lundi 30 juin 2008

7 Paroles de blogueurs (6)

[Désormais tous les dimanches (à peu près) je citerai 7 paroles de blogueurs qui m'ont plu, touchée, emballée, inquiétée, interrogée...]

Face au garage blanc, à côté de la terrasse, dressée sur la pointe des pieds, je guette le moment où la grande roue s’illuminera, loin, en bas. Ma grand-mère crie “la soupe au pistou est prête !” Je suis encore en maillot de bain. Mon père allume une spirale verdâtre anti-moustiques sous la table.

J’attendais nos rendez-vous. Je n’attendais que ce moment de bonheur. Tous les jours, je m’entraînais à la flûte, je cherchais de nouvelles mélodies à l’oreille, j’apprenais — très facilement — les morceaux que vous nous donniez à travailler. Les élèves vous aimaient bien, mais moi je vous adorais. Vous ne voyiez pas ma laideur, ma maigreur. Vous étiez indifférente à mon accoutrement qui me valait les quolibets cruels des autres enfants, ainsi que les regards appuyés de certains professeurs. Ma mère achetait mes habits chez Tadduni, j’étais vêtue comme une souillon, j’avais honte et j’avais peur, trop petite, trop seule. Vous me disiez de jouer et vous me félicitiez. Vous m’aviez appris la musique et moi, alors, je n’avais plus qu’à bien placer mes doigts, souffler juste ce qu’il fallait, et j’étais libre.

Ma veste, quant à elle, est grise et, malgré la chaleur abominable lors de cette conférence suivie d’un apéritif dinatoire imposée par un patronat combattable, j’ai du la garder toute la soirée pour cacher la déchirure latérale de mon pantalon gracieusement offerte par la RATP dont au sujet de laquelle les RER ont des accoudoirs agressifs allant jusqu’à se glisser dans la poche de mon pantalon au moment où je m’asseyais.

Lourdement, je dois avouer, ce qui explique que la poche soit restée dans l’accoudoir en question au moment où mon délicat fessier touchait le siège.

Il faut savoir qu'en Guinée dès que tu manges un peu plus de Riz que les autres, tu es considéré comme riche et ben tous les voisins, cousins, tante vont donner à leur enfant le même prénom que le tien! Parce que y'a une coutume qui veut que tu offres des cadeaux à ton homonyme...et tous les jours si possible!


J’aime bien me parler à moi-même; je suis toujours présente, toujours attentive et je n’interromps jamais.

On écoute la mer, oreille au coquillage.
Moi j'entends son ramage, bien loin de ses rivages,
En fixant un galet, mon esprit aux aguets.


Puis nous rions z’à gorges déployés. A tel point qu’on pourrait s’appeler monsieur et madame Déployés ont des fils comment l’appellent-ils ? Georges. Parce que Georges Déployés.

Illustration : Laura George

vendredi 27 juin 2008

La faute de Pamina


En dessous de sa boule sombre de cheveux, elle confesse : "Je suis sous antidépresseurs depuis deux semaines et demi. Je vais mieux, remarquez. Au début, j'ai carrément été d'humeur suicidaire.
Je réponds :
- Attendez, Pamina, reprenez depuis le début. Vous avez reçu un recommandé au moins ?"

Mais la secrétaire n'arrive pas à me parler de ce qui s'est passé car c'est son avenir qu'elle voit en gros plan, menaçant :
"Au premier juillet je vais être SDF. Je vis dans un résidence hôtelière sociale. Il faut payer le loyer le premier du mois. Sinon on est mis dehors. Le 1er je ne pourrai pas payer.
- Mais il ne vous a pas donné d'indemnités ?
- Il me versera un mois, le mois de juillet. Il m'a dit que je ne méritais pas plus. Vous verriez les mails qu'il m'envoie depuis. C'est du harcèlement. Et des sms ! Il m'écrit des horreurs. Il m'a interdit de parler aux professeurs. Il évoque la liste interminable des griefs que ceux-ci ont, d'ailleurs, contre moi.

Elle frémit :
- Alors que jamais, jamais je ne me suis autant dévouée pour un emploi ! Parce qu'il n'y avait pas que l'accueil, le téléphone, les relances, les facture.... Le mercredi je surveillais les petits. Qu'ils ne se précipitent pas sur la route en sortant de leur cours d'éveil musical. Qu'ils repartent avec la bonne personne. Certains parents les laissaient à ma garde un peu avant le cours, des tout-petits !
- Bon, il va vous verser un mois en plus de votre salaire de juin, vous pourriez donc payer votre loyer ? Il ne faut pas perdre votre logement.
- Mais non, si je paye mon loyer je n'aurai pas de quoi manger. Je m'en sortais, péniblement, parce que le 15 du mois je demandais une avance. Imaginez, je gagnais, avec mon Contrat d'Avenir, 756 euros net par mois, pour 26 heures par semaine. Et mon loyer est de 580 euros. J'ai seulement 155 euros d'APL. Avec l'avance j'y arrivais. Mais là ce ne sera pas possible.
- Et vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère sur Paris ? Il ne pourrait pas vous héberger le temps que vous retrouviez un emploi ?
- Oh non ! Je lui ai déjà demandé. Il n'a pas la place, il a énormément de frais, un crédit à rembourser, ses deux enfants qui font des études. Il ne pourra pas m'aider, malheureusement."

Nous nous taisons.
Il y a quelques temps j'avais parlé en riant de Pamina et de ses sautes d'humeur avec Pinkerton, notre directeur. Il m'avait coupé en pavoisant :
"Son contrat se termine dans six mois. Dans six mois, elle est partie !"
Depuis, je tergiversais. Fallait-il que je la prévienne afin qu'elle commence à chercher son futur emploi ?
Je craignais de la blesser, qu'elle ne me croie pas, que Pinkerton, si elle lui en parlait, nie et que les deux se retournent contre moi.

Finalement, Pinkerton, sans doute pour économiser ses salaires d'été, a décidé de ne pas attendre janvier pour se passer des services de Pamina. Il l'accuse de faute grave parce qu'elle s'est opposée à une mère d'élève qui agressait une remplaçante un peu paumée. La mère a décidé de ne pas réinscrire ses enfants à l'école l'année prochaine. Or elle rapportait 1500 euros par an. Voilà le prétexte qu'a saisi Pinkerton, au vol. Au début, il a voulu mettre Pamina à la porte comme ça, du jour au lendemain. Le 9 juin il a posté un recommandé de licenciement en même temps qu'il lui signifiait, par téléphone, une mise à pied. Le lendemain, il s'est ravisé et l'a autorisée à reprendre son poste jusqu'au 4 juillet, date des vacances de l'école. Pamina m'a fait ses adieux :
" Je suis contente de vous avoir vue avant de partir. Comme ça je peux vous dire au revoir. Je vous aimais beaucoup. Alors..."

J'ai promis de l'aider... Mais comment ?

Billet repris sur Equilibre Précaire, Le site du Parti Socialiste de l'Ile de Ré, annoncé sur rezo.net
, recommandé sur http://blog.monolecte.fr/ : merci !

Illustration : Dreamasylum

jeudi 26 juin 2008

Jeanne (4)

A douze ans elle avait un corps d’adulte. Ses courtes jambes s’étaient carrossées d’une belle graisse blanche. Un duvet parsemait son visage austère, lui donnant l’air appétissant d’une pêche un peu verte. Sa taille encore délicate et sa poitrine sèche titillaient l’attention des hommes. De loin, l’or du soleil couchant l'englobant comme le cadre d’un tableau dont elle aurait été la figure, ou, marchant sur un quelconque chemin qui craquait sous ses pas, elle ressemblait à ces vapeurs tremblotantes qui s’élèvent près d’un cours d’eau, après une sieste.
Il semblait qu’elle allait s’enfuir d’un battement de cil ou vous hanter à jamais.

Elle aurait pu être aimable pourtant.

Elle souriait volontiers lorsqu’on lui pinçait les joues. Elle aimait travailler et travaillait vite. Ses sept frères trouvaient en elle une suppléante pratique à leur mère accablée. Elle leur coupait les cheveux et les rasait le dimanche, elle cirait leurs chaussures et lavait leur linge. Elle les servait à table. Le dimanche, elle les regardait partir sur la grande route en direction du village où ils buvaient jusqu’à l’aube.

En grandissant, Jeanne se découvrit une passion pour les animaux.

Les poules se laissaient caresser en picorant de jeunes grains de blé verts et des miettes de pain perdus entre les plis de sa paume creusée. Jeanne lissait leurs plumes du bout des doigts, tapotaient leurs flancs et touchait doucement leurs pattes dont le contact sec, la rugosité craquelée l’étonnaient toujours. Parfois, l’épiderme de leurs griffes, semblable à des écailles de poisson, se soulevait et éraflait à peine la pulpe de ses doigts. Jeanne pensait aux morceaux de bois que l’un de ses frères, Théodore, taillait avec un couteau pour les transformer en figurines grotesques.

Assis, tard le soir, devant la cheminée, il enroulait autour de son couteau les lamelles d’écorces ; elles finissaient par se rompre et flottaient jusqu’au sol. Le raclement répétitif du coutelas sur le bois irritait le père qui toussait pour le couvrir et remuait sur sa chaise, lâchant de temps en temps un mot tel un pet, agressif et nauséabond. De toutes façons, les gestes de Théodore attiraient les regards et la famille n’avait rien d’autre à faire.

Il procédait toujours de la même manière. D’abord, il épluchait le bois pour lui donner un aspect uniforme. Alors il approfondissait le rondin en deux endroits. Celui du haut devenait le cou. Celui, du milieu, moins creusé, la taille.

De temps en temps, une voix s’élevait, pour commenter la tournure que prenait le personnage.

« Ça, disait un frère, on dirait bien la bedaine de Firmin.
- Non, regarde, il est court sur pattes, c’est Emile, plutôt, répondait Honoré. »
Jeanne pensait que Théodore se servait de ces remarques pour nommer l’objet qu’il avait taillé sans idée préconçue : si son couteau dérapait et rognait le ventre d’Emile, alors on croirait qu’il avait choisi de sculpter Antonin, l’efflanqué.

Elle était la seule qui ne s’émerveillait pas de ses prodiges artistiques. Dubitative, elle ne disait pas un mot lorsque les autres s’étonnaient que Théodore ait choisi de sculpter pour la troisième fois Antonin. Jeanne avait vu le couteau déraper plusieurs fois, ôter des joues, creuser le ventre et elle avait deviné le subterfuge qu’utiliserait « l’artiste » : `
« Je n’étais pas content de ce que j’en avais fait la première fois, avouerait-il en se rengorgeant, je refais l’Antonin.»

La mère le regarderait en penchant la tête de côté ; le père ferait grincer sa chaise quelques fois. Puis, il balancerait quelques mots à sa manière heurtée, le souffle court :
« Bon, ben moi, tout ce perfectionnisme, ça n’est plus de mon âge. Je vais me coucher. »

C’était, dans son esprit, à n'en pas douter, un véritable compliment.

Illustration : Lisa Hurwitz

dimanche 22 juin 2008

7 Paroles de blogueurs (5)

[Désormais tous les dimanches (à peu près) je citerai 7 paroles de blogueurs qui m'ont plu, touchée, emballée, inquiétée, interrogée...]

On parlait du don d'organes.


"J'ai ma carte de donneur depuis 3 ans. J'ai dit à ma famille : si je meurs, vous donnez tout sauf les yeux." J’ai pensé à mes fesses dodues et je suis allée me consoler avec un cookie-banane.

Mais comme dans le dernier épisode, j’ai été embarquée en prison, je vous signale que ce n’est pas très simple de gérer un truc pareil depuis une cellule.

Peut être que je serais tombée amoureuse de Claude François, mais j'essayerai d'oublier si j'étais une fille des années 60 ! Bref. Ce soir, quand je suis partie, il y avait un cocktail. Ouais, on est une boîte de luxe quand même, alors on fait des cocktails régulièrement. Les gens achètent plus facilement quand ils sont bourrés, qu'ils disent à la direction.

J’en profite pour prendre quelques photos d’Alice dont le style, l’humour et l’étrange et vénéneuse beauté me vont droit au cœur. Je suis athée mais j'ai toujours adoré les histoires d'elfes, de fées et tout ça.

Illustration : Printmarketjenn

vendredi 20 juin 2008

Jeanne (3)

Peu avant l’accouchement, elle avait appréhendé le déchirement, encore une fois, de ses chairs, les contractions, les langueurs moites des premières tétées. Elle se disait « je ne pourrais plus ; j’ai eu sept fils, je ne pourrai pas enfanter une huitième fois ! »

On lui avait entaillé le sexe pour le premier. On en avait tiré un avec des pinces, marbrant de bleus ses cuisses et son pubis. Le troisième avait déformé complètement son corps, il pesait plus de quatre kilos à la naissance et elle, quelques vingt de plus qu’avant sa grossesse.

Elle avait vomi. Elle avait souffert de coliques et de constipation. Elle avait eu une hémorragie, sans parler des trois fausses couches et de ceux qu’elle « avait fait passer ». Une fois, elle avait dû garder le lit pendant six mois. Ses cheveux étaient tombés après le cinquième.Ses jambes étaient couvertes de varices. Ses seins pendaient sur son torse, plus flapis que les pis d’une vieille vache à lait.

Elle avait pleuré, elle avait hurlé, elle avait eu peur et prié. Elle avait vieilli, elle avait aimé. Ses colères étaient mémorables. Ses accès de tendresse aussi.

Mais pour Jeanne rien.

Elle s’était aperçue qu’elle était enceinte quelques semaines avant de la mettre au monde. Puis la petite avait été là, posée sur elle, silencieuse avec sa bouche en coin et ses yeux fermés.

La mère avait demandé « Elle va vivre ? » et la cousine, venue pour aider, avait frappé du dos de la main les fesses de l’enfant pour lui tirer un vagissement étonné.
« Elle va vivre ? » se demandait la mère.
Ce n’était pas « Est-ce qu’elle va aller bien ? Est-ce que tout va bien ? »
Elle ne ressentait que du dégoût et de l’incrédulité : « Cette crevette, ce petit vers de terre est une chose qui est sortie de moi ? Ça va vivre ? »

Les années passèrent et la mère de Jeanne devint vraiment brutale. Elle cherchait à retrouver les sentiments de plus en plus énigmatiques qu’elle se souvenait d'avoir éprouvé en élevant ses sept fils. Elle criait, frappait, exigeait du répondant, réclamait de l’attention, geignait jusqu’à ce qu’une plainte, un geste, émerge de la sage silhouette insondable de Jeanne.

Mais les souvenirs de ses joies et de ses peurs passés s’effaçaient de jour en jour et Jeanne devenait dure et forte.

Illustration : Lisa Hurwitz

mercredi 18 juin 2008

Jeanne (2)

Alors qu’elle ne savait pas encore marcher, on la perdait régulièrement.

Elle gisait dans un panier de linge sale, sous une table, dans le garde-manger que l’on fermait à clefs parfois toute une nuit, avant de la retrouver, par hasard.

Une fois, elle fut oubliée dans la grange, de l’aube jusqu’à la nuit tombée. Elle y était restée si longtemps qu’elle avait manqué trois repas. Elle était allongée dans le noir, frigorifiée au milieu des courants d’air. Des moustiques avaient dévoré une partie de son visage. Ses langes étaient imprégnés d’excréments qui lui coulaient dans le dos. Ses jambes, ses bras, son cou, nus semblaient poinçonnés, ponctués de minuscules cercles que le long séjour dans le foin avait gravé sur la peau sensible. Mais lorsque sa mère la découvrit enfin, au milieu de la paille où elle l’avait posée le matin pour étendre son linge, Jeanne ne pleura ni de colère ni de soulagement. Elle ne sourit pas en voyant le visage couperosé penché au-dessus d’elle, ni en se trouvant enfin écrasée et réchauffée entre deux seins mous.

La mère de Jeanne, parfois, sentait naître un début de culpabilité qu’un cri aurait pu transformer en regret puis en caresse. Néanmoins, jamais Jeanne n’exigeait qu’on la console du mal qu’on lui avait fait. L’épisode dans la grange avait vu naître la dernière angoisse maternelle ; Jeanne n’avait pas, jusqu’alors, été perdue si longtemps et il sembla, un instant, que c’était peut-être une fois de trop. Pourtant, l’angoisse et les caresses se trouvèrent oubliées avant même de s’être exprimées lorsque Jeanne se laissa prendre, changer, réchauffer, nourrir, sans une larme, sans un frisson de fièvre. La mère se dit Tiens, elle est docile cette enfant, et pas capricieuse mais elle n’en tira aucun plaisir.

La plupart du temps, Jeanne levait les yeux sur elle, ses deux lèvres fines et sèches comme des brindilles serrées l’une contre l’autre, craquelées. Son corps était mou, glacé. Elle se laissait déshabiller et habiller avec indifférence, sans lever les bras quand sa mère tirait sur les manches de son gilet, sans jouer avec ses pieds quand elle était allongée sur le dos, sans gémir si la pointe d’une épingle la piquait quelque part. Seuls, ses yeux s'arrondissaient comme des soucoupes ; ils tournaient dans leur orbite, coruscants et vides, fragments de miroir qui ne renvoyaient rien.

Son regard était insolite et jamais sa mère ne l’avait croisé plus d’une seconde. Il chavirait d’un endroit à l’autre, lentement, ténébreux accablant, profond, insistant. Il ne glissait pas sur ce qui l’intéressait, il ne parcourait jamais rien mais il s’y appuyait, au contraire, de tout son poids, il s’y fixait et ne s’en détachait que pour aller se poser ailleurs, aussi décidé qu’une main qui donne une claque. Il semblait parcourir le moindre millimètre de la peau du visage que l’enfant observait.

« Qu’attends-tu ? Que veux-tu ? marmonnait la mère en tournant la tête de sa fille de l’autre côté, vers le mur.
Mais les deux billes du regard de Jeanne revenait aussitôt lui brûler les joues. La mère agitait sa main entre son visage et celui de Jeanne, comme si elle chassait des mouches.
« Mais, mon dieu, se disait-elle soudain, est-ce mon grain de beauté sur le front qu’elle regarde comme ça ? »
Elle ne pouvait s’empêcher alors d’aborder sa fille avec son autre profil, celui au front intact. Un peu plus tard, elle sursautait ; Jeanne fixait son cou. « Oui, j’ai un double menton, finissait-elle par grogner, tu verras quand tu auras mon âge ! ».

Jeanne ne frissonnait pas. Pas un muscle de son visage ne bougeait lorsqu’elle subissait des coups ou encaissait des insultes.
A trois ans, elle ne parlait pas, ne demandait rien. Mais son regard était curieux et sans pudeur. Il s’immisçait où personne n’accédait. Il fouillait, devinait, soulignait. « Que regardes-tu, hein ? Que cherches-tu ? » demandait la mère en se frottant le cou.

Ce qu’elle aurait souhaité, c’est que cette petite fille ranime des sentiments qu’une existence trop dure avait épuisés. Or, elle ne savait qu'irriter ses nerfs fragiles.

Illustration : Lisa Hurwitz

mardi 17 juin 2008

My strange half greek wedding

[L'article qui suit n'est pas de moi mais d'un envoyé spécial qui tient à rester anonyme. Il a d'ailleurs mis toutes les chances de son côté en allant jusqu'à changer de sexe pour demeurer incognito sur les lieux des agapes...]

C'est pas si souvent que je mets des escarpins. Mais le jeu en valait bien la chandelle. Il faut savoir chambouler ses habitudes.

"Tu es heuuuu… jolie." m'a avoué Nicolas en rougissant un peu. J'imagine que ce n'est pas évident pour lui de se couler ainsi à mes changements… d'humeur, on va dire. Je l'ai pas embrassé. Ça lui aurait fait des traces de rouge à lèvres et puis, on était déjà en retard.

Devant la mairie (après cinq longues heures de routes semées de bûches, d'embûches et autres volailles faisane et/où à képi) la place est noire de monde. Je sais que les futurs époux on fait pas mal de connaissances à Coventry et que le blog de mademoiselle est très fréquenté, mais là, s'en est à se demander si, par hasard, Scarlett Johansson ne serait pas venue faire de l'ombre à la mariée.

L'explication de ce rassemblement est simple. Apprenant le mariage imminent de Georges et Stéphane, toutes la faune LGTB carolomacérienne (et environnante sans doute)
s'est déplacée pour fêter l'événement. Je vous raconte pas les commentaires quand ils verront débarquer la promise.

Et pourtant elle est merveilleuse dans sa robe marron à traîne de tricot parsemée de chrysanthèmes en papier crépon. Quant au marié, il a fière allure dans son uniforme. Même si je n'ai jamais été fan de la minijupe plissée et des pantoufles à pompons.

Nicolas et moi nous installons dans un recoin discret de la salle des mariages (après tout, on a pas été invités) tandis que le couple fait son entrée sur le "My Way" des Sex Pistols.

La cérémonie débute avec un retard coquet.

Je capte pas grand-chose au discours de Madame le maire, mais c'est pas par manque d'attention. Juste qu'un tiers des invités traduit en simultané à un second tiers dans des idiomes divers et variés. On se croirait au pied de la tour de Babel un jour de soldes. C'est trop sympa !

Au moment du traditionnel baiser, Nicolas me passe un bras autour des épaules. Je lui balance mon coude dans les côtes. Faudrait pas qu'il profite de la situation non plus.

J'adore le lâcher de marcassins à la sortie de la mairie. Ça change tellement des froufroutements mièvres de ces colombins crétins. Ici on trempe des deux pieds dans le romantisme rimbaldien, parce qu'un petit sanglier, ça chie autant que les habituelles colombes, mais au moins on le voit venir.

Comment nous nous retrouvons embringués au vin d'honneur ? Je ne saurais trop le dire. Mais une chose est sûre, ç'aurait été dommage de manquer un buffet à la griffe si reconnaissable.

Servir un cocktail à base de bière de porto et de Bailey's c'est couillu mais ça s'accorde à la perfection avec les mignardises qui rappellent sans doute de jolis souvenirs à beaucoup de monde. Le service étant assuré par une demi-douzaine d'Albanais gigantesques, je mâche longuement mon roulé de saucisson polonais au cheddar en bombe histoire de ne pas être obligé de me resservir tout de suite. Quand je me vois proposer de goûter les feuilles de vigne au pâté de marcassin (que je n'ai plus vu depuis qu'il s'égayaient tout à l'heure, d'ailleurs) je béni le ciel d'être une fille et d'avoir emporté une pochette pour y recracher discrètement ce que j'ai en bouche tout en faisant mine de chercher un mouchoir. Mon boyfriend, lui, a eu la chance de tomber sur ce qui doit être du tartare de saumon au pamplemousse. Il pourrait m'en proposer, le salaud !

La musique traditionnelle a remplacé celle de R.E.M.. Les hommes tirent à la carabine. Quelques pigeons et une pie s'abattent, les pattes en l'air, dans les plateaux de sandwiches au concombre et de boulets sauce lapin.

J'aperçois tout à coup une jeune femme rousse qui m'évoque quelque chose, mais comme celui qui l'accompagne ne porte pas de chapeau melon, je préfère ne pas me fai
re remarquer en abordant de parfaits inconnus. Le copinage virtuel impose un certain devoir de réserve. La situation est déjà bien assez incongrue comme ça.

Au bout du troisième verre que je vide au pied d'un platane, ce dernier commence à montrer des signes de détresse. Il serait peut être temps de penser à rentrer.

Maintenant coiffée d'un chapeau de cow-boy, la jeune mariée vient
de monter sur âne qu'elle oblige à se cabrer et s'élance au galop en poussant des cris perçants. Les invités la suivent pour la suite des réjouissances. L'endroit se vide rapidement. Il ne reste bientôt plus que des verres traînants de-ci de là, quelques flaques de vomi derrière les buissons et une paire de poules écrasées.

Je croise le regard de Nicolas. Les quelques pintes qu'il s'est envoyé lui donnent un regard un tout petit peu vague et je remarque qu'il louche pas si discrètement que ça dans mon décolleté. Pour l'heure je ne sais pas si je dois m'en sentir flattée ou pas. Je n'avais jamais eu l'occasion de réfléchir à la question.

Et comme je ne sais pas trop pendant combien de temps je
vais garder cette garniture chromosomique d'emprunt, il serait peut être temps de penser à en profiter.

Nous remontons en voiture. Je baille à l'idée des kilomètres de forêt qu
'il faudra traverser si on veut éviter les encombrements de l'autoroute. A la radio, on signale le contenu d'un camion citerne répandu dans un échangeur. Toute cette mayonnaise doit rendre la route très glissante. Je me prends à souhaiter… et bien que mon chauffeur me fasse le coup de la panne… et beaucoup de bonheur(s) aux mariés aussi, évidement.

Jeanne (1)

Jeanne, dans sa famille, passait inaperçue.


Elle était née, sans tapage, un matin de décembre. Elle était si chétive qu’il avait suffit d’une seule poussée pour qu’elle glisse, gluante et violacée, entre les cuisses maternelles. Elle avait émis un cri que personne n’avait remarqué et que la cousine, venue pour aider, avait convoqué d’un coup sur les fesses alors que l’enfant fermait les yeux.

Déjà la violence sanctionnait son apparente indifférence.

On l’avait frottée avec une éponge rance plongée dans une eau à peine tiède et vêtue d’une layette bleue usée et rapiécée qui avait servi pour ses sept frères aînés. La mère, avant de lui accorder une attention courroucée, s’était essuyée entre les cuisses avec de vieux chiffons bons à jeter, propres mais troués et tendus par des taches roides que de multiples lessives n’avaient pas atténuées. Enfin, la cousine avait offert Jeanne aux bras de sa mère et les hommes étaient entrés pour voir la « première fille de la famille ».

Ils en avaient rêvé autrefois.

Elle mettrait de la gaieté dans la maison. Les garçons la protégeraient et se battraient pour elle. La mère lui donnerait ses robes de jeune fille embellies d’un ruban ou de dentelles qu’elles coudraient ensemble au coin du feu. Le père la gâterait, elle serait sa préférée.
Mais finalement, Jeanne était arrivée trop tard. Ses frères étaient grands et envisageaient de s’établir avec leur propre famille. La mère avait utilisé ses vieilles robes pour en faire des chiffons et elle s’était, avec le père de Jeanne, repliée dans l’attitude aigrie, dans l’égoïsme mordant qui leur avaient semblé être la dernière possibilité de jouir encore un peu d’une existence décevante.

Ainsi le défilé devant l’enfant fut-il mou et contraint. C’était surtout l’occasion de s’arrêter en plein travail pour fumer et manger un casse-croûte exceptionnel. Jeanne s’était endormie sans téter le sein que sa mère lui tendait, nue sur le ventre ample et plein de plis qu’elle venait de déserter.

Un de ses frères, Paul, la réveilla encore en voulant lui faire desserrer le poing ; cette façon qu’ils avaient de serrer entre leur petits doigts, de toute leur force, un doigt beaucoup plus grand que les leurs, c’était le seul contact amusant qu’il se souvenait d'avoir jamais eu avec des bébés.
Pierrot lui tira les cheveux qu’elle portait drus et noirs.
Jean lui pinça les joues.
Le père lui souffla une bouffée du cigare qu’il gardait depuis plusieurs années dans l’attente d’une grande occasion. Jeanne, bien sûr toussa et pleura, ce qui provoqua un fou rire général. Elle était si petite qu’au milieu de sa trogne rabougrie, on ne distingua pas, tout d’abord, les yeux violets pailletés de noir, et, par la suite, on eut si peu l’habitude de la dévisager, que l’on ne remarqua pas non plus l’étrangeté de son regard.
Illustration : Lisa Hurwitz

lundi 16 juin 2008

7 Paroles de blogueurs (4)

[Désormais tous les dimanches (à peu près) je citerai 7 paroles de blogueurs qui m'ont plu, touchée, emballée, inquiétée, interrogée...]

Marie-Georges Profonde :

"Je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seule. On aurait même dit que j'étais accompagnée. Je recomptai : mon alien, mes deux cuissots et ma tête. Moi et personne d'autre. Je poursuivis mon chemin, sentant petit à petit grandir cette présence étrangère. "Il n'y a que moi", me raisonnai-je. En réalité, plusieurs êtres, manifestement intéressés par mon activité, décidèrent de se joindre à mon erratique promenade. Je me retrouvai vite entourée d'une nuée de personnages à qui je n'avais rien demandé, surtout pas de me suivre. "Et si tu allais chez l'épicier acheter du chocolat ? Oh ouiiii !" m'interpella une petite fille blonde à qui il manquait deux dents de devant. "Et puis tu rentres. Y'a rien là-bas, où tu vas ?", continua-t-elle. Je toisai la péronnelle sans mot dire, pour lui signifier que nous n'avions pas gardé les bisounours ensemble."

Audine :

"On était dans des petites rues de l’Haÿ les Roses, et je devais suivre quelqu’un, un homme, mais il disparaissait dans des rues. Avec le chameaulama, je suis allée voir et j’ai trouvé le chemin et je suis arrivée dans une ferme pour animaux chimiquement purs. C’était comme ça, je savais que c’était une ferme pour animaux chimiquement purs. D’ailleurs, y avait un lion, ça se voyait qu’il était chimiquement pur. Moi je me suis dit que mon chameaulama allait être très bien dans cette ferme."

Cochon :

" - Qu'est-ce que tu t'es fait aux poignets ?
- Bof, ça c'est rien.
- Tu as des entailles partout. T'as quand même pas cherché à te...
- Si effectivement, j'ai cherché...
- A te tuer ?
- Mais non ! J'ai cherché la fameuse puce.
- Quoi ?
- Tu sais, la puce. Celle qu'on nous implante à la naissance et qui contient toutes nos informations génétiques. Ce mouchard permet de nous pister partout où on se trouve. Une vraie saloperie !
- Arrête, ne me dis pas que tu crois vraiment à ces conneries.
- C'est pas des conneries ! Ils sont là, parmi nous. Ils font des expériences sur nous, ils nous traquent.
- C'est de la science-fiction. Si les extraterrestres existent, ils ont sûrement d'autres chats mutants à fouetter...
- Tu es trop naïve. On est sans cesse manipulés par nos gouvernements, par la télé, on ne connait rien de la vérité.
- Ah oui ? Et c'est quoi la Vérité ? La théorie du grand complot ? Sarkozy et Bush sont des petits gris ?
- Tu ne crois pas si bien dire !
- Ok, reste dans ton délire... Tu es tout pâle, tu te sens bien ?
- Aaaaaah c'est bon... Tu permets que je ferme les yeux. Ça commence à agir. Si je te prends pour un gros lézard rouge à un moment, faudra pas t'en faire..."

Dorham (il n'arrête pas !) :

"De la fenêtre on perçoit le bruit de deux Airbus qui se fracassent. Des gerbes de flamme viennent s’écraser mollement contre la fenêtre du cabinet. Le toubib de l’âme ne fait pas un mouvement, il regarde dans mes yeux comme moi ou je ne sais plus lequel de mes « moi » l’autre jour dans le cortex de sa cravate à pois. Loisir auquel je ne peux m’abandonner aujourd’hui puisque sa chemise m’éblouit comme une sorte de magnificence divine intolérable. D’autres avions fusent, ventre vers le ciel. Dans le cabinet, c’est aussi assourdissant qu’une kermesse d’enfer. Et par dessus cet Hadès de bruits, d’horreur et de mort, fantastique et grotesque, on entend le sifflet strident d’un flic qui fait la circulation. Allez vous écraser là-bas et vous par là. Par ici, tut-tut !"

Loïs de Murphy :

"Après m’avoir vanté les mérites comparés de la méthode Pilates, du Powerplate et de la gymnastique suédoise Axel se plaignit de son découvert, de l’amertume d’une soupe de cresson en brique et des informations alarmantes sur l’utilisation intensive de son portable.
Il n’était pas prêt, je crois, à entendre parler de mon goût immodéré pour le chocolat, l’écriture et le cha-quong, vieille gymnastique chatoise."


"J'ai fait un rêve...
j'ai rêvé d'une femme à la beauté tendre et lumineuse.
j'ai rêvé que cette femme avançait à quatre pattes, se cognant et se perdant dans une forêt de jambes.
j'ai rêvé que cette femme cherchait partout sa couronne de reine.
j'ai rêvé que toutes ces jambes piétinaient ses mains et l'empêchaient d'avancer.
j'ai rêvé que la couronne de reine se trouvait dans le coin le plus sombre, le plus reculé de la pièce et que la femme à quatre pattes la cherchait en vain."

Nicolas :

"- Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?

J’ai essayé avec le vieux Jacques, si tant est qu’on puisse le considérer comme vivant. Scientifiquement, il s’apparente à une baderne susceptible. La science a encore des progrès à faire.

- L’art transforme-t-il notre conscience du réel ?

Oui. C’est évident. Les pommes de terre sont bien réelles. Quand on fait des pommes de terre au l’art, on a conscience de toutes les qualités développées par ce légume prodigieux."

Illsutration : Art and Ghosts

dimanche 15 juin 2008

Arg !

Ce soir je devais rentrer à 21h30 mais la répétition générale a duré beaucoup plus longtemps que prévu... Demain matin, je vais jouer un peu avec mon fils, puis aller préparer mes élèves pour leur concert de fin d'année.

Donc, malheureusement, je crains qu'il n'y ait pas de chronique dominicale cette semaine. Surtout, qu'étant donné l'agitation de la semaine passée, je n'ai rien pensé à préparer...

Audine, tu ne seras pas en retard au marché !