Je traversai la vitre arrière au premier tonneau. Au deuxième Anna me suivit sans s'égratigner. Après le troisième la voiture se stabilisa, ma mère se retourna. Il n'y avait plus personne à l'arrière. Elle descendit de la voiture, l'épaule contusionnée, les vertèbres douloureuses et se pencha au dessus de ma sœur. Anna était allongée à plat ventre à moins d'un mètre de la roue avant de la Ford que nous appelions Titine. Elle remua ses bras et ses jambes, sonnée mais consciente. Ma mère se redressa et me chercha alors du regard. Elle ne pensait à rien et évoluait au ralenti, l'esprit embrumé par le choc. Ses pieds glissaient sur le macadam, l'un après l'autre. Elle m'appelait doucement. Elle tourna autour de la voiture. Vacillant sur ses hauts talons, elle eut l'idée vertigineuse de se baisser et de regarder sous le véhicule.
J'avais disparu. Dans les champs qui bordaient la route, le blé ondulait chuchotant des choses qu'elle ne comprenait pas.
A l'hôpital Necker, après les nouvelles radios, on m'informa qu'on allait faire à Zacharie une prise de sang pour être sûr qu'il n'ait pas d'infection. Je venais de discuter avec une jeune maman dans la salle d'attente : son petit de 18 mois allait justement être hospitalisé une semaine pour une suspicion d'infection osseuse. Elle attendait qu'une chambre se libère. Oscar risquait ensuite de prendre des antibiotiques pendant un mois. Zacharie recommença à hurler quand il vit que nous nous dirigions vers un lit à roulettes. Il s'agrippait au tracteur que nous avions trouvé sous une chaise dans la salle d'attente. Deux infirmières nous escortèrent, aux intonations chantantes. Elles se présentèrent : "je suis Carole dit la petite brune à lunettes", "je m'appelle Nadine, minauda la blonde épaisse aux cheveux frisés." Elles me prièrent de patienter parce qu'un médecin voulait s'entretenir avec moi au sujet de la prise de sang. J'eus à peine le temps de me poser de questions qu'une jeune femme entra. Elle tenait des flots de paperasse dont elle extirpa deux feuillets. Ce faisant elle me dit : "Nous nous sommes aperçus que les enfants malades du sida réagissaient de moins en moins aux médicaments que nous leur procurions. Nous avons besoin de comprendre pourquoi en faisant des tests sur du sang non infecté. Etes-vous d'accord pour que nous prélevions un peu plus de sang à Zacharie afin de nous aider dans nos recherches ?"
Dans mes bras mon fils trépignait, rouge de peur et d'angoisse. Il tentait d'escalader mon épaule pour se sauver.
"Oui, dis-je, je suis d'accord. Où faut-il signer ?"
Le conducteur de la Lada s'approcha de ma mère, un cigare fiché entre les bourrelets de sa bouche obscène. La route que nous suivions, en rase campagne, formait une croix avec celle, plus petite, d'où il venait. Il avait grillé la priorité à droite et nous avait percuté à plus de 150 kilomètres à l'heure. Juste avant l'accident, nous chantions et riions. Ma mère croyait que la voiture qu'elle voyait au loin la voyait aussi et allait s'arrêter au carrefour. Nous venions de passer une journée chez des cousins vignerons. Gérard, nous avait fait des tours de magie, tandis qu'Henri lisait les lignes de la main à ma mère. Avant de partir, nous nous étions gavées de mûres qui attendaient dans des saladiers d'être transformées en confitures. Nous ne nous rendîmes compte de rien. C'était juste comme si Titine, avait escaladé, un peu vite, un dos d'âne. Puis ce fut le trou noir.
Les infirmières m'expliquèrent comment je devais, de la main droite, bloquer un de ses bras. Avec l'autre je devais maintenir sa tête tournée vers moi pour l'empêcher de regarder.
Pourquoi ? pensais-je, moi je préfère tout voir, c'est beaucoup moins effrayant mais je ne protestai pas parce qu'en même temps, je chuchotais des mots doux à Zacharie, des mots rassurants, c'était plus important. L'une d'elles saisit sa main et fit rouler la peau sous ses doigts. L'autre noua un gros élastique marron autour de son avant bras. Zacharie, épuisé, cessa une seconde de se débattre et Nadine planta la seringue dans sa main délicate :
"Zut, s'écria-t-elle après quelques secondes d'essais maladroits, je ne trouve pas la veine !"
"Oh, ajouta-t-elle, zut zut !"Un peu de sang gicla sur ses doigts. "Oh la la, la veine a éclaté !"
Livide, elle me regarda. Zacharie violet, s'égosilla de plus belle tentant de se redresser.
Nadine et Carole m'annoncèrent :
"Il va falloir, le repiquer, on va essayer dans le bras." "Je suis désolée, il a les veines trop fines, ça arrive parfois, ajouta Nadine." "Ne le laissez pas se relever, sinon il va croire que c'est fini, m'expliqua Carole en voyant que Zacharie tentait de s'asseoir. Il répétait en boucle "C'est fini ! C'est fini ! On s'en va..."
Ma mère entendit quelque chose. Dans le blé, un mouvement furtif avait imposé le silence aux oiseaux. Elle se redressa et me vit au milieu d'un champ, à plus de 300 mètres. Je tenais mon visage entre mes mains, terrifiée. Soudain, je poussai un cri rauque qui pétrifia la campagne indifférente. Du sang ruisselait sur mon chemisier blanc à collerette. Ma mère m'appela en se dirigeant vers moi. Je ne semblai pas la voir et tournai les talons, recommençant à courir. Au loin, la sirène des pompiers semblait être l'écho de ma voix. Je m'enfonçai dans un sous bois. Ma mère me perdit de vue. Elle trébucha sur une motte de terre et tomba à genoux.
Enfin Nadine trouva la veine. Dans le bras aussi, elle avait dû piquer plusieurs fois, ponctuant ses erreurs, d'exclamations affolées. Seulement, elle n'arriva pas à accoler le tube pour recueillir le sang à temps. Il en coula beaucoup à côté. Nadine paniquait, elle pleurait presque "Je suis désolée, je suis désolée, je fais de la boucherie, une vraie boucherie, c'est pas possible !" Enfin le prélèvement fut fini. Carole sortit un nouvel accessoire : "on va lui poser un cathéter pour éviter de le piquer de nouveau s'il fallait lui faire une perfusion..." A bout je soufflai "Je sais j'ai déjà vu ça dans Urgences." Je pouffai misérablement. Personne ne le remarqua car Zacharie se débattait de toutes ses forces pour arracher le truc qu'on voulait lui laisser dans le bras. On lui fit un gros bandage autour et je rabaissai sa manche : "Regarde, le tracteur, le beau tracteur, viens mon chéri on va aller manger, on va attendre les résultats et après on t'enlèvera le cathéter j'en suis sûre."
Avant que nous partions, Nadine lui caressa la joue : "Pardon Zacharie, je suis désolée de t'avoir fait mal et d'avoir dû recommencer plusieurs fois. " Mon fils posa sa tête sur mon épaule. Son corps se détendit d'un coup. Carole ajouta : "Pardon à la maman de Zacharie aussi, parce que ça n'a pas été agréable pour elle non plus." J'essuyai les larmes qui brouillaient mon regard : "ok, soufflai-je." Je quittai la pièce à toute vitesse.
Lorsque je repris conscience j'étais allongée au bord du pré et j'aperçus ma sœur immobile à quelques mètres de moi. Les pompiers m'entouraient. Ma mère les regardait, suspendue aux mots qu'ils prononçaient. J'essayai de me relever et on m'en empêcha. Je voulais voir ma sœur : "Elle est morte, pleurais-je, elle est morte Maman, elle est morte ! Ma sœur, ma sœur !" Ma mère sourit calmement: "Mais non, Anna va bien, ne t'inquiète pas. Anna, bouge s'il te plaît pour montrer que tu n'as rien. Elle n'a rien, rien du tout" Je me mis à tousser. J'étouffais. Le chauffard me soufflait la fumée de son cigare en pleine figure : "Elle va bien la petite ? s'enquit-il avec flegme" Il sourit, benêt, quand ma mère lui enjoignit de s'éloigner avec des mots orduriers. Il regagna son véhicule en titubant.
A la cafétéria, Zacharie se jeta sur son plat de pâtes et de jambon. Je picorai, incapable d'avaler quoi que ce soit. Parfois, un mouvement lui rappelait le cathéter et les larmes coulaient sur ses joues. "N'y pense plus Zozo. Mange mon petit cœur, lui disais-je bouleversée." Finalement, à notre retour on nous apprit qu'il n'avait rien du tout, pas d'infection, peut-être une fracture en cheveux sur le tibia, pas sûr : "Surveillez sa température, me conseillèrent le bel interne et le spécialiste en me serrant la main." Zacharie se laissa enlever la petite capsule en souriant. On le laissait regarder et il tenait le tracteur entre ses mains.
Pour recoudre ma paupière, mon coude et la peau entre le nez et la bouche, on ne me fit pas d'anesthésie. Six personnes me maintenaient parce que j'avais décidé de ne pas supporter tant de douleur. Dans la salle d'à côté ma sœur vomit les mûres en entendant mes hurlements.
Les jours suivants, à l'hôpital, nous nous amusâmes comme des folles, même pendant la période où je dus rester allongée. Un soir, mon père nous rendit visite. Il était tard mais il brandit sa carte de médecin et on le laissa passer. Il avait interrompu ses vacances au ski pour venir nous voir. Il demanda à voir mes cicatrices et passa doucement le doigt dessus :
"C'est du bon travail, décréta-t-il"
Je m'endormis alors que le baiser qu'il avait déposé sur mon front formait un cercle humide. C'était fini.
[Ce récit est teinté de l'angoisse que m'a causée une nouvelle terrible apprise il y a quelques jours. D. et G. des amis très proches ont appris que leur bébé de huit mois avait un cancer de l'œil. Je suis allée les voir hier. A. va être opéré vendredi. On va lui ôter le globe oculaire atteint. Pendant que D. m'expliquait sa maladie, sur mes genoux, A. riait aux éclats. Je le tenais par les mains et il poussait sur ses jambes dodues pour se mettre debout. Ses pommettes attiraient mes bisous, il discutait sur une seule voyelle et nous comprenions tout. De temps en temps, un mouvement dans les branches qui caressaient la fenêtre, attirait son regard. Il renversait la tête en arrière et nous oubliait. "Regarde, il est dans la lune, me disait D."]
Illustration : Badbird's