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mercredi 14 janvier 2009

La faim

En face de moi une fille annote son livre intitulé "10 leçons politiques et économiques". Un homme, la barbe coincée dans une écharpe verte, regarde le wagon, comme moi qui suis en face de lui. Les larges jambes de l'étudiante encadrent les miennes et mon sac en plastique renfermant un mini-plateau de sushis, heurte, de temps en temps, un de ses mollets. J'ai faim. Je meurs de faim et je sens, sous mon poing, mon estomac parcouru de crampes.

Dans ma tête passe en boucle l'image de mes mains entrain d'ôter le couvercle de plastique. Je sens sur ma langue le contact du riz en paquet, du poisson gras et des lamelles de gingembre. Mais je n'ai guère le courage d'affronter l'idée de l'odeur qui emplira le wagon, directement exhalée de ma bouche. En fouillant dans mon sac pour trouver un chewing-gum j'imagine les regards vaguement courroucés du barbu et de la fille. Je dirais "Excusez-moi, j'avais trop faim" et un postillon gélatineux ira s'accrocher dans le lainage de l'écharpe verte.

Illustration : Ray Caesar

dimanche 21 décembre 2008

Elle venait d'avoir dix-huit ans

Sa frange arrondie pèse sur ses paupières et elle ferme les yeux à demi. Son visage s'anime brusquement : son petit nez se fronce, elle mord sa bouche rouge et bat des cils. Elle semble avoir à peine dix-huit ans. Elle danse sur place et rit, en jouant de ses prunelles.

A son épaule, une besace où sont accrochées de minuscules peluches roses et vertes, à son bras un homme qui la contemple et tout autour une foule qu'elle ne remarque pas. Elle appuie sa joue sur la veste de velours de l'homme. Se recule, vacille et rit encore.

Juste avant que leurs lèvres se frôlent je me disais "qu'ils ont l'air proches ce père et sa fille, que c'est beau !"

lundi 15 décembre 2008

Chez le boucher

Cette fille fardée, ondoyant sur ses hauts talons, consciente de sa grâce et de la longueur de ses jambes, se doute-t-elle, un seul instant, que la première chose que l'on aperçoit, sur son visage, c'est une moustache épaisse, mal décolorée ?








Illustration
: Art and Ghosts

vendredi 21 décembre 2007

Papillon

Ce monsieur qui protège ridiculement son 20 minutes, comme s'il s'agissait, aux Editions La Pleïade, de ses mémoires adultérines, et que je fusse, rien moins que son épouse haïe, ce monsieur ne sait pas que ce soir, je vais, sur le tableau noir de mon blog, l'épingler.

Regardez-le, pris dans ma toile, une aiguille en plein coeur, il agite bras et jambes dans une pantomime grotesque mais son regard n'est plus ni arrogant, ni méprisant, il a enfin compris qu'il est des choses plus importantes que de garder pour soi une maigre feuille de choux.

Sa panse, florissante et velue, tremblote au-dessus de son vit flasque ; les trois cheveux qui s'accrochent au désert de son crâne sont mouillés de sueur ; à l'intérieur, quelques neurones, pleutres, ridicules, s'agitent en tous sens, sans tirer aucune conclusion : ils ont toujours préféré ne pas se mouiller ; monsieur-je-ne-partage-pas-mon- 20 minutes bave et m'implore de l'achever.

Dites moi donc, cher monsieur, quel égoïsme forcené vous empêche de partager quelques faits divers sordides, manigances politiques, étranges affaires étrangères avec une inconnue souriante ?

Depuis quelques mois j'enseigne à mon fils à prêter ces jouets, à partager, à donner. A deux ans, il y arrive mieux que vous...

J'ai souvent entendu des gens dire "je déteste qu'on lise en même temps que moi, par-dessus mon épaule, etc", et je n'ai jamais compris ce qui les gênait. Dans le métro, je tiens le livre que je lis bien haut si je vois que la personne en face semble intéressée. Je n'aime rien tant qu'échanger des livres, en parler, alors pourquoi pas avec n'importe qui et n'importe où ?

Mais vous monsieur-je-m'accroche-à-mon vingt-minutes, vous êtes, je n'en doute pas de ceux qui compare le contenu de leur assiette avec celle du voisin pour voir si Belle-Maman favorise mieux votre beau-frère que vous. Vous détestez lorsque votre femme, avec une moue de chatte, vous implore de goutter votre Quatre Saisons chez Pizza Pino. Vous finissez les gateaux préférés de votre fille, sans hésiter. Vous tirez à vous toute la couverture, sans arrêt, au travail, en société. Dans le métro vous bousculez personnes agées et femmes enceintes pour avoir le dernier strapontin. ..

Pour la peine, vous mériteriez d'être, ainsi que sur ma page, étalé en couverture de presse, non pas avec une chanteuse en bikini comme certains, mais à la sortie d'un tribunal où vous n'échapperiez pas à la peine que vous méritez, pour me la causer, ce soir...