Longtemps nous avons dormi dans la même chambre. Nous en changions souvent la disposition, désireuses peut-être, de briser les habitudes que notre intimité obligée rendait insupportables. Nos lits roses, de parallèles, soudain se tournaient le dos, alignés le long d’un mur tapissé de petites fleurs bleues. Puis, ils se targuaient de devenir perpendiculaire, l’un niché dans un coin près de la fenêtre, l’autre scindant la chambre abruptement : « Reste de ton côté, nous criions-nous lorsque nous nous fâchions. Ne dépasse pas mon lit ! »
Ce qui ne changeait pas en revanche, c’était la quantité de mots qu’il nous fallait échanger avant d’accepter qu’une journée soit achevée. Dans l’obscurité nous chuchotions éperdument.
« Les filles taisez-vous, criait ma mère, du salon. Je vous entends ! Il est trop tard pour bavarder, vous avez école demain… »
Quand nous n’avions rien à nous dire j’apprenais à compter à ma sœur. Nous égrenions les chiffres et les nombres avec une régularité métronomique. Si ma sœur hésitait une seconde de trop, elle savait que nous recommencerions. Chaque jour la liste était plus longue : 1099, murmurais-je, 1100, murmurait ma sœur en retour.
D’autres fois, nous décrivions notre avenir à la loupe, sans négliger une mèche de cheveux de notre futur mari ni omettre la couleur des yeux de nos nombreux enfants ou une seule de leurs innombrables capacités intellectuelles. Nos maisons aux pièces infinies étaient meublées avec passion et divers animaux, du cheval au poisson rouge, se prélassaient quelque part dans le parc.
Je me souviens d’avoir dormi assez loin d’Anna, à l’autre bout de la pièce. Je lisais un peu plus tard dans la lumière falote de ma lampe de chevet à volant mais je n’appréciais guère qu’elle s’endorme la première. Aussi ponctuais-je régulièrement le silence de remarques. Ma voix éclatait comme un ballon entre nos pensées, mon doigt appuyait sur la page à l’endroit où j’avais interrompu ma lecture, ma sœur s’adossait à son oreiller. D’un ton ensommeillé elle me répondait et je poursuivais ma lecture sans craindre, pour quelques minutes, sa disparition dans le monde des rêves.
Le son de sa respiration devenue profonde me remplissait d’angoisse. Dans la nuit, désormais, j’étais seule.
Une fois par mois, des avions de chasse passaient en faisant hurler les murs de notre immeuble ; au dessus de ma tête semblaient claquer mille fouets de l’enfer, les fenêtres vibraient, un roman s’échappait d’entre mes mains devenues glaciales. Je cessais de bouger et tentais d’empêcher mon nez de siffler au passage de l’air que j’aspirais à grandes goulées. Derrière l’arc rouge de mes paupières fermées, s’agitaient des visions de cauchemar. Je me mettais à crier jusqu’à ce que ma mère apparaisse, glissant sur la moquette, ombreuse dans le contre-jour du couloir.
« Que se passe-t-il ? demandait-elle. Tu ne dors pas encore ?
- Maman, j’ai peur de la guerre, déclarais-je, pleine d’effroi.
- Mais pourquoi penses-tu à la guerre ? gémissait-elle. Il est minuit, tu devrais dormir. »
Elle ne comprenait pas d’où surgissaient des idées que je n’avais pu tirer de la télévision –nous n’avions pas le droit de la regarder – ni de lectures perturbantes, puisque je lisais, essentiellement, des livres de mon âge, dénués de menaces. Pourtant ma frayeur était si violente qu’il me semblait avoir vécu ce qui surgissait dans mon esprit au passage des avions : des cohortes de gens sur des routes, des immeubles bombardés, des armes, le feu, des cris, des morts, des victimes sanguinolentes.
Je me voyais fuyant de sauvages ennemis et je savais qu’aucune prière ne pourrait me ramener à la douceur des temps de paix. Ma mère, pour me calmer, m’expliquait le métier des diplomates et des hommes politiques, elle parlait accords et traités, rapports et forces en présence. Il arrivait que, lancée, elle aborde le premier pas sur la lune, dérive sur les traces du Commandant Cousteau et s’emballe en évoquant la traversée des Etats-Unis du cerveau d’Einstein dans le coffre du médecin qui l’avait dérobé. Bien avant qu’elle se taise, je m’endormais, la joue baignant dans une corolle de salive. Ma mère remontait la couverture sur ma poitrine. Elle effleurait d’une main vive, mon front et, tournant les talons, entrait dans la lumière du couloir, refermant la porte de notre chambre derrière elle. Anna se retournait dans son lit, balbutiait quelques mots pâteux qui mettaient un point final à mon insomnie.
Aujourd’hui, lorsque je repense à cette époque, il me semble encore que j’ai connu la guerre. Je suis marquée au fer rouge de mon imagination.
Souvent, le dimanche, je poussais ma sœur à lire tandis qu’il lui aurait suffit de jouer à la poupée ou aux Playmobils.
« Lis un peu lui disais-je, tu n’as pas lu aujourd’hui.
- J’ai fini mon livre, je n’en ai plus.
- Oh ! Tu l’as fini, chouette, tu vas donc pouvoir lire Les mémoires d’un âne, tu sais, je l’avais adoré.
- Bof, un âne qui écrit et qui parle c’est un peu bête comme histoire… Ca n’existe même pas en vrai. »
J’insistais : « Allez, je te lis le premier chapitre et si ça ne te plaît pas, je ne t’en parlerai plus jamais.
- Mais j’ai envie de jouer moi, râlait Anna, tu m’avais promis qu’on jouerait qu’on serait perdues dans la forêt...
- Bon, si tu veux je ne te lis que les trois premières pages ce soir et on continuera demain matin. »
Elle finissait toujours par céder.
J’adorais veiller avec ma mère. En tant qu’aînée, j’étais conviée, de temps en temps à regarder un film de cinéma à la télévision.
Anna, seule, regagnait notre chambre et je refusais d’aller lui dire bonne nuit : « Je ne veux pas louper les pubs, la provoquais-je. »
Mais il arrivait qu’elle puisse rester avec nous jusqu’au première mesures du générique. Je renâclais, soucieuse de ne point partager mes privilèges.
« Dépêche toi, ordonnais-je à ma mère quand elle accompagnait ma sœur jusqu’à son lit, tu vas encore rater le début ! »
Si elle s’attardait au chevet d’Anna, je criais : « Vite, vite, ça commence ! »
Si elle revenait, alors que le film était entamé, je boudais et feignais d’ignorer qu’elle s’était assise à mes côté. Une formule magique suffisait à me dérider : « Que s’est-il passé ? interrogeait ma mère. » Elle semblait suspendue à mes lèvres et ne m’interrompais pas tandis que je narrais, avec force détails, un scénario qu’elle connaissait déjà.
A vingt-deux heures trente je rejoignais la chambre en catimini. Anna dormait paisiblement, la bouche ouverte.
Je secouais son épaule : « Tu respires fort, expliquais-je, tu vas m’empêcher de dormir, mets toi sur le ventre. » Elle changeait de position et je regagnais mes pénates, assurée qu’elle ne m’avait pas oubliée longtemps.
Illustration : IceKubi
[Ce texte a trouvé un écho chez une vieille fonctionnaire.]









