mardi 11 novembre 2008

Des mots (2)

Les semaines suivantes je les ai passées dans la moiteur de la salle de bain. Je ne supportais mon existence qu’immergée dans la baignoire, entourée des quatre murs blancs. Mes bras flottaient à la surface, mes cheveux se trempaient. Je regardais mes jambes briller sous l’eau comme de curieux poissons, longs, blêmes, amorphes. L’eau chaude coulait sans discontinuer et, le visage perdu dans les vapeurs, je finissais par ne plus distinguer les contours de la pièce immaculée de ceux de mes pensées.

En cours, j’avais reposé mes stylos et fermé mes livres. Je ne travaillais plus et mes camarades de classe, rebutés par mon silence, dérangés par ma pâleur, s’éloignaient. Elsa, ma copine depuis la rentrée, m’invitait parfois encore, à dormir chez elle. Avec d’autres filles, elle énumérait les parties de son corps que des garçons avaient touchées, frôlées ou embrassées. Rieuses, avachies sur un lit, elles arrangeaient leurs cheveux en parlant, faisaient des moues avec leur bouche, battaient des cils, éperdument. Leurs chemises de nuit glissaient sur des épaules bronzées, enduites de crèmes et parfumées. De temps en temps, elles s’embrassaient sur la bouche, nonchalantes, en essayant de s’apercevoir dans le grand miroir d’Elsa. Leurs jambes graciles, soigneusement épilées se croisaient et décroisaient ; le frottement de leur peau créait des courants d’air froid sur mes dents ; je les regardai, comme à la télévision, certaines actrices de cinéma : j’avais envie d’être elles au point qu’elles finissaient par m’écœurer.

" Et toi, demanda Elsa une fois, c’est quand la dernière fois que tu es sortie avec un garçon ? » Je les regardai, hébétée, l’une après l’autre, puis, secouant mes cheveux comme je les avais vues le faire, je bafouillai :
« C'était en cinquième, dans une boum. Et puis, une autre fois en Corse, la même année.
- En cinquième ! s'écrièrent les filles, choquées.
- Et c’était bien ? Il embrassait bien ? insista Camille au visage de lune.
- Hum. Non. C’était … Un pari… Enfin pas mal…Mais il me semble qu’il avait une grosse langue. Non je crois que je n’ai pas aimé.
- Ah bon ? demanda Emmanuelle. C’est triste si tu n’as même pas pris ton pied !
Elles pouffèrent. J’agitai une nouvelle fois ma chevelure, pour envoyer une mèche vers l’arrière. Elle me retomba dans l’œil et je la coinçai derrière mon oreille, sous une branche de mes lunettes. Je me sentais presque trop cool. Je pensais Si mon père me voyait, que penserait-il ?
- Et depuis ? s’inquiétait Emmanuelle, avec des gestes de danseuse, rien ? Pas un seul mec ?
- Bah… cet été je suis partie en vacances avec mon père et on faisait plein d’activités, je n’avais pas le temps et… Non rien !"
Je me tus pour empêcher ma voix de chevroter.

Consternées, elle laissèrent le silence s’installer. Puis Camille commença à rire. Un rire ténu d’abord, comme une crécelle, qui très vite enfla et emplit la pièce, roula sur les murs, résonna dans nos têtes ; il semblait que nous riions toutes ensemble. Théâtrale Camille se jeta en arrière. Elle heurta Emmanuelle qui roula avec elle sur le lit. Entre deux éclats, elle aspirait des goulées d’air, en battant des mains devant son visage, mimant la suffocation. Elsa gloussait, Emmanuelle attendait, souriante, et, rouge de confusion, je me mordais les lèvres. Enfin le vacarme décrut, Camille soupira, épuisée et elle articula :
" Emmanuelle, tu te rappelles, quand on avait parié qu’on coucherait avant nos quinze ans ?
- Oh oui ! Ben c’est bientôt raté !
Emmanuelle, se racla la gorge, gênée.
- Attends, pour toi oui, cria Camille ! Tu as quinze ans dans un mois et tu viens de larguer Damien… Mais moi je n’ai qu’à siffler Grégoire et il accourt !
- Je croyais que tu en avais marre de ses potes.
- Ben ils seront pas là quand on … "
Elles éclatèrent de rire et je réussis à produire un grognement qui pouvait passer pour une hilarité réprimée.

Quelques minutes plus tard, je demandai à Elsa :
"Je peux aller prendre un bain ?"

Illustration : Art and ghosts

13 commentaires:

Marie-Georges Profonde a dit…

Nuées de gloussements et brumes dramatiques, j'ai l'impression de devoir attendre que les vapeurs et les rires se dissipent avant de pouvoir commenter :))
(Déjà que je sors juste des cendres de Dorham !)
Deuxième texte donc je peux commencer à affirmer : cette série me plaît beaucoup. Là.

Christie a dit…

L'adolescence dans tous ses éclats !!!

Nicolas a dit…

"Je peux aller prendre un bain ?"

Non ! Y'a la yaya qui fait une lessive. Oups...

Zoridae a dit…

Marie-Georges,

J'en suis ravie !

Christie,

Oui !

Nicolas,

Tu te trompes de blog ;) !

Nef a dit…

jegoun, tu es devin ?

Didier Goux a dit…

Bon, à la relecture, je vois mieux pourquoi je m'étais abstenu de commenter hier : je trouve que ce texte - dont les parties sont bonnes, isolément les unes des autres - manque terriblement de cohésion, on dirait un manteau d'Arlequin, fait de bric et de broc. Ou alors, c'est que j'ai vraiment la comprenette alourdie par le travail, c'est possible...

Zoridae a dit…

Didier,

Je vote pour la dernière proposition...
OK ?

Didier Goux a dit…

Oui, c'est elle qui semble la plus probable, à bien y réfléchir.

Mots d'Elle a dit…

Moi j'aime beaucoup; le style reprend les errements adolescents, alternance de gamineries et de drames réels ou vécus comme tels. Et l'eau pour se laver de l'incompréhensible ou pour flotter hors de la réalité.

Le coucou a dit…

La terre tournait toujours, côté filles, alors! C'est plein de grâce et d'égoïsme innocent, exotique pour un ancien fils unique. Je crois qu'on est toujours égaré devant l'aveuglement des autres, dans ces cas là.

Nicolas a dit…

Pourquoi "ancien" ? Ton père a encore fauté ?

Le coucou a dit…

Je n'avais pas suivi, Nicolas… Oui, oui! J'ai des demi-frères pissenlits et peut-être une ou deux sœurs asperges sauvages.

Loïs de Murphy a dit…

J'attends la suite :o)