vendredi 2 octobre 2009

Une petite fille si sage

Ludivine a dit à ma sœur Anna Je suis morte en chambre d'isolement, je suis vraiment morte là-bas.
Et moi, la semaine où elle y était enfermée, sans livre ni téléphone, en pyjama toute la journée, j'avais réalisé au milieu d'une conversation téléphonique avec Anna que je parlais de Ludivine à l'imparfait.
Comme si, justement, elle était morte.

Son visage est indistinct dans mon esprit, à moitié effacé sur le tableau noir de ma mémoire.
J'ai, au-dessus de mon piano une photo où nous nous tenons par les épaules, l'une brune, l'autre rousse et la petite en robe sage avec sa médaille de baptême et un drôle de sourire, le menton bosselé parce que les lèvres sont serrées l'une contre l'autre et étirées difficilement. On dirait qu'elle se retient de pouffer ou qu'elle s'oblige à sourire. Je la regarde et même là, figée sur le papier un jour de mariage, je ne la reconnais pas.
Car aujourd'hui je ne sais plus qui elle est.

La dernière fois que nous nous sommes vues, les trois sœurs ensemble, elle n'était pas malade encore et j'avais observé son visage longuement, elle, taiseuse et tranquille, qui ne s'adresse - ne s'adressait - à personne sans avoir au préalable ourlé ses lèvres d'un doux sourire. On sentait bien que ce n'était pas une expression naturelle, ce n'était pas souvent par gaieté qu'elle souriait, c'était plutôt une tentative de minimiser les paroles qu'elle prononçait ensuite, comme si elle pouvait s'excuser de parler, s'excuser d'exister. En parcourant du regard son haut front griffé de cheveux lisses, ses grandes joues allongées, son nez droit, parfait, son menton accrocheur et ses jolies fossettes, je pensais à mon père et je me demandais si, désormais, elle ne lui ressemblait pas plus que moi qui m'était longtemps considérée sa jumelle. Ludivine qui, enfant, avait tout de sa mère, prenait en vieillissant, les traits de mon père.
Il se trouve qu'elle lui ressemble jusqu'à l'âme, jusqu'au trognon.

Mais l'image de ma sœur demeure floue. Je sais qu'elle est malade, comme lui. Je sais qu'il nous avait menti et qu'il n'avait pas souffert seulement "d'une psychose médicamenteuse", la preuve c'est elle, Ludivine, une belle preuve en chair et en os, internée à la demande d'un tiers. Je sais qu'elle est morte, c'est elle qui l'a dit et, comme j'ai fait le deuil d'un père que je n'ai pu comprendre, d'une enfance ratée, je dois faire le deuil d'une Ludivine que je n'aurais pas pu protéger et qui ne sera plus jamais la même..."Y a un morceau de Big Bill Broonzy que j'aime bien, même si ça me fait mal de l'entendre, où il chante : "J'ai le moral tellement à zéro, ma fille, que je lève la tête pour le regarder"*

De tout ce que je sais, ce soir, je pourrais remplir des pages ; toutes les questions que je me suis posées pendant des années trouvent une réponse jour après jour, le présent bouge sous mes pieds comme une plaque tectonique et je n'arrête pas de me casser la gueule ; le voile se déchire d'un passé que chacun avait arrangé à sa sauce, je suis éblouie, sonnée.
Au début j'en ai été presque soulagée. J'avais passé des années à enquêter, à poser des questions, à secouer le passé parce que je ne pouvais me contenter des réponses simplistes que l'on me donnait. J'avais souvent l'impression que c'était moi la folle, on m'expliquait qu'il ne fallait pas ressasser tout cela, qu'il fallait vivre le présent Regarde tout ce que tu as !
Mais comment avancer quand on ignore d'où on vient ?
Maintenant je sais et tout le monde se range à mon avis. La mère de ma petite sœur relit ses journaux des sept ans de vie commune avec mon père et elle voit que tout ce qu'elle a laissé passer, tout ce qu'elle mettait sur le compte d'un tempérament impétueux, un peu angoissé, était sans doute une manifestation de la maladie.

Et, me demande-t-elle comment continuer quand on découvre que l'on a bâti sa vie sur un leurre ?

Ce que je voudrais savoir, moi, c'est si, dimanche, je vais reconnaître ma sœur, petite fille si sage autrefois que je terminais toujours mes lettres par "Sois un peu sotte, pour changer !".

Petite fille si sage devenue folle.

*Citation de Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann
Illustration : Casey Weldon

jeudi 1 octobre 2009

Asylum years

Quand je pleure au point que mon cœur me serre à hurler, je pense à la journée à venir, je m'imagine dans ma salle de cours, face à quelqu'un qui chante avec tout ce qu'il a de fragilité et de doutes, et je me dis que non ce n'est pas possible que je m'effondre... Alors je ne m'effondre pas.
Des journées entières je me tiens droite et je prodigue des conseils. Dans un coin de ma conscience affleure le souvenir des larmes, du cri de la veille et je me dis que je serais peut-être mieux, allongée par terre sur la moquette douteuse, à ne plus bouger, à me noyer dans mon chagrin mais ce n'est pas possible alors je chante, je donne l'exemple, oh, c'est presque drôle vu de l'intérieur !

Je reçois des SMS et des mails de proches qui me demandent si ça va mieux, que dire à part oui parce que je sens bien qu'ils sont déjà las même s'ils savent que la situation ne s'arrange pas, que ma petite sœur n'a pas retrouvé la raison... Que dire ? Alors je me tais et parfois je sens que je la perds la raison, moi aussi, je perds la joie, je perds mon passé à le tripatouiller au téléphone avec la mère de Ludivine, avec mon autre sœur Anna, je perds, je perds... Tout ?

Il y a quelques semaines, à la terrasse d'un café un ami m'avait raconté la vie de sa secrétaire. La poisse incarnée. J'avais ri avec les autres et j'avais même lancé "impossible d'en faire un roman, ce n'est pas crédible un destin pareil !" Maintenant je m'accuse d'avoir attiré le courroux de je ne sais quelle puissance mauvaise... Je n'ai jamais cru qu'en l'homme mais je deviens superstitieuse. Si seulement j'avais fermé ma grande gueule ! Et quand des corbeaux se posent sur mon chemin je les prie de foutre le camp et d'aller plutôt aider ma sœur.

Les insomnies ont cela de bon qu'au matin je vogue dans le flou. Je ne pense pas à Ludivine, je ne pense à rien, les idées refusent de s'enchaîner, je saute du coq à l'âne et se dégage de tant d'inconstance une impression de légèreté tandis que je traîne mon corps lourd d'une pièce à l'autre. J'ouvre ces pages et je me dis qu'ici aussi je suis un personnage, enjoué, constant, pfff, risible. Le noir dont je voulais me libérer au début de ce blog s'est peu à peu teinté de rose. J'y ai réfléchi souvent et j'expliquais cela par le fait qu'écrire régulièrement m'avait libéré de mes démons, je m'en réjouissais, après tout c'est mieux comme ça.

Mais les démons veillaient dans l'ombre. Ils attendaient l'occasion rêvée pour leur retour en fanfare.

Et voilà... Âmes sensible, passez votre chemin !

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Illustration : Casey Weldon

mardi 29 septembre 2009

Rupture

S'agripper à une barre métallique, au montant d'un siège serait pour lui comme renoncer à une partie de sa hargne, comme montrer à sa compagne - elle serrant des deux mains les poignées de la poussette en position frein de leur enfant - qu'il a encore quelque chose à voir avec elle, qu'il a ses moments de faiblesse, parfois. Lui ressembler, même d'un geste, lui paraît inconcevable et nourrit son ressentiment. De toutes façons il ne risque ni de tomber, ni de vaciller. La haine le tient debout, bien raide, ses genoux craquent doucement et assise, un peu plus loin, j'ai l'impression qu'ils produisent des étincelles à travers ses jeans. Il ne se pousse pas pour laisser le passage aux autres voyageurs et malgré le peu de place devant les portes métalliques, on l'évite soigneusement, on glisse autour de lui en prenant garde de ne pas le heurter. Il ressemble à ses arbres surplombant les zones inondées, indéracinables, orgueilleux, ostensiblement immobiles alors qu'autour d'eux tourbillonnent des trombes d'eau, des voitures, des maisons et quelques uns de leur congénères sans caractère, racines à l'air, encore tout plein de terre et de feuilles.

Lorsque le métro freine, il attend que les portes s'ouvrent et il sort ; cela surprend sa femme qui pensait que la situation durerait assez pour qu'il oublie dans quelle humeur il se trouvait l'instant d'avant. Elle émerge de sa torpeur soucieuse et elle pousse un cri. Un seul mais assez surprenant pour qu'il se retourne. Tendant la main et prenant garde que celle-ci ne la voit pas, elle désigne leur fille, tétine dans la bouche allongée dans sa poussette. Ce geste d'une mère qui pense à son enfant alors que son son amant lui tourne le dos me semble d'une beauté douloureuse et je me mords les lèvres pour ne pas pleurer.

Puis l'homme hausse les épaules et s'en va. L'enfant qui l'aperçoit alors sur le quai se met à pleurer mais il en a assez entendu pour aujourd'hui et il s'élance sans regret, vers la sortie.

Illustration : Casey Weldon

lundi 21 septembre 2009

Quelque chose en plus

Je me réjouis d'avoir changé de dentiste. Celle-ci m'a bien expliqué ce qu'elle allait faire et de telle façon qu'il m'a semblé le comprendre mieux qu'elle même. J'avais vu dans la salle d'attente qu'elle avait obtenu son diplôme de chirurgien-dentiste à New-York et j'ai tout de suite pensé qu'on leur apprenait à donner un sentiment de toute-puissance à leurs patients comme les auteurs de polars qui veillent à laisser deviner le dénouement à leurs lecteurs passionnés. Tenant comme un trésor les schémas qu'elle avait griffonnés sur du papier vélin, je me suis allongée et elle a prononcé une formule magique "ça ne fait pas mal". Au cas où j'ai quand même serré les fesses - mais moins fermement que chez mon dentiste précédent - et j'ai fermé les yeux afin d'éviter les débris de dents qu'une roulette à jet propulsait sur mon visage. J'avais une serviette en papier rose sous le menton pour essuyer ma bave et je me sentais parfaitement en confiance, choyée, et certaine que pour une fois les choses allaient être faites correctement lors du plus grand chantier lancé dans ma bouche.

Couvrant le son de la roulette, la dentiste et son assistante se sont alors mises à échanger des anecdotes d'une façon enjouée tout à fait charmante. Je me suis demandée si cela faisait partie du cursus américain de distraire le patient de l'action en cours, en tous cas c'était très réussi. Pendant que je suivais attentivement l'échange de sms de ma dentiste et de son collègue ce week-end je ne pensais plus à la photo sanguinolente entrevue juste avant et prise à l'intérieur de ma bouche. Au contraire, je me suis très vite persuadée qu'il y avait une idylle naissante entre ma dentiste et son collègue et que ma mission dans ce cabinet était, notamment, de mener l'enquête sur des sentiments que les principaux intéressés ignoraient peut-être encore. Ensuite, je pourrais décider, en mon âme et conscience, de les en informer ou de les laisser passer à côté d'un bonheur susceptible de faire des ravages (car je sais que ma dentiste est pourvue d'un mari et de plusieurs enfants)...

Les fautes de conditionnel de l'assistante ont eues aussi leur intérêt (les assistantes suivent-elles des formations à New-York ?) car je les ai perçues au moment où je me demandais combien allait me coûter la destruction puis la reconstruction de ma dent. Allons, il y a des choses plus graves que d'être ruinée, me suis-je reprise alors, de ma bouche en putréfaction émerge un langage plus châtié que de celle, rutilante de l'assistante en talons aiguilles, ceci n'est-il pas plus important que cela ? Mais je suis restée véritablement bouche bée lorsque ma dentiste a commencé à prier à haute voix : "j'aimerais tellement sauver cette dent ! L'espoir est mince, je ne sais pas s'il y a un espoir, mais je voudrais tellement y arriver." Là j'ai su que j'étais au bon endroit et une larme a dévalé ma joue. Jamais personne n'avait pris soin de moi de cette façon... J'aurais envie de dire qu'il y a eu du suspense mais j'attendais seulement de savoir de quelle façon elle allait m'annoncer la bonne nouvelle et elle l'a fait avec une grâce stupéfiante. Ma dentiste est tellement adorable ! Dire qu'avant de la connaître je mégotais pour savoir s'il fallait choisir une couronne en céramique ou en métal... Mais ce qui compte, n'était-ce pas le bien-être de ma dentiste ? Comment va-t-elle partir en vacances et payer ses employés de maison si tout le monde régit comme moi ?

Dans le métro, je ne me lassais pas d'explorer, du bout de la langue, le trou creusé par ma dentiste. Il me manque maintenant une dent juste au fond à gauche, je croyais que cela serait terrifiant, mais c'était juste bizarre, d'une bizarrerie sympathique. Ce faisant je pensais à ma dentiste et aux miracles en général. En face de moi, un homme s'est levé. Je croyais qu'il allait descendre du wagon mais il est venu s'asseoir en face de moi. Il clignait d'un œil sauvagement. Il m'a fallu quelques minutes pour comprendre ce qui arrivait, quand un troisième homme s'est assis près de moi, l'air lubrique. D'aucuns diraient que c'est la nouvelle position de ma langue, arc-boutée vers le fond de ma mâchoire qui me confère de l'attrait, je crois pour ma part que ma dentiste, en m'ôtant une dent m'a donné un petit quelque chose...

Illustration : Kelly Thomson

jeudi 17 septembre 2009

Onde de choc

Il y a quelques jours en lisant ces mots j'avais fait ma maligne. Pour éviter de m'identifier peut-être. Aujourd'hui ils me reviennent à l'esprit sans cesse tandis que je mords mes lèvres ensanglantées ; je pourrais les écrire si je pouvais écrire mais pour l'instant j'attends juste que le gong cesse de résonner dans ma tête...

"Parfois, j’encaisse sans broncher, parce que je suis un bon encaisseur (au propre comme au figuré), j’ai le menton bien dur, voilà. Je secoue la tête et je fouette l’air de mes poings chétifs. De temps en temps, je sens ma mâchoire craquer et un peu de sang couler dans ma gorge, ça a un petit goût acide qui rend fou. Rarement, ça me met down, enfin, knock-down je veux dire ; en jargon pugilistique, ça signifie qu’on se relève avant que la dizaine ne sonne. Le gars en uniforme rayé saute alors autour de mon corps lourd comme une puce minable et paumée, et détend ses doigts, l’un après l’autre en partant du pouce jusqu’à l’auriculaire, mais je sais bien, je sais toujours, que – même péniblement – je vais finir par me relever et mettre mes poings en évidence pour lui faire comprendre que rien n’est tout à fait déconnecté, écarquiller les yeux pour exhiber le rêve qui gicle de mes pupilles dilatées. Et jusqu’à présent, il a toujours fait : « ok ! ok ! bon pour la prochaine rouste ». Le knock-out qui vous étend pour de bon, je ne connais pas. Pas encore. Il arrivera un jour. Nécessairement. Personne n’est invincible."

lundi 14 septembre 2009

Pavés

Il sont quatre et leurs mouvements furtifs dans le renfoncement d'une entrée de boutique attirent mon attention. Ils se serrent les uns contre les autres, le regard dissimulé par des capuches ; je distingue seulement la bouche de l'un d'eux, hilare, le rougeoiement de la cigarette d'un autre. Ils se penchent avec des mines de comploteurs, leurs têtes se heurtent. Entre leurs mains, ils tiennent des brassées de livres. Ils les comptent et les manipulent sans tendresse. Où les ont-ils trouvé? Je me dis que ce sont peut-être leurs livres de cours mais ce n'est guère plausible, car les volumes ont la taille de romans plutôt que de manuels scolaires, des couvertures colorées qui se retirent et qui bientôt planent au-dessus de leurs têtes.

Au même moment, ils entreprennent d'ouvrir un livre, circonspects, presque méfiants ; celui qui souriait prend un air dégouté, et tandis qu'ils les saisissent, le reste des livres mal calé sous leurs bras tombe sans qu'aucun ne fasse mine de les ramasser. La poussière des travaux qui s'élève m'évoque des paroles bibliques, je pouffe puis je cesse de pouffer, honteuse.

Après une seconde, celui qui souriait éclate de rire et referme son roman, il se cogne contre les murs et se bat les cuisses, satisfait de rire. Un petit, dont les bourrelets ondulent sous le tee-shirt, rapproche une page de son visage jusqu'à la toucher du bout du nez. Entre ses mains l'ouvrage semble fragile, sa tranche plie et cède. Il fait très sombre de leur côté de la rue car les lampadaires tout neufs ne fonctionnent pas encore.

C'est alors que les choses dégénèrent. Le petit gros reçoit le roman de celui qui souriait sur le coin du menton. Aussitôt le désir de vengeance supplante la curiosité qui lui faisait cligner des yeux dans l'obscurité. Prenant appui sur une barrière des travaux, il bascule de l'autre côté, poursuivant l'autre péniblement. Son livre l'atteint à la nuque et il devient bientôt aussi hilare que son comparse. Et tandis que leur deux collègues, indifférents à la scène partagent une cigarette, surprenant les passants qui ne les découvrent qu'au dernier moment, immobiles, silencieux dans leur renfoncement, ils continuent à se jeter ces pavés sans révolution...

dimanche 6 septembre 2009

mercredi 2 septembre 2009

samedi 8 août 2009

Le sketch du sifflet - Jeune dans sa tête -

Le responsable des animations excelle dans le sketch du sifflet. Ça peut sembler idiot comme ça mais le but du truc c'est juste de ne pas lâcher l'engin et de souffler, souffler en faisant des tas de gestes explicites.

Essayez, vous glissez l'embout entre vos lèvres et vous déposez le bout de votre langue contre la fente et lorsque vous soufflez, vous ôtez et apposez la langue très vite comme pour dire tututut. En même temps vous tentez de décrire une femme gironde, vous voyez, les mains qui dessinent la poitrine, les hanches - ah ah, si la femme qu'il décrit ainsi se matérialisait devant lui, il serait surpris de voir un Botéro au lieu de la sylphide rêvée - oui, rien que ça c'est d'un comique irrésistible, je vous assure, je veux dire le tututut et les gestes... Le reste, Lulu dirait qu'il n'y a que moi pour l'imaginer... Il a toujours aimé que je le fasse rire, Lulu, il me disait qu'il me trouvait spéciale, comme dans les films américains.

Je trépigne sur ma chaise bien que ces choses ne soient plus de mon âge. Et s'il me choisissait moi ? je me demande tandis que le responsable des animations arpente la salle. Ma main droite devient moite autour du portable que je ne lâche plus depuis trois jours. L'excitation causée par le spectacle se confond avec l'envoi d'un sms à Lulu et l'attente fébrile de sa réponse. C'est qu'il me fait languir le bougre, presque à chaque fois, et quand il répond je ne comprends pas la moitié de sa réponse, on dirait des messages codés, jamais plus de trois mots alors que je lui en écris des tartines...

Pourtant il avait eu l'air content de me revoir l'autre jour. C'est drôle quand on y pense : on s'est rencontré à la gare, je partais pour mes vacances et lui il était en voyage d'affaires comme autrefois. Ça m'a rappelé quand je partais avec lui il y a trente ans, au nez et à la barbe de sa femme et de mon mari ; un flot de souvenirs est passé entre nous, j'ai rougi et il a baissé la tête. Puis il m'a dit que sa femme était morte et je lui ai raconté que j'avais divorcé. L'espace d'un instant j'ai cru qu'il allait me demander de le suivre, j'ai su que j'irais même si je ne le connais plus et même s'il m'en a fait baver autrefois. Il aurait fallu que j'annule mes vacances, c'est rien ça, j'ai même imaginé comment je m'y prendrais - en douce pour ne pas le faire culpabiliser. Car Lulu est tellement sensible, ça le mettait dans tous ses états avant, quand il pensait à sa femme alors qu'il était avec moi. Je n'ai jamais su s'il lui en voulait à elle aussi, parfois, de ne pas être une autre, de ne pas être un mélange de moi et d'elle-même.

Ah ah, le responsable des animations siffle de plus en plus fort, ça part dans les aïgus, c'est d'un drôle, on dirait qu'il va s'étouffer et il me désigne du doigt... Je n'ose y croire... C'est moi ? Mon rire s'étrangle dans ma gorge et puis il fait cet autre truc, on dirait que le son du sifflet devient grave, ses yeux lui sortent de la tête, il la secoue de gauche à droite, l'air dépité et c'est bien moi qu'il désigne. Comme les gens rient, les gens aiment tellement rire, c'est pas méchant, il faut bien se distraire. Lulu il répétait On fait de mal à personne, hein, tant qu'on prend du bon temps !

Mais quand même, j'ai une impression bizarre. Comme si j'allais me mettre à pleurer. C'est bête, hein, c'est idiot, ce n'est qu'un jeu pourtant d'un coup il me semble que Lulu sur le quai de la gare était plus embarrassé qu'autre chose. Peut-être que ses messages elliptiques signifient qu'il voudrait que je le laisse tranquille ? D'ailleurs il ne répond qu'une fois sur cinq, pas plus, ah ah, pas de quoi en faire une histoire !

C'est lorsque le responsable des animations se dirige vers une grande jeune femme tout en os que je vois l'écran de mon téléphone clignoter : c'est trop tard me répond Lulu, oublie-moi. La jeune femme vacille jusqu'à la scène, suivie de l'homme au sifflet qui fait mine de la peloter. Ah ah c'est drôle quand même.

(A suivre...)

Illustration : Nicoletta Ceccoli