mercredi 12 mars 2008

Jésus (2)

J’ai rougi et je lui ai indiqué le bureau de la directrice. Avant de croiser son regard de nouveau, je me suis enfuie en courant. Sous les arbres centenaires j'ai repris mon souffle et j'ai posé mes mains sur mes genoux pour qu'elles arrêtent de trembler.

Quand je suis revenue de ma promenade, la maison de retraite était en ébullition. Mireille courait dans les couloirs en répétant " il m’a volé mes bijoux, c’est ce jeune homme aux cheveux longs ! ". Marguerite se balançait d’avant en arrière l’air illuminé. Deux vieilles copines riaient dans un coin. Elles me firent signe :
" Tu as vu Jésus ? "
Elles avaient les joues roses et les lèvres maquillées. Elles se cachaient pour rire derrière leurs mains.
" Il a dit que nous devions être belles pour la fin de l’année.
-Il devra accomplir un miracle ! "
Elles pleuraient de rire.
" Est-ce qu’il t’a massé le cuir chevelu à toi aussi Josette ? "
Elles avaient oubliées ma présence.

Dans la salle du personnel, Judith une jeune infirmière m’a expliqué que Stéphane allait pendant deux jours s’occuper des vieilles dames, les masser, les maquiller, les parfumer. C’était la première fois qu’il venait. D’habitude, pour les fêtes on faisait plutôt appel à des conteurs, des musiciens. Mais Stéphane avait l’air de produire un effet surprenant :
"Elles l’ont surnommé Jésus à cause de ses cheveux longs. Et puis elles ont l’impression de rajeunir, tu sais, il les dorlote, il leur fait des compliments… Il y en a qui n’ont jamais connu ça de leur vie. A la fin, le 30, on votera pour la plus belle et on dansera dans la salle à manger. Avant, ça ne semblait pas les intéresser mais maintenant j’en connais qui ne vont rêver que de ça…"

Le lendemain, Stéphane a commencé à s'occuper de toutes les dames de la maison. Je le croisais parfois lorsque j’allais faire un lit ou vider une sonde. Il avait une petite mallette remplie de produits, de poudre, de pommades, de parfums. Ses mains longues et fines lissaient les rides des vieilles pendant qu’il les écoutait raconter :
" J’ai été trois fois veuve moi, disait Josette. Mais cette fois je crois bien que c’est la dernière. Pas envie de torcher le cul d’un vieux… "

Certaines lui faisaient du charme ouvertement. Stéphane leur demandait ce qu’elles allaient mettre pour le grand soir et elles organisaient des essayages en sa présence. Il donnait son avis avec humour et respect. Souvent, il ponctuait ses phrases de clin d'œil qui faisaient glousser les mamies de façon hystérique.

J'ai surpris un jour Yvette, la plus coquette de la maison, nue devant lui. Elle expliquait :
" Voyez, je suis encore bien de ma personne. Je n’ai pas eu d’enfant. Oui ma peau est moins lisse mais regardez, mes seins sont encore fermes. "
Lorsqu'elle m'a vue, elle s'est avancée calmement dans ma direction et elle a fermé doucement la porte de sa chambre devant mon nez. Ses seins rebondissaient gracieusement tandis qu'elle rentrait son ventre comme une danseuse étoile.

Derrière Stéphane, les bavardages ne tarissaient pas :
" Ce jeune homme sa coiffure, c’est pas possible ! Ses cheveux, il devrait les couper. Mais quel ange !"
"On dirait un babacolle m'a déclaré Giselle, fière de connaître un mot anglais".
- Peut-être, mais en tous cas c’est un saint, a ajouté Marguerite. "

Jamais le nom de Jésus n’avait suscité une telle ferveur.

Le 30 décembre, ( on fêtait la fin d’année le 30 pour laisser les employés libres le 31 ) Stéphane a dû danser avec chacune des vieilles dames pomponnées, attifées et parfumées comme des jeunes filles à leur premier bal. Ses cheveux glissaient sur son dos, effleuraient sa joue. Ses pupilles reflétaient les boules disco qui pendaient au plafond. Il faisait virevolter les dames à canne, les fatiguées, les essoufflées, les déprimées, les variqueuses et les pisseuses, les oublieuses et les râleuses. Moi j'observais, impassible, en servant les rafraichissements, et chaque fois, croiser son regard, créait un frémissement dans mon ventre qui me faisait penser qu'un oiseau y était emprisonné.

De temps en temps je quittais la salle pour accompagner celles qui voulaient aller se coucher et je ressentais un trouble indéfinissable, comme si mon dos sur lequel les lampes disco laissaient des traces brûlantes refusait de quitter tout à fait la salle à manger. Les flonflons de la fête s'atténuait dans l'ascenseur et dans les couloirs où nos chaussures se décollait du lino avec un bruit de bouche, tout ne semblait être qu'un rêve.

Yvette qui m'aperçut, adossée à un mur dans sa chambre me secoua :
" Qu'est c'est que ce visage hagard ? Avec un beau jeune homme comme ça auprès de vous ! Je serais vous je danserais toute la nuit... Ah, soupira-t-elle, il n'y a plus de jeunesse !"


(A suivre...)

Jésus (1)

L’année de mes seize ans, j’ai rencontré mon père pour la première fois. Ma mère ne m’avait jamais parlé de lui. Elle disait « C’était une aventure, je ne pourrais rien te dire. Sans doute était-il grand, je ne regarde pas les hommes petits, il devait avoir tes yeux clairs, je crois qu’il parlait bien pourtant j’ai oublié le son de sa voix. Il n’y a eu qu’une nuit, la première. »
Puis elle est morte d’une leucémie. L’assistante sociale s’est renseignée, je n’avais ni oncles ni tantes, ni grands-parents, à seize ans j’étais trop vieille pour aller à la DASS. J’avais le choix entre un foyer pour SDF et retrouver mon père. Son nom était sur mon carnet de santé, son numéro et son adresse dans l’annuaire.
Quand je l’ai vu, c’était dans un bar. Au téléphone il n’avait pas promis de s’occuper de moi, il avait soupiré. Il ne se souvenait même pas de la nuit avec ma mère.
Dans le bar j’ai bu une grenadine. Il me regardait en fronçant les sourcils. Au bout de quelques minutes il a demandé : « tu lui ressembles ? »
Je suis petite avec de grosses jambes et des cheveux longs. Ma mère je n’avais pas de photos d’elle jeune et quand je réfléchissais je n’arrivais pas à lui trouver d’autre visage que celui qu’elle avait dans le cercueil, long et pâle, les paupières fripées. Alors quand il a demandé ça, « tu lui ressembles ? », j’ai répondu « non », sans y penser vraiment. Il a souri pour la première fois.
« Tu sais, a-t-il dit, dans chaque chose que l’on fait ou que l’on subit il y a deux côtés, le côté plaisant et le dur côté de la chose. J’ai toujours conduit ma vie par rapport à ça : quand je dois faire un choix, je cherche le dur côté de la chose. Par exemple quand je suis amoureux et que j’ai envie de rester avec une femme je l’imagine de mauvaise humeur, vieille, indisposée, hargneuse, possessive, mesquine et alors je sais qu’il vaut mieux garder mon indépendance. Quand je subis quelque chose je regarde le côté plaisant de la chose. Je suis un philosophe à ma façon. »
Ses moustaches étaient pleine de mousse de bière. Il a fait claquer son verre sur la table :
« Une autre, Mademoiselle !»
Il m’a regardée :
« Alors comme ça, ils ne veulent pas de toi à la DASS ? Et tu n’as pas de famille ? »
J’ai secoué la tête sans oser le regarder.
« Tu sais faire à manger ?
-Oui.
-Tu sais balayer ? Laver par terre ?
-Oui.
-Tu parles beaucoup ?
-Non.
-Parfait. Tu pourras te faire une chambre dans le grenier. Ta mère t’a laissé deux trois choses, un lit, une armoire ?
-Oui.
-Parfait, a-t-il répété en se brossant la moustache. Allons-y. »

Quelques mois plus tard, pendant les vacances de Noël, j’ai fait un stage dans une maison de retraite. A l’époque je voulais être aide-soignante. Mon père m’a dit que je trouverais plus facilement du travail dans une maison de retraite que dans un hôpital. Et je verrai le dur côté de la chose. Mon père n’approuvait pas tellement mon désir d’être aide-soignante, il voulait que je fasse une école de commerce ou à la rigueur médecine. Pour lui les aides-soignantes n’étaient rien de plus que des femmes de chambre. Il m’a dit « tu vas nettoyer le lit des vieilles et leur dentier ». Il avait raison mais c’était un peu plus que cela. Les vieilles me parlaient aussi, elles faisaient semblant de me confier des secrets qu’elles n’avaient confiés à personne. Il y en avait une qui sentait le pipi de chats et qui détestait sa famille. Sa compagne de chambre voulait me donner tous ses bijoux et des vieilles pièces d’or et d’argent. Elle vidait en pleurant un petit coffre en bois dont elle gardait la clef autour du cou, elle pleurait et marmonnait :
« De toutes façons, je les donnerais à qui, à qui, à personne, il n’y a plus personne… »
Quelques heures plus tard, on la voyait courir de partout en criant qu’on lui avait tout pris, même ça, ses pauvres bijoux, tout ce qui lui restait.

Avec d’autres je devais sans cesse refaire connaissance.

Quelques unes demeuraient les yeux et la bouche ouverts, immobiles. Il fallait, aux heures des repas les porter dans un fauteuil roulant. On les mettait toutes ensemble, autour d’une table ronde. On inclinait un peu leur tête vers l’arrière et on faisait glisser des purées de légume qui débordaient sur les côtés de leur bouche.

Un jour, alors que je sortais faire un tour dans le parc qui cernait la maison, j’ai vu arriver une 4L blanche. Un garçon aux cheveux longs en est sorti. Il m’a souri :
« Bonjour, je m’appelle Stéphane, je viens pour l’animation de fin d’année. »

(A suivre...)

Photo : Jean Loup Sieff

vendredi 7 mars 2008

Ceci n'est pas une fiction...

B. me regarde en biais, il bafouille et remue ses pieds, ça m'agace. Enfin, il me désigne sa cachette, d'un geste de la main. Je crie, qu'il me les donne, je ne vais pas aller les chercher, et puis quoi encore ? Dans notre bibliothèque, entre les pages d'un livre à la couverture ancienne, il dissimule une dizaine de lettres d'une fille de l'est, Russie ou Pologne, je ne sais plus. D'ailleurs je m'en tape !
Tiens, murmure B. en me tendant les feuillets barbouillés de phrases sirupeuses aux intentions saumâtres. Il baisse les yeux et recommence ce truc avec ses pieds. Je suis à deux doigts de le gifler. Tu te verrais, je balance, tu es ridicule, une vraie caricature !

L'écriture est ronde, les points sur les i ressemblent à des outres, à côté de son prénom terminé par a, elle a dessiné un cœur percé d'une flèche. Je le connais, quand même, en voyant ça, il a dû se poser des questions, non ? Je saisis les missives du bout des doigts. B. recommence à piétiner, arrête, crié-je un peu fort tout de même. Je le regrette mais je ne parviens pas à rester calme, mes gestes sont péremptoires, ma voix claque comme un fouet. Je le hais. Je te le jure, il ne s'est rien passé, on s'est écrit c'est tout. Gnagnagnagna, je réponds, en imitant son chevrotement contrit.

Un peu plus tard, je suis chez elle. Petra habite dans un studio beau et propre. Boulotte, le cheveux mou, la lèvre mièvre et le regard d'un mérou, elle m'observe, impassible. Je suis tentée une seconde d'être soulagée par son apparence physique, de ne plus m'inquiéter mais elle me parle et elle me dit qu'elle va le séduire, que le travail est presque fini. Qu'elle va me le prendre. Son accent chantant rend ses paroles presque charmantes. Je hurle, je menace et elle, elle reste très calme, avec un petit sourire ironique qui ne fait remonter sa bouche que d'un côté. Je sens qu'elle va gagner, justement parce que je ne sais pas garder mon sang froid. On dirait que j'ai déjà perdu. Que je suis déjà seule.

Et puis c'est dimanche. J'ai essayé le chantage. Je lui ai parlé de son fils :
Tu te rends compte que tu ne vivras plus avec lui ? L'erreur a été d'ajouter connard. B., après un soupir, est allé rejoindre sa maitresse machiavélique.

Il l'adore Zozo mais il ne l'a pas embrassé avant de partir. Il ne s'est pas retourné pour nous regarder sur le pas de la porte. Il est parti, juste comme ça. Ciao bye bye, à la revoyure !

Zozo joue sur l'herbe et je ponctue son jeu de phrases impliquées :
"Oh ! Elle roule vite la voiture."
Et tout à coup ça y est. Je ressens autre chose qu'une rage glaciale. Ça commence dans ma gorge qui se serre et ça dégouline, je hoquète, je transpire... Je pleure.

*****


Quand le réveil a sonné ce matin, je n'étais pas de bonne humeur. B. m'a regardé, disant bonjour avec un doux sourire.
"Oh toi, ai-je asséné, ne la ramène pas, tu en as assez fait dans mes rêves cette nuit !"

Il est allé préparer le café.


Illustration : artandghosts

Au creux de la nuit

Je me réveille. 3h48 indique mon réveil. Les yeux pleins de songes je suis alerte, prête à me lever comme si la nuit était finie. Mon cœur bat vite. Pourquoi ? Quel cauchemar m'a communiqué cette urgence à vivre ? Je me lève. 3h50 clignotent les chiffres rouges. Le parquet craque, je tente de marcher à pas de velours mais le parquet grince et flanche tandis que mes pieds effleurent son ossature de chêne. Je vacille, saoulée de sommeil. En refermant derrière moi la porte de la chambre, je souris. Les insomnies j'ai appris à les savourer comme du temps volé au temps. Je suis seule mais je sais que je ne le suis pas. Dans ma vie, je suis heureuse et, au creux de la nuit, parfois, ce bonheur ne me fait plus peur.

Je ne fais pas plus de bruit qu'une souris, regarde mon appartement à la dérobée comme si je m'y étais invitée en secret. Sur le canapé deux chats m'observent, les huit fers en l'air. Le bureau est couvert de papier, de fils USB, il y a la Passion selon Saint-Mathieu, un bout de pain et une bouteille d'eau vide, une caméra, une brosse à cheveux de bébé. Soudain, quelque chose se pose sur mes épaules, une tristesse inénarrable, l'impression de n'être ni tout à fait dans le passé ni tout à fait dans le présent. Je regarde par la fenêtre et je vois le lit de la femme-qui-dort-dans-ma-rue. Les couvertures forment un monticule coloré mais son crâne n'en dépasse pas. Il me semble qu'elle n'est pas là, a-t-elle accepté d'aller dormir dans un foyer cette nuit ? Hier je lui ai apporté un repas chaud. Elle ne m'a pas regardé dans les yeux. Elle n'a pas refusé, a tendu la main pour saisir l'anse du sac en plastique. De chez-moi je l'ai vu aussitôt ouvrir les petites boîtes et manger. Je l'ai semoncée en esprit comme d'habitude. Cette fois, elle ne m'a pas répondu, elle mastiquait en silence.

Il faut que j'écrive pensé-je, pour me raccrocher à ce moment. L'ordinateur vrombit. Mon fils se met à pleurer.

"Je suis là, murmuré-je dans l'obscurité, je suis là."

Illustration : The black apple

mardi 4 mars 2008

Accidents

[Le début est ici.]


Je traversai la vitre arrière au premier tonneau. Au deuxième Anna me suivit sans s'égratigner. Après le troisième la voiture se stabilisa, ma mère se retourna. Il n'y avait plus personne à l'arrière. Elle descendit de la voiture, l'épaule contusionnée, les vertèbres douloureuses et se pencha au dessus de ma sœur. Anna était allongée à plat ventre à moins d'un mètre de la roue avant de la Ford que nous appelions Titine. Elle remua ses bras et ses jambes, sonnée mais consciente. Ma mère se redressa et me chercha alors du regard. Elle ne pensait à rien et évoluait au ralenti, l'esprit embrumé par le choc. Ses pieds glissaient sur le macadam, l'un après l'autre. Elle m'appelait doucement. Elle tourna autour de la voiture. Vacillant sur ses hauts talons, elle eut l'idée vertigineuse de se baisser et de regarder sous le véhicule.

J'avais disparu. Dans les champs qui bordaient la route, le blé ondulait chuchotant des choses qu'elle ne comprenait pas.

A l'hôpital Necker, après les nouvelles radios, on m'informa qu'on allait faire à Zacharie une prise de sang pour être sûr qu'il n'ait pas d'infection. Je venais de discuter avec une jeune maman dans la salle d'attente : son petit de 18 mois allait justement être hospitalisé une semaine pour une suspicion d'infection osseuse. Elle attendait qu'une chambre se libère. Oscar risquait ensuite de prendre des antibiotiques pendant un mois. Zacharie recommença à hurler quand il vit que nous nous dirigions vers un lit à roulettes. Il s'agrippait au tracteur que nous avions trouvé sous une chaise dans la salle d'attente. Deux infirmières nous escortèrent, aux intonations chantantes. Elles se présentèrent : "je suis Carole dit la petite brune à lunettes", "je m'appelle Nadine, minauda la blonde épaisse aux cheveux frisés." Elles me prièrent de patienter parce qu'un médecin voulait s'entretenir avec moi au sujet de la prise de sang. J'eus à peine le temps de me poser de questions qu'une jeune femme entra. Elle tenait des flots de paperasse dont elle extirpa deux feuillets. Ce faisant elle me dit : "Nous nous sommes aperçus que les enfants malades du sida réagissaient de moins en moins aux médicaments que nous leur procurions. Nous avons besoin de comprendre pourquoi en faisant des tests sur du sang non infecté. Etes-vous d'accord pour que nous prélevions un peu plus de sang à Zacharie afin de nous aider dans nos recherches ?"
Dans mes bras mon fils trépignait, rouge de peur et d'angoisse. Il tentait d'escalader mon épaule pour se sauver.
"Oui, dis-je, je suis d'accord. Où faut-il signer ?"

Le conducteur de la Lada s'approcha de ma mère, un cigare fiché entre les bourrelets de sa bouche obscène. La route que nous suivions, en rase campagne, formait une croix avec celle, plus petite, d'où il venait. Il avait grillé la priorité à droite et nous avait percuté à plus de 150 kilomètres à l'heure. Juste avant l'accident, nous chantions et riions. Ma mère croyait que la voiture qu'elle voyait au loin la voyait aussi et allait s'arrêter au carrefour. Nous venions de passer une journée chez des cousins vignerons. Gérard, nous avait fait des tours de magie, tandis qu'Henri lisait les lignes de la main à ma mère. Avant de partir, nous nous étions gavées de mûres qui attendaient dans des saladiers d'être transformées en confitures. Nous ne nous rendîmes compte de rien. C'était juste comme si Titine, avait escaladé, un peu vite, un dos d'âne. Puis ce fut le trou noir.

Les infirmières m'expliquèrent comment je devais, de la main droite, bloquer un de ses bras. Avec l'autre je devais maintenir sa tête tournée vers moi pour l'empêcher de regarder. Pourquoi ? pensais-je, moi je préfère tout voir, c'est beaucoup moins effrayant mais je ne protestai pas parce qu'en même temps, je chuchotais des mots doux à Zacharie, des mots rassurants, c'était plus important. L'une d'elles saisit sa main et fit rouler la peau sous ses doigts. L'autre noua un gros élastique marron autour de son avant bras. Zacharie, épuisé, cessa une seconde de se débattre et Nadine planta la seringue dans sa main délicate :
"Zut, s'écria-t-elle après quelques secondes d'essais maladroits, je ne trouve pas la veine !"
"Oh, ajouta-t-elle, zut zut !"Un peu de sang gicla sur ses doigts. "Oh la la, la veine a éclaté !"
Livide, elle me regarda. Zacharie violet, s'égosilla de plus belle tentant de se redresser.
Nadine et Carole m'annoncèrent :
"Il va falloir, le repiquer, on va essayer dans le bras." "Je suis désolée, il a les veines trop fines, ça arrive parfois, ajouta Nadine." "Ne le laissez pas se relever, sinon il va croire que c'est fini, m'expliqua Carole en voyant que Zacharie tentait de s'asseoir. Il répétait en boucle "C'est fini ! C'est fini ! On s'en va..."

Ma mère entendit quelque chose. Dans le blé, un mouvement furtif avait imposé le silence aux oiseaux. Elle se redressa et me vit au milieu d'un champ, à plus de 300 mètres. Je tenais mon visage entre mes mains, terrifiée. Soudain, je poussai un cri rauque qui pétrifia la campagne indifférente. Du sang ruisselait sur mon chemisier blanc à collerette. Ma mère m'appela en se dirigeant vers moi. Je ne semblai pas la voir et tournai les talons, recommençant à courir. Au loin, la sirène des pompiers semblait être l'écho de ma voix. Je m'enfonçai dans un sous bois. Ma mère me perdit de vue. Elle trébucha sur une motte de terre et tomba à genoux.

Enfin Nadine trouva la veine. Dans le bras aussi, elle avait dû piquer plusieurs fois, ponctuant ses erreurs, d'exclamations affolées. Seulement, elle n'arriva pas à accoler le tube pour recueillir le sang à temps. Il en coula beaucoup à côté. Nadine paniquait, elle pleurait presque "Je suis désolée, je suis désolée, je fais de la boucherie, une vraie boucherie, c'est pas possible !" Enfin le prélèvement fut fini. Carole sortit un nouvel accessoire : "on va lui poser un cathéter pour éviter de le piquer de nouveau s'il fallait lui faire une perfusion..." A bout je soufflai "Je sais j'ai déjà vu ça dans Urgences." Je pouffai misérablement. Personne ne le remarqua car Zacharie se débattait de toutes ses forces pour arracher le truc qu'on voulait lui laisser dans le bras. On lui fit un gros bandage autour et je rabaissai sa manche : "Regarde, le tracteur, le beau tracteur, viens mon chéri on va aller manger, on va attendre les résultats et après on t'enlèvera le cathéter j'en suis sûre."
Avant que nous partions, Nadine lui caressa la joue : "Pardon Zacharie, je suis désolée de t'avoir fait mal et d'avoir dû recommencer plusieurs fois. " Mon fils posa sa tête sur mon épaule. Son corps se détendit d'un coup. Carole ajouta : "Pardon à la maman de Zacharie aussi, parce que ça n'a pas été agréable pour elle non plus." J'essuyai les larmes qui brouillaient mon regard : "ok, soufflai-je." Je quittai la pièce à toute vitesse.

Lorsque je repris conscience j'étais allongée au bord du pré et j'aperçus ma sœur immobile à quelques mètres de moi. Les pompiers m'entouraient. Ma mère les regardait, suspendue aux mots qu'ils prononçaient. J'essayai de me relever et on m'en empêcha. Je voulais voir ma sœur : "Elle est morte, pleurais-je, elle est morte Maman, elle est morte ! Ma sœur, ma sœur !" Ma mère sourit calmement: "Mais non, Anna va bien, ne t'inquiète pas. Anna, bouge s'il te plaît pour montrer que tu n'as rien. Elle n'a rien, rien du tout" Je me mis à tousser. J'étouffais. Le chauffard me soufflait la fumée de son cigare en pleine figure : "Elle va bien la petite ? s'enquit-il avec flegme" Il sourit, benêt, quand ma mère lui enjoignit de s'éloigner avec des mots orduriers. Il regagna son véhicule en titubant.

A la cafétéria, Zacharie se jeta sur son plat de pâtes et de jambon. Je picorai, incapable d'avaler quoi que ce soit. Parfois, un mouvement lui rappelait le cathéter et les larmes coulaient sur ses joues. "N'y pense plus Zozo. Mange mon petit cœur, lui disais-je bouleversée." Finalement, à notre retour on nous apprit qu'il n'avait rien du tout, pas d'infection, peut-être une fracture en cheveux sur le tibia, pas sûr : "Surveillez sa température, me conseillèrent le bel interne et le spécialiste en me serrant la main." Zacharie se laissa enlever la petite capsule en souriant. On le laissait regarder et il tenait le tracteur entre ses mains.

Pour recoudre ma paupière, mon coude et la peau entre le nez et la bouche, on ne me fit pas d'anesthésie. Six personnes me maintenaient parce que j'avais décidé de ne pas supporter tant de douleur. Dans la salle d'à côté ma sœur vomit les mûres en entendant mes hurlements.

Les jours suivants, à l'hôpital, nous nous amusâmes comme des folles, même pendant la période où je dus rester allongée. Un soir, mon père nous rendit visite. Il était tard mais il brandit sa carte de médecin et on le laissa passer. Il avait interrompu ses vacances au ski pour venir nous voir. Il demanda à voir mes cicatrices et passa doucement le doigt dessus :
"C'est du bon travail, décréta-t-il"

Je m'endormis alors que le baiser qu'il avait déposé sur mon front formait un cercle humide. C'était fini.

[Ce récit est teinté de l'angoisse que m'a causée une nouvelle terrible apprise il y a quelques jours. D. et G. des amis très proches ont appris que leur bébé de huit mois avait un cancer de l'œil. Je suis allée les voir hier. A. va être opéré vendredi. On va lui ôter le globe oculaire atteint. Pendant que D. m'expliquait sa maladie, sur mes genoux, A. riait aux éclats. Je le tenais par les mains et il poussait sur ses jambes dodues pour se mettre debout. Ses pommettes attiraient mes bisous, il discutait sur une seule voyelle et nous comprenions tout. De temps en temps, un mouvement dans les branches qui caressaient la fenêtre, attirait son regard. Il renversait la tête en arrière et nous oubliait. "Regarde, il est dans la lune, me disait D."]

Illustration : Badbird's

Changer de sexe (ou pas)

Aux dernières nouvelles, Didier Goux, célèbre troll de charme, préfère garder le sien :

http://didiergouxbis.blogspot.com/2008/03/je-garde-le-mien.html

dimanche 2 mars 2008

Beau soir

Lorsque B. m'a encouragée à écrire un blog je lui ai d'abord ri au nez. Cet exercice semblait réservé à un public d'initiés, informaticiens et autres bidouilleurs avant tout. En outre, je n'écrivais plus régulièrement et je ne voyais pas ce que je pourrais raconter à un public inconnu. Mais B. a été patient. Il m'a montré que c'était simple et que je pouvais y arriver puis il m'a dispensé quelques conseils de blogage.

Au début une partie de tout cela m'a parue bien fastidieuse. Savoir que j'avais eu deux ou cinq visiteurs dans la journée m'importait peu. Savoir que personne n'avait parlé de moi sur d'autres blogs ne m'étonnait guère.

Puis j'ai reçu par mail mon premier commentaire. Mélusine chez qui j'avais apprécié une magnifique photo me rendait ma visite. Dix jours plus tard, pour mon deuxième billet, je découvrai les visites de Balmeyer et Ash, dont je lisais les chroniques acides régulièrement. Je ne répondais pas souvent car je ne savais pas quoi dire en dehors de mes billets. Il me semblait que j'y étais toute et qu'il n'y avait rien à ajouter. Les choses avançaient doucement quand une critique d'Mry fit exploser mon compteur de visites : je passais d'environ huit visites par jour à quarante en une seule journée. Excitée comme une puce je retournais plusieurs fois consulter mes analytics et autres statistiques. Je reçus quelques mails sympathiques et la courbe de mes lecteurs demeura un peu plus haute qu'avant.

En novembre Frisaplat me conseilla de communiquer un des mes billets à Equilibre Précaire qui le publia. Dans la foulée il fut repris sur le Site du Parti Socialiste de l'Ile de Ré. Quantité de nouvelles personnes venaient sur mon blog, et je me commençais à devenir vraiment accro. En septembre j'avais publié 4 billets. en octobre j'en commis 6 et j'allai jusqu'à 13 en novembre et décembre 2007.

A la maison, nous commencions à nous lancer des défis. Nous nous chamaillions pour l'ordinateur connecté à la blogosphère. Quand nous publiions un billet, nous nous écriions : "j'ai fighté ce soir, tu vas prendre ta raclée." Emus souvent en lisant l'autre, nous nous admirions mutuellement. En douce, nous nous piquions nos lecteurs.

Il y en a un que j'ai eu du mal à attirer c'est Nicolas. Je bavardais avec lui chez Balmeyer, c'était très sympathique, je le lisais sur ses différents blogs sans oser laisser de traces de mon passage mais il ne venait pas chez moi.

Un jour, par chat, B. m'a dit : "J'ai lu quelque part que Nicolas n'aimait pas les blogs noirs." Alors j'ai blanchi mon fond d'écran. Et il est venu se prendre dans ma toile.

J'adore Nicolas. C'est un blogueur super influent. Il est classé huitième des blogs politiques chez Wikio, il est intelligent et chaleureux. Il aime la plaisanterie, la bonne chaire et la dive bouteille. Il laisse toujours un petit mot quand il passe dans la journée et quand ça lui plaît il fait plein de liens pour augmenter notre authority.

Alors imaginez quel ne fut pas mon émoi lorsque j'ai reçu, il y a un peu plus d'un mois, une invitation à ripailler dans son fief, et en compagnie de Fiso, Balmeyer, Oh!91, l'éditeur Filaplomb, Tonnegrande, Dorham...

(A suivre...)

vendredi 29 février 2008

Coups et blessures

Cet après-midi en rentrant de l'hôpital Necker avec mon fils, je vis un homme entrer dans le wagon où nous étions, s'asseoir sur un strapontin et boxer l'air devant lui. Immédiatement je me raidis et je tournai face à moi la poussette où Zacharie dormait. L'homme, coiffé d'un bonnet bordeaux, éructait, crachait et tapait des pieds. Il était agité de tics, visiblement chargé aux amphétamines. Il me fit peur et je sentis mon cœur tambouriner si fort que mes mains en tremblaient. Pourtant, au bout de quelques minutes, comme il restait assis et finalement, se taisait, je me mis à penser à mon père. Mon père qui était médecin. Anesthésiste. Il y a longtemps, je m'étais avoué que ses disparitions successives m'avaient libérée en me donnant une chance de m'épanouir.

Le problème c'est que la dernière fut définitive.

Au mois de janvier j'avais emmené Zozo aux Urgences. Il était tombé et boitait. A la pharmacie près de chez moi, on m'avait orienté vers les Urgences de Lariboisière où nous avions patienté une heure et demi avant de nous entendre dire qu'il n'y avait pas d'Urgences pédiatriques dans cet hôpital. J'avais eu le temps de comprendre l'histoire d'une jeune-fille venue en famille. Sa sœur s'était entretenue avec un interne à côté de moi :
"Elle veut partir, elle dit qu'elle n'a rien.
- Ce n'est pas possible, il faut qu'on la garde en observation. Que s'est-il passé exactement ?
- C'est son copain qui l'a tapée..."
J'avais alors regardé la jeune-fille. Sa mère se tenait à côté d'elle, mordant ses lèvres pour ne pas craquer. Elle, la tête dans les mains, penchée en avant n'offrait qu'une tignasse noire à ma vue. Je remarquai sa longue jupe de gitane qui ressemblait à celle que je portais lorsque j'avais son âge. Avait-elle revêtu sa jupe préférée pour aller voir son amoureux ? D'un coup elle se redressa et je vis son visage qui n'était qu'un hématome, strié de blessures sanglantes. Elle accepta d'aller se recoucher, entrainée par sa mère qui pleurait silencieusement, et cinq minutes plus tard, sa sœur revint en tendant un berlingot :
"Elle a vomi, annonça-t-elle au médecin."
Aussitôt une équipe fit rouler son lit à travers une série de portes battantes et elle disparut hors de ma vue.

Je choisis d'attendre le lundi pour aller consulter notre pédiatre habituelle. Celle-ci nous prescrivit des radios et une échographie qui ne montrèrent aucune fracture. Elle me demanda d'attendre deux jours et de la rappeler si Zozo boitait toujours. Finalement, le délai écoulé, elle me convainquit de l'emmener aux Urgences de Necker, elle craignait un truc plus grave, une infection osseuse par exemple. Voilà comment je me retrouvai dans une grande salle de consultations avec un interne fort beau et très patient qui parlait la tête penchée sur le côté. En tant qu'ex fan de la série Urgences, je ne pouvais m'empêcher de penser à Doug Ross et toutes les cinq minutes j'avais envie de dire, espiègle Je sais, j'ai regardé Urgences. Dans cet endroit effrayant, vibrant de révélations tragiques et de douleurs que les enfants ne devraient pas subir, j'avais envie que l'on m'apprécie et que l'on prenne soin de mon fils. C'est à cause de mon père, ai-je pensé, ça me fait ça à chaque fois.

Mon père nous emmenait toujours faire de longues ballades, lorsqu'il nous gardait le week-end. Je ne me souviens pas qu'il l'eut fait avant le divorce. Mais après oui. Le reste du temps nous devions jouer en silence pendant qu'il faisait ses révisions. Ma sœur Anna avait trois ans et moi six. Nos rires le mettaient de mauvaise humeur. Nous chuchotions pour ne pas le déranger. Quand il en avais marre d'étudier ses cours, nous sortions. Il fonçait dans sa belle voiture rouge jusqu'à un parc que nous trouvions glauque. Il marchait vite et nous devions le précéder. De temps en temps, il filait devant comme s'il voulait nous semer mais c'était rare. Il préférait nous garder à portée de main.

En RTT la semaine dernière B. et moi avons emmené Zacharie dans un lieu d'accueil parents-enfants. Je savais que celui-ci, dans lequel nous n'étions jamais allé auparavant, était animé par des psychothérapeutes. Je ne m'en souciais guère. Nous y allions pour que Zacharie fréquente d'autres enfants tout en s'éclatant avec des jeux qu'il ne connait pas. Alors que je contemplais rêveusement mon fils qui courait, en extase, d'une voiture à l'autre, une fillette se présenta devant moi. Elle tenait un jouet et le leva à hauteur de mon visage. Sans pouvoir me contrôler j'eus un geste de protection, la main devant le visage. Je pris une grande inspiration sonore qui ressemblait à un cri. Je m'excusai aussitôt auprès de la fillette qui avait l'air interloquée et levai la tête pour voir, en face de nous, sa mère et une des thérapeute, Maryse, qui me fixaient de la même façon. Cinq minutes plus tard Maryse s'approchait de moi, insidieusement et s'entretenait avec le collègue qui nous avaient accueillis en nous désignant du menton. Elle ne tarda pas à me faire subir un interrogatoire en règle. B., à qui j'avais raconté ma bévue, piaffait, imaginant qu'on le prenait peut-être pour un mari violent.

Ma mère l'autre soir a eu les larmes aux yeux en regardant B. jouer avec Zacharie.
"Jamais ton père n'a joué comme ça avec vous, m'avoua-t-elle. Même pas quand ta sœur n'était pas née. Il ne savait que donner des ordres, dresser, punir. "
"Tu as de la chance, conclut-elle."

Mon père ignorait comment manifester sa tendresse. Il ponctuait ses paroles de claques à l'arrière de la tête et de coups de pieds aux fesses. Quand il faisait des œufs durs il nous les cassait sur le crâne. En promenade, marchant devant lui, nous attendions les coups. Nous comprenions qu'il avait besoin de se défouler après tant d'heures immobile à son bureau. Il nous parlait de notre mère qui prenait du bon temps avec plein d'hommes pendant ce temps, qui profitait de la vie sans lui et sans nous. C'était lui qui était parti du jour au lendemain mais il ne lui pardonnait pas de ne pas l'avoir retenu.
Je me rappelle que lorsque j'étais malade il prenait soin de moi. Mes meilleurs souvenirs de lui sont ceux où il s'est conduit en médecin. A dix-huit mois lorsque je me suis ouvert le sourcil en tombant contre une chaise, il m'a soulevé dans ses bras forts et m'a conduit à l'hôpital. J'en garde une belle cicatrice qui coupe mon arcade gauche ; c'est mon père qui m'a recousue, expliqué-je fièrement lorsqu'on me demande d'où elle vient. Quelques années plus tard, à la suite d'une randonnée, je commençai à me sentir mal. J'allais tomber dans les pommes - crise d'hypoglycémie - lorsque mon père s'aperçut de mon état. Il me donna de gentilles paires de claques et me fit boire du café sucré et salé. Il faut que tu le boives en entier, me répétait-il, après tu iras mieux. J'avalais la boisson jusqu'à la dernière gorgée. Quand il prenait soin de moi, je me sentais heureuse.

Aux Urgence, Zacharie pleura beaucoup. Il n'aime pas les docteurs, les blouses blanches. Dans la salle d'attente je lui expliquai : "Tu sais mon papa à moi, il était docteur aussi." Mais ça ne le rassura pas. Après le diagnostic du bel interne, il fallut attendre l'avis du spécialiste. Il entra, vêtu de noir, bronzé, grand. Est-ce normal que je le trouve beau aussi ? me demandai-je. Alors que l'interne m'avait dit qu'il pensait à une blessure à un tendon qui passerait avec le temps, son chef affirma d'une voix claire qu'il voyait une fracture en cheveux sur le tibia de Zacharie. "Nous allons refaire une radio, dit-il en penchant la tête sur le côté." Zacharie se mit à crier "Non pas la radio ! Pas la radio !" et nous retournâmes dans la salle d'attente.

(à suivre...)

Illustration : Bobi and Bobi

mercredi 27 février 2008

Mon sexe (Dans la peau d'un homme)

A deux ans je réalisai qu'il était totalement aléatoire d'en avoir un. Ma mère sortait de la douche et j'aperçus son entrejambe dénuée d'appendice : "Oh, m'écriai-je, Maman, elle a pas de zizi !"
Puis, comme pour la consoler j'ajoutai : "Elle a des poils Maman."
Mais j'étais irrémédiablement déçu.
Lorsque mon père allait aux toilettes, j'abandonnais mes jeux et fonçais à travers l'appartement. La porte était entrouverte. J'étais juste assez petit pour, niché entre ses jambes, regarder le jet miroiter dans l'espace, entre son zizi et la cuvette des toilettes. Lorsqu'une goutte tombait sur mon visage, je riais.

A quatre ans j'entrevis une raison d'espérer. Je cachais dans ma chambre une pièce que m'avait donnée ma grand-mère, et, généreusement j'annonçai à la cantonade : "Demain, on ira acheter un zizi à Maman."
Elle refusa.
Aux W.C. je pissais debout à côté de mon père. Nous croisions nos jets comme des épées.

A six ans, dans les douches, avant le cours de natation, je m'aperçus que je n'avais pas un sexe énorme comme je le croyais. Il était moins grand que celui de David mais plus large que celui de Mathieu et plus long que celui d'Olivier. Clovis fanfaronna avec le sien qui était costaud comme une saucisse de Morteau mais je le trouvai assez répugnant.
Dans la chambre de ma voisine, vêtu d'une blouse de docteur, je découvris enfin ce que les filles cachaient entre leurs jambes. A vrai dire je ne vis rien et cela attisa ma curiosité bien plus qu'il n'était raisonnable.

A quinze ans je ne passais pas plus de vingt minutes sans le toucher. Mon excroissance me fascinait, me déroutait, me réjouissait. Une fois, je récoltai un zéro pour avoir refusé d'aller au tableau. Je cachais sous la table une érection monumentale qui s'était manifestée sans raison.
Au réveil je bandais. En pissant, je bandais. En regardant les filles de ma classe, je bandais. Même Geneviève à l'acné éruptive, Adélaïde au nez renfrogné et Evelyne aux grasses cuisses me faisaient bander. Ma mère changeait sans faire de remarques mes draps tachés de sperme et pour cela, entre autres choses, je lui vouais une reconnaissance sans faille.

A dix huit ans je me mis tout nu dans un lit avec une fille toute nue. C'était le lit de ses parents et Sarah avait décidé de s'offrir à moi. Malheureusement ce jour là ma bite resta flasque. Ma copine me rassura : "Ce n'est pas grave, on recommencera si tu veux".
J'avais décidé entre temps de renoncer à toute vie sexuelle aussi ne recommençâmes-nous jamais. Le soir, en guise d'auto flagellation je ne me branlai pas avant 10 heures du soir.
Un mois plus tard, Sarah se pavanait au bras de Clovis et je me posai des questions ardentes sur l'homosexualité.

L'occasion de copuler ne se représenta pas avant mes vingt-cinq ans et, comme la première fois, mon chibre demeura mou. En l'état je tentais de l'introduire dans la fille qui s'était allongée auprès de moi mais rien ne se passa, mon sexe rebondissait sur les parois mystérieuses comme un ballon de baudruche que l'on lance à perpète.
En m'endormant, chastement blotti dans les bras d'Aglaé, je me fis la promesse de m'engager dans les ordres le lendemain matin. Je renonçai à l'aube en voyant le drap qui faisait une tente au dessus de moi et je perdis mon pucelage en quelques secondes.

Enfin s'écoulèrent les années où ma concupiscence put s'exprimer. Ma fiancée se pliait à mes fantasmes comme une serviette en papier. Nous nous murmurions des mots d'amour et je lui demandais de changer de position. La fidélité me semblait naturelle. Je ne désirais qu'elle et je la désirais tout le temps ; elle adorait ça.

En voiture je sifflais les autres femmes qui traversaient devant nous. Ma femme détestait ça et mes filles s'esclaffaient. Un jour, mon aînée s'écria en voyant ma bite flotter à la surface de mon bain : "Oh papa il a une saucisse papa !" Et comme pour me consoler, elle ajouta : "Elle est grosse !" Quand j'allais aux toilettes, elle m'observait avec un air circonspect, la tête passée entre mes cuisses. Si une goutte l'aspergeait, elle criait "Beurk !" et partait en courant se plaindre à sa mère.

Quand ma fille eut quinze ans, ses copines aussi. Certaines avaient des corps magnifiques surmontés de crinières peroxydées. Je pensais, avec un peu de culpabilité que mes problèmes d'impuissance se trouveraient certainement résolus si je pouvais tenir leurs fesses entre mes mains. Ma femme faisait régime sur régime et souffrait de migraines récurrentes. Chaque fois qu'elle me devenait insupportable je crachai "tu as pris tes cachets pour la ménopause ?" Un jour ma cadette m'avoua : "Célia demande pourquoi tu te mets toujours la main au panier ?
- Quoi ? soufflai-je.
- Ma copine ne sait pas si tu te grattes les couilles ou si tu te soupèses juste le paquet. Mais elle trouve ça un peu limite."

Ce matin, une nouvelle aide-soignante a fait ma toilette. Ses gestes étaient brusques, impatients et elle soufflait par le nez en accomplissant sa besogne. Ma modeste érection ne la troubla pas. Je me tortillais et elle grogna juste : "Arrêtez donc de gigoter comme ça, je n'ai pas que ça à faire." Nourrissant l'espoir de la voir se troubler, je rougis et m'excusai avec coquinerie. Elle se redressa. Me regarda froidement et déclara : "Vous savez, j'en ai vu d'autres !".


[Ce billet m'a été inspiré par la verve de Mr Poireau.]
[Un écho de Dorham]

Photo : Spencer Tunick

Après