jeudi 27 novembre 2008

Des mots (4)

Nous nous écrivions tant qu'avant même de pouvoir passer du temps ensemble, nous avions construit, pour notre relation, un domaine vaste, foisonnant que nous n'avons pas fini d'explorer aujourd'hui. Le moindre frisson, nos angoisses et nos doutes étaient relatés, analysés, découpés puis lus et analysés une seconde fois. Car nous ne manquions jamais de relever une ligne de la lettre de l'autre et d'y répondre en détail. En retour, notre réponse était démantelée de nouveau et notre conversation finit par couvrir le monde tel que nous le connaissions, comme si nous avions étendu sur lui les filets arachnéens de nos sensibilités mêlées.

Nous étions très rigoureuses et n'hésitions pas à prouver nos dires. Nathalie glissait dans sa besace des photos volées dans l'album familial, tandis que je lui livrai, un jour, un carton rempli des lettres reçues depuis ma naissance : déclaration de mon premier amoureux, cartes postales de mon père, cartes d'anniversaire ; il me semblait que cette menue paperasse attestait, en partie, de mon existence. Nous échangeâmes nos journaux intimes et dérobâmes des livres dans la bibliothèque de nos parents. Bientôt, les paragraphes décrivant nos sentiments pour Philippe et Samuel s'amenuisèrent laissant place à ceux que nous éprouvions l'une pour l'autre. Nous jurions de ne jamais nous quitter, de ne jamais nous marier et nous imaginions, éventuellement, fréquenter plus tard, des frères ou des amis qui n'auraient jamais d'emprise sur notre amitié ; le piano de notre salon serait bordeaux ou blanc et nous des artistes.

Parfois, pourtant, Nathalie devenait silencieuse et coupait court aux confidences. Emmanuel, le copain de Samuel, qu'elle commençait à lui préférer, lui donnait des envies de secrets. Elle ne voulait plus épier ses sentiments mais se laisser porter par eux. Alors, je lisais Marguerite Duras et c'est mon amie que je voyais à travers les Lol V. Stein, Emily L. et autre Elisabeth Alione. Les soirs où elle tenait entre ses mains le sort de notre correspondance, je griffonnais des histoires à deux voix dans lesquelles, une Natalia, énigmatique et glaciale, s'exprimait telle le Sphynx face à une personne - homme ou femme - qui l'abreuvait de déclarations et de questions. Natalia préférait à la parole la danse, aux explications la musique et je ne la comprenais jamais tout à fait.

Il arrivait que pour me lancer dans un nouveau chapitre, j'établisse d'étranges correspondances entre une phrase de Duras et une des miennes. L'idée était proche ou carrément opposée, les mots avaient en commun un éclat particulier, une associations de fricatives mais au fond de moi, je savais que j'avais volé le résultat qui jaillissait de ce troc : "Tu écris vraiment comme elle, me disait Nathalie, admirative."

Illustration : Art and ghosts

23 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

Tu me donnes envie de relire Duras :o)
En tout cas il y a une phrase d'elle qui heureusement ne te correspond pas en matière d'écriture (elle figure en pied de page chez l'écrivain Dominique Boudou sur son blog d'ailleurs) :
"Elle dit : Le jour est venu, tout va commencer, sauf vous. Vous, vous ne commencez jamais." Extrait de La maladie de la mort.

Zoridae a dit…

Loïs,

Merci, cette phrase est belle !

A l'époque j'écrivais vraiment comme ça. Et comme j'ai lu beaucoup de pièces de Duras je mettais aussi, sans arrêt des (un temps)au milieu des dialogues...

Je ne sais pas si je pourrais en relire. J'ai tellement aimé...

Junko a dit…

Sans rapport avec le texte (j'attends impatiemment la suite comme toujours), je réagis en lisant le commentaire. Je croyais que le spécialiste des "(Un temps)" était Beckett...? Moi aussi, plus jeune, j'imitais le style de mes écrivains favoris, et je me rappelle avoir utilisé une quantité extravagante de "(Un temps)" au milieu des dialogues après avoir lu "Oh les beaux jours" de Beckett.

Le coucou a dit…

Qui n'a pas commencé par l'imitation plus ou moins consciente et contrôlée de quelqu'un d'autre? Vous en exposez subtilement le mécanisme.
Pour moi, à la fin, Duras était devenue décevante. J'avais beaucoup aimé ses premiers romans —un peu moins son théâtre—, puis trouvé ses écrits de plus en plus lassants.
Ceci dit, c'est toujours aussi agréable de vous lire!

Zoridae a dit…

Junko,

En fait j'ai appris il y a peu de temps que c'était une didascalie conventionnelle en théâtre...
Mais à l'époque j'étais persuadée qu'il n'y avait que Duras qui usait du temps comme cela...

Le coucou,

J'ai fait des orgies de Duras telles que, comme vous, je m'en suis éloignée; peu à peu; vaguement écœurée. Mais je ne saurais dire si c'est à cause de la qualité déclinante des écrits ou d'une lassitude...

La vioque au chat a dit…

Chère petite jeune fille,
belle écriture, toujours soignée et riche que je suis depuis longtemps.
Hélas, hélas ! trop de nombrilisme autofictionnel et flagellatoire. Vous êtes bien meilleure quand vous écrivez des tranches de vie : Kéké, les chanteurs... Que sont devenues les quinquagénaires chanteuses. Victimes de la crise ! Où va t'on ?
Bref, faites dans la VRAIE vie.

la vioque au chat a dit…

Trop court ces commentaires !
Je continue. Des blogs "souvenirs-confessions- ah que j'étais malheureuse", cela court le web et les manuscrits dorment dans les tiroirs des éditeurs.
Que diantre ! vous racontez si bien ce qui se passe autour de vous, vous savez tellement bien vous incarner dans la peau des autres. Vivez dans le présent, jouissez de la vie actuelle, racontez, laissez le passé aux vioques, qui n'en veulent d'ailleurs plus.

Zoridae a dit…

La vioque au chat,

Merci pour vos commentaires détaillés... J'aurais préféré que vous ne soyez pas anonyme et que votre pseudo soit moins mystérieux... Mais je vais tenter de vous répondre.

Mon écriture est nombriliste oui, sans doute. C'est l'exercice qui veut ça. L'est-elle moins, d'ailleurs, lorsque je parle de mes élèves ou de mon fils, je ne sais ? Mais pourquoi dites-vous que ce nombrilisme est "flagellatoire ?" Je ne trouve pas, du moins pas en ce moment...

Les quinquas chanteuses ont dû changer d'activité. Elles aimaient bien aussi la danse orientale et je vous avoue qu'elles ne me manquent pas beaucoup même si ça me fait un sujet de moins pour mon blog.

Je vis dans le présent, rassurez-vous et je suis bien heureuse mais pour écrire j'ai besoin de creuser, de fouiller, de triturer aussi des choses du passé et aussi des choses désagréables...

Alors...

Mais je penserai à vous prochainement en écrivant mes histoires de musique !

Didier Goux a dit…

Mais c'est quoi, ces histoires de crypto-goudous ? C'est limite fout-la-trouille !

Et elle nous ramène la vieille Duras, en plus !

Zoridae a dit…

Didier,

Tiens ça fait longtemps que je ne vous avais vu... ça fait plaisir ;) !

Didier Goux a dit…

Comment ça, ça fait longtemps ?!?

Zoridae a dit…

Didier,

Non ? Alors je divague...

Loïs de Murphy a dit…

Ah y est, j'ai cliqué sur ajouter au panier au fil à plomb, je vais recevoir ta nouvelle dans pas longtemps j'espère !
(Ouais je sais chuis pas une rapide mais j'assume)

Audine a dit…

J'aime beaucoup cette série qui raconte ton histoire avec l'écriture !
Quant à la didascalie, je ne suis pas bien sûre de comprendre ce que c'est (une indication scénique au milieu du texte ??).

Marie-Georges Profonde a dit…

"En retour, notre réponse était démantelée de nouveau et notre conversation finit par couvrir le monde tel que nous le connaissions, comme si nous avions étendu sur lui les filets arachnéens de nos sensibilités mêlées."
Wouah ! (C'est la phrase qui m'a engluée à ton récit)
Histoire d'écriture et de lecture aussi... Tu as gardé tes aventures de Natalia ? T'est-il arrivé de les retravailler ?

Tifenn a dit…

Il me semble bien qu'un peu d'autobiographie soit nécessaire pour apprendre à "travailler" les sentiments non? Revenir en arrière pour aller de l'avant, après on y revient moins. Ecrire pour tourner une page. Et trouver page blanche ensuite. J'aime ton écriture, même quand je m'identifie un peu et que je t'envie, et aussi quand j'ai l'impression de ne rien comprendre. Ca me force un peu.

Tifenn a dit…

Quand j'envie ton écriture, pas ce que tu racontes même si...;-)

Zoridae a dit…

Loïs,

Oh ! Super ! (Tu me raconteras ?)

Audine,

Chouette si cela te plaît. POur la didascalie (j'adore ce mot !) oui, c'est ça : ce sont les indications de jeu...

Marie-Georges,

Ah enfin quelqu'un qui relève la phrase que j'ai le plus essayé de ciseler :))!

Ecriture et lecture, les deux ne vont pas l'un sans l'autre pour moi. Tu me fais penser qu'il faudrait que je développe ça aussi... Plus tard !
Les histoires de Natalia doivent être dans une cave, quelque part. Je serais curieuse de les relire mais ça doit être très mauvais et très très copié de Duras... J'ai laissé tomber assez vite en fait !

Tifenn,

Merci. Je partage ton opinion sur l'écriture autobiographique. Pas seulement d'un point de vue thérapeutique, dans l'idée de faire table rase du passé, mais aussi, parce que le passé, notre passé est une matière comme une autre, une matière riche et mystérieuse qui m'intrigue.

Par contre que veux-tu dire quand tu écris :"et aussi quand j'ai l'impression de ne rien comprendre" ??? Arg !

Tifenn a dit…

:-D
Ne rien comprendre, c'est quand c'est tellement loin de ce que je connais! ou quand je lis les commentaires parfois...mais non, rien de Arg !

Loïs de Murphy a dit…

Reçue et lue, je fais un article dans la semaine. J'espère que tu en as d'autres sous le coude !

Eric a dit…

Toi y en a écrire comme Marguertie Duras. C'est beau!

;-)

Zoridae a dit…

Loïs,

J'ai le trac :))

Il y en a une autre en cours de parution... elle devrait être disponible vers le 15/12 !

Eric,

lol ;) !

Loïs de Murphy a dit…

A y est ! hinhinhin !