lundi 4 février 2008

Tenir la chandelle - Quatrième interlude -

Le lendemain, je décidai de me lever avant tout le monde. Un petit bruit régulier juste devant la maison m'intriguait ; il était chaud et doux, léger, presque imperceptible et m'attirait comme la mélopée du Joueur de flûte.

Derrière la cuisinière, la fermière préparait le pot-au-feu du jour, tronçonnant des légumes, dépeçant des morceaux de viande. Elle me héla lorsque je la dépassai pour avancer sur le seuil où flambait déjà un soleil infernal. Mais je l'ignorai ; je courais presque, et ma chemise de nuit battait mes cuisses en rythme. Le bruit résonna encore, opaque, immobile, à l'extérieur. J'enjambai le pas de porte, frôlant le fermier qui y était assis.
Le bruit s'arrêta. Les chiens, à l'autre bout de la cour, tirèrent sur leur chaîne en acier, jappant, grognant.
"Bonjour Grenouille, me dit l'homme en s'essuyant le front, bien dormi ?"

A ses pieds, trois petits chatons gisaient, la tête ensanglantée. Trois autres miaulaient, plissant leurs petits yeux aveugles, tordant le nez à la recherche des mamelles maternelles.
"D'habitude je les noie mais je me suis dit que j'allais essayer comme ça, se rengorgea le fermier."
Je saisis un des petits êtres qui titubaient entre mes jambes.
"Tu ne devrais pas, protesta le fermier en me l'ôtant des mains. Considère plutôt que c'est un moustique."
Et ce disant, tenant l'animal par le train arrière, il le propulsa contre le mur :
"Poc poc poc, fit la tête du chat en se fracassant doucement.
- Ferme la bouche, murmura le fermier, les mouches vont chier dedans !"
C'était sa façon à lui de me réconforter. Je voyais bien qu'il était embêté que j'assiste à ce spectacle.
"Tu devrais aller boire ton lait, la jatte est sur la table.
- Je n'ai pas soif, articulai-je sans que ma voix ne sonne ailleurs qu'en moi."

Je m'affaissai sur le sol, remontai mes genoux contre mon menton. Un mouche me chatouilla le nez et je ne la chassai pas. Elle se posa sur ma joue. Je regardai les deux chatons encore vivants.
"Pourquoi faites-vous ça ? bafouillai-je. " Je savais que ma question pouvait lui paraître un tantinet accusatrice mais plus rien n'avait d'importance tandis que sur mes épaules semblaient peser le poids du monde.
"Ben on ne va pas garder tous les minots qu'elle pond cette chatte, sinon ça pullulerait par ici.
- Et alors, vous avez de la place ? rétorquai-je, égarée décidément sur les chemins de l'impertinence.
- Tu sais ces bêtes là, c'est comme les lapins, conclut sentencieux le fermier. Sauf que les lapins, au moins, on peut les manger..."

Hypnotisée, je le regardai massacrer le chaton roux et le chaton noir et blanc.

Poc poc poc...

La mouche s’envola.

Illustration : The black apple

16 commentaires:

Anonyme a dit…

Voilà certainement pourquoi je déteste la campagne...Après une ou deux scènes comme celle ci c'est la nausée.

Zoridae a dit…

Anonyme,

Je suis désolée. C'est vrai que cette scène est un peu gore... Je partage un peu ta sensation pas vis à vis de la campagne mais de la ferme...

nea a dit…

même moi qui n'aime pas les animaux domestiques, j'ai du mal à supporter ce mépris de la vie que peuvent avoir les paysans parfois...

Dom a dit…

Un autre temps, une autre dimension.
Parfois quand je voyais mon grand père retourner la peau des lapins après les avoir estourbis et surtout s'étonner de me voir pleurer, je me disais que décidément à la campagne ils n'avaient pas de coeur.
En fait, ils avaient surtout du boulot et pas de temps à perdre.


ps :Aaah, je préfère sans tâche.

Nicolas a dit…

"Je saisis un des petits êtres qui titubaient entre mes jambes".

C'est du manque de respect ?

Nicolas a dit…

Ou d'hygiène ?

frisaplat a dit…

en fait il a raison ce paysan
tu ne peux pas garder tous les chatons qu'une chatte est capable de pondre
ça prolifère comme les rats
mais la méthode est terrible
et le faire devant toi était une grossière erreur
il aurait surtout fallut qu'il stérilise ses chats
mais ça, on le fait surtout dans les villes

mc a dit…

C'est pourquoi je n'aime pas trop la viande, quand on me disait: "mange c'est le petit lapin que tu as caressé l'autre jour!", fini, coupé l'appétit. Même aujourd'hui, je n'achète que des barquette, si j'ai le malheur de penser à l'animal (et tout ce qu'on lui fait subir avant d'arriver dans notre assiette) peut plus l'avaler.
je suis très citadine pour ça moi aussi!
La manque de respect pour l'animal me rend malade.
Et j'essaie d'acheter des produit non testé sur les animaux.
le seul point qui m'ennuie est que la science fait toujours des essaies sur l'animal et que mon fils a besoin de la recherche, ça me rend folle et je milite pour la recherche en utilisant les nouvelles technologies.
Un jour , je lisais dans le magazine qui traite de la maladie de mon fils comment une maman a engueulée sa fille qui souffrait pour la souris, en lui disant:"moi , la souris , je m'en fiche , j'ai juste besoin d'un traitement. pour moi le respect de l'animal n'empêche en rien la découverte de nouveau traitement. si nous le voulons bien.

Zoridae a dit…

nea,

Pourquoi n'aimes-tu pas les animaux domestiques ?

Dom,

Oui du boulot et pas de temps à perdre c'est ce qu'on avait dû m'expliquer. Malheureusement, enfant on a du temps à penser et la cruauté des adultes nous frappe bien souvent.

PS : ;)

Nicolas,

Je ne comprends pas ta blague...

Frisaplat,

En même temps, lui il pensait que ça m'apprenait un peu la vie. Tu sais la colère du paysan pour la citadine (qui existe dans l'autre sens), le désir de changer l'autre à la manière forte...

MC,

Oui, je crois que gamine j'ai connu ces scènes aussi. Mais j'étais gourmande. Je me souviens d'avoir gouté de la biche, ou pire du daim un jour. J'avais hésité, pensant à Bambi, mais ça sentait tellement bon que j'avais craqué... et je m'étais régalée !

Nicolas a dit…

Zoridae,

Un peu de sérieux... Des petites bêtes entre les jambes ?

Zoridae a dit…

Nicolas,

Ah !
:)

balmeyer a dit…

Tiens, c'est marrant, j'ai vécu une scène similaire, quand j'habitais à la campagne. Ca doit faire partie des basiques, le zigouillage de chats.

Et puis tu vois bien, toi qui a deux chats, qu'au bout de dix ans c'est plus dur de faire POC POC POC...

Oh!91 a dit…

Bah ! il faut bien deux-trois traumatismes de l'enfance comme ça, pour grandir. Ca fait plutôt partie du charme de la campagne, certaines choses sont désacralisées tôt, et puis d'autres mythes, par contre, prospèrent ! Dis donc, c'est permis, deux interludes à la suite l'un de l'autre ?

Zoridae a dit…

Balmeyer,

Laisse mes chats tranquilles ! Ils sont trop gros ce serait vraiment dégoutant...

oh!91,

Considère qu'il n'y en a qu'un. Je crois que je me suis un peu éloignée du sujet, mais je vais y revenir !
:)

nea a dit…

j'ai trouvé la question^^ euh j'avais fait un article sur mon blog prédénet à ce sujet. en gros, je n'aime pas le rapport de dépendance qui s'instaure entre cet animal et l'homme.

Zoridae a dit…

nea,

Des questions il y en a eu d'autres mais c'est pas grave, je plaisantais !

T'es trop mignonne d'être revenue voir...

Si article il y a eu, donne donc le lien...