jeudi 10 juillet 2008

La baigneuse

J'en ai essayé des grandes, des modestes, deux minuscules - dont l'actuelle.

Certaines, au robinet fébrile, débordaient au moindre mouvement. D'autres, d'un blanc éclatant, se rêvaient de colossales piscines ; leur eau clapotait doucement, peignant au plafond des nymphéas mobiles ; leur mitigeur offrait de subtiles variations de températures dont les courants frôlaient, telles d'arachnéennes tentacules, mon corps immobile.

Je me suis accommodée de chacune, même de celle en sabot dans laquelle je lisais, les pieds sur le mur, m'esquintant les yeux à la lumière grelottante du vieux néon. La taille, minuscule, de ce baquet d'un autre siècle me ravissait, à vrai dire, et je m'y installais comme dans un ventre à l'aube de ma naissance.

Les pires sont celles où l'on perd pied sans cesse. Couché, on glisse dans l'habitacle géant. A moins de crisper sa nuque sur le bord où elle repose, il n'existe aucun espoir de confort dans de telles baignoires. Les orteils se tendent, sans l'atteindre, vers le bord. De même, nulle pensée ne s'attarde. Fugaces, incertaines, les idées de noyade, la comptabilisation des ambitions déchues, la cohorte des échecs - impossible de s'abimer dans de pétillantes réflexions en pareille situation ! - se délitent avant de vous avoir offert, au moins, la satisfaction de les avoir cernées.

La plupart du temps, les oreilles pleines du silence résonnant de la salle de bain, je lis. Dès que l'eau refroidit je laisse couler un peu d'eau chaude. Les mots que je découvre, alors, se parent d'une chaleur que peut-être ils ne recèlent pas.

Ici, nous avons négocié d'avoir, de nouveau, une baignoire-sabot au lieu du bac de douche vétuste qu'il y avait depuis toujours. La seule solution pour m'y immerger est de mettre les fesses à la place des pieds et les jambes par dessus bord. Au fil des mois, j'ai peaufiné ma technique. Le plus important est de n'oublier aucun accessoire, savon, gant, peignoir, verre de vin afin n'avoir à s'extirper de là qu'au moment de sortir.

Il est rare que je me munisse d'une revue. L'immersion, se limitât-elle à mon postérieur, me porte vers des lectures plus profondes. Une fois, le livre est tombé dans l'eau. Lorsque je l'en ai retiré, les pages gondolées, dégoulinaient d'encre. Finalement, j'ai laissé l'ouvrage retomber et flotter avec moi. Baigner dans la littérature, c'est pour moi un délice.

Illustration : Ingres

28 commentaires:

Ellie a dit…

C'est ce qui s'appelle mouiller l'encre...

Nicolas a dit…

Tu mets les fesses à la place des pieds.

Je suis sur le cul.

Audine a dit…

J'aime beaucoup ce texte.
Il est drôle, je t'imagine bien dans ta baignoire sabot !
Et puis il y a une vérité révélée, à propos des grandes baignoires, que les gosses adorent parce qu'elles servent de piscine, mais où on n'est pas vraiment bien, malgré les images d'Epinal.

"Les orteils se tendent, sans l'atteindre, vers le bord. De même, nulle pensée ne s'attarde. Fugaces, incertaines, les idées de noyade, la comptabilisation des ambitions déchues, la cohorte des échecs - impossible de s'abimer dans de pétillantes réflexions en pareille situation ! - se délitent avant de vous avoir offert, au moins, la satisfaction de les avoir cernées."
ahahaha !! génial !!
(ça fait longtemps que je n'ai pas pris de bain dans une baignoire moi tiens !)

Nicolas a dit…

Moi aussi, je l'imagine dans sa baignoire sabot. Mais au boulot, ça ne le fait pas. Les collègues me regardent de manière étrange.

balmeyer a dit…

Ah c'est malin, le livre de la bibliothèque...

Christie a dit…

La baignoire-sabot me convient très bien aussi.
L'immersion dans la littérature aussi
mais je ne laisse tomber que les livres qui m'ennuient.. C'est moins poétique, je sais.
je lis partout et en toute occasion. ce serait un vice si ce n'était vertu.
Petite, j'allais lire sous la table des grands et long repas familiaux, une façon comme une autre de ne pas quitter la table.
Aller, je me sauve sur la pointe des pieds!!

Maxime a dit…

Ah ben bravo tiens!!
Et moi qui commençais à me faire une raison, à accepter petit à petit enfin le fait, ce drâââme, de ne pas avoir de baignoire.
Et là, tu me replonges dans un abîme juste avant de commencer un WE prolongé!
Me reste plus qu'à espérer prendre un bain de soleil.

Dorham a dit…

ça c'est un superbe texte !
Et comme le dit Audine, les grandes baignoirses sont casse pied mais elle permettent si l'on ne remplit pas trop de se glisser en chien de fusil dans la baignoire commedans un oeuf...
mais pour lire, c'est la grosse cata !

Monsieur Poireau a dit…

J'habite depuis des années, des siècles des appartements avec des baignoires trop petites et rien que ce désir de baigneur me pousse à l'envie de propriété pour aménager à mon goût !
Je ne sais plus très bien si je baigne pour lire ou l'inverse !!!
:-)))

mtislav a dit…

L'éloge du bidet est plus délicate mais vu comme tu t'en sors avec la baignoire.... Il y a le bain de mer presque de saison, avec à nouveau un petit imparfait du subjonctif, please, Zoridae...

Georges F. a dit…

Oh comme c'est bien ! Jamais je n'avais lu de texte à la gloire des baignoires. Et, après celui-ci, il sera difficile de passer.

Didier Goux a dit…

J'ai horreur des baignoires ! Vu mon gabarit, il y a de la place pour moi OU pour l'eau : c'est agaçant...

Anonyme a dit…

Tu bois du vin dans ton bain?!Je n'ai jamais essayé..je vais tenter pour voir!
Isabelle

Zoridae a dit…

Ellie,

Très joli !

Nicolas,

Tu vois, ce n'est pas si difficile...

Audine,

Merci :))
Je réalise qu'en fait j'ai toujours eu de la chance car j'ai toujours eu une baignoire. Je ne pourrais pas m'en passer...

Nicolas,

Pliée de rire...

Balmeyer,

Au fait, tu as payé ton amende ?

Christie,

C'est drôle, c'est mignon cette lecture sous la table. Je préférais pour lire le silence et un lit. Tiens d'ailleurs je réalise que je lis, le plus souvent allongée !

Maxime,

Désolée, vraiment. En plus je ne sais pas si tu as vu mais le temps pour le week-end s'annonce assez minable. Et ta machine à laver alors ? Aïe. Vraiment désolée !

Dorham,

Pas mal, l'idée du chien de fusil mais ce n'est pas un peu morbide comme position... Allongé, dans une baignoire à moitié vide, en chien de fusil, hum ?
Tu veux qu'on en parle ?

Monsieur Poireau,

Je le savais que tu lisais certaines choses, nu dans ton bain ;)

Mtislav,

Quel plaisir de te relire ! Tu vas bien ? C'est une superbe idée cet éloge du bidet... Si on lançait un nouveau jeu : histoires d'eau, un truc comme ça ?

Georges F.,

Un compliment de vous, j'en suis toute émue, merci :))

Didier Goux,

Avec mon époux, un de nos grands jeux (on s'amuse comme on peut) est de lancer à l'autre, lorsqu'il sort de son bain : "oh ! Il n'y a plus d'eau quand tu te lèves!"

Isabelle,

Eh ! Pas à chaque fois non plus ;))

Dorham a dit…

Zo,

pas tout de suite, non...

Marie-Georges Profonde a dit…

Voilà qui me met l'eau à la bouche ou au bain. Je te lis et ma chaise de bois en devient d'une cruelle sécheresse.
J'aime beaucoup :
"La taille, minuscule, de ce baquet d'un autre siècle me ravissait, à vrai dire, et je m'y installais comme dans un ventre à l'aube de ma naissance".
(Nostalgie de ma baignoire sabot, du temps où j'habitais dans une ville qui avait la place...)

Marie-Georges Profonde a dit…

C'est encore moi...
Je t'ai dédié mon dernier texte. Je sais, ce n'est pas original, tu es en lien à peu près tous les 2 textes chez moi :))

Zoridae a dit…

Marie-Georges,

"Une ville qui avait la place"... Rien que ça ?

Merci pour ton superbe texte dédié :))) !

Dorham a dit…

Zo,
je repense à notre échange d'hier et je n'arrête pas de rire depuis... :))))))))))))))))


(désolé)
(je ne me moquerai plus)
(pour me faire pardonner, je vais l'écrire mon texte à baignoire)

Zoridae a dit…

Dorham,

Si tu savais comme cela me fait plaisir de savoir que tu ris !!

Mais quel échange évoques-tu ? Celui au sujet des baignoires ? Chouette si tu écris... Mais si tu veux tu peux choisie un autre genre de baquet : le bidet, comme Mtislav, les cabinets, comme Balmeyer ou la bassine comme Nefisa....

philtre a dit…

Une bagnoire comme une matrice...

Protection
Confort
Bien-être

Il ne nous manque que la petite claque sur les fesses au douloureux sortir du bain, en souvenir de notre première punition infligée lors de notre naissance.

Enfin pour moi...
Peut-être que vous l'avez votre fessée vous ???

Sourire

Belle éloge aux baignoires

le croco a dit…

le mitigeur laisse rêveur, ça fait Rolls Royce de la baignoire...

Zoridae a dit…

Philtre,

Merci pour votre beau commentaire... Pour la fessée euh, et bien non !

Le croco,

Bienvenue ici :))
Pour le mitigeur, oui, c'est exactement ça !

Minijupe a dit…

Je n'arrive pas à me sortir d'une baignoire quelque soit sa forme, c'est pour cela que je ne prends que des douches !!!!!

mtislav a dit…

Ca fait un moment qu'elle est dans son bain, elle ! C'est encore autorisé ? Elle va finir au violon.

Très bonne idée que de traiter ce sujet. Pour ma part, je fais partie de ceux qui s'endorment et laissent les grands auteurs prendre l'eau.

TheCélinette a dit…

La baignoire sabot ornait la salle de bain de ma nounou. Je ne voyais cet objet nulle part ailleurs. Chaque baignade était un voyage :)

arpenteur a dit…

Hmmm... le plaisir et les petits bonheurs d'un bain chaud magnifiquement racontés...
J'en viens presque à me réjouir de l'hiver, et des ces bains brulants après une sortie en montagne, en regardant par la fenêtre qui longe ma baignoire, les flocons cotonneux qui se mêlent presque au tapis de mousse sous lequel je me prélasse

Zoridae a dit…

Minijupe,

Bienvenue ici !
Comme on dit chacun ses goûts mais je suis sûre que tu ne lis pas sous ta douche :))

Mtislav,

Tu parles de qui ? De la baigneuse d'Ingres ?

Dormir dans son bain ? Hum, c'est que tu n'as pas essayé mon actuelle sabot !

The Célinette,

Bienvenue aussi :) Pour les enfants la taille est idéale, mon fils s'installe tantôt sur la marche tantôt en bas et il fait rouler ses voitures au bord.

Arpenteur,

Ta baignoire a l'air somptueuse... Pour moi, la fenêtre dans une salle de bains c'est le luxe suprême !