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vendredi 27 juin 2008

La faute de Pamina


En dessous de sa boule sombre de cheveux, elle confesse : "Je suis sous antidépresseurs depuis deux semaines et demi. Je vais mieux, remarquez. Au début, j'ai carrément été d'humeur suicidaire.
Je réponds :
- Attendez, Pamina, reprenez depuis le début. Vous avez reçu un recommandé au moins ?"

Mais la secrétaire n'arrive pas à me parler de ce qui s'est passé car c'est son avenir qu'elle voit en gros plan, menaçant :
"Au premier juillet je vais être SDF. Je vis dans un résidence hôtelière sociale. Il faut payer le loyer le premier du mois. Sinon on est mis dehors. Le 1er je ne pourrai pas payer.
- Mais il ne vous a pas donné d'indemnités ?
- Il me versera un mois, le mois de juillet. Il m'a dit que je ne méritais pas plus. Vous verriez les mails qu'il m'envoie depuis. C'est du harcèlement. Et des sms ! Il m'écrit des horreurs. Il m'a interdit de parler aux professeurs. Il évoque la liste interminable des griefs que ceux-ci ont, d'ailleurs, contre moi.

Elle frémit :
- Alors que jamais, jamais je ne me suis autant dévouée pour un emploi ! Parce qu'il n'y avait pas que l'accueil, le téléphone, les relances, les facture.... Le mercredi je surveillais les petits. Qu'ils ne se précipitent pas sur la route en sortant de leur cours d'éveil musical. Qu'ils repartent avec la bonne personne. Certains parents les laissaient à ma garde un peu avant le cours, des tout-petits !
- Bon, il va vous verser un mois en plus de votre salaire de juin, vous pourriez donc payer votre loyer ? Il ne faut pas perdre votre logement.
- Mais non, si je paye mon loyer je n'aurai pas de quoi manger. Je m'en sortais, péniblement, parce que le 15 du mois je demandais une avance. Imaginez, je gagnais, avec mon Contrat d'Avenir, 756 euros net par mois, pour 26 heures par semaine. Et mon loyer est de 580 euros. J'ai seulement 155 euros d'APL. Avec l'avance j'y arrivais. Mais là ce ne sera pas possible.
- Et vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère sur Paris ? Il ne pourrait pas vous héberger le temps que vous retrouviez un emploi ?
- Oh non ! Je lui ai déjà demandé. Il n'a pas la place, il a énormément de frais, un crédit à rembourser, ses deux enfants qui font des études. Il ne pourra pas m'aider, malheureusement."

Nous nous taisons.
Il y a quelques temps j'avais parlé en riant de Pamina et de ses sautes d'humeur avec Pinkerton, notre directeur. Il m'avait coupé en pavoisant :
"Son contrat se termine dans six mois. Dans six mois, elle est partie !"
Depuis, je tergiversais. Fallait-il que je la prévienne afin qu'elle commence à chercher son futur emploi ?
Je craignais de la blesser, qu'elle ne me croie pas, que Pinkerton, si elle lui en parlait, nie et que les deux se retournent contre moi.

Finalement, Pinkerton, sans doute pour économiser ses salaires d'été, a décidé de ne pas attendre janvier pour se passer des services de Pamina. Il l'accuse de faute grave parce qu'elle s'est opposée à une mère d'élève qui agressait une remplaçante un peu paumée. La mère a décidé de ne pas réinscrire ses enfants à l'école l'année prochaine. Or elle rapportait 1500 euros par an. Voilà le prétexte qu'a saisi Pinkerton, au vol. Au début, il a voulu mettre Pamina à la porte comme ça, du jour au lendemain. Le 9 juin il a posté un recommandé de licenciement en même temps qu'il lui signifiait, par téléphone, une mise à pied. Le lendemain, il s'est ravisé et l'a autorisée à reprendre son poste jusqu'au 4 juillet, date des vacances de l'école. Pamina m'a fait ses adieux :
" Je suis contente de vous avoir vue avant de partir. Comme ça je peux vous dire au revoir. Je vous aimais beaucoup. Alors..."

J'ai promis de l'aider... Mais comment ?

Billet repris sur Equilibre Précaire, Le site du Parti Socialiste de l'Ile de Ré, annoncé sur rezo.net
, recommandé sur http://blog.monolecte.fr/ : merci !

Illustration : Dreamasylum

vendredi 9 novembre 2007

La thune, la maille, l'oseille, le fric, le blé, le flouze, la galette, le pognon... (1)

Rapports à l'argent.

La secrétaire de l'école où je fais difficilement mes sept heures par semaine, gagne dans les 800 euros par mois ; c'est un emploi-solidarité car Pamina est une ancienne RMiste et son salaire est pris en charge, à 85%, par l'état.


Notre directeur à toutes les deux me l'avait décrite comme une allumée, une hystérique un peu neuneu qu'il ne garderait sûrement pas lorsque l'état ne payerait plus son salaire.

Un jour, elle m'avait demandé un renseignement par mail et celui-ci était ponctué de smileys de toutes les couleurs. Certains mots étaient écrits en rose ou en jaune, en gras, en souligné. Je l'avais lu avec beaucoup de condescendance, la pauvre secrétaire, quelle naïveté de croire que dans le travail on peut envoyer des messages aussi kitsch ! J'avais pensé à ce que m'avait dit le directeur et, sans me le formuler, j'avais compris son avis.
Une autre fois, elle m'avait appelée et son discours était flou, ses paroles maladroites, j'avais juste entendu sa naïveté et son mal être, beaucoup de colère aussi.

J'avais imaginé le regard du directeur de l'école de musique, 25 ou 26 ans, beau et soigné dans ses costumes trois pièces, cynique, acerbe, la peau glabre et le teint frais, devant un mail aussi fleuri. Aurait-il souri, comme moi, ou se serait-il fâché ?

"Elle a une seule qualité, m'avait-il dit, elle est d'accord pour travailler ! Parce que pour ce poste, j'ai rencontré de nombreux candidats, tous RMistes et aucun ne voulait travailler : les horaires ne convenaient pas ou c'est le salaire ou le lieu. Ils finissaient par refuser."
Mon élève étant, aujourd'hui en retard, j'ai pu converser avec Pamina et j'ai été époustouflée de découvrir une personne intelligente, passionnée de journalisme, de culture, satisfaite de son existence mais perplexe devant les limites qui lui sont imposées désormais par son âge. Je l'imaginais autrement, avec un pull rose et des lunettes assorties, la bouche pincée, riant, ponctuant ses phrases d'un rire aussi ostentatoire qu'un smiley animé. Elle avait un pull rose et des cheveux bruns magnifique, des dents abîmées qu'elle dévoilait souvent en un sourire sincère. Elle ne riait pas souvent.

"A 18 ans, secrétaire diplômée, dans mon premier emploi, j'ai tout de suite senti que je ne pourrais pas rester toute ma vie au même endroit, au même poste. Alors j'ai étudié et je suis allée ailleurs. Puis j'ai de nouveau étudié et j'ai continué mon chemin. A cinquante ans les choses se sont compliquées, j'ai perdu un emploi et je n'ai pas réussi à en trouver un autre. J'ai senti que je ne pouvais plus faire comme avant. De toutes façons le corps ne veut plus, je suis fatiguée, j'ai envie de stabilité. Mais je ne trouve pas, c'est l'âge qui coince. J'ai 53 ans."

"Tous les matins je cherche un emploi à temps partiel pour compléter celui-là. Je peux tout faire, je peux travailler dans tous les domaines : BTP, informatique, j'apprends vite, je n'ai fait que ça toute ma vie alors... Mais c'est l'âge qui coince, on me trouve trop vieille. "

"J'ai 53 ans, alors..."

"Une chose, qui m'aurait plu c'est être globe-trotter. Voyager et écrire. Reporter. Pas reporter de guerre mais reporter à l'étranger. "

Cinq minutes après : "Au retour des vacances, je rigole (elle éclate de rire), les gens, gentiment me demandent Alors vous en avez profité ? Vous êtes partie quelque part ? et je rigole, je rigole car moi, vous savez, je ne pars jamais nulle part. Non, je ne pars jamais mais je voyage dans ma tête. Mes vacances je les organise : j'écoute les émissions culturelles que j'adore à la radio, je vais me promener, je lis... En fin de compte, j'ai l'impression d'être partie moi aussi, et d'avoir voyagé !"

Et vous, me demande-t-elle ?

A suivre...

Billet repris sur Equilibre Précaire
Et sur Le Parti socialiste de l'Ile de Ré
Merci !