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dimanche 2 décembre 2007

Humeurs électriques d'un dimanche sous la pluie

Comme la gastro qui, sans prévenir, me permit de prendre cette semaine, ma première douche de vomi, la mauvaise humeur de mon époux émergea ce soir, à 19h32 précisément, sans qu'aucune sommation n'ait été prononcée au préalable.

Mon fils, au réveil, avait maugréé un peu, à peine. Puis un long jet blanc - dans lequel tanguaient les pâtes gloutonnement avalées la veille - s'était écrasé sur ma nuisette rose, avait dégouliné sur mes pieds nus, s'immisçant sauvagement entre mes orteils.

Le long de ma cuisse gauche, une froide rigole imitait la trace des déambulations d'un escargot.

Aujourd'hui, pourtant, nous étions en bonne santé, au chaud, alors que sur les trottoirs parisiens, tombait une pluie glaciale.

De temps en temps, une remontrance de notre fiston nous empêchait de sombrer dans l'hébétude des journées sans travail :
"Rouler, annonçait-t-il, péremptoire !".

Hébétés, nous sursautions et, saisis de culpabilité, nous nous réjouissions que nous soit épargnée une inactivité néfaste pour la santé.

Nous nous empressions alors d'ébranler la longue procession de voitures et camions que Zozo avait alignés sur le dossier du canapé tandis, que, metteur en scène de ses bonheurs enfantins, il distribuait les rôles : "Papa conduit Camion Tom. Maman conduit Gros Camion".
Illuminé comme Bernadette Soubirous à l'entrée de la grotte, un sourire ébahi sur les lèvres, Zozo nous contemplait un instant avant de faire avancer le véhicule qu'il s'était attribué.

Son scénario ne variait pas beaucoup et il se concluait chaque fois par un rebondissement fatal : la guimbarde que Zozo faisait rouler finissait par s'immobiliser sur une barrière :
"La toiture a coiqué la barrière, jubilait-il, étonné pour la millième fois consécutive !
- Oh non, encore, nous écriions-nous d'un choeur unanime ! Mais c'est terrible ! Qu'allons nous faire, etc"

Des dimanches comme ceux-ci sont généralement suivis de lundis maussades pour Zozo. Il faut retourner chez la nounou, respecter des horaires, supporter l'ignorance de personnes qui ne connaissent rien à la problématique des voitures coincées sur les barrières.

Cependant, à 19h32, rien ne nous avait préparé à l'apparition soudaine de l'Endive.

De forme allongée, mâchoire relâchée, les lèvres frisée d'une moue explicite, l'endive est un légume qui nécessite d'être savamment cuisiné afin d'être apprécié à sa juste valeur.

Je regardai B. attentivement, surprise de le trouver si jaune :
" Tu fais la tête ?
- Non. Oui. Un peu.
- Ah ! "

N'ayant
, sous la main ni crème ni gruyère ni jambon, je m'empressai de tourner les talons.

"Lire ! m'avait tancée Zozo, quelques minutes avant."

J'avais fait la sourde oreille, mais d'un coup, j'éprouvai le besoin de profiter de lui, assise avec lui dans le canapé, avec pour appuie-têtes des voitures :


"Conduisons ce gros camion, clament les ouvriers enthousiastes sur le chantier !

- Oui et hissons cette poutrelle grâce à notre énorme grue !"


Devant nous l'Endive circulait, prenait un journal et s'en débarrassait sur une chaise, s'asseyait et se relevait aussitôt.

"Tu as vu Zozo, le rouleau-compresseur ? Comme il est gros ? "


A table, le traditionnel repas raté du dimanche n'aida pas à détendre l'atmosphère.
La barquette de viande à boeuf bourguignon à 5 euros ne les valait pas et nous avions l'impression de mastiquer les rondelles de caoutchoux qui servent à fermer les bocaux de nos grands-mères.


Zozo était le seul à ne pas s'en laisser démontrer et j'encourageai bruyamment le retour de son appétit convalescent ; comme souvent lors de nos petites conversations, je tentai, insidieusement, de développer son vocabulaire :
" Cette purée de légumes est vraiment délicieuse !"
Zozo, bon enfant, approuvait.
"Elle est
savoureuse."
Il gloussait, engloutissait cuillerées après cuillerées, répétant après moi le dernier mot articulé :
"tavoureuse, approuvait-il !".
Prenant de l'assurance, je m'enhardis :
"Cette purée est, à tout bonnement parlé,
PHÉ-NO-MÉ-NALE !"

Alors, Zozo me regarda, les sourcils désapprobateurs.

Comme trahi, venant de découvrir de quelle machination il avait été la victime inconsciente, il refusa de manger la moindre bouchée de pot-au-feu supplémentaire.

Rien à faire.
Alors que je tentai, piteuse, d'avoir une explication, il me rétorqua, avec son air de Monsieur Monsieur, lèvres pointées vers l'avant :
"Non, j'aime pas Pénomal".


Et voilà pour l'amour des mots. Certains ne sont pas comestibles et même soupçonnés d'être indigestes.


De temps en temps j'échangeais avec l'Endive quelques phrases sans éclats, évitant tout adjectif susceptible d'exacerber l'humeur de tronçonneuse de Monsieur :

"Et tu sais pourquoi tu es de mauvaise humeur ?

- Non. Enfin si, crachait-il en me fusillant du regard.

- Ah !"


Une fois, j'arrachai à B. un rire : la pauvre chose sortit, périclitant, et retomba comme un soufflé avant d'avoir pu réchauffer la cuisine glaciale. Mon époux s'énerva d'être tiré de ses tergiversations grincheuses.

Il était temps de coucher Zozo.


Pour une fois, ce fut rapide et facile. Zozo, s'allongea serrant son ambulance contre lui. Je refermai la porte de la chambre, adressai un sourire victorieux à une Endive qui avait légèrement ramolli pendant mon absence et me préparai à écrire, assise devant mon ordinateur.


La soirée s'annonçait un peu plus détendue lorsque soudain Zozo se mit à crier.

Nous ouvrîmes la porte. Assis sur son lit, ambulance à la main, il pleurait. Une grosse bosse rougeoyait sur son fron
t. Il avait dû s'assommer lui-même avec la voiture.
Inconsolable, il refusa de dormir par peur, sans doute, d'être une nouvelle fois attaqué. Il me fallut lire et relire l'histoire du chantier et celle de la voiture et celle du chantier et "encore ma voiture !"


Lorsque je quittai la chambre, une heure plus tard, épuisée, vidée de toute énergie créatrice, B. me sourit :

"ça va mon coeur ?

- Oui. Enfin non !

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu fais la tête ?

- Oui !"


Je croisai mon reflet dans une vitre. J'étais jaune, la mâchoire relâchée, les lèvres frisée d'une moue explicite.
Bref, j'étais de très mauvaise humeur.

vendredi 2 novembre 2007

Les peurs de Zozo

Zozo a 23 mois et, déjà, une bibliothèque très garnie...

Depuis quelques semaines, mon fils, est en proie à des peurs plus ou moins contrôlées, qui, la nuit venue, le font parfois hurler de terreur, et pleurer, inconsolable.


En plein jour, il gère, mais il n'est pas question pour lui de rester seul dans une pièce ; si je quitte sa chambre, le croyant absorbée par ses petites voitures, pour aller me préparer un café dans la cuisine, juste à côté, je l'entends aussitôt cavaler à ma suite, haletant et chuchotant "ite, ite, ite" (il ne prononce pas encore les "v").

Au square, il a cessé de se jeter par-dessus bord dès qu'un autre enfant montait à l'échelle du toboggan derrière lui, mais il lui arrive de se terrer dans un coin de cabane et de me confier : "a peur la petite tille" (il ne prononce pas encore les f.")

Hier soir, il jouait avec son papa sur le canapé. D'un coup, il sursautait, aspirant l'air de sa petite bouche rassemblée comme en un baiser, et il soufflait "a peur papa". Celui-ci le prenait dans ses bras, le cachait contre son torse rassurant. Alors, Zozo soupirait, souriant " ayé, a plus peur". Le jeu s'est répété des dizaines de fois.

Parmi tous les livres de Zozo, il en est qu'il nous a fallu écarter temporairement. C'est le cas de Caca Boudin une histoire très drôle de Stéphanie Blake avec un petit lapin facétieux qui ne sait dire qu'une chose : "caca-boudin" !
Ses parents lui d
isent, "mange tes épinards mon petit lapin", "viens prendre ton bain, mon petit lapin" et il répond "caca boudin".
Ju
squ'au jour où le loup lui même lui demande "Je peux te manger mon petit lapin ? ". Le "caca boudin" qui lui est répondu, n'ayant pas valeur catégorique de négation, le loup mange le petit lapin.

Là Zozo commence à faire une drôle de tête et ose un "non" hésitant. Comme il reste bien calé sur son oreiller, nous poursuivons...
Le passage qui l'angoisse c'est lorsque le médecin qui est aussi la papa du petit lapin, va chercher, dans la gueule du loup, son petit lapin. La suite généralement, nous ne pouvons la lire, couvert par le staccato éprouvant des "non" répétés sans fin.

Les histoires de loup ne sont pas toutes rédhibitoires. Qui a vu le loup ? d'Alex Sanders rassure beaucoup Zozo puisque à la fin de l'histoire c'est le bébé loup qui a peur de lui.
Zozo fier de ce nouveau pouvoir, assène aussitôt un bon coup de voiture sur la tête de notre gros chat roux ronronnant. Celui-ci file se cacher sous la table. Colère de
son papa. Explications de sa maman : "tu vois, maintenant Raskasse a peur de toi !" Aïe, quelle erreur dans la formulation ! Car Zozo ne cesse de vérifier cette donnée énigmatique et merveilleuse : il fait peur à quelqu'un !

Le joli mini-album de Bénédicte Guettier La cage de tiredelle met en scène un petit oiseau en cage qui a peur de tout : des chats, du froid, de la faim et même de la peur. Mais la porte de sa cage est restée ouverte et tiredelle s'envole au dessus du chat...

Au lit, petit monstre de Mario Ramos, joue sur le propre et le figuré du monstre. Le petit monstre ne cesse de contrarier son papa qui lui fait la leçon et se fâche. Au moment où il quitte la chambre, le papa devient monstre à son tour...

S'il est un album qui ne devait pas aborder la peur, c'est bien Mon grand livre des engins de Stefan Seidel. Pourtant, il nous a fait traverser quelques nuits blanches. Une des dernières pages aborde les véhicules de secours : énormes camions de pompiers, ambulance, hélicoptère du samu, voitures de police s'amoncellent sur la page.
Et puis, en bas, à gauche, dans un coin, il y a une dépanneuse. Entre ses mâchoires d'acier, elle tient une voiture accidentée. Des morceaux de phares brillent sur le sol, une porte est enfoncée, le pare-brise brisé. La page de la "doiture cassée" (Zozo ne prononce pas les labiales) est devenue notr
e cauchemar. Le premier soir, Zozo s'est réveillé au bout d'une heure en hurlant " doiture cassée, doiture cassée ". Il ne s'est calmé qu'après avoir pris contre lui ses vingt voitures intactes. Depuis deux semaines les derniers mots qu'il prononce avant de s'endormir sont " doiture cassée ", les premiers qu'il articule dès son réveil sont "on lit doiture cassée ? ".
Un soir, en rentrant de chez Urszula, son papa l'a emmené voir un garage où il y avait des voitures cassées que l'on réparait.
Nous espérions en avoir fini avec le Grand livre des engins mais depuis, Zozo, au lieu de "doiture cassée" dit parfois "plein d'doitures cassées".
Avec jubilation...