiner un crescendo en chœur, de laisser la place à une voix, d'échanger des regards amicaux au milieu de toute cette musique. Le costumier m'adorait à cause de mes longs cheveux épais, il m'avait montré du doigt le premier jour alors que nous chantions les "Glou, glou" du premier acte et, plus tard, lorsque j'étais allée le voir pour les essayages, il avait poussé des cris de soprano en touchant ses joues du plat de la main. Il avait décidé que je serais une poupée, toute de rose vêtue. La maquilleuse m'apprit à coller mes faux cils et à tracer deux ronds parfaits sur mes joues, je n'étais pas très douée et le plus souvent, j'attendais qu'elle vienne le faire. Je devais trotter à petits pas de danse, saluer sur les pointes et j'avais dû répéter en douce avec ma partenaire, la poupée blanche, parce que je n'y arrivais pas, je n'avais jamais dansé, je savais à peine me mouvoir sans tout casser.

Quelques jours après le début des répétitions, Christophe est arrivé. Nous étions dans une petite pièce dont la porte était restée entrouverte et nous chantions. L'air semblait immobile, nous étions hébétés par la chaleur, concentrés. Il est entrée pendant que le chef d'orchestre parlait et mon cœur s'est serré. Décontracté malgré son retard, il a salué plusieurs chanteurs et, alors que je ne le connaissais pas, j'ai ressenti une jalousie poignante, inexplicable.

J'ai oublié beaucoup de choses, en dehors de son apparition et de notre première nuit, je ne sais plus, par exemple, comment nous avions fait connaissance mais je nous revois, assis l'un en face de l'autre au self, penchés l'un vers l'autre. Pour moi il était sans âge, trop vieux pour que je puisse deviner s'il avait 25, 40 ou 50 ans, à mon âge c'était quasiment pareil, quand il m'avait demandé de dire un nombre j'avais dit un peu plus que ses 33 et il avait ri, presque vexé... J'étais si mignonne ! Pour me rattraper, je lui avais appris qu'il avait le même âge qu'Henri Miller à son entrée en écriture, Christophe ne connaissait pas encore Miller, même s'il en avait entendu parler et ça l'avait intéressé.

Il avait deux profonds sillons autour de la bouche et des joues creuses, les yeux bleus pâles, la peau fine et pâle, constellée de taches de rousseur, comme la mienne ; sa beauté m'étais presque douloureuse et j'en ai gardé le goût des visages marqués à la Laurent Terzieff. Il me parlait beaucoup et me demandait, en retour, de lui raconter ma vie. Je ne savais que dire, je ne savais pas faire cela, discuter, les garçons m'avaient toujours tellement impressionnée ! Je me demandais sans arrêt pourquoi il passait du temps avec moi, je cherchais que dire pour le garder près de moi, aussi, parfois j'oubliais de lui répondre, je ne l'écoutais pas. Bouche bée je suivais du regard le dessin de sa bouche, je devinais son odeur, j'entendais sa voix si mélodieuse, chantante même en parlant, sa voix chaude et colorée. Il avait une femme qu'il aimait depuis longtemps et trois enfants aux prénoms de conte de fée. Il m'avait expliqué qu'il ne pourrait m'aimer vraiment, j'étais si jeune et lui avait le double de mon âge mais si je voulais, m'avait-il proposé, nous pourrions nous allonger, nus, l'un à côté de l'autre et ensuite ce serait à moi de décider.

Ainsi, une après-midi de relâche nous nous déshabillâmes. J'étais émue, tremblante. Il faisait grand jour dans la pièce et je me sentais belle. Nous étions à peine étendus, sans nous toucher, sur les draps blancs que Joël, un chanteur, qui partageait la chambre de Christophe entra sans frapper. Nous nous cachâmes en riant, moi rougissante parce que nos peaux se frôlèrent dans l'affolement, parce que Christophe me prit dans ses bras devant son ami. Joël, qui m'avait beaucoup souri, en répétition, eut l'air un peu triste et il nous dit de nous dépêcher, la répétition allait bientôt commencer... S'inquiétait-il que Christophe me brise le cœur ? Était-il jaloux ? Je l'aimais beaucoup mais sa mine ne réussit pas à m'attrister. Le soir même Christophe et moi tirâmes un matelas dans une salle de douche gigantesque où personne n'allait jamais.
Nous ne dormîmes pas. Nos corps semblaient phosphorescents dans la pénombre, éclairés d'une lune qui glissait ses bras par la fenêtre.

Christophe n'aimait pas que je le caresse après l'amour. Il n'aimait pas que je l'attende tout le temps, ni que je cherche son regard. Je le trouvais cruel mais je l'aimais. Parfois, il me disait qu'il fallait que je retourne dormir dans mon dortoir, il avait besoin de se reposer et je pleurais dans mon lit en comptant le peu de jours qu'il nous restait à passer ensemble. Une fois nous sommes allés nous promener sur les hauteurs de la ville. Je n'avais pas spécialement envie de marcher mais je voulais bien faire n'importe quoi pour passer du temps en sa compagnie. Dans l'herbe, en plein soleil, nous avions fait l'amour. Après, il avait essayé de compter les tâches de rousseur sur mes épaules. Nous étions retournés chanter avec des coups de soleil et de l'herbe dans les cheveux. Pendant le final de l'opéra, j'avais vu une fourmi dévaler mon bras et je l'avais écrasé entre les pages de ma partition pour la garder en souvenir.

Un jour nous sommes entrés dans une librairie et Christophe m'a offert Le monde selon Garp parce qu'il était sûr que j'adorerais Irving ; il m'a écrit une dédicace que je lirais plus tard. Je lui ai donné Sexus mais je n'ai pas pu écrire sur le livre à cause de sa femme. Nous avions parlé littérature des nuits entières, je lui avais même fait lire certains des textes que j'écrivais à l'époque, ses critiques étaient sensibles, constructives...
Au réveil, toujours, il chantait. Il préparait un récital où il interpréterait La Belle Meunière de Schubert. Il me demandait de chanter pour lui mais je n'osais pas et je refusais, honteuse.
Ma mère vint avec mon amie Nathalie assister à la dernière représentation. Je dus retenir mes larmes, lui dire au-revoir dans les coulisses, en cachette, trop vite. Il m'aida à décoller mes faux-cils, il était joyeux, certain que nous nous reverrions. Il est parti en bus avec les autres et je suis rentrée chez moi.
Dans quelques semaines ce serait la rentrée des classes. Jean-Marc m'attendait.



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Illustration : Ben Strawn

samedi 10 octobre 2009

Virilité de plastique

Derrière son comptoir, elle n’attend plus rien. Son visage est maquillé, sa coiffure régulière, la frange crantée à la dernière mode, mais de ses pensées n’émerge pas la moindre lueur, pas de fêlure non plus - et si elle en était consciente, de ce dernier point elle tirerait un peu de contentement - ; elles se succèdent avec calme, monotone troupeau de platitude, tombeau du rêve et de la fantaisie ; point n’est besoin de leur faire la leçon, de les sommer d’attendre leur tour car nulle ne semble pressée de s’exprimer : elles vaquent et quand c’est le tour de l’âne, il brait, et quand c’est au coq, il pousse son cri étranglé.

Peut-être dresse-t-elle des listes, oui je l’imagine bien ainsi. Elle compte sur ses doigts, additionne ses devoirs à ses obligations sans que rien n’enrichisse son existence. Elle a pris l’habitude de préparer ses repas mentalement plusieurs jours avant la date prévue ; quand elle mange enfin ce qu’elle avait imaginé, elle trouve le plat fade parce qu’il ne se distingue pas de l’idée qu’elle en avait. Le matin, elle lisse ses draps dès le saut du lit, ouvre grand la fenêtre et boit son café froid pour ne pas le boire brûlant.

De temps en temps la porte de la boutique fait entendre son bruit de clochette et elle se redresse, machinalement. Inutilement, puisque, même au repos, elle semble suspendue à ses épaules osseuses. Quelques habituées viennent la saluer. Par politesse, elles déplacent quelques cintres, s’intéressent aux promotions mais la vendeuse sait bien qu’elles ont suffisamment de culottes de coton et un nouveau maillot à fleurs pour l’été aussi n’essaie-t-elle même pas de leur vendre un article supplémentaire. Il lui suffit que le temps s’écoule au rythme de leurs babillages. De toutes façons elle n’a pas de pourcentage sur les ventes.

Le mercredi elle ressent pourtant quelques frémissements. Sa collègue, mère de famille, n’est pas là. La vendeuse se réserve le moment où, entre 12h30 et 14h30, les portes du magasin sont closes. Alors, elle saisit à bras le corps les longs mannequins féminins qu’elle alourdit de sous-vêtements épais, conçus pour dissimuler des chairs flétries plus que pour dévoiler des charmes obsolètes. Il y a toujours un costume de bain, des dessous et une chemise de nuit, cela fait partie de la charte graphique, lui a expliqué son directeur à ses débuts, elle s’en souvient encore. Elle s’applique, examine longuement les coloris afin d’éviter tout impair ; tout juste éprouve-t-elle le plaisir du travail bien fait tant elle est pressée d’en venir à l’étape suivante.

Enfin, vers 13h30, elle empoigne le plus petit des quatre mannequins. Celui-ci n’a ni jambes, ni bras, ni tête, seulement un sexe énorme, sur lequel elle plaque des caleçons rouges ou argentés. La vendeuse n’aime pas que le sous-vêtement baille, aussi passe-t-elle beaucoup de temps à lisser le tissu sur la verge plastifiée. Elle ne la regarde pas car l’objet ne lui évoque qu’une de ces nouilles chinoises qui aurait trop longtemps trempé dans l’eau mais il lui semble que sous la main, il ne peut rien exister de plus parfait que cette virgule impassible, cette cambrure presque féminine, lisse et douce et éternellement rigide.

Illustration : Tamara Muller

jeudi 8 octobre 2009

Gracias a la vida, que me ha dado tanto

Début octobre j'ai appris la mort de Mercedes Sosa et je savais qu'il fallait que je l'écoute ; c'est ce que je fais aujourd'hui et je serais tentée de penser qu'il n'existe rien de plus beau que ces paroles optimistes énoncées d'une voix qui pleure. C'est un miracle de trouver au réveil un chant à l'unisson de ce que l'on ressent... Aujourd'hui ma sœur Ludivine a une permission, elle sera seule une journée et une nuit, chez elle. Todo cambia me donne de l'espoir... D'une voix qui me soulève le cœur... Je ne sais que croire.

Gracias a la vida

Gracias a la vida, que me ha dado tanto.
me dio dos luceros que cuando los abro
perfecto distingo lo negro del blanco,
y en el alto cielo su fondo estrellado,
y en las multitudes al hombre que yo amo.

Gracias a la vida, que me ha dado tanto;
me ha dado el oídoque en todo su ancho
graba, noche y día, grillos y canarios,
martillos, turbinas, ladridos, chubascos.
y la voz tan tierna de mi bienamado.

Gracias a la vida, que me ha dado tanto;
me ha dado el sonido y el abecedario.
Con él, las palabras que pienso y declaro:
"madre", "amigo", "hermano", y "luz", alumbrando
la ruta del alma del que estoy amando.

Gracias a la vida, que me ha dado tanto;
me ha dado la marcha de mis pies cansados.
Con ellos anduve ciudades y charcos,
playas y desiertos, montañas y llanos,
y la casa tuya, tu calle y tu patio.

Gracias a la vida, que me ha dado tanto;
me dio el corazón, que agita su marco
cuando miro el fruto del cerebro humano,
cuando miro al bueno tan lejos del malo,
cuando miro el fondo te tus ojos claros.

Gracias a la vida, que me ha dado tanto;
me ha dado la risa y me ha dado el llanto.
Así yo distingo dicha de quebranto,
los dos materiales que forman mi canto;
y el canto de ustedes, que es el mismo canto;
y el canto de todos, que es mi propio canto.

Violeta Parra





Merci à la vie

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné deux yeux et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc
Et là-haut dans le ciel, un fond étoilé
Et parmi les multitudes, l'homme que j'aime.

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné d'entendre, oreilles grandes ouvertes
Enregistrer nuit et jour grillons et canaris,
Marteaux, turbines, aboiements, orages,
Et la voix si tendre de mon bien-aimé.

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné la voix et des lettres
Avec lesquelles je pense les mots, et je dis
Mère, ami, frère, lumière qui éclaire
Le chemin de l'âme que j'aime.

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné de marcher de mes pieds fatigués
Et j'ai ainsi parcouru villes et marécages,
Plages et déserts, montagnes et plaines
Jusqu'à ta maison, ta rue, ta cour.

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné un cœur qui devient débordant
Quand je vois le fruit du cerveau humain ;
Quand je vois la distance qu'il y a entre le bien et le mal
Quand je vois le fond de tes yeux clairs.

Merci à la vie qui m'a tant donné.
Elle m'a donné le rire, elle m'a donné les pleurs.
Ainsi, je distingue le bonheur du désespoir
Ces deux éléments qui forment mon chant,
Et votre chant qui est le même chant,
Et le chant de tous, qui est encore mon chant.


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vendredi 2 octobre 2009

Une petite fille si sage

Ludivine a dit à ma sœur Anna Je suis morte en chambre d'isolement, je suis vraiment morte là-bas.
Et moi, la semaine où elle y était enfermée, sans livre ni téléphone, en pyjama toute la journée, j'avais réalisé au milieu d'une conversation téléphonique avec Anna que je parlais de Ludivine à l'imparfait.
Comme si, justement, elle était morte.

Son visage est indistinct dans mon esprit, à moitié effacé sur le tableau noir de ma mémoire.
J'ai, au-dessus de mon piano une photo où nous nous tenons par les épaules, l'une brune, l'autre rousse et la petite en robe sage avec sa médaille de baptême et un drôle de sourire, le menton bosselé parce que les lèvres sont serrées l'une contre l'autre et étirées difficilement. On dirait qu'elle se retient de pouffer ou qu'elle s'oblige à sourire. Je la regarde et même là, figée sur le papier un jour de mariage, je ne la reconnais pas.
Car aujourd'hui je ne sais plus qui elle est.

La dernière fois que nous nous sommes vues, les trois sœurs ensemble, elle n'était pas malade encore et j'avais observé son visage longuement, elle, taiseuse et tranquille, qui ne s'adresse - ne s'adressait - à personne sans avoir au préalable ourlé ses lèvres d'un doux sourire. On sentait bien que ce n'était pas une expression naturelle, ce n'était pas souvent par gaieté qu'elle souriait, c'était plutôt une tentative de minimiser les paroles qu'elle prononçait ensuite, comme si elle pouvait s'excuser de parler, s'excuser d'exister. En parcourant du regard son haut front griffé de cheveux lisses, ses grandes joues allongées, son nez droit, parfait, son menton accrocheur et ses jolies fossettes, je pensais à mon père et je me demandais si, désormais, elle ne lui ressemblait pas plus que moi qui m'était longtemps considérée sa jumelle. Ludivine qui, enfant, avait tout de sa mère, prenait en vieillissant, les traits de mon père.
Il se trouve qu'elle lui ressemble jusqu'à l'âme, jusqu'au trognon.

Mais l'image de ma sœur demeure floue. Je sais qu'elle est malade, comme lui. Je sais qu'il nous avait menti et qu'il n'avait pas souffert seulement "d'une psychose médicamenteuse", la preuve c'est elle, Ludivine, une belle preuve en chair et en os, internée à la demande d'un tiers. Je sais qu'elle est morte, c'est elle qui l'a dit et, comme j'ai fait le deuil d'un père que je n'ai pu comprendre, d'une enfance ratée, je dois faire le deuil d'une Ludivine que je n'aurais pas pu protéger et qui ne sera plus jamais la même..."Y a un morceau de Big Bill Broonzy que j'aime bien, même si ça me fait mal de l'entendre, où il chante : "J'ai le moral tellement à zéro, ma fille, que je lève la tête pour le regarder"*

De tout ce que je sais, ce soir, je pourrais remplir des pages ; toutes les questions que je me suis posées pendant des années trouvent une réponse jour après jour, le présent bouge sous mes pieds comme une plaque tectonique et je n'arrête pas de me casser la gueule ; le voile se déchire d'un passé que chacun avait arrangé à sa sauce, je suis éblouie, sonnée.
Au début j'en ai été presque soulagée. J'avais passé des années à enquêter, à poser des questions, à secouer le passé parce que je ne pouvais me contenter des réponses simplistes que l'on me donnait. J'avais souvent l'impression que c'était moi la folle, on m'expliquait qu'il ne fallait pas ressasser tout cela, qu'il fallait vivre le présent Regarde tout ce que tu as !
Mais comment avancer quand on ignore d'où on vient ?
Maintenant je sais et tout le monde se range à mon avis. La mère de ma petite sœur relit ses journaux des sept ans de vie commune avec mon père et elle voit que tout ce qu'elle a laissé passer, tout ce qu'elle mettait sur le compte d'un tempérament impétueux, un peu angoissé, était sans doute une manifestation de la maladie.

Et, me demande-t-elle comment continuer quand on découvre que l'on a bâti sa vie sur un leurre ?

Ce que je voudrais savoir, moi, c'est si, dimanche, je vais reconnaître ma sœur, petite fille si sage autrefois que je terminais toujours mes lettres par "Sois un peu sotte, pour changer !".

Petite fille si sage devenue folle.

*Citation de Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann
Illustration : Casey Weldon

jeudi 1 octobre 2009

Asylum years

Quand je pleure au point que mon cœur me serre à hurler, je pense à la journée à venir, je m'imagine dans ma salle de cours, face à quelqu'un qui chante avec tout ce qu'il a de fragilité et de doutes, et je me dis que non ce n'est pas possible que je m'effondre... Alors je ne m'effondre pas.
Des journées entières je me tiens droite et je prodigue des conseils. Dans un coin de ma conscience affleure le souvenir des larmes, du cri de la veille et je me dis que je serais peut-être mieux, allongée par terre sur la moquette douteuse, à ne plus bouger, à me noyer dans mon chagrin mais ce n'est pas possible alors je chante, je donne l'exemple, oh, c'est presque drôle vu de l'intérieur !

Je reçois des SMS et des mails de proches qui me demandent si ça va mieux, que dire à part oui parce que je sens bien qu'ils sont déjà las même s'ils savent que la situation ne s'arrange pas, que ma petite sœur n'a pas retrouvé la raison... Que dire ? Alors je me tais et parfois je sens que je la perds la raison, moi aussi, je perds la joie, je perds mon passé à le tripatouiller au téléphone avec la mère de Ludivine, avec mon autre sœur Anna, je perds, je perds... Tout ?

Il y a quelques semaines, à la terrasse d'un café un ami m'avait raconté la vie de sa secrétaire. La poisse incarnée. J'avais ri avec les autres et j'avais même lancé "impossible d'en faire un roman, ce n'est pas crédible un destin pareil !" Maintenant je m'accuse d'avoir attiré le courroux de je ne sais quelle puissance mauvaise... Je n'ai jamais cru qu'en l'homme mais je deviens superstitieuse. Si seulement j'avais fermé ma grande gueule ! Et quand des corbeaux se posent sur mon chemin je les prie de foutre le camp et d'aller plutôt aider ma sœur.

Les insomnies ont cela de bon qu'au matin je vogue dans le flou. Je ne pense pas à Ludivine, je ne pense à rien, les idées refusent de s'enchaîner, je saute du coq à l'âne et se dégage de tant d'inconstance une impression de légèreté tandis que je traîne mon corps lourd d'une pièce à l'autre. J'ouvre ces pages et je me dis qu'ici aussi je suis un personnage, enjoué, constant, pfff, risible. Le noir dont je voulais me libérer au début de ce blog s'est peu à peu teinté de rose. J'y ai réfléchi souvent et j'expliquais cela par le fait qu'écrire régulièrement m'avait libéré de mes démons, je m'en réjouissais, après tout c'est mieux comme ça.

Mais les démons veillaient dans l'ombre. Ils attendaient l'occasion rêvée pour leur retour en fanfare.

Et voilà... Âmes sensible, passez votre chemin !

http://www.deezer.com/listen-752480

Illustration : Casey Weldon